MEURTRIÈRE

Impossible de dormir. Chaque fois que Megan fermait les yeux, une peur soudaine la saisissait et elle craignait de voir Voldemort surgir dans la chambre qu'elle occupait, ses yeux rouges flamboyant d'une folie meurtrière, ses bras squelettiques tendus vers elle pour lui infliger à nouveau d'abominables souffrances. Et lorsque l'épuisement avait enfin raison d'elle, voir les Boyd se faire tuer, entendre ses parents lui reprocher ses choix et ses proches lui crier qu'elle les avait trahis la réveillait en sursaut au bout de quelques minutes. Puis chaque jour, Voldemort l'interrogeait sur son enfance, sa scolarité à Poudlard et sa relation avec Harry Potter, sans accepter qu'elle lui pose ses propres questions en retour. Quant à Pettigrew, il disparaissait souvent sans qu'on lui fournisse d'explications elle savait que lui et son maître discutaient hors de sa présence, et cela la rendait folle. À mesure que les jours passaient, elle était de plus en plus fatiguée et inquiète : allait-elle parvenir à empêcher Voldemort de retrouver ses pouvoirs, et dans le cas contraire le mage noir allait-il vraiment tenir sa promesse ? Elle avait attendu plusieurs mois de retrouver enfin le sorcier, mais depuis qu'elle y était parvenue, elle n'en ressentait aucune satisfaction, et voir les jours passer sans agir ni se sentir utile la rongeait. Poudlard lui manquait, ses amis lui manquaient, et elle en voulait à Sirius de ne pas avoir répondu à sa dernière lettre.

Il s'écoula plus d'une semaine avant que les choses changent pour la jeune fille. Elle venait de rentrer du village, où elle se rendait tous les deux jours pour aller y acheter de quoi manger pour elle et Pettigrew – Voldemort ne se nourrissant que d'une potion grisâtre que lui administrait son serviteur, sans qu'aucun n'accepte de lui dire de quoi il s'agissait. Elle entreposa ses victuailles dans la cuisine puis rejoignit les sorciers dans le salon, où la créature passait l'essentiel de son temps. Elle attrapa un de ses manuels de cours qu'elle avait entreposés sur la grande table et se plongea dans sa lecture, tâchant d'ignorer le fait qu'elle révisait à quelques mètres seulement des restes de Voldemort.

- Je suis là depuis dix jours, lança-t-elle soudain alors qu'elle luttait pour ne pas s'assoupir entre chaque chapitre. Je veux me rendre utile, et pas juste en allant faire des courses ou couper du bois. Je suis venue pour vous aider –

- Mais ça nous aide, Meganna, siffla Voldemort.

- Je suis une des sorcières les plus puissantes de l'époque, vous m'avez confié une partie de vos pouvoirs, je pourrais me rendre beaucoup plus utile ! Qu'est-ce qu'on attend ? Dîtes-moi quoi faire pour vous aider à retrouver à vos pouvoirs ! Vous ne m'avez même pas dit quel est votre plan.

- Jusqu'où serais-tu prête à aller pour m'aider, Meganna ?

La jeune fille haussa les épaules.

- Je viens de trahir tous mes amis et mes parents, je crois qu'il n'y a pas grand-chose que je ne ferais plus, à ce stade. Tant que le marché tient...

- Le marché tient, s'agaça la créature. Dis-moi plutôt si tu es prête à le prouver.

- Je suis prête.

Pettigrew jeta un coup d'œil apeuré à son maître et Megan fronça les sourcils. Qu'attendait-il d'elle ?

- Va la chercher, Wormtail, ordonna Voldemort. Amène-la ici.

Sans un mot, le serviteur bondit sur ses pieds, se changea en rat et fila hors de la pièce. Megan entendit ses pattes griffer le sol jusqu'à ce qu'il quitte le manoir, puis elle ne parvint plus à le distinguer au-dehors parmi les hautes herbes du jardin.

- Où est-ce qu'il va ? Qui est-ce qu'il va chercher ?

- Tu vas comprendre. Où est ta baguette ?

- Je ne peux pas m'en servir, lui rappela-t-elle, j'ai quatorze ans, j'ai la Trace sur moi, le ministère le saura si –

- Pas là où nous allons.

Il ne lui dirait rien avant le retour de Pettigrew, comprit Megan. Elle sortit alors sa baguette et la posa sur la table devant elle, méfiante.

- Tu sais transplaner, Meganna ?

- Je suis trop jeune, on ne passe notre permis qu'à notre majorité. Mais j'ai déjà fait du transplanage d'escorte.

- Parfait.

La créature se replongea dans son mutisme, caressant du regard le serpent toujours lové à ses pieds.

- Ce n'est pas une bête comme les autres, fit observer la jeune fille, soucieuse de ne pas laisser un silence pesant s'installer entre elle et Voldemort.

La créature hocha la tête.

- Nagini, c'est ça ? poursuivit-elle, imperturbable. Il est immense, et plus intelligent qu'un serpent ordinaire.

- C'est une femelle, siffla la créature.

