Dynastie

Chapitre 3

oOo

Lorsqu'il avait observé les jeunes femmes s'incliner devant Cersei dans la salle du trône, Tyrion s'était promis de ne pas s'emballer. Il allait faire preuve de prudence et ne pas se laisser charmer par un beau visage ou un sourire ravageur, il n'allait pas ouvrir son cœur comme il l'avait fait trop de fois auparavant – c'est-à-dire facilement. Il allait attendre d'avoir parlé à toutes les jeunes femmes pour commencer à se faire une idée de laquelle pourrait le rendre heureux.

La plupart de ces précautions avaient volé en éclats dès le premier soir, lorsqu'il avait discuté pendant presque toute la soirée avec Alarina Crakehall.

Ce n'était pourtant pas du tout ce qu'il avait prévu. Alors qu'il avait simplement eu l'intention d'échanger quelques mots avec elle, elle était parvenue à retenir son attention avec une simple phrase.

« L'avantage avec votre taille, c'est que lorsque vous demanderez l'une d'entre nous en mariage, vous n'aurez pas besoin de vous agenouiller. »

Tyrion, loin de s'offusquer, avait éclaté de rire. Là où les autres faisaient semblant de ne pas remarquer la tragédie qu'était son apparence physique par politesse, Alarina n'avait pas hésité à la mentionner devant lui. Ses propos n'avaient pas été blessants, elle n'avait pas cherché à se moquer de lui – elle avait simplement plaisanté sur un fait qu'elle semblait trouver parfaitement normal.

Alors Tyrion avait éclaté de rire.

« En effet, » avait-il répondu. « Mais je suis un peu vieux jeu. Je m'agenouillerai. »

Leur discussion avait duré plusieurs heures et, lorsqu'il avait rejoint son lit, Tyrion n'avait eu qu'une hâte : la revoir.

Au cours des jours suivants, les dernières familles nobles étaient arrivées et Tyrion avait fait l'effort de passer un moment avec chaque jeune femme. Certaines étaient véritablement charmantes mais aucune n'était parvenue à lui faire la même impression qu'Alarina.

Une semaine avait passé depuis le premier banquet et il devenait évident pour tout le monde que Tyrion semblait avoir fait son choix.

Dans la matinée, il lui proposa de faire une balade dans les jardins comme il l'avait fait deux ou trois fois depuis leur rencontre. Alarina accepta gracieusement de le suivre.

« Les orangers sont magnifiques, » lui apprit-il alors qu'ils se baladaient entre les arbres et les parterres de fleurs. « Ma sœur adore les oranges. »

« Vraiment ? »

« Oui. C'est une chance que nous puissions en faire pousser ici. »

C'était une information qu'il avait apprise à Winterfell, peu après la fausse couche de Cersei. Lorsqu'il lui avait demandé ce qui pouvait l'aider à aller mieux, elle lui avait répondu d'une voix morne :

« Des gâteaux à l'orange. »

Il n'avait pas pu exaucer son souhait, bien sûr, mais le jour où ils étaient rentrés à Port-Réal, la première chose qu'il avait faite avait été de demander aux domestiques d'en préparer.

Elle lui avait souri quand il lui en avait apporté un plateau – un vrai sourire, un sourire sincère qui lui avait réchauffé le cœur.

Tyrion et Alarina s'assirent sur un banc situé sous l'oranger préféré de Cersei. Elle s'y installait souvent avec Jaime pour passer un moment en amoureux. Tyrion espérait que ce banc lui porterait chance.

« Vous plaisez-vous à Port-Réal ? » demanda t-il.

Elle hocha légèrement la tête.

« Beaucoup, Messire, je vous remercie. »

S'il l'appréciait beaucoup, il avait l'impression qu'elle instaurait volontairement une distance avec lui, comme si elle voulait éviter qu'ils ne deviennent trop proche, mais il se demandait si ce n'était tout simplement pas son imagination qui lui jouait des tours.

Il ignorait encore beaucoup de choses sur elle. Il savait simplement que son mari était mort pendant la guerre contre l'armée des morts et que, sur conseil de son père, elle avait décidé de se mettre en quête d'un nouvel époux. Cependant, il ne l'avait pas forcée à venir, ce qui rassurait Tyrion. Le souvenir de son mariage avec Sansa Stark était toujours douloureux dans sa mémoire.

Malgré sa réserve, ils s'étaient trouvés plusieurs points communs, dont un goût particulier pour les sarcasmes et une appétence pour la lecture. Tyrion lui avait d'ailleurs montré la bibliothèque du Donjon Rouge, qui l'avait beaucoup impressionnée.

