FEJA E SHQIPTARIT ËSHTË SHQIPTARIA

Lorsqu'elles étaient montées se coucher, Megan n'avait pas dit à Hermione qu'elle ne serait plus là à son réveil. Elle n'avait pas préparé de lettres pour tous ses amis et Kevan. Juste un mot qu'elle glissa dans le sac de sa meilleure amie :

Encore partie – je ne vais pas revenir de sitôt – dis-le leur et prends soin de toi.

Ils allaient lui en vouloir, et ils allaient s'inquiéter, mais elle ne pouvait pas perpétuellement les épargner.

Megan ne dormit que très peu cette nuit-là, car elle quitta Poudlard tôt, elle avait beaucoup de chemin à parcourir avant d'atteindre l'Albanie. Elle ouvrit la cage d'Eleyna pour laisser sa chouette savourer de ses prochaines semaines de liberté, enfila des vêtements moldus chauds, passa la bandoulière de sa besace sur son épaule et quitta le dortoir sans un regard en arrière. Comme chaque fois qu'elle parcourait les couloirs silencieux du château, elle se sentit minuscule. Elle pensa à tous les autres élèves, qui dormaient paisiblement, avec pour seuls soucis leurs devoirs, et l'excitation que leur inspirait le Tournoi des trois sorciers. Parfois elle s'imaginait être à leur place, naïve, l'esprit tranquille. Mais elle ne l'avait jamais été, une menace planait au-dessus d'elle avant même qu'elle ne naisse. Elle ne leur enviait cependant pas leur vulnérabilité elle au moins était capable de se défendre.

Dumbledore était informé de son départ, elle ne croisa aucun professeur ni concierge et les portes du château puis du portail de l'école s'ouvrirent devant elle. Dehors, le vent était si puissant qu'elle lutta par moment pour avancer. Il lui glaçait la peau sous sa cape et son écharpe, mais elle continuait à marcher d'un pas déterminé vers Pré-au-Lard. Une fois arrivée au village, elle brandit sa baguette pour appeler le Magicobus. L'immense véhicule violet criard surgit devant elle dans une détonation sonore. Le contrôleur en uniforme sauta alors du bus en s'exclamant :

- Bienvenue à bord du Magicobus, transport d'urgence –

- Je connais la chanson, le coupa Megan, qui avait hâte de s'abriter du vent glacial. Je vais à la gare de Glasgow, ajouta-t-elle en lui tendant vingt-huit Mornilles.

- Je t'ai déjà vue, non ? demanda Stan Shunpike alors qu'elle s'engouffrait à bord du bus. Tu as déjà pris le Magicobus ici, et tu devrais être à Poudlard !

- Si je devais être à Poudlard, j'y serais, ce n'est pas un moulin, on n'en sort pas si facilement, si ?

Le jeune homme réfléchit à ce que Megan venait de dire tandis que celle-ci grimpait sur un des lits de cuivre alignés derrière les fenêtres, entre deux sorciers profondément endormis. Des bougies brûlaient dans des chandeliers, illuminant les parois lambrissées du véhicule. À peine s'était-elle installée que le bus magique démarra dans une nouvelle détonation assourdissante, la faisant vaciller sur son matelas.

- Comment est-ce que tu t'appelles ? Demanda le contrôleur.

- J'ai payé les trois Mornilles en plus pour le chocolat chaud, répliqua Megan.

En marmonnant de mécontentement, Stan Shunpike alla chercher de quoi servir la boisson, et Megan se glissa sous les draps, espérant pouvoir dormir un peu avant son arrivée à la gare. Mais la jeune fille ne fut pas mécontente d'atteindre enfin sa station : le contrôleur n'avait cessé de l'observer de travers au cours du trajet, comme elle avait pu le remarquer les quelques fois où une secousse brutale l'avait tirée de son sommeil. Elle avait hâte de quitter le Royaume-Uni pour ne plus être susceptible d'être interceptée par le ministère de la magie – Dumbledore ne la laisserait plus repartir si cela arrivait, et elle était bien trop près du but pour accepter de renoncer. À la gare de Glasgow Central, Megan dépensa cent trente-six livres soixante pour acheter un billet à la compagnie Virgin West Coast Trains. Un train partait toutes les heures pour Londres. Elle prit celui de neuf heures trente-huit et s'installa confortablement dans son siège pour les quatre heures trente-six de trajet qui l'attendaient. Elle allait pouvoir terminer véritablement sa nuit, et lire un peu. Elle gardait son sac serré contre elle, de peur qu'un voleur tente de le lui subtiliser dans son sommeil, n'ayant aucune confiance en les Moldus qui l'entouraient. Le dimanche, ce train était bondé, mais cela lui permettait de se fondre dans la masse, et elle n'en demandait pas moins. Lorsqu'elle fut enfin arrivée au bout de ses quatre heures de trajet, Megan, enfin reposée, entreprit de parcourir à pieds le kilomètre qui la séparait de la gare de London Saint Pancras International, où elle dépensa deux cent dix-neuf euros cinquante – une somme astronomique à son avis – dans l'achat d'un billet d'Eurostar. Elle profita de l'heure qui lui restait à attendre son train pour rédiger des lettres.

