Dynastie

Chapitre 4

oOo

L'été était revenu depuis un moment mais Tyrion ne parvenait plus à voir le soleil. Les jours se suivaient et se ressemblaient : bien souvent, il n'avait pas le courage de sortir du lit et se contentait de regarder le plafond, l'esprit et le cœur vides. Cersei et Jaime venaient le visiter et tentaient de le convaincre de les accompagner pour une promenade ou de venir manger quelque chose avec eux mais rien n'y faisait. Il ne les entendait pas.

Quand la culpabilité de ne pas accomplir ses devoirs de Main de la reine s'imposait soudainement à lui, il rejoignait la table du conseil restreint d'un pas trainant mais même là, il ne parvenait pas à se concentrer. Il ne s'apercevait même pas que les jumeaux posaient sur lui des regards de plus en plus inquiets.

Pour Tyrion, la vie avait perdu toutes ses saveurs. Tout ce qu'il aimait ne lui inspirait plus qu'une profonde indifférence, y compris la lecture – depuis le fiasco qu'avait été la venue des prétendantes au Donjon Rouge, il n'avait pas touché à un seul livre, et cela faisait déjà deux semaines, ce qui constituait pour lui un record.

Souvent, ses pas finissaient par le guider vers le banc préféré de Cersei, celui où il s'était assis avec Alarina Crakehall. Le regard voilé, il levait les yeux vers l'oranger et, malgré lui, se mettait à imaginer ce que sa vie aurait été si une femme avait bien voulu de lui. Il imaginait ses lèvres contre les siennes, les mots doux glissés à l'oreille, les éclats de rire partagés.

Quand sa rêverie se heurtait à la réalité et se brisait comme du cristal, il fondait en larmes. Il se faisait du mal, il le savait, mais c'était plus fort que lui.

La pensée fugace qu'il ne servait à rien qu'il reste en vie lui traversait parfois l'esprit. Il avait conscience qu'il ne connaîtrait plus jamais l'amour et que le bonheur lui était inaccessible. Pourquoi ne se jetait-il pas de la plus haute tour du Donjon Rouge ? Ainsi, il cesserait de souffrir. Et puis... qui le regretterait, à part deux personnes ?

Le souvenir du sourire de Cersei et Jaime était encore suffisant pour lui remettre les idées en place, mais pour combien de temps ? Sa sœur lui promettait sans cesse que tout allait s'arranger mais c'étaient simplement des paroles destinées à le faire se sentir mieux.

Elle avait essayé de l'aider et il lui en était reconnaissant mais désormais, elle ne pouvait plus rien faire pour lui.

Personne ne pouvait l'aimer.

Personne.

.

Tyrion dépérissait de jour en jour, et Cersei trouvait cela inquiétant, mais ce qui était encore plus inquiétant à ses yeux, c'était qu'il ne cherchait même pas à leur dissimuler son état.

« J'ai peur qu'il fasse quelque chose de stupide, » lui confia Jaime une nuit alors qu'ils étaient blottis l'un contre l'autre dans l'obscurité.

Les pensées suicidaires de Tyrion étaient parfaitement audibles.

« Il faut qu'on trouve une solution, » insista t-il face à son absence de réponse.

« Je sais. »

Cersei se garda bien de lui dire qu'une solution, elle en avait déjà trouvé une, tout d'abord parce qu'elle n'était pas encore certaine de la manière dont elle allait s'y prendre, et ensuite parce qu'elle connaissait Jaime par cœur et qu'elle savait très bien que sa réaction serait tout sauf positive.

Il fallait qu'elle se décide à leur en parler, pourtant. Deux jours plus tard, alors qu'elle se dirigeait vers la chambre de Tyrion avec la ferme intention de le forcer à venir prendre son petit-déjeuner avec elle et Jaime – quitte à fourrer la nourriture directement dans sa bouche s'il refusait encore d'avaler quoi que ce soit –, elle se figea soudainement en arrivant devant la porte.

Elle entendait Tyrion pleurer.

Un déclic se produisit en elle.

Elle ne pouvait plus se permettre d'attendre et de prendre le risque de sortir un beau matin dans les jardins et de retrouver le corps de son petit frère fracassé sur le sol.

Tyrion avait semblait-il sombré dans la dépression et elle seule pouvait l'aider à remonter vers la surface.

Il voulait une femme.

Cersei allait lui en donner une.

Pour l'instant, elle décida de s'en tenir à ce qui était prévu, c'est-à-dire entrer sans prendre la peine de frapper et se planter devant lui, les bras croisés sur sa poitrine.