Il voulait cependant s'assurer de quelque chose avant de laisser définitivement son cœur s'emballer.

« Alarina ? Puis-je vous poser une question ? »

« Bien sûr. »

« Mon apparence physique ne vous dérange t-elle vraiment pas ? »

Elle lui sourit tranquillement.

« Pas le moins du monde. »

Il savait qu'elle ne mentait pas. Ravi, il lui prit la main et y déposa un baiser. Elle ne chercha pas à le repousser.

.

« On dirait que notre petit frère a bel et bien fait son choix, » murmura Jaime à Cersei alors que Tyrion passait une nouvelle fois la soirée à discuter avec Alarina Crakehall, délaissant de fait ses autres prétendantes.

« On dirait bien, » confirma t-elle.

Elle ne savait guère quoi en penser. C'était comme s'il avait une nouvelle fois laissé tomber toutes les barrières qui entouraient son cœur trop rapidement, comme si ses mauvaises expériences passées lui étaient sorties de la tête. Jaime ne cachait pas non plus son étonnement.

« Je crois bien que j'ai sous-estimé sa capacité de résilience, » admit-il. « Peut-être que c'est une bonne chose. »

Cersei ne trouvait pas que c'était une bonne chose du tout. Elle n'avait aucune confiance en Alarina – elle n'avait pas encore discuté une seule fois avec elle, conformément à sa promesse de ne pas intervenir, et n'avait de ce fait aucune idée de quelles étaient ses intentions. Pourquoi était-elle venue ? Qu'est-ce qui l'intéressait le plus entre la possibilité d'avoir un mari aimant et celle de gagner un nom de famille prestigieux ?

Quoi qu'il en soit, Tyrion semblait s'être amouraché de la jeune veuve, à tel point que plusieurs familles nobles avaient déjà quitté le Donjon Rouge, conscientes que la partie était perdue.

Cersei se demandait s'il fallait qu'elle coince Alarina pour la questionner avant que Tyrion ne soit complètement tombé sous son charme. Elle ne voulait pas qu'il se fasse avoir et qu'il commette une erreur qui aurait pour fâcheuse conséquence de lui briser le cœur une nouvelle fois.

« S'il la choisit... que prévois-tu de faire ? » demanda Jaime en coulant un regard vers elle.

« Qu'est-ce que tu veux dire ? »

« Tyrion est notre héritier depuis... »

Il s'interrompit aussitôt, furieux contre lui-même. La sensation du sang qui coulait à flots entre ses cuisses revint aussitôt hanter Cersei.

« Tyrion est notre héritier, » reprit Jaime. « Peut-être qu'il voudra s'installer au Roc avec sa nouvelle femme... »

La perspective de voir une étrangère fouler le sol de ce qui leur appartenait n'enchantait pas Cersei, et Jaime le savait parfaitement.

« Ou peut-être qu'il préférera rester ici. Est-ce que tu supporteras sa présence ? »

« Ce n'est pas comme si le choix m'était donné. »

« Il y a une différence entre subir une situation et l'accepter. »

« Où veux-tu en venir, Jaime ? » s'impatienta t-elle.

Il soupira et lui prit la main.

« Tyrion sera malheureux s'il sent que tu n'acceptes pas sa nouvelle femme. »

« Je ne pense pas que Tyrion se soit un jour soucié de mon opinion. »

« Vraiment ? »

Cersei se mordit la lèvre. C'était faux, bien sûr. Tyrion se souciait de son opinion parce que, d'une manière inexplicable, il tenait à elle. Elle poussa un petit soupir contrarié.

« Je te l'ai déjà dit. Je me montrerai aimable avec sa femme. »

« Si tu n'es pas sincère, il le saura aussitôt. »

« Je serai sincère. »

Elle n'était absolument pas sûre de parvenir à un tel exploit mais ne partagea pas ses doutes avec Jaime. Peut-être que voir Alarina rendre Tyrion heureux allait la rendre sympathique à ses yeux, après tout.

Jaime se leva et lui tendit la main.

« M'accorderais-tu cette danse ? »

Cersei, le sourire aux lèvres, n'hésita pas un instant avant de la saisir. Alors qu'ils se mettaient à tournoyer, elle apprécia pleinement le fait qu'ils vivaient désormais leur amour au grand jour – elle savait parfaitement que certains seigneurs dissimulaient actuellement leur dégoût sous des sourires de façade, ce qui la réjouissait.

Elle était la reine des Sept Couronnes, elle pouvait faire ce qui lui plaisait, y compris embrasser son frère jumeau devant toute une assemblée.