- Elle, corrigea Megan. Où est-ce vous l'avez trouvée ? C'est un croisement ?

- Une Maledictus.

Megan sourcilla, surprise. Elle avait entendu parler des victimes de cette malédiction du sang qui se transmettait de mère en fille, condamnant son porteur à se transformer lentement en bête jusqu'à être piégé sous sa forme animale, mais jamais elle n'en avait rencontré. Elle n'eut cependant pas le temps de poser d'autres questions, car Pettigrew était revenu, accompagné d'un homme et d'une femme, retenus par des liens invisibles, lévitant à quelques centimètres au-dessus du sol, leur cris étouffés par un sort ayant visiblement soudé leur mâchoire.

- Qui est-ce ? s'enquit Voldemort en regardant l'homme.

- Son mari, je crois, répondit Pettigrew de sa petite voix faible que Megan détestait tant. Il l'a retrouvée, mais il s'est retrouvé piégé, je dirais que ça fait quelques jours. Il a essayé de m'attaquer à mains nues, je pense que c'est un Moldu.

Voldemort eut un rictus mauvais, ravi d'avoir attrapé de cette proie.

- Et elle, qui c'est ? intervint Megan en désignant la femme.

Elle s'était avancée près du fauteuil pour mieux les observer. Le couple était maintenant suspendu au milieu du salon, et Nagini s'était mise à ramper en cercles au-dessous d'eux. La femme et l'homme regardaient alternativement, horrifiés, le petit sorcier chauve qui les avait capturés, l'énorme serpent noir, l'affreuse créature dans le fauteuil et l'adolescente aux yeux verts.

- Ailla Barish, Auror, la présenta Voldemort. Elle était sur tes traces, Meganna, depuis qu'on l'a envoyée chercher Carmen De Castro à la suite de sa disparition dans la ville de Killiney Hill.

Megan hocha la tête, elle se souvenait de la sorcière du ministère dont elle avait effacé les souvenirs avant de la laisser ligotée dans la maison des Pettigrew, sans baguette à portée de main. L'Auror n'avait visiblement pas réussi à se libérer seule, il avait fallu envoyer un de ses collègues à sa recherche. Megan était cependant inquiète qu'une Auror ait été sur sa piste sans qu'elle s'en aperçoive.

- J'ai envoyé Wormtail s'assurer que personne ne te suivait, il y a quelques jours, expliqua tranquillement Voldemort, c'est comme ça que nous avons découvert que, bien que Miss De Castro ait perdu tous ses souvenirs de son enquête, Mrs Barish était sur une piste. Nous avons préféré la garder à portée de main, près d'ici, le temps que Peter se serve de Polynectar pour obtenir la clôture de l'enquête au sein du ministère. Nous ne voulions pas qu'une nouvelle personne soit assignée à cette affaire, cela aurait trop attiré l'attention, et aurait été interminable.

- Vous auriez pu me le demander, grogna Megan, frustrée qu'on ait confié cette tâche à Pettigrew pendant qu'elle tournait en rond au manoir.

- C'était trop tôt, répondit Voldemort en étirant la fente qui lui servait de bouche en ce qui devait être un sourire. Maintenant, l'affaire est réglée. Prends ta baguette, Meganna, nous allons aller faire un tour, tous les cinq.

- Où ça ?

Mais personne ne lui répondit. Pettigrew se dirigea vers ses deux prisonniers et les attrapa par les bras, avant de disparaître avec eux dans un craquement sonore propre au transplanage. Avant que Megan ait eu le temps de se demander où ceux-ci avaient disparu, Pettigrew réapparu, prit la créature dans ses bras, telle un immonde bébé, attrapa le poignet de Megan avec une force surprenante, et ils disparurent à leur tour. Malgré plusieurs voyages en transplanage d'escorte, la jeune fille ne s'y habituait toujours pas : le tourbillon infernal lui donna le sentiment de traverser un tunnel étroit qui se refermait sur elle, l'étouffant. Elle inspira l'air à plein poumons dès qu'ils furent arrivés, prise de vertiges. Lorsqu'elle eut repris ses esprits, elle se retourna vers les autres. Le couple était toujours prisonnier du sortilège, muets et terrifiés. Ils se trouvaient tous au bord d'une falaise, surplombant une mer agitée dont les vagues venaient se briser sur les rochers acérés plusieurs mètres plus bas. Le ciel était gris et menaçant, et le vent soufflait fort et bruyamment. Lorsque Pettigrew assit la créature sur une pierre pour qu'il soit à la même hauteur qu'eux, les pans du linge dans lequel il était enveloppé s'agitèrent furieusement autour de lui.

- Où est-ce qu'on est ? demanda Megan en devant hausser un peu la voix pour se faire entendre.

- En France, dans le nord du pays, répondit Voldemort. Ici, tu as le droit d'utiliser la magie.

Dans le vent, sa voix ressemblait à celle d'un fantôme, d'un démon. Instinctivement, Megan sortit sa baguette, mais elle ne savait pas ce qu'on attendait d'elle.