« Tu prends ton petit-déjeuner avec Jaime et moi, ce matin. »

Ça n'avait rien d'une question. Tyrion se contenta de hausser les épaules avec indifférence et consentit à la suivre hors de la pièce sans faire d'histoires. Cette simple action prouvait à elle seule à quel point il allait mal.

En temps normal, Tyrion lui aurait jeté une remarque sarcastique au visage. Cersei lui aurait répondu et la discussion se serait achevée en un semblant de dispute avant qu'ils ne se mettent à pouffer de rire.

Elle espérait que bientôt, les sarcasmes reviendraient en même temps que son envie de vivre.

Tyrion s'installa à table en face de Jaime mais ne toucha à rien.

« Mange, » ordonna Cersei.

Sans lui demander son avis, elle déposa quelques gâteaux à l'orange dans son assiette – elle adorait ça et elle savait que lui aussi.

Pour toute réponse, il poussa un soupir, puis enfourna un gâteau dans sa bouche sans véritable envie.

Jaime s'efforça de faire la conversation, en vain.

« Puis-je y aller ? » finit par demander Tyrion.

Cersei savait qu'il était sur le point de fondre en larmes. Lorsqu'elle lui fit signe qu'il pouvait partir, il fila sans demander son reste.

« J'ai un plan, » lâcha t-elle dès qu'il fut parti.

Elle essayait de ne pas penser au fait que son précédent plan s'était soldé par un échec cuisant. Elle ne restait jamais sur une défaite et ce n'était pas aujourd'hui qu'elle allait déroger à ce principe.

Une lueur d'espoir s'alluma dans les yeux de Jaime. Il lui prit la main et la pressa doucement, désireux d'en savoir plus. Cersei sentit son cœur se serrer. Oh, s'il savait, il ne la regarderait certainement pas de cette façon... mais elle s'accrochait au fait qu'il aimait leur petit frère et que, pour son bonheur, il serait prêt à faire n'importe quoi.

« En réalité, il se fonde sur la même idée que la dernière fois. Tyrion veut une femme. Je vais lui en donner une. »

Il fronça les sourcils.

« Mais qui donc ? Tu as bien vu ce qui s'est passé... »

« Oui. Nous avons commis l'erreur de faire reposer son bonheur sur les épaules d'une étrangère. »

Il n'était toujours pas plus avancé, et pour cause : jamais il n'aurait été en mesure d'imaginer ce qu'elle avait en tête.

« Tu penses à quelqu'un que nous connaissons ? »

« Pas exactement. »

Cersei prit une grande inspiration. Il n'était plus temps de reculer.

« Je vais épouser Tyrion. »

Jaime battit des paupières, comme sonné. Il esquissa un sourire, comme si elle venait de raconter une bonne blague, mais il mourut sur ses lèvres lorsqu'il s'aperçu qu'elle était mortellement sérieuse.

Sous le choc, il lui lâcha la main.

« Quoi ? »

« Je vais épouser Tyrion, » répéta t-elle. « Puisque nous ne pouvons compter que sur nous mêmes, je vais lui donner ce qu'il veut le plus au monde. »

La première réaction de Jaime une fois qu'il eut véritablement intégré ce qu'elle avait dit l'amusa quelque peu.

« Mais... et moi ? »

Cersei lui sourit et posa une main sur sa joue, le rassurant aussitôt :

« Je t'épouserai aussi. Je vous épouserai tous les deux. »

Jaime se leva brusquement. Il était évident que mille questions se bousculaient dans son esprit et il ne savait visiblement pas par laquelle commencer.

Elle ne fut pas étonnée qu'il mette de côté les aspects pratiques de cette idée pour se concentrer sur l'aspect émotionnel des choses.

« Pourquoi ? Tu ne m'aimes plus ? Je ne te suffis plus ? »

Il avait presque l'air d'un adolescent jaloux. Lui aussi avait besoin d'être rassuré.

« Bien sûr que si, idiot. Je t'aime plus que tout et je ne souhaite rien de plus que ce que tu me donnes. »

« Alors pourquoi ? »

« Je te l'ai dit. Tyrion veut une femme. Je suis de toute évidence la meilleure option – la seule, même. »

En l'épousant, Tyrion aurait la certitude qu'elle ne s'intéressait pas à son nom, puisqu'elle l'avait déjà, à sa fortune, puisque ça aussi elle l'avait déjà, ou à ses titres, puisque celui de Cersei était supérieur au sien.

Elle était sa sœur, bien sûr, mais ce n'était qu'un détail. Sa relation avec Jaime ne l'avait jamais choqué ou dégoûté. D'une certaine façon, Cersei trouvait que leur union serait parfaitement logique.

Jaime, en revanche, n'était pas du tout de cet avis et ne s'en cachait pas.

« Je ne comprends pas, » avoua t-il. « Comment comptes-tu nous épouser tous les deux ? »

Cersei croisa les mains sur ses genoux et lui répondit posément – toutes ces nuits sans sommeil passées à réfléchir n'avaient pas été inutiles. Elle avait absolument tout prévu.

« Je vais suivre les traces d'Aegon le Conquérant. Il avait épousé ses deux sœurs – je vais épouser mes deux frères. »

« C'est impossible. Aucun septon n'acceptera de se charger de la cérémonie. Le royaume ne l'acceptera pas non plus. »

Dès leur retour à Port-Réal, Cersei avait envisagé d'épouser Jaime. Ces questions, elle se les était déjà posées. Ajouter Tyrion à l'équation ne changeait en réalité pas grand chose.

« Je ferai du premier septon qui acceptera le prochain Grand Septon. Ils se bousculeront aux portes du Donjon Rouge, crois-moi. »

Le Septuaire de Baelor était actuellement en cours de reconstruction.

« Quant au royaume... les lions ne se soucient nullement de ce que pensent les moutons. Je me moque de l'avis du peuple comme je me moque de l'avis des autres seigneurs. Et puis, les mariages incestueux Targaryen ont été tolérés pendant des siècles. Je ne vois pas pourquoi le nôtre ne le serait pas. »

Le fait qu'elle ait réponse à tout ne rassurait pas Jaime – cela semblait plutôt le contrarier davantage.

« Admettons. Quand tu dis que tu épouseras Tyrion... qu'est-ce que ça signifie concrètement ? »

« C'est-à-dire ? »

Chaque mot semblait lui coûter.

« Est-ce que tu te comporteras avec lui comme une femme se comporte avec son mari ? »

« Bien sûr. Ce mariage ne sera pas une farce. »

« Tu partageras son lit ? »

Elle savait que Jaime était d'un naturel très jaloux. Elle n'était donc pas surprise qu'il réagisse de cette manière.

« S'il le désire, » répondit-elle calmement.

Jaime se laissa retomber sur sa chaise.

« Je ne peux pas croire que tu sois sérieuse. Tu n'es pas amoureuse de Tyrion, pas plus qu'il n'est amoureux de toi. Ce n'est pas tant une femme qu'il recherche que l'amour. Ce mariage ne ferait que le rendre un peu plus malheureux. »

« C'est vrai, » convint-elle. « Nous ne sommes pas amoureux l'un de l'autre, mais l'amour se construit. »

Il laissa échapper un petit rire sans joie.

« Il y a quelques mois à peine tu le détestais, et maintenant tu veux l'épouser ? »

Cersei soutint son regard sans fléchir. Croyait-il qu'elle avait déjà oublié ce détail ? Croyait-il que ce plan faisait bondir son cœur de joie ? Croyait-il qu'elle n'avait pas épuisé toutes ses options avant d'en venir à cette extrémité ?

« J'ai une dette à payer, Jaime. »

Son ton était plus froid qu'elle ne l'aurait voulu.

« Alors paye-la d'une autre manière ! » explosa t-il.

« Comment ? En offrant à Tyrion de belles funérailles ? » ironisa t-elle. « Tu sais aussi bien que moi qu'il est plus ou moins au bord du suicide. »

Jaime était à court d'arguments. Après lui avoir jeté un dernier regard furieux et déçu, il sortit en claquant la porte.

Cersei soupira longuement.

Le convaincre n'allait pas être facile.

.

Jaime n'adressa presque plus la parole à Cersei pendant une semaine. Il ne pouvait tout simplement pas digérer qu'elle souhaite épouser un autre homme en plus de lui – cette pensée lui était insupportable.

Leurs seuls échanges se limitèrent aux affaires du royaume, si bien que, malgré son état, Tyrion remarqua que quelque chose n'allait pas.

« Ce n'est rien, » répondit Jaime quand il leur demanda s'ils s'étaient disputés.

La nuit, Jaime tournait obstinément le dos à Cersei. Elle lui manquait bien sûr, et il n'avait qu'une envie, la serrer contre lui et lui caresser les cheveux, mais c'était impossible.

Il était évidemment jaloux mais cela allait bien au-delà de ça. Quel homme accepterait de voir la femme de sa vie dans les bras d'un autre ?

A son grand étonnement, Cersei ne chercha pas à user de tous les arguments possibles pour le persuader, pas plus qu'elle ne chercha la chaleur de ses bras.

