Dynastie
Chapitre 5
oOo
Cersei ne perdit pas un instant.
A peine Jaime lui avait-il annoncé qu'il acceptait son plan farfelu – ou du moins, qu'il allait tolérer cette situation – qu'elle se lançait déjà à la recherche de Tyrion. Comme souvent, il était assis à l'ombre d'un arbre, ses yeux vides tournés vers la mer. Quand il les entendit approcher, il se tourna vers eux. Cersei n'eut pas besoin de jeter un coup d'œil à son jumeau pour savoir qu'il prenait énormément sur lui. Malgré cela, sa présence la touchait – elle était le signe que, en dépit toutes les réticences que lui inspirait cette potentielle union, il était prêt à la suivre jusqu'au bout et à la soutenir.
Elle ne lui en serait jamais assez reconnaissante.
« Je peux faire quelque chose pour vous ? » demanda Tyrion.
« Plutôt l'inverse, en fait. »
Cersei s'assit à côté de lui. Sa nervosité ne cessait de croître à chaque nouvelle seconde qui passait.
« Comment ça ? »
« Nous avons trouvé... »
Elle s'interrompit quand elle croisa le regard de Jaime, roula des yeux et se reprit.
« J'ai trouvé une solution à ton problème. »
Tyrion ne manifesta aucune réaction. Cersei réalisa qu'il ne la croyait tout simplement pas. Alors qu'elle se creusait la tête pour trouver la meilleure façon d'aborder le sujet, il prit la parole :
« Il n'y a pas de solution à mon problème. Personne ne peut m'aimer. C'est aussi simple que cela. »
Pour la première fois, elle se rendit compte qu'il avait même renoncé à noyer son chagrin dans l'alcool. Elle se mordit la lèvre – il était plus que temps qu'elle intervienne.
« C'est faux. »
« Tu as bien vu ce qui s'est passé quand tous ces nobles sont venus au Donjon Rouge. Tu veux me faire croire que tu as miraculeusement trouvé une femme qui veuille de moi ? »
« Eh bien, il s'avère que c'est le cas. »
Tyrion la regarda bien en face pendant quelques secondes, une petite lueur au fond des yeux. Elle fut soulagée de l'apercevoir – malgré tout ce qu'il disait, il n'avait pas encore abandonné tout espoir. Tant mieux.
Elle était allée beaucoup trop loin pour reculer. C'est pour cela qu'elle n'hésita que quelques secondes avant de poursuivre.
« Épouse-moi. »
Ces deux mots furent suivis d'un des silences les plus assourdissants qu'elle avait jamais entendus. Tyrion battit des paupières plusieurs fois, comme s'il peinait à intégrer ce qu'elle venait de dire.
Une grimace s'empara de ses lèvres.
« Si c'est une blague, je dois avouer qu'elle n'est pas drôle du tout. »
« Ce n'est pas une blague, » assura t-elle.
Les yeux de Tyrion firent des va-et-vient entre elle et Jaime. Ce fut sans doute lorsqu'il analysa l'expression de ce dernier qu'il comprit qu'elle était sérieuse, et pourtant il refusait encore d'y croire.
« Je t'assure que ce n'est pas drôle du tout. »
S'énerver lui traversa brièvement l'esprit mais Cersei conclut rapidement qu'il valait mieux faire preuve de patience pour cette conversation pour le moins délicate. Et puis, elle ne pouvait pas vraiment en vouloir à Tyrion de ne pas la prendre au sérieux – elle même avait la drôle d'impression que ceci ressemblait effectivement à une mauvaise blague.
« Ce n'est pas censé l'être. »
Elle avait rendu sa voix aussi calme et mesurée que possible. Doucement, comme pour ne pas l'effrayer, elle lui prit la main. Ses yeux s'écarquillèrent aussitôt et son visage se vida bientôt de toutes ses couleurs.
« Écoute, » le coupa Cersei alors qu'il ouvrait la bouche pour prendre la parole. « Je sais que ça semble complètement fou... mais je peux te donner ce dont tu as tant besoin – je peux te donner ce qu'aucune autre femme de ce royaume n'a consenti à t'offrir. »
Tyrion semblait avoir perdu la capacité de parler. Sa bouche s'ouvrait et se refermait sans qu'un seul son n'en sorte – si on faisait abstraction des circonstances, ce spectacle était plutôt comique.
« Je ne comprends pas, » finit-il par lâcher. « Et Jaime, alors ? »
« Je vous épouserai tous les deux. »
Si c'était possible, il tomba encore des nues.