- Maintenant que Wormtail a fait en sorte que l'enquête sur toi soit terminée, nous n'avons plus besoin de Mrs Barish, expliqua la créature. Ni de son mari, d'ailleurs, bien que nous n'ayons jamais cherché à nous en prendre à lui, ce Moldu s'est délibérément jeté dans nos bras...

- On peut leur jeter un sort d'Amnésie, suggéra la jeune fille. Je suis assez douée pour ça.

- Ce n'est pas ce que je te demande, Meganna.

Voldemort voulait qu'elle les tue. C'était évident, mais elle refusait de l'admettre. Elle fixa le couple, qui se débattait toujours dans un silence horrifié. Il aurait suffi d'effacer leur mémoire et de les renvoyer à leur vie de tous les jours. Elle n'avait jamais pris une vie. Elle avait quatorze ans.

- Meganna ? insista Voldemort de sa voix sifflante qui se confondait avec les hurlements du vent. Sers‑toi de ta baguette. Tu es « une des sorcières les plus puissantes de l'époque », non ? Montres‑moi.

La jeune fille inspira profondément tandis qu'elle levait sa baguette et la pointait vers la sorcière du ministère. Son cœur battait à tout rompre, le vent lui sifflait dans les oreilles et agitait ses cheveux en tous sens. Ailla Barish agitait la tête en tous sens, et son mari hurlait silencieusement, mais elle lisait sa terreur dans ses yeux. Elle ne voulait pas se mettre à leur place, imaginer ce qu'ils ressentaient. Elle raffermit sa prise sur le manche de sa baguette.

- Tu dis vouloir être utile, poursuivit Voldemort, froid et implacable. Je te demande une seule chose. Si tu ne peux pas le faire, tu ne me sers à rien.

Elle ne pouvait pas lui échapper. Si elle voulait préserver sa couverture auprès de lui, si elle voulait sauver les autres, il fallait qu'elle lui obéisse. De toute manière, elle ne connaissait pas cette femme. Cette femme n'aurait pas hésité à l'empêcher d'avancer dans sa recherche de Voldemort, elle se serait mise en travers de son chemin. « Tues-la », la voix de Voldemort retentit dans sa tête. Ça irait vite. Elle n'allait même pas souffrir. Ce maléfice « exige une grande puissance magique », avait expliqué Fol Œil. Il fallait vraiment le vouloir. Et elle, elle en était capable. Ses yeux virèrent au noir.

- Avada Kedavra.

Le rayon vert jaillit de sa baguette et frappa la sorcière de plein fouet. La peur se figea dans ses yeux et elle cessa aussitôt de se débattre. Quant à son mari, ses yeux roulèrent dans leurs orbites, ses mouvements redoublèrent de frénésie et des larmes se mirent à rouler sur ses joues.

- Excellent, se réjouit Voldemort. Termine ce que tu as commencé.

Les dents serrées, Megan tourna sa baguette vers l'homme. Celui-ci la regarda droit dans les yeux, désespéré. Mais maintenant qu'elle avait sauté le pas, c'était plus facile, et elle n'hésita pas cette fois. Une fois le couple assassiné, Pettigrew rompit le sortilège qui les retenait, traina les corps inertes jusqu'au bord de la falaise et les envoya s'écraser sur les rochers en contrebas. Megan sentait en elle une froideur qu'elle ne connaissait pas, un feu glacé. Elle tourna vers Voldemort un regard calculateur. Quelque chose était mort en elle en même temps que ce couple.

- Maintenant je sais que je peux compter sur toi, siffla la créature. Donne-moi ton bras.

- Mon bras ?

Voldemort fit un signe de la tête et Wormtail attrapa la manche gauche de Megan abruptement pour la remonter. À fleur de peau, celle-ci se dégagea de son étreinte et pointa sa baguette sur sa gorge, menaçante.

- Ne me touche pas, vermine, parce qu'ici le ministère ne peut pas m'empêcher de commettre le crime pour lequel Sirius Black a passé treize ans en prison, siffla-t-elle.

- Ça suffit, intervint la créature. J'ai besoin de vous deux vivants.

Le regard encore sombre, Megan baissa lentement sa baguette, puis se retourna vers le mage noir, et remonta sa manche, dévoilant son avant-bras gauche.

- Et Poudlard ? s'enquit-elle, maintenant qu'elle avait compris ce qu'il souhaitait d'elle.

- Tu ne la montreras pas tout de suite. Mais bientôt, tu n'auras plus à la cacher.

Megan hocha la tête. Elle ne pouvait plus faire marche arrière. Elle serait marquée à vie, peu important le camp qui l'emporterait. Mais elle n'avait pas le choix, elle devait jouer son rôle. Voldemort sortit des pans du linge sa baguette, démesurément grande pour son corps frêle, et la pointa sur l'avant-bras de la jeune fille. Il ne prononça pas un mot, mais une douleur cuisante se fit soudain sentir tandis qu'une encre noire traçait sur sa peau blême une tête de mort avec un serpent qui lui sortait de la bouche comme une langue.