Elle se réjouissait également que ce supposé dégoût pour l'inceste n'empêche pas ces nobles de venir se bousculer pour que Tyrion demande la main de leur fille.

Des hypocrites, voilà ce qu'ils étaient. Ils étaient attirés par le pouvoir et la richesse comme les loups étaient attirés par un peu de viande fraîche.

« Rien d'autre ne compte, » murmura t-elle à l'oreille de Jaime.

« Rien d'autre ne compte, » approuva t-il en appuyant son front contre le sien.

.

Tyrion observait Cersei et Jaime danser, fasciné. Tout était si évident, si naturel entre eux. Oh, comme il les enviait. Si le véritable amour avait une définition, eh bien elle était juste devant lui.

Il jeta un coup d'œil à Alarina, qui se tenait à ses côtés et se contentait de regarder la reine et son chevalier tournoyer en silence. Il avait envie de l'inviter à danser mais n'osa pas : il ne voulait pas que les autres seigneurs et jeunes filles les trouvent ridicules et, de plus, il n'était pas certain qu'elle accepterait.

Cela faisait deux semaines qu'elle était arrivée à Port-Réal et il était désormais sûr de son choix. Elle était celle qu'il voulait pour épouse parce qu'il était persuadé que leur mariage serait heureux. Il n'était pas exactement amoureux d'elle mais il était indéniable qu'il ressentait quelque chose lorsqu'il était avec elle.

L'ennui, c'était qu'il ne savait pas si c'était réciproque.

Alarina conservait une part de mystère qu'il n'était pas parvenu à dissiper, malgré toutes ses tentatives et les innombrables questions qu'il lui avait posées.

Pourtant, il n'avait pas envie d'attendre plus longtemps. Il voulait enfin goûter au bonheur dans lequel nageaient Cersei et Jaime et il était persuadé qu'elle était celle qui allait le lui apporter.

Lorsqu'il lui souhaita bonne nuit, il avait la ferme intention de la demander en mariage dès le lendemain. L'appréhension l'empêcha de fermer l'œil : en cas de refus de sa part, il envisageait sérieusement la possibilité de sauter par la fenêtre. Il ne pensait pas avoir la force de supporter une désillusion supplémentaire.

Lorsque le matin vint, il frappa à la porte des appartements qui lui avaient été attribués. Alarina le laissa entrer bien volontiers, puis elle s'assit sur son lit en attendant qu'il prenne la parole.

Avant que son courage ne le déserte totalement, Tyrion se planta devant elle et se jeta à l'eau :

« Aucune autre femme ne m'a fait la même impression que vous, Alarina. Je vous apprécie énormément et je pense que nous pourrions être heureux, ensemble, alors... voulez-vous m'épouser ? »

C'était probablement la demande en mariage la plus pathétique de l'histoire de Westeros, et elle fut suivie d'un silence qui dura bien trop longtemps à son goût.

« Oui. »

Il cligna des yeux, certain d'avoir mal entendu.

« Vraiment ? » demanda t-il, médusé.

« Oui. »

Fou de joie, il se pencha pour l'embrasser mais Alarina posa une main sur son torse pour le maintenir à distance. Refroidi, il lui jeta un regard interrogateur.

« Il y a quelque chose que vous devez savoir. »

Un horrible pressentiment l'envahit aussitôt.

« Je vous ai dit que je n'aimais pas mon mari, » dit Alarina. « Notre mariage était arrangé, comme c'est le cas de la plupart des mariages nobles. Cependant... j'ai fini par tomber amoureuse, mais pas de lui. »

Craignant le pire, Tyrion lui fit signe de continuer.

« Je suis tombée amoureuse de ma dame de compagnie, Alys. »

S'il était quelque peu surpris, Tyrion n'en montra rien.

« Et... votre mari était au courant ? »

« Bien sûr que non. Il l'aurait fait exécuter. C'est en partie pour cela que sa mort ne m'a pas causé de peine. »

« Pourquoi vouloir vous remarier, alors ? »

« Par devoir. Mon père ne m'obligera à rien, mais je suis sa seule fille, et tous mes frères sont morts avant d'avoir pu enfanter. Je ne souhaite pas que le souvenir de ma famille meure avec moi. »

« Je vois. »

Elle lui prit la main.

« Je préfère être honnête avec vous. Cependant, ceci n'empêche rien. Mon cœur est pris mais nous pourrions toujours être de bons amis. »

Devant son absence de réaction, elle poursuivit :

« Je remplirai mon devoir conjugal, si c'est cela qui vous inquiète, et si les dieux le veulent, je porterai vos enfants. »

« Mais vous ne m'aimerez pas. »

Une note de désespoir était perceptible dans sa voix.