Elle l'avait blessé, et elle le savait. Sans doute lui laissait-elle le temps de se faire à cette idée, mais c'était en vain.

Jaime ne se ferait jamais à l'idée de la voir avec quelqu'un d'autre que lui.

Un nuit, au bout de sept jours entiers de silence, elle passa un bras autour de sa taille et enfouit le visage dans sa nuque.

« Je ne cherche pas à te remplacer, » lui murmura t-elle.

« Ce n'est pas ce que j'avais compris, » rétorqua t-il sèchement.

Il se retourna néanmoins pour la regarder dans les yeux.

« Je veux simplement que Tyrion soit heureux. »

« Et tu penses sincèrement que tu pourras être celle qui y parviendra ? »

« Oui. »

Il se mordit la lèvre.

« Je hais l'idée de devoir te partager. »

« Tyrion n'est pas n'importe quel homme. C'est notre petit frère. »

Elle se redressa. Les bougies faisaient danser les ombres sur son visage. Jaime décida de l'imiter.

« A nous trois, nous pourrions construire une dynastie. Une dynastie de lions. Nous serions imbattables. »

« Ne le sommes-nous pas déjà ? »

« Pas alors que Tyrion est dans cet état. »

Il poussa un nouveau soupir, peut-être le millième depuis qu'il avait appris la nature du plan de sa jumelle.

« Je ne te remplacerai pas, Jaime. Je serai autant ta femme que celle de Tyrion. »

Lorsque Cersei posa ses lèvres sur les siennes, il ne put que lui rendre son baiser.

« Je sais que ça ne te plaît pas, et je ne ferai rien sans ton accord. Si tu refuses, alors j'oublierai cette idée. Mais... je pense sincèrement que c'est le seul moyen de redonner le sourire à Tyrion. »

Elle lui donna un autre baiser avant de se rallonger. Il fit de même mais il savait qu'il ne fermerait pas l'œil de la nuit.

Un terrible dilemme lui déchirait le cœur.

.

Cersei ne chercha pas à presser Jaime de lui donner une réponse. Elle remarqua qu'il posait sur Tyrion des regards de plus en plus songeurs. Imaginait-il ce à quoi ressemblerait leur mariage ? Était-il en train de fléchir ?

Parfois, il lui arrivait de se demander comment quelque chose d'aussi fou pouvait lui avoir traversé l'esprit. Comme toujours, Cersei avait vu les choses d'une façon pragmatique : le manque d'amour dont souffrait Tyrion était un problème et elle allait résoudre ce problème.

Désormais, quelques doutes commençaient à l'envahir. Serait-elle capable d'offrir à Tyrion ce dont il avait besoin après des années de mépris et de trahisons ? Elle avait toutes les peines du monde à se voir en train de l'embrasser – quant à partager son lit, elle n'avait pas encore osé se le représenter.

La situation n'était pas facile pour son jumeau mais elle ne l'était pas non plus pour elle – elle ne croyait pas qu'une dette avait un jour été plus difficile à payer.

Finalement, alors qu'elle n'y croyait plus, Jaime l'entraîna un jour sur leur banc préféré pour lui parler.

« J'aime Tyrion, » dit-il doucement. « Avec toi, il est ce que j'ai de plus précieux au monde. »

Il plongea ses yeux perçants dans ceux de Cersei.

« Cette idée ne me plaît pas du tout – je ne pense pas qu'elle me plaira un jour. Mais... je veux que Tyrion retrouve le sourire et connaisse ce qu'est l'amour. Alors, si tu penses que tu peux le rendre heureux... je suis prêt à l'accepter. »

Pendant une fraction de seconde, Cersei fut certaine d'avoir mal entendu, mais cela ne dura pas. Elle jeta les bras autour du cou de Jaime et laissa sa bouche s'écraser contre la sienne.

« Merci, Jaime... merci pour lui. »

Il lui offrit un petit sourire triste.

« Je ne te remplace pas, » répéta encore Cersei, et elle était prête à le répéter mille fois de plus si c'était nécessaire.

« Je sais. Je suis irremplaçable, après tout... »

Elle roula des yeux. Pour une raison qu'elle ignorait, les yeux de son jumeau pétillaient d'amusement.

« Le plus dur reste à faire... » avança t-il.

« Comment ça ? »

« Tu m'as convaincu... mais encore faut-il convaincre Tyrion. »

Cersei se mordit la lèvre. Il était vrai que son petit frère était le principal intéressé dans cette histoire.

S'il ne lui riait pas au nez quand elle lui ferait part de sa proposition, elle s'estimerait très chanceuse.