Cal,

Je sais que le Chemin de Traverse est fascinant, tu m'en as déjà parlé dans tes six dernières lettres. Et non, les hiboux ne vivent pas seulement la nuit, tu ne maltraites pas le tien, ceux que les sorciers élèvent sont habitués à voler de jour comme de nuit, ils se reposent quand ils le veulent.

Je t'ai promis de venir te voir dès que je le pourrai, mais je dois aller m'occuper d'un membre de ma famille qui est malade, à l'étranger, donc je ne serai pas disponible avant plusieurs semaines. Je suis sûre que tu t'en sortiras très bien à la librairie. Dans le pire des cas, fais venir Serena. Je dis bien « dans le pire des cas ».

Demi

Sniffle,

Potter t'en parlera probablement, j'ai à nouveau quitté Poudlard. Je sais que tu vas être en colère : tu ne veux pas que Voldemort mette la main sur moi, tout ça. Mais ne t'en fais pas pour moi, je sais ce que je fais. Parle-moi plutôt de la résistance ! J'aimerais en savoir plus.

Ron, Hermione et Potter t'enverront sûrement de la nourriture régulièrement, j'espère qu'ils ne te laisseront pas te nourrir de rats. Il faudrait aussi qu'ils te fassent parvenir des vêtements, voire du savon, tu es dans un état lamentable. J'essaierai de leur en toucher un mot dans une prochaine lettre, même si je ne pourrai pas leur écrire souvent.

Essaie de ne pas te faire prendre, je t'en voudrais.

Megan

Elle mentait à l'un et à l'autre : elle ne pouvait pas révéler à Cal qui elle était, sans quoi Voldemort s'en prendrait à lui aussi elle ne pouvait pas avouer à Sirius qu'elle comptait rejoindre le mage noir, il ferait tout pour l'en empêcher. Elle aimait les relations qu'elle entretenait avec les deux hommes, mais elle était consciente de leurs fragilités. Elle pourrait aisément tout perdre.

On appela les passagers du train 9036. Megan fourra les parchemins dans sa poche et se dirigea vers le quai. Dans deux heures et seize minutes, elle serait à Paris Nord. Dans deux heures et seize minutes, elle serait en France, hors du rayon d'action du ministère de la magie britannique, et son aventure pourrait alors commencer.

Megan n'était jamais allée en France. Arrivée à la gare Paris Nord en fin d'après-midi, elle fut surprise de l'effervescence qui y régnait. Serrant contre elle son sac, elle suivit le flot de passagers pressés dans un dédale de couloirs et d'escaliers. Elle avait rarement pris le métro à Londres et se promit de ne plus s'y rendre, elle détestait cette soudaine proximité, ces odeurs, ces bruits, et tous ces Moldus. Lorsqu'elle émergea enfin à l'air libre de la capitale française, Megan s'empressa de s'éloigner du bruit et de l'agitation et erra dans la nuit tombante jusqu'à trouver une zone moins éclairée, moins fréquentée. Le genre d'endroits où une fille de quatorze ans ne devrait pas se trouver seule. Elle balayait le sol des yeux, à la recherche d'un détritus qu'elle pourrait utiliser. Elle jeta son dévolu sur une cannette de bière à moitié vide. Elle fit couler le reste de boisson sur le goudron abimé en pinçant le nez, puis sortit sa baguette qu'elle pointa sur le récipient. Elle avait passé plusieurs heures à étudier des manuels de sortilège et des cartes de l'Albanie en prévision de ce moment. Si elle ratait ce sort, elle se retrouverait probablement à l'autre bout de la planète, et pas forcément en un seul morceau. Elle n'avait aucune autorisation pour créer ce Portoloin, mais elle était hors du champ de compétence du ministère britannique, et elle serait bientôt en Albanie, elle ne craignait rien.

- Portus.

La cannette brilla d'une lueur bleue et se mit à vibrer bruyamment contre le sol pendant quelques secondes avant de redevenir inerte. Dans moins de deux minutes, le détritus serait en Albanie, et elle avec.