« Mais... comment ? »
Cersei s'empressa de lui expliquer comment elle prévoyait de briser deux grands tabous de Westeros d'un coup, à savoir épouser deux hommes à la fois, deux hommes qui étaient accessoirement ses frères. Comme elle s'y attendait, Tyrion était loin d'être convaincu.
« J'ai une dette envers toi, » reprit-elle. « Je veux t'aider, comme tu m'as aidée à Winterfell. »
Il laissa échapper un petit rire amer.
« Alors c'est comme ça que tu comptes la payer ? En m'épousant par pitié ? »
Cersei fut plus blessée par cette remarque qu'elle ne voulut bien le montrer, et elle le fut davantage lorsqu'il dégagea sa main d'un geste sec.
« Ce n'est pas de la pitié. »
« Alors qu'est-ce que c'est ? »
« C'est une main tendue. Tu voulais une femme, non ? Eh bien, si tu le souhaites, tu en as une juste devant toi. »
Mais plus les minutes passaient et plus Tyrion semblait rejeter cette idée absurde.
« Tu t'attends sérieusement à ce que je passe le reste de ma vie à tenir la chandelle ? » demanda t-il sèchement en coulant un regard vers Jaime. « Je ne suis pas désespéré au point de jeter ma fierté aux oubliettes, Cersei. »
« Tu ne ferais rien de tel, » rétorqua t-elle. « Je serais autant ta femme que celle de Jaime. »
« Et qu'est-ce que ça signifie ? »
« Eh bien, qu'attendrais-tu d'une épouse ? »
Il fronça les sourcils et se gratta le menton.
« Eh bien... qu'elle m'embrasse et m'enlace... qu'on se balade main dans la main... qu'on lise ensemble, qu'on passe de longues soirées à discuter et rire... »
Il semblait mal à l'aise de s'être autant livré. Bien décidée à le convaincre, Cersei effleura sa main mais n'essaya pas de la saisir une nouvelle fois pour ne pas le brusquer.
« Eh bien, c'est ce que nous ferons. »
C'était déjà ce qu'elle faisait avec Jaime – reproduire tous ces gestes avec Tyrion ne serait pas bien compliqué, ou du moins, c'était ce qu'elle se répétait pour éloigner la pensée qu'elle commettait une terrible erreur de son esprit.
« Je ne comprends toujours pas. Tu n'es pas amoureuse de moi et... moi non plus, je ne suis pas amoureux de toi. »
« L'amour se construit, » répondit Cersei, reprenant les mots qu'elle avait dits à Jaime.
« Après tout ce qui s'est passé entre nous, tu penses sérieusement que nous pourrions développer de tels sentiments l'un pour l'autre ? »
Dire qu'il était dubitatif serait un euphémisme. Les choses ne se déroulaient pas comme Cersei l'avait espéré. Elle avait cru que, malgré quelques réticences, son désespoir aurait poussé Tyrion à accepter son offre rapidement. Cependant, loin de s'avouer vaincue, elle poursuivit :
« Je sais que cela semble... hautement improbable. Tout est loin d'être réglé entre nous... mais ne veux-tu pas au moins essayer ? Je ne veux pas t'épouser pour ton nom, tes titres ou ta fortune. Je veux simplement t'aider. »
Il l'observa longuement, les yeux mi-clos, comme s'il essayait de se représenter leur mariage pour le moins particulier, puis il se tourna vers Jaime.
« Et toi ? Tu es d'accord avec ça ? »
Le doute n'avait pas quitté sa voix. Cersei se crispa légèrement. Et si Jaime changeait d'avis ? Que ferait-elle alors ? Elle avait dit qu'elle ne ferait rien sans son consentement et elle le pensait toujours, mais elle se voyait mal annoncer à Tyrion qu'elle retirait son offre maintenant qu'elle avait semé la graine de l'idée d'un bonheur possible dans son esprit.
Jaime poussa un long soupir.
« Ce serait mentir que de dire que cette situation m'enchante... mais tu sais à quel point je tiens à toi, Tyrion, et tu m'inquiètes. Tu n'es plus que l'ombre de toi-même... et si Cersei peut te rendre heureux, alors... je m'y ferai. »
Parce qu'elle le connaissait par cœur, Cersei entendit parfaitement la légère note de doute dans sa voix, mais Tyrion ne sembla rien remarquer.
« Je... je... »
Cersei posa un doigt sur sa bouche.
« Tu n'es pas obligé de me donner une réponse aujourd'hui. Nous pouvons simplement essayer de... mieux nous connaître, si je puis dire, et de voir si ça pourrait fonctionner entre nous. »
« De mieux nous connaître ? » répéta t-il, effaré.