« Je vous aimerai comme un ami... mais je ne pourrai pas faire plus. Je suis désolée. »

Ses espoirs réduits à néant, Tyrion se détourna.

« Je... je comprends, mais je suis désolé, Alarina... ce n'est pas ce que je recherche. »

Il voulait un mariage d'amour mais une fois de plus, les dieux avaient décidé de ne pas le lui accorder.

Loin de s'offusquer, Alarina acquiesça doucement.

« Je suis vraiment désolée, Tyrion. J'espère que vous trouverez ce que vous recherchez. »

Incapable de répondre, Tyrion quitta la pièce et courut se réfugier dans sa chambre.

Puis, il se laissa tomber sur son lit, serra un oreiller contre lui et se mit à pleurer.

.

« J'aurais dû la tuer. »

« Cersei, s'il te plaît. »

« Elle lui a brisé le cœur, Jaime ! »

Jaime attrapa le bras de sa jumelle et la força à le regarder.

« La tuer n'y aurait rien changé. »

« J'aurais dû intervenir bien plus tôt, » pesta Cersei. « J'aurais dû la questionner pour connaître ses motivations. »

« Ce qui est fait est fait. »

Plus tôt dans la journée, constatant que leur petit frère n'était nulle part en vue, Jaime s'était rendu dans sa chambre pour vérifier que tout allait bien.

Jamais il n'avait vu autant de larmes rouler sur les joues de Tyrion.

Dans sa fureur, Cersei avait congédié tous les nobles avec le tact qui était le sien. Jaime avait dû faire en sorte qu'ils ne repartent pas avec trop de rancœur – il aurait été particulièrement fâcheux que cette affaire se solde par un incident diplomatique.

Soudainement très lasse, elle poussa un long soupir et enroula les bras autour de la taille de Jaime avant d'enfouir le visage dans son cou.

« Nous avons échoué. »

La rage se disputait à la déception dans sa voix.

« Oui, » confirma t-il.

Il l'embrassa sur le haut du crâne.

« Et Tyrion est encore plus malheureux qu'il ne l'était avant, » dit-elle d'un air sombre.

Jaime savait que Cersei ne supportait pas la défaite et que rien de ce qu'il pourrait dire ne parviendrait à améliorer son humeur.

« Ça va aller, » murmura t-il sans grande conviction. « Nous allons le soutenir. Ça va aller. »

Cersei s'abstint de répondre. Alors qu'ils étaient couchés depuis de longues minutes, il l'entendit se lever et quitter la pièce. Devinant quelle était sa destination, il ne lui demanda pas ce qu'elle faisait.

Il espérait simplement qu'elle réussirait là où il avait échoué, c'est-à-dire qu'elle parviendrait à faire cesser le flot de larmes qui tombaient sur l'oreiller de Tyrion depuis le début de la journée.

.

Cersei frappa à la porte de la chambre de Tyrion. Face à son absence de réponse, elle se permit d'entrer.

L'échec commençait à prendre le goût insupportable de la culpabilité et cela ne fit qu'empirer lorsqu'elle constata que Tyrion était allongé en travers de son lit, complètement apathique. Elle s'assit près de lui et posa une main sur son bras.

« Je suis désolée. »

Ce n'était pas son genre de s'excuser mais elle lui devait bien ça. C'était elle qui était à l'origine de cette idée, après tout.

« Ce n'est pas de ta faute, » murmura faiblement Tyrion. « Tu voulais juste m'aider. »

« Et j'ai échoué. »

Il soupira.

« L'amour, ce n'est pas pour moi. C'est quelque chose que je dois accepter. »

Mais quelques secondes à peine après avoir prononcé ces mots, il fondit en larmes et se jeta dans les bras de Cersei. Elle le serra aussi fort qu'elle le put, comme si elle pouvait le soulager d'une partie de son chagrin.

« Tu sais... ce n'était pas vraiment d'elle que j'étais tombé amoureux... j'étais amoureux de l'image de l'amour que vous renvoyez, toi et Jaime. »

Pour toute réponse, Cersei l'embrassa sur la joue. A son grand désespoir, la dette qu'elle lui devait resterait impayée.

Pourtant, quelques minutes plus tard, alors que la dernière phrase de Tyrion tournait en boucle dans sa tête, une idée jaillit soudainement dans son esprit.

Une idée complètement folle, une idée qui serait décriée dans tout le royaume.

Une idée qui pourrait tout arranger.

Cersei s'écarta légèrement et sourit à Tyrion d'un air énigmatique.

« Ça va aller, » promit-elle.

Et elle y croyait dur comme fer.