Une exclamation en français derrière elle lui fit faire volte-face, sa baguette brandie. Elle tenait en joue un homme d'une quarantaine d'années, mal rasé, qui louchait pour fixer le bout de bois pointé sur lui. Il aboya quelque chose, mais Megan ne comprenait pas la langue qu'il parlait.

- Dégage.

Il ne comprenait pas l'anglais mais elle lui fit des signes de son autre main pour illustrer ses propos. Il répondit en grognant et en désignant la canette, qui avait repris son aspect initial. Il restait à peine une minute à Megan avant le départ.

- Sois tu dégages, soit je t'assomme ! lança-t-elle d'un air menaçant.

Mais le français n'était pas impressionné par la petite étrangère qui agitait un bout de bois. Il esquissa un geste pour l'empoigner. Un bang sonore retentit et il alla s'écraser contre une poubelle, assommé. Le sort avait résonné dans la rue étroite et des lumières s'allumèrent derrière les fenêtres. Trente secondes. Des voix résonnèrent de part et d'autre de la rue. Certains aperçurent le corps inanimé de l'adversaire de Megan et les cris s'amplifièrent la jeune fille ne comprenait pas un mot de français mais elle perçut le ton menaçant. Vingt secondes. Des hommes commençaient à descendre des immeubles. Il y en avait plus d'une dizaine et ils arrivaient de tous les côtés. Elle n'était pas certaine de pouvoir tous les mettre hors d'état de nuire. Dix secondes. Elle lança trois sorts pour repousser ceux qui étaient trop près. Certains se mirent à hurler, d'autres s'immobilisèrent, choqués. Le temps qu'ils se remettent de leurs émotions et se décident à se ruer sur elle, Megan sentit une secousse familière et le béton se déroba sous ses pieds. Ses assaillants et la rue s'envolèrent dans un tourbillon de sons puis les pieds de la jeune fille heurtèrent le sol meuble d'une forêt. La canette roula sur le sol boueux.

Elle regarda autour d'elle. La forêt s'étendait à perte de vue, et elle n'avait aucun moyen de s'assurer qu'elle avait bien atterri dans le district de Malësi e Madhe, il lui faudrait avoir confiance en ses propres capacités magiques. Après avoir détruit la cannette, la jeune fille se mit en route, souhaitant s'éloigner au plus vite de l'endroit où elle avait atterri, au cas où quelqu'un se serait aperçu de sa création illégale d'un Portoloin suivie de démonstrations magiques en présence de Moldus et souhaiterait la poursuivre. Sa baguette allumée à la main, elle entreprit d'avancer à l'aveugle dans la forêt, enjambant les racines et les buches, franchissant des buissons et escaladant des amas de pierres. Si sa trajectoire était bonne, elle se trouvait dans une petite zone boisée au nord de la ville de Koplik. Et si Charlie était parvenu à convaincre son père comme elle l'espérait, elle ne dormirait pas à la belle étoile cette nuit.

Il lui fallut une heure et demie de marche pour atteindre l'orée du bois. À la lueur de sa baguette, elle déplia une carte de l'Albanie qu'elle avait prise chez Bertha Jorkins et la consulta. Elle était à une vingtaine de minutes à pied de sa prochaine destination. Il ne lui restait plus qu'à attendre. Elle s'enfonça de nouveau dans les bois pour ne pas attirer l'attention, puis s'assit sur une racine noueuse et entreprit de lire un manuel d'Histoire de la magie – elle aurait ainsi moins de retard à rattraper lors de son prochain retour à l'école. Il ne devait pas faire plus de dix degrés et l'humidité de la forêt n'aidait pas la jeune fille à se réchauffer. Elle avait fini par allumer un feu magique qu'elle avait glissé dans un pot de confiture pour se tenir chaud lorsque ce qu'elle attendait arriva enfin. Deux hiboux grand-duc se frayaient un chemin entre les branches, tenant dans leurs serres un large paquet. Megan s'empressa de détacher le paquet et donna aux hiboux des graines qu'elle trouva au fond de son sac. Elle leur confia les lettres à l'intention de Cal et Sirius, puis entreprit de déballer son colis. Le tissu, sale et humide, dégageait une forte odeur de chat. D'un coup de baguette, mâts et piquets s'assemblèrent et la tente de Perkins se dressa devant elle. Avec un sourire satisfait, elle entra dans l'espèce d'appartement rempli de fauteuils dépareillés qui lui servirait de foyer au cours des prochains jours.


L'itinéraire de Bertha Jorkins commençait à Koplik, chez son cousin, Albion Diturak, c'était donc là que commencerait également le périple de Megan. Le lundi matin, heureuse d'avoir mangé à sa faim la veille au soir et d'avoir dormi au chaud et sans effort, chose rare dans ses voyages en Europe, la jeune fille replia sa tente, la glissa dans son sac, puis marcha de la forêt à la ville. Elle commença par aller échanger des livres sterlings contre des leks dans la première banque qu'elle trouva, puis s'acheta une carte détaillée de la ville pour retrouver Albion, à l'aide des notes qu'elle avait subtilisées chez Jorkins. Il faisait plus chaud que la veille au soir, mais un vent sec soufflait sur Koplik, forçant Megan à se réfugier dans la chaleur de son écharpe aux couleurs de Gryffondor. Elle ne craignait pas d'attirer l'attention ici, l'Ecosse était bien trop loin pour qu'on reconnaisse l'une des maisons de l'école de magie Britannique.

Il lui fallut quarante-cinq minutes pour retrouver la maison du cousin de Bertha Jorkins, coincée entre deux bâtiments mitoyens. En regardant le logement depuis l'extérieur, Megan s'imagina un cadre moyen qui vivait là avec sa femme et ses deux enfants, qui partait le matin pour huit heures et rentrait le soir avant sept heures et demie, vêtu d'un costume bon marché, un attaché-case vissé à la main. Et elle n'avait pas tort. Alors qu'elle s'approchait, la porte s'ouvrit et un homme solide d'une quarantaine d'années en franchit le pas, dans son costume marron. Il portait un attaché-case assorti.

- Albion Diturak ? appela Megan en se dirigeant vers lui.

- To ?

- Demi Malfoy, se présenta-t-elle sans hésiter. Je connaissais votre cousine Bertha. Je suis à sa recherche.

L'homme s'immobilisa, surpris, puis son regard se voila. Il allait l'écouter.

- J'imagine que tu ne fais pas partie du ministère ? soupira-t-il avec un fort accent.

- Non, je sais qu'ils vous ont déjà interrogé.

- Il y a quelques semaines à peine... Ils en ont mis du temps à s'inquiéter !

- Vous êtes la dernière personne connue à l'avoir vue en vie, lui rappela Megan. Je pourrais vous parler ?

- Je vais travailler, je –

- Je ne suis ici que pour la journée, et je pense savoir qui l'a – qui pourrait l'avoir enlevée.

Elle était sur le point de dire « qui l'a tuée », mais elle s'était ravisée au dernier moment, soucieuse de ne pas trop en dire – l'homme aurait sûrement des questions auxquelles elle ne pourrait répondre.

- J'en étais sûr, murmura-t-il. Ils pourront bien se passer de moi pour la journée.

Il tourna les talons et retourna vers la maison, suivi de Megan. Lorsqu'ils passèrent la porte, ils trouvèrent une femme avec un jeune garçon dans les bras, surprise de voir Albion revenir aussi vite, une adolescente sur les talons.

- Unë nuk do të punoj sot, lui dit-il simplement, avant d'ajouter, en anglais : Cala, ma femme, et mon fils, Saïmir. Miss Malfoy est là pour Bertha.

Megan adressa un hochement de tête à la femme d'Albion, qui répondit par un froncement de sourcils. C'était une femme grande trop mince dont le visage aux traits tirés était encadré de cheveux bruns raides. Elle serrait contre elle un petit garçon d'à peine trois ans qui portait un sac à dos Batman comme un vulgaire Moldu. Elle s'adressa à son mari dans un Albanais trop rapide pour que Megan le comprenne, enfila un manteau et s'empressa de quitter la maison avec l'enfant.

- Elle sera bientôt revenue, expliqua l'homme en retirant sa propre veste. Elle aussi s'inquiète beaucoup pour Bertha. Tu prendras bien du café ?

- Du thé, merci.

- Tu es anglaise ? s'enquit Albion en allant préparer les boissons chaudes.

Megan acquiesça en s'asseyant sur l'une des chaises du petit salon. Sur la cheminée, une photo de Jorkins et de son cousin trônait en évidence, sur laquelle tous deux s'étreignaient et riaient. Ils avaient l'air d'avoir dix ans de moins. Juste à côté s'entassaient des affiches « Avez-vous vu cette femme » en Albanais sur lesquelles s'étalait une immense photo en couleurs de Jorkins, immobile.

- Alors tu connais Bertha, reprit l'albanais en sortant des tasses d'un meuble ancien.

- Pas personnellement, avoua la jeune fille. Mais j'ai entendu beaucoup de choses à son sujet, et sa disparition est inquiétante.

- Elle a été kidnappée, asséna Albion, les mains soudain tremblantes. Qui peut bien faire ça ? Tu as dit que tu le savais !

- Je pense le savoir, corrigea-t-elle. Vous savez sur quoi elle travaillait, cet été ?

- Le Tournoi des Trois Sorciers, sourit l'homme. Elle n'arrêtait pas d'en parler !

C'était justement ce qui l'a tuée, pensa Megan. Heureusement, son interlocuteur ne pratiquait pas la légilimencie.

- Elle était tellement excitée à l'idée de voir renaître cette tradition, elle n'aurait jamais manqué ça. C'est évident qu'elle n'est ni perdue ni en fuite !

- Ce n'était pas quelqu'un de distrait ?

- « C'est », corrigea Albion avec un froncement de sourcils. Non, ce n'est pas quelqu'un de distrait, Bertha n'est pas stupide, elle savait très bien où elle était, elle connaît l'Albanie comme personne, elle ne se serait pas perdue entre ici et Përmet ! C'est une Albanaise, et feja e shqiptarit është shqiptaria.

- « La religion des albanais est l'Albanie », traduisit Megan, reconnaissant la devise du pays.

Albion acquiesça, impressionné.

- Alors ? s'enquit-il. Qui est-ce que tu soupçonnes ?

- Des personnes qui auraient voulu en savoir un peu plus sur le Tournoi, répondit brièvement Megan.

Elle n'avait dit soupçonner des personnes que pour attirer l'attention de l'Albanais, elle ne comptait pas vraiment lui exposer sa théorie, elle ne voulait pas faire trop de remous.

- Elle voyageait seule ? s'empressa-t-elle de demander.

- Oui, elle vient souvent nous rendre visite, à ma mère et à nous. C'est la marraine de Saïmir...

Il détourna le regard un instant.

- Les autorités savent qu'elle a été kidnappée ? reprit-il rapidement.

- L'enquête du ministère suit son cours. Est-ce qu'elle avait l'air nerveuse, la dernière fois que vous l'avez vue ?

- Le ministère rechigne à envoyer des hommes, ils ne s'inquiètent pas ! protesta Albion avec véhémence.

- Ils ont un sens des priorités qui leur est propre, lui accorda Megan. Aucun signe de nervosité ?

- Bertha rendait visite à sa famille ! Pourquoi aurait-elle été nerveuse !

- A është gjithçka mirë?

Cala venait de rentrer et fixait les deux interlocuteurs avec méfiance.

- Gjithçka është mirë, acquiesça Megan, assurant à l'Albanaise que tout allait bien. Je m'inquiète aussi pour Bertha. Est-ce qu'elle est partie directement chez sa tante, après être venue ici ? ajouta-t-elle à l'intention d'Albion.

La femme de ce dernier attendit que son mari lui adresse un hochement de tête rassurant pour retirer son manteau et aller servir le thé qu'il avait oublié.

- Elle n'avait pas prévu de s'arrêter, mais le voyage jusqu'à Përmet est assez long, il faut au moins cinq heures, et elle est partie assez tard d'ici. Peut-être qu'elle a fait une pause en chemin... Ma mère ne l'a jamais vue arriver.

- Elle voyageait par quel moyen ?

- Une voiture de location.

- Pourquoi ? S'étonna Megan. Elle aurait pu utiliser la poudre de Cheminette, non ?

- La maison de ma mère n'est pas raccordée au réseau de cheminées, et Bertha aime traverser l'Albanie. Elle était amoureuse de ce pays.

C'était donc un chouette endroit pour elle pour mourir.

- Vous savez ce qu'est devenue la voiture ? On l'a retrouvée ?

- Non... La polici l'a recherchée quelques semaines, puis ils ont abandonné...

- Tu es qui ? Demanda Cala avec un fort accent, en fixant Megan de ses grands yeux noirs. Pourquoi est-ce que tu la cherches ? Tu as quoi, quinze ans ?

- Dix-sept, mentit Megan. Je m'inquiète pour elle.

- Tu es toute seule ? Où sont tes parents ?

- Ils sont morts.

Cala ne posa plus aucune autre question.

- Vous savez où elle a pu faire cette pause ?

- Où exactement, je ne sais pas. À deux ou trois heures d'ici, je dirais...

Megan sortit de son sac les cartes de l'Albanie qu'elle avait empruntées à Jorkins aucun des deux albanais ne sembla remarquer que les documents avaient appartenu à leur cousine.

- Vous pourriez m'indiquer son itinéraire ? Le plus précisément possible.

Cala et Albion échangèrent un regard surpris. Ils avaient eu la preuve que Megan comprenait et parlait un peu l'Albanais, ils ne se risquèrent donc pas à se consulter dans cette langue. Un haussement d'épaules de la femme suffit à convaincre son mari : ils ne savaient peut-être pas qui était cette jeune fille ni pourquoi elle s'intéressait à la disparition de leur cousine, mais au moins c'était quelqu'un qui se penchait sur la question, et elle ne pourrait pas faire plus de mal.

- On est peut-être des sorciers, dit Albion, mais on sait utiliser Internet. Je vais vous l'imprimer.

Megan haussa un sourcil, Arthur aurait été très impressionné. Elle connaissait très peu de sorciers qui avaient recours à des méthodes moldues. Elle termina son thé puis se pencha sur la carte qu'il posa devant elle. Une ligne bleue partait de Koplik et filait vers Përmet en longeant la côte ouest du pays. Avec un feutre, Albion entoura une zone autour de la ville de Tirana.

- C'est sûrement à ce niveau qu'elle s'est arrêtée, affirma-t-il. Je pense que c'est là qu'elle a disparu.

Megan hocha la tête. Elle savait où aller.

- J'ai tout ce qu'il me faut, dit-elle. Merci pour le thé.

- Qu'est-ce que tu vas faire ? s'enquit Albion. Tu ne vas pas y aller toute seule ?

- Je ne suis pas toute seule.


De retour sous sa tente, qu'elle avait protégée par plusieurs enchantements, Megan étudia le plan que lui avait fourni Albion et les autres documents qu'elle avait pris chez Jorkins. Quelque part entre Koplik et Përmet, la sorcière avait croisé le chemin de Voldemort. Certainement au cours de cette pause, aux environs de Tirana. C'était donc là qu'elle se rendrait. Elle se prépara de quoi déjeuner – ses capacités à cuisiner s'amélioraient au fil de ses voyages – puis replia la tente. La capitale de l'Albanie se trouvait à deux heures de là par la route, mais elle n'avait pas l'intention de louer une voiture : maintenant qu'elle pouvait librement pratiquer la magie, elle comptait bien s'en servir. Elle extirpa son Éclair de feu du fond de son sac, se jeta un sort de Désillusion puis enfourcha le balai. Grâce à l'enchantement des Quatre-Points qui faisait de sa baguette une boussole, elle décolla en direction du Sud.

Voler lui procura comme chaque fois une sensation de liberté incomparable. Ses longs cheveux flottant autour de son visage, elle poussa le balai au maximum de sa vitesse. Elle profita d'une vue imprenable sur les sommets de l'Albanie, tâchant d'éviter oiseaux et appareils volants, qui ne pouvaient la voir, savourant ce voyage interdit. Elle était bien loin des manipulations de Dumbledore, des inquiétudes de Sirius, des règles de Poudlard, de la mort de ses parents, de la distance de Draco, rien ne pouvait l'atteindre. Elle aurait aimé continuer à voler sans jamais s'arrêter, n'écouter que son besoin dévorant de liberté et fuir ses trop lourdes responsabilités, mais bientôt elle arriva au-dessus du district de Tirana. L'itinéraire fourni par Albion passait par Durrës, sur la côte, à plus de trente kilomètres de là, mais Megan avait remarqué que Jorkins avait marqué d'une croix le village de Priskë e Vogël, qui se trouvait au nord-est de la capitale. De toute évidence, elle avait choisi d'y passer sur son chemin vers Përmet. Megan amorça sa descente.

Le village, minuscule, n'était pas très animé en ce lundi après-midi. Il servait notamment de point de départ aux touristes qui souhaitaient gravir la montagne Brari, et ils n'étaient pas nombreux ce jour. Au moins les habitants étaient-ils habitués à voir des visages inconnus, ils ne la dévisagèrent pas comme à Killiney Hill. Elle sortit de son sac une affiche qu'elle avait empruntée chez Albion et entreprit de la montrer à tous ceux qu'elle croisa, cherchant à savoir si quelqu'un se souvenait avoir vu Jorkins au cours de l'été, mais après deux heures passées à essuyer des réponses négatives, elle se lassa et échoua dans un petit café presque vide. Après avoir commandé un thé, elle se tourna vers son unique voisin de comptoir, un homme d'une cinquantaine d'années plongé dans le journal ouvert devant lui.

- Unë jam duke kërkuar për këtë grua, dit-elle en poussant vers lui l'affiche. A e keni parë atë?

L'homme leva la tête, probablement surpris par l'accent hasardeux de la jeune britannique. Il jeta un coup d'œil à Megan avant de s'intéresser à la photo. Puis il secoua la tête. Elle haussa les épaules.

- Anglaise ?

La jeune fille acquiesça, surprise de trouver quelqu'un qui parlait sa langue.

- Qui c'est ? s'enquit-il en désignant la photo de Jorkins du menton.

- Ma tante, mentit Megan. Elle a disparu cet été. Je pense qu'elle est venue ici.

- Ça ne me dit rien.

- Vous n'avez vu personne de louche roder dans le coin, par hasard ?

L'homme fit une moue songeuse puis secoua de nouveau la tête. Megan était dépitée, elle était persuadée que Jorkins était venue ici, et aussi touristique soit-il, le village n'était pas suffisamment grand pour qu'elle soit passée totalement inaperçue.

- Tu devrais aller au Käter Pupla, affirma l'homme. C'est la plus grande auberge d'ici, tu auras peut‑être plus de chances. Elle est à la lisière de la forêt.

- Merci !

Megan siffla le fond de sa tasse de thé, posa quelques leks sur le comptoir puis s'empressa de rejoindre l'établissement indiqué. Celui-ci était si près du parc national qu'il se fondait presque dans les arbres. Lorsqu'elle poussa la porte, elle trouva une dizaine de personnes assises dans la salle principale, qui ne firent pas attention à elle à son arrivée, ce qu'elle apprécia.

- Të hapet apo të fle? demanda la grosse femme qui se trouvait derrière le comptoir, engoncée dans un tablier trop petit pour elle, décoré de quatre plumes rouges.

Megan répondit de son mieux qu'elle venait pour poser des questions. D'après ce qu'elle comprit, la femme crut qu'elle faisait partie d'un journal de collège et venait en savoir plus sur les étranges morts des animaux au cours de l'été. Sautant sur l'occasion, Megan chercha à en savoir plus, mais il n'y avait pas grand-chose à tirer de l'hôtesse : de nombreux petits animaux avaient été retrouvés morts dans la forêt du parc national, aucun des vétérinaires et des spécialistes venus étudier le phénomène n'avait trouvé d'explication logique, les journaux des villes alentours en avaient fait leurs unes pendant quatre jours puis personne ne s'en était plus soucié, hormis les collégiens locaux qui s'essayaient au journalisme. Megan ne savait cependant pas trop quoi faire de cette information, il était fortement probable que cela n'ait rien à voir avec ses recherches. Elle sortit alors son affiche et fit le tour des clients. À sa plus grande joie, l'un d'entre eux la reconnut. À grands renforts de gestes et en essayant de parler aussi lentement et distinctement qu'il le put pour se faire comprendre de l'anglaise, il expliqua qu'il avait vu cette femme dans cette même auberge, un soir d'août, et s'en souvenait car elle avait eu une conversation longue et mouvementée avec un petit homme très laid, gros, aux cheveux épars et décolorés, qui lui avait fait penser à un gros rat. Megan sentit son pouls s'emballer : Peter Pettigrew et Bertha Jorkins s'étaient rencontrés ici-même, cet été ! Elle pressa l'Albanais de lui en dire plus. Après s'être disputés en anglais, ceux-ci étaient sortis, mais jamais revenus.

Depuis le début de ses vagabondages européens, Megan n'était encore jamais tombée si rapidement sur la bonne piste. Elle savait enfin où Bertha Jorkins avait été enlevée. Elle avait dû être particulièrement surprise de trouver Peter Pettigrew dans cette auberge d'un minuscule village albanais, lui qui était supposé être mort depuis plus de dix ans ! Et il y avait fort à parier que le serviteur avait trouvé le moyen de ramener la sorcière à son maître, qui avait ainsi appris tout ce qu'il y avait à savoir sur le Tournoi des Trois Sorciers. Megan scruta des yeux la forêt qui se dressait devant elle. Un pressentiment le même qu'elle avait ressenti trois ans plus tôt dans la Forêt Interdite, le même qu'elle avait ressenti quelques mois plutôt dans le manoir des Riddle. Plus elle s'avançait vers les limites du parc national, plus elle le sentait. Voldemort avait été ici, récemment. Elle changea son sac d'épaule, sortit sa baguette et s'enfonça entre les arbres. Le jour déclinait et les rayons du soleil ne transperçaient que faiblement les feuilles naissantes des arbres. Rapidement, Megan dut se servir sa baguette pour s'éclairer et ne pas trébucher sur le sol inégal. Elle avançait en suivant son instinct, comme un limier flairant une piste, ignorant les ronces qui s'accrochaient dans ses vêtements et le froid qui l'enserrait lentement, sans chercher à se souvenir comment retrouver son chemin ensuite. Elle marcha une heure, puis deux, refusant de s'arrêter, même quand elle arriva au pied de la montagne Brari et que la piste la força à escalader des parois rocheuses dans le noir, tremblante de toucher enfin au but. À la lueur de sa baguette, elle distinguait à peine les cadavres de petits animaux qui se faisaient de plus en plus nombreux au fur et à mesure qu'elle avançait. Puis la piste s'acheva.

Elle se tenait devant un flanc de la montagne, les cheveux en bataille, essoufflée, les mains écorchées par les ronces et la pierre, affamée, et elle avait pour seul spectacle la paroi rocheuse qui lui faisait face. Pourtant elle était certaine que la piste devait la mener ici, elle sentait au fond d'elle-même que le Seigneur des Ténèbres était venu à cet endroit précis, et elle était convaincue qu'il n'avait pas séjourné au beau milieu des cailloux et des touffes d'herbe. Déterminée, elle balaya le faisceau lumineux que projetait sa baguette sur la falaise et la longea, puis revint sur ses pas. Elle remarqua alors un interstice dans la pierre, à peine visible. En s'approchant, elle s'aperçut qu'il était assez large pour qu'une personne mince puisse s'y glisser. Il fallait le chercher pour le voir, et elle s'amusa à penser que Pettigrew n'avait certainement pu entrer là que sous sa forme de rat et qu'il avait dû avoir du mal à y faire passer Bertha Jorkins. Megan découvrit de l'autre côté une caverne à peine plus grande que celle où se cachait Sirius, jonchée d'ossements, où flottait une odeur de décomposition rendant l'air presque irrespirable. Plus intéressant encore, elle trouva sur les parois et sur le sol des éclaboussures argentées qu'elle identifia comme étant du sang de licorne – elle se souvenait en avoir vu en grande quantité dans la Forêt Interdite le soir de sa retenue avec Hagrid, le soir où Potter avait vu Quirrell s'abreuver à même le cadavre d'une pauvre bête pour permettre à Voldemort de survivre dans son corps. Voilà donc où Voldemort s'était caché, et à en juger par les ossements et les cadavres qu'elle avait croisés, il était responsable de la mystérieuse mort des animaux dont on s'était ému dans le village. Hormis les squelettes et le sang de licorne, il n'y avait rien dans la caverne. Pourtant, l'odeur de décomposition se faisait particulièrement insoutenable lorsque Megan approchait du fond, bien qu'elle ne vît rien qui le justifiât.

- Specialis Revelio, énonça la jeune fille en pointant sa baguette devant elle.

Comme si une main venait d'enlever une cape d'invisibilité qui l'aurait recouvert, un corps apparut devant elle. Un corps qui devait être là depuis longtemps à en juger par l'état de décomposition avancée dans lequel il se trouvait. Le corps de Bertha Jorkins.

Souhaitant échapper au plus vite à l'odeur de pourriture, Megan jeta un sort pour rendre de nouveau le corps invisible, puis quitta la caverne. L'air frais de la nuit lui fit le plus grand bien. Elle s'adossa à la paroi et s'assit par terre pour réfléchir. Pettigrew avait croisé le chemin de Jorkins à l'auberge, ils étaient sortis, il l'avait probablement neutralisée et amenée à Voldemort ici-même – sans qu'elle sache exactement de quelle manière le traître avait retrouvé la trace de son maître. La sorcière leur avait fourni des informations sur le tournoi, puis ils l'avaient tuée, et abandonné ici son corps. Elle savait qu'ils étaient allés ensuite à Little Hangleton. Puis la piste s'arrêtait.

Megan laissa échapper un cri de frustration. Une fois encore, elle était dans une impasse : la découverte du cadavre avait beau être un indice de taille, rien dans cette caverne ne l'aidait à comprendre où se trouvait Voldemort à ce moment-même, elle s'était réjouie pour rien. Elle pointa sa baguette sur un arbre devant elle et y mit le feu sans même prononcer de formule. Elle le regarda brûler sans exprimer la moindre émotion. Elle ne savait pas où aller, et la perspective d'errer à nouveau sans destination lui retournait l'estomac. Elle ne dormit pas cette nuit-là. Allongée tout habillée sur l'un des lits de la tente qu'elle avait plantée non loin de la caverne, elle fixait la toile, écoutait le bruit du vent, repassait dans sa tête tout ce qu'elle savait. Elle avait envie de parler à Sirius, de lui parler de son projet, lui demander ce qu'il ferait à sa place, mais il était loin, il n'avait pas répondu à sa dernière lettre, et il ne comprendrait pas son projet – Megan était seule.

Lorsque le soleil se leva, la jeune fille était seulement arrivée à la conclusion qu'elle n'aurait plus rien à faire en Albanie : la piste ne la menait qu'en Grande-Bretagne. Frustrée de n'avoir pas pu passer plus de temps hors du champ de compétence du ministère de la magie britannique, Megan rassembla ses affaires, supprima les enchantements qui protégeaient l'emplacement de sa tente, puis se servit d'une tasse à thé ébréchée pour créer un Portoloin et rentrer en France, où elle dépensa le peu d'argent moldu qui lui restait pour prendre un train jusqu'à Londres, puis un taxi jusqu'à Stourbridge.