Jaime comprit quelques secondes avant Cersei. Ce fut lorsqu'il laissa échapper un petit rire qu'elle réalisa que ses propos pouvaient être compris de plusieurs façons différentes.
« Pas comme ça ! » s'empressa t-elle de répondre.
Courtiser Tyrion était une chose – l'entraîner jusqu'à son lit en était une autre, et ils étaient tous les deux loin d'être prêts pour cela. Leur réaction sembla satisfaire Jaime, qui se détendit. Pour l'heure, il n'avait pas réellement de quoi être jaloux. Cersei espérait qu'il aurait mieux accepté la situation lorsqu'ils échangeraient leur premier baiser – parce que, oui, elle comptait bien parvenir à ses fins et prendre son petit frère comme époux.
« Nous commencerons par... discuter, ou nous promener ensemble, ou lire, ce genre de choses. »
Tyrion commençait à fléchir, comme en témoignait le regard nouveau qu'il posait sur elle.
« Réfléchis-y, d'accord ? » conclut Cersei en se levant. « Comme je te l'ai dit, il s'agit seulement d'apprendre à nous connaître un peu mieux pour le moment. Si ça ne mène à rien, eh bien soit. Dans le cas contraire... tu pourrais obtenir ce dont tu as désespérément besoin. »
Sur ces mots, elle s'éloigna, Jaime sur les talons.
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Pendant toute une semaine, ils ne reparlèrent pas de l'étrange plan qu'avait concocté Cersei, à tel point que Jaime se demandait s'il ne l'avait tout simplement pas inventé. Cependant, il comprit que ce n'était pas le cas un soir où, alors qu'ils dinaient tous les trois, Tyrion ne cessait de jeter des regards en coin à Cersei.
Oh, ça n'avait rien à voir avec la façon dont lui-même la regardait – c'est-à-dire avec les yeux pleins d'amour – mais il connaissait bien son petit frère, il savait exactement ce qui lui passait par la tête.
Tyrion réfléchissait.
Il était en train de considérer sérieusement la proposition de Cersei.
Une pointe de jalousie naquit en lui à cette pensée – il la réfréna aussitôt. N'avait-il pas donné son accord ? Ne souhaitait-il pas que son petit frère retrouve le sourire, qu'il puisse connaître l'amour, ce sentiment dont il se languissait tant ?
« Tu as retrouvé l'appétit, » glissa Cersei à Tyrion.
Il haussa les épaules, un peu gêné. C'était un autre signe que les braises de l'espoir s'étaient ranimées dans son cœur, même si lui-même n'en avait pas encore conscience.
Jaime, lui, n'avait plus très faim. Il se demandait comment il allait supporter de regarder Cersei courtiser Tyrion toute la journée.
Bien sûr qu'il était leur petit frère et qu'elle ne se jetait pas dans les bras du premier homme venu, bien sûr que Jaime souhaitait l'aider et le voir retrouver le goût de vivre, mais c'était plus fort que lui.
Il était jaloux.
Et, s'il était tout à fait honnête avec lui-même, une part de lui ne souhaitait qu'une chose : que la tentative de rapprochement entre Cersei et Tyrion échoue.
Quand il répétait à tout bout de champ que son vœu le plus cher était de voir son frère et sa sœur s'entendre enfin, ceci n'était certainement pas ce qu'il avait en tête.
Jaime garda cependant toutes ces réflexions sur lui. Avec un peu de chance, le temps ferait son œuvre et apaiserait son cœur jaloux.
Lorsque Tyrion se leva et leur souhaita bonne nuit, il eut toutes les peines du monde à lui répondre. Devinant son trouble, Cersei s'approcha de lui et posa la main sur sa joue avant d'appuyer son front contre le sien.
« Ça va aller, » murmura t-elle. « Je te promets que ça va aller. »
Il ignorait qui elle essayait de convaincre : lui ou elle-même.
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Cela faisait plusieurs jours que Cersei était venue le demander en mariage et Tyrion avait toujours l'impression que tout ceci n'était qu'une vaste blague. Il lui arrivait même de se demander si ce n'était pas un piège cruel qu'elle lui avait tendu pour lui remplir le cœur d'espoir avant de le briser sans aucun scrupule, mais au fond, il savait que c'était impossible, parce que Jaime était au courant et que jamais, jamais Jaime ne chercherait à lui faire du mal.
Au moins, cette histoire avait le mérite de lui occuper suffisamment l'esprit pour qu'il oublie un peu sa peine. Il pouvait parfaitement envisager que Cersei souhaite absolument payer sa dette envers lui, même s'il ne l'avait pas aidée dans l'espoir d'obtenir quelque chose en retour.
