Dynastie

Chapitre 7

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Plus les jours passaient et plus Tyrion attendait les moments qu'il passait avec Cersei avec impatience même si, par égard pour Jaime, il s'efforçait de ne pas le montrer. Leurs promenades ne constituaient pas toujours des moments agréables, pourtant – bien au contraire. Tyrion était en effet persuadé qu'ils devaient refermer toutes les vieilles blessures et les cicatrices du passé s'ils voulaient pleinement se tourner vers l'avenir, ce qui devait obligatoirement passer par des conversations parfois houleuses. Cersei, parce qu'elle était Cersei, éprouvait bien souvent toutes les difficultés du monde à admettre ses erreurs et à s'excuser, elle qui, il en était certain, aurait préféré éviter les sujets qui fâchent pour toujours.

Cependant, elle faisait des efforts, quand bien même l'envie de se montrer particulièrement cassante ou de se mettre à hurler la prenait, elle faisait des efforts pour lui prouver qu'elle était sincère avec lui et qu'elle voulait avancer.

Tyrion, qui peinait encore à s'ouvrir à elle, en était très touché.

Il mesura à quel point elle avait décidé de lui faire confiance lorsque, un soir, alors qu'ils observaient le soleil descendre dans le ciel, elle lui avoua son plus grand secret, la prophétie qui expliquait en grande partie l'attitude qu'elle avait eue envers lui.

Sonné, Tyrion garda le silence pendant de longues minutes. Une part de lui le poussait à éclