Dynastie

Chapitre 6

oOo

Tyrion et Cersei se promenaient lentement dans les jardins dans un silence qui avait tout d'abord été reposant mais qui, au goût de Tyrion, devenait de plus en plus gênant à mesure que les minutes passaient. Il avait lâché le bras de sa sœur et n'osait pas faire un geste pour le saisir de nouveau, craignant un rejet de sa part.

Bon sang, qu'était-il censé lui dire ?

De une, il ne savait pas faire la cour à une femme, malgré tous les livres où de belles demoiselles tombaient sous le charme de preux chevaliers qu'il avait lus. Oh, Tyrion avait parfaitement conscience que l'éloquence était un de ses grands talents – et celui-ci lui avait sauvé la mise à plusieurs reprises, d'ailleurs – mais lorsqu'il se retrouvait face à une femme, le seul don que les dieux avaient consenti à lui donner semblait n'être qu'un souvenir. Sans doute ses nombreux échecs amoureux y étaient-ils pour quelque chose.

De deux, il ne courtisait pas n'importe quelle femme. Ce n'était pas une jeune fille innocente à peine sortie de l'enfance dont les yeux brillaient à la simple mention des histoires d'amour les plus populaires du royaume, celles dont on avait fait des chansons. C'était Cersei, sa grande sœur – bien que ce n'était pas cet aspect qui le dérangeait – celle qui lui avait fait du mal et à qui il avait fait du mal en retour, une femme marquée par la vie dont il pouvait voir les cicatrices, même celles qui étaient invisibles.

De trois, même en faisant abstraction de tous les événements désagréables qui jalonnaient leur passé commun... le cœur de Cersei n'était pas libre. Elle lui avait assuré que, s'il venait à exister, leur mariage n'aurait rien d'une farce, mais serait-elle vraiment capable de lui faire une petite place ?

Cersei, qui était après tout celle qui était à l'origine de cette idée, semblait détendue, mais Tyrion la soupçonnait d'avoir revêtu un masque. En tout cas, elle non plus ne semblait pas avoir la moindre idée de comment le courtiser – et ce n'était pourtant pas faute d'expérience. Cersei savait très bien comment obtenir ce qu'elle voulait de la part des hommes.

Tyrion devait trouver quelque chose à dire rapidement. Ce n'était pas en continuant de se taire qu'ils allaient avancer. Jetant un coup d'œil à sa sœur, il détailla sa tenue. Elle portait une robe vert d'eau qui mettait particulièrement ses yeux en valeur.

« Tu es magnifique, » lâcha t-il.

Il se mordit la lèvre, surpris par ses propres paroles. Cersei, qui semblait elle aussi étonnée, lui sourit tranquillement.

« Merci. »

« Cette robe te va à merveille... ce qui est une remarque stupide, puisque tout ce que tu portes te va à merveille. »

Elle continuait de lui sourire. Tyrion songea que ce n'était peut-être pas ce qu'il aurait dû dire. Après tout, combien d'hommes l'avaient complimentée sur sa beauté ? Des dizaines ? Des centaines ? Des flatteries, elle en avait entendues des milliers au cours de sa vie. Il n'était qu'un homme de plus à la complimenter.

Or, Tyrion ne voulait pas être un homme de plus, un homme qui la flattait pour pouvoir obtenir une faveur quelconque et, peut-être, réchauffer son lit. Il ne voulait pas qu'elle pense qu'il ne s'intéressait qu'à son corps.

Il devait se rattraper.

« Je suis sincère, tu sais. Je ne dis pas ça pour te flatter... enfin, si, mais... »

Il s'enfonçait de plus en plus.

« Je ne veux pas que tu penses que ce n'est qu'un compliment vide de sens... je... »

Les mots lui manquaient et il commençait à paniquer. Était-il déjà en train de gâcher ce qui avait à peine commencé ?

Lorsqu'il leva les yeux vers Cersei, il prit alors conscience qu'une lueur d'amusement brillait dans les siens. Il poussa un long soupir et se passa une main sur le visage.

« Par tous les dieux, je ne suis pas doué pour ça. »

Cersei pouffa.

« Oh, je trouve que si. C'était... divertissant. »

Lorsqu'ils passèrent devant un banc, Cersei l'y entraîna pour qu'ils s'y assoient.

« C'était catastrophique, tu veux dire, » marmonna t-il.

« J'ai vu pire... bien pire. »

Elle recouvrit sa main de la sienne. Tyrion frissonna à son contact.

« Tu es si tendu. »

Il haussa les épaules, gêné. Il ne servait à rien de le nier quand c'était si évident.

« Tu as peur de moi ? » demanda Cersei.

Tyrion la regarda sans mot dire pendant de longues secondes.

« Il n'y a pas de bonne ou de mauvaise réponse, » l'encouragea t-elle.

Le problème était que la réponse, Tyrion ne la connaissait pas. Elle ne le terrifiait plus comme cela avait pu être le cas par le passé mais la confiance qu'il avait en elle était encore fragile.

« Eh bien... un peu, » admit-il.

Décidant qu'il valait mieux être honnête tout de suite, il poursuivit :

« Je ne sais pas comment me comporter avec toi. J'ai peur de dire quelque chose qui te mettrait en colère. J'ai peur d'avoir un geste déplacé à ton égard. »

Il baissa les yeux.

« J'ai peur de tout gâcher... encore une fois. »

Tyrion s'attendait que Cersei retire sa main mais, à sa grande surprise, elle n'en fit rien.

« Tu ne gâcheras pas tout. Tu n'as pas à avoir peur de moi. Sois juste naturel. »

Se rendait-elle compte que c'était bien plus facile à dire qu'à faire ?

« Nous devons encore régler beaucoup de choses, » fit-il remarquer.

Cersei acquiesça – ce point semblait lui déplaire, ce qui était après tout normal. Ces choses qu'ils devaient régler étaient tout sauf agréables.

« Nous les réglerons, » promit-elle. « Mais chaque chose en son temps. Je crois bien que tu me complimentais pour ma beauté, tout à l'heure... »

Tyrion roula des yeux.

« J'essayais juste de faire la conversation. C'était pathétique. »

« Non. Ça m'a fait plaisir. »

Il haussa un sourcil, surpris.

« Vraiment ? »

« Vraiment. »

« Mais... des centaines d'hommes ont dû te dire exactement la même chose dans ta vie. »

« C'est vrai. Mais ça n'a rien à voir. Ces hommes voulaient quelque chose de moi, à de rares exceptions près. Toi... je sais que tu es sincère. »

Tyrion ne put que lui rendre le sourire qu'elle lui offrit. Le regard de Cersei s'assombrit ensuite légèrement.

« Tu sais... pour toi, ce compliment semble banal, mais pour moi, il ne l'est pas. »

« Comment ça ? »

Cersei croisa les mains sur ses genoux et poussa un long soupir.

« Je vieillis, Tyrion. Et ma beauté fane, un peu plus chaque jour. »

« C'est ridicule, » protesta t-il, les yeux ronds.

Sa sœur avait vieilli, c'est vrai, mais il la trouvait toujours aussi belle qu'il y a vingt ans, et même encore plus – sans doute parce que leur relation s'était enfin apaisée.

« Certains hommes se détournent de leurs femmes quand trop de rides marquent leurs visages à leur goût. »

L'ombre de Robert Baratheon vint flotter entre eux. L'ancien roi faisait sans conteste partie de cette catégories d'hommes, même s'il ne s'était pas détourné de Cersei puisqu'il ne s'était jamais intéressé à elle.

« Eh bien, pas moi, » rétorqua t-il. « Je te trouve magnifique, et je suis sincère. Jaime répète tous les jours que tu es la plus belle femme du monde à ses yeux... et je suis d'accord avec lui. »

Il rougit légèrement. Touchée, Cersei hésita quelques instants et puis se pencha pour l'embrasser sur la joue.

« Merci, Tyrion, » murmura t-elle.

Lorsqu'ils se levèrent pour reprendre leur route, la gêne qui avait persisté entre eux un peu plus tôt semblait s'être évaporée. Les mots leur venaient plus facilement et si leur conversation était des plus banale, c'était déjà un premier pas.

Quand ils rentrèrent à l'intérieur pour retrouver Jaime – ils avaient un royaume à diriger, après tout –, Tyrion s'aperçut qu'il souriait encore.

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Cersei ne manqua pas le regard brûlant de curiosité de Jaime lorsqu'elle et Tyrion le rejoignirent à la table du conseil restreint. D'un signe de tête, elle lui fit comprendre qu'elle lui raconterait tout plus tard. Il n'était pas question pour elle de lui cacher quoi que ce soit – ce n'était pas ainsi qu'il accepterait mieux la situation.

Elle était satisfaite de cette promenade. Elle n'avait pas vraiment fait la cour à Tyrion – pas du tout en fait –, pas plus qu'il ne lui avait fait la cour, mais ils avaient réussi à discuter. A sa grande surprise, elle était même parvenue à lui faire part d'une de ses plus grandes craintes : la disparition inéluctable de sa beauté.

Mais Tyrion, lui, ne trouvait pas du tout que sa beauté était en train de s'évanouir. Il lui avait dit qu'elle était magnifique, et Cersei savait qu'il était sincère, elle l'avait vu dans ses yeux, elle l'avait entendu dans sa voix.

Avec ce compliment qu'elle n'avait pourtant cessé d'entendre depuis qu'elle était devenue reine, il avait réussi à la toucher.

Elle parvint à chasser ses projets de mariage de son esprit pour le restant de la journée afin de se concentrer pleinement sur les affaires du royaume. Depuis que la guerre était terminée, gouverner était devenu beaucoup plus simple – il n'y avait plus d'alliances militaires à conclure, plus de stratégies à élaborer, de batailles à planifier. Cependant, l'ennui n'était jamais venu, comme elle l'avait un temps craint. Cersei se surprenait même à apprécier ce train de vie calme et reposant.

Pendant le dîner, Jaime ne lui posa aucune question, même s'il était évident qu'il avait de plus en plus de mal à se retenir. Tyrion dut s'en apercevoir : sitôt son assiette vide, il quitta la pièce après leur avoir souhaité bonne nuit au lieu de rester bavarder avec eux.

« Il va déjà mieux, » remarqua Jaime.

Cersei acquiesça, satisfaite. Le fantôme qu'était devenu leur petit frère semblait avoir disparu et elle espérait bien qu'ils ne le reverraient plus jamais.

« Alors ? » reprit son jumeau.

« Nous nous sommes promenés dans les jardins en discutant. »

« De quoi avez-vous discuté ? »

« Des affaires du royaume, principalement. »

« Et puis ? »

Cersei soupira.

« De ma beauté. »

Elle lui résuma leur conversation à ce sujet en quelques mots. Le regard de Jaime s'adoucit.

« Si Tyrion te trouve magnifique, alors il a très bon goût. »

Cersei lui offrit un petit sourire.

« Je vieillis, mais aucun de vous ne semble s'en rendre compte. »

« C'est parce que je m'en moque. Ça n'a aucune importance pour moi. »

« Je n'ai plus le corps que j'avais. »

Elle ne lui en avait pas parlé mais lorsqu'elle avait observé toutes les jeunes filles nobles qui étaient venues au Donjon Rouge, son cœur s'était serré d'envie. Elle avait longuement contemplé leurs visages frais, deviné leurs seins fermes, leurs ventres plats et leurs cuisses galbées sous leurs robes – toutes ces choses qu'elle ne possédait plus.

Jaime fronça les sourcils, se leva et lui prit la main. Puis, tout doucement, il fit mine de délacer sa robe, une question silencieuse au fond des yeux. Cersei acquiesça.

Elle n'avait jamais été pudique avec Jaime, jamais – son corps n'avait aucun secret pour lui, et inversement. Cependant, depuis leur retour de Winterfell, elle se sentait de plus en plus mal à l'aise lorsqu'elle était nue devant lui.

Elle avait honte, honte de ses seins tombants et de son ventre flasque, honte du poids qu'elle avait pris à cause de tous ces gâteaux à l'orange qu'elle avait avalés lorsqu'elle pleurait la perte de son bébé.

« Cersei. Regarde-moi. »

Elle leva les yeux et croisa son regard où brillaient les étoiles de l'amour.

« J'aime ceci, » dit Jaime en déposant un baiser sur ses seins.

Il s'agenouilla.

« J'aime ceci, » répéta t-il en embrassant son ventre.

Sa bouche traça un sillon jusqu'à ses cuisses.

« J'aime ceci. »

Il se releva et lui donna un langoureux baiser.