En revanche, il devait bien admettre que le moyen qu'elle avait choisi d'employer était quelque peu... inattendu. Bon sang, ils trainaient derrière eux des années et des années d'animosité et de coups bas en tous genres. Leurs rapports s'étaient certes apaisés mais comment était-il possible d'envisager qu'ils pourraient se transformer en sentiments amoureux ? Comment Cersei et lui étaient-ils censés oublier ce lourd passé qui les accompagnait où qu'ils aillent ?
Et puis, bien sûr, se posait la question de Jaime. Tyrion connaissait bien son frère et, même si celui-ci avait affirmé être d'accord avec ce que Cersei prévoyait, il se doutait bien que les choses ne pouvaient pas être aussi simples.
Malgré tous ses doutes, il ne pouvait s'empêcher d'observer longuement sa sœur, songeur. Cersei n'avait pas longtemps été considérée comme la plus belle femme du royaume pour rien – l'âge ne lui avait en aucun cas ravi sa beauté et Tyrion la trouvait magnifique. De plus, il était touché qu'elle soit prête à tout pour l'aider à aller mieux, y compris à une solution aussi extrême que le mariage. Ce qu'elle lui avait dit tournait en boucle dans son esprit, le gardant souvent éveillé de longues heures, la nuit. Elle lui avait simplement suggéré, pour commencer, qu'ils apprennent à mieux se connaître, et plus il y pensait, plus il se disait qu'il n'avait absolument rien à perdre.
Si, comme il le pensait, ça ne fonctionnait pas entre eux, il ne perdrait rien puisqu'il ne pouvait pas tomber plus bas, mais s'il y avait une minuscule chance que des sentiments voient le jour ... ne devait-il pas la saisir ?
Tyrion annonça sa décision à Cersei et Jaime pendant le petit-déjeuner quelques jours plus tard, après avoir encore perdu davantage de sommeil en pesant le pour et le contre.
Aussi incroyable que cela pouvait paraître, Cersei était sa dernière chance. Il ne pouvait pas lui tourner le dos et prétendre qu'elle n'avait jamais existé.
« J'ai réfléchi, » se lança t-il en finissant de déguster son dernier gâteau à l'orange.
Les couleurs et les saveurs étaient revenues en même temps que l'espoir dans son cœur, tous ramenés à la vie par les yeux verts de sa sœur, et ces sensations étaient si délicieuses qu'elles valaient bien qu'il se batte pour ne plus jamais qu'elles s'évanouissent dans l'air.
Il se tourna vers Cersei.
« C'est d'accord. »
Un petit sourire victorieux se dessina sur ses lèvres.
« Vraiment ? »
« Vraiment... je veux bien essayer... »
Il reporta son regard sur Jaime.
« ...mais seulement tant que tu es d'accord avec tout ceci. Je ne veux pas te blesser. »
Jaime lui offrit un petit sourire.
« Je suis d'accord. Ne t'en fais pas pour moi. »
Ravie, Cersei embrassa longuement son jumeau, comme pour le remercier et le rassurer en même temps. Tyrion ne put s'empêcher de se demander si, un jour, elle l'embrasserait également de cette façon – cela lui semblait toujours un peu étrange.
Il se gratta l'arrière du crâne.
« Et maintenant ? » demanda t-il.
Cersei pouffa.
« Maintenant... tu es censé me faire la cour. »
Il se mordit la lèvre alors qu'un sursaut de panique l'envahissait. Bon sang, il n'avait jamais fait la cour à personne, si on exceptait Alarina Crakehall, et cela s'était mal terminé. Les prostituées n'avaient pas besoin d'être courtisées, elles s'offraient à lui pour quelques pièces. Que devait-il faire, au juste ?
« Je te signale que c'est toi qui m'as demandé en mariage, » rétorqua t-il finalement. « C'est toi qui devrais me faire la cour. »
Cersei enroula une mèche de ses cheveux autour de son doigt.
« Un point pour toi, » admit-elle.
Elle se leva, s'approcha de lui et lui offrit son bras.
« Tu viens ? »
Tyrion jeta un dernier coup d'œil à Jaime pour être absolument sûr d'avoir sa bénédiction. Celui-ci lui offrit un petit signe de tête. Rassuré, il saisit le bras de Cersei et tous les deux se dirigèrent vers la porte – elle prit tout de même le temps de déposer un dernier baiser sur les lèvres de Jaime.
Tyrion ne savait absolument pas où cette tentative de rapprochement les mènerait – il ne savait même pas si elle les mènerait quelque part.
En revanche, ce qu'il savait, c'était que le contact de la peau de Cersei contre la sienne était loin d'être désagréable.