« J'aime tout chez toi, Cersei. Tu seras toujours la plus belle femme du monde à mes yeux. Toujours. »

Quelques larmes d'émotion roulaient sur ses joues lorsqu'il la déposa sur le lit et grimpa au-dessus d'elle. Il les effaça du bout des lèvres.

« Je t'aime. Je t'aime tellement. »

Et, alors qu'ils ne faisaient plus qu'un, Cersei se sentit plus belle que jamais.

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Au cours des jours qui suivirent, Jaime observa le lent rapprochement entre Cersei et Tyrion avec une certaine anxiété.

Il était indéniable que la perspective d'un mariage d'amour avait ranimé des étincelles de vie dans les yeux de son petit frère et Jaime en était très heureux : plus jamais il ne voulait le voir se morfondre du matin au soir, plus jamais il ne voulait s'endormir en craignant de retrouver son corps sans vie le lendemain.

Cependant, il ne parvenait pas à faire taire le feu de la jalousie qui brûlait dans son cœur. A chaque fois que Cersei et Tyrion partaient faire une promenade, il attendait avec impatience que sa jumelle lui fasse un compte-rendu de leur conversation.

D'après ce qu'elle lui disait, ils n'étaient pas encore allés plus loin qu'un baiser sur la joue – et encore, Tyrion n'avait pas encore osé toucher Cersei de cette façon – mais il savait que ce n'était qu'une question de temps.

Il savait que Cersei l'aimait, il savait qu'elle ne cherchait pas à le remplacer, il savait qu'il resterait à jamais dans son cœur, mais rien n'y faisait.

En somme, Jaime était coincé.

Il voulait que Tyrion connaisse le bonheur et l'amour, mais il voulait aussi être le seul époux de Cersei.

Et il n'avait pas la moindre envie de renoncer à l'une ou l'autre de ces deux options.

Jaime s'était déjà retrouvé dans bon nombre de situations compliquées au cours de sa vie mais celle dans laquelle il se trouvait actuellement battait tous les records.

Un matin, alors que Tyrion revenait de sa promenade avec Cersei, il lui fit signe de le suivre. Intrigué, Jaime s'exécuta.

Ils marchèrent en silence durant plusieurs secondes, jusqu'à ce que Tyrion prenne la parole :

« Je sais à quel point c'est difficile pour toi. »

Jaime ne répondit rien et attendit qu'il poursuive.

« Je sais à quel point tout ça te déplaît. »

« Je... »

« Écoute-moi, Jaime, s'il te plaît. »

Tyrion s'arrêta et se planta devant lui.

« Cersei et moi... on a parlé de toi, aujourd'hui. »

Surpris, il lui fit signe de continuer.

« Elle va probablement me tuer si elle sait que je te l'ai répété, mais... elle a peur de te perdre en se rapprochant de moi. Et moi aussi, j'ai peur de te perdre. »

« Vous ne me perdrez pas, » répondit Jaime sans réfléchir.

Tyrion lui sourit.

« On t'aime, Jaime. Tu es tout pour nous. Et... quoi qu'il se passe, tu seras toujours tout pour nous. »

Il le savait, bien sûr, mais étonnamment, cela lui fit énormément de bien de l'entendre de la bouche de son petit frère.

« C'est... très difficile pour moi, » admit-il. « J'aurais tué l'homme ayant eu l'audace de courtiser Cersei sous mon nez si l'homme en question n'était pas toi. »

« Je sais. Tu n'as qu'un mot à dire, et on renoncera à cette idée. »

C'était tentant. Plus que tentant, même. Il lui suffisait d'ouvrir la bouche, de prononcer quelques mots et les flammes de la jalousie cesseraient de brûler son cœur.

Hélas, ce ne seraient pas les seules choses à disparaître.

« Tu es heureux, n'est-ce pas ? »

Tyrion acquiesça doucement.

« Plus que je ne l'ai été depuis un moment. »

Les étoiles du bonheur dans les yeux de son frère étaient bien trop précieuses pour qu'il les condamne aux oubliettes.

« Alors c'est tout ce qui compte, » conclut Jaime en reprenant sa marche.

Il ne savait pas encore comment mais il allait trouver un moyen d'accepter la situation. Cela prendrait des semaines, voire des mois, mais il y arriverait. Pour Tyrion. Pour Cersei. Pour le bonheur qu'ils méritaient après toutes ces années de souffrance.

Rien d'autre n'avait d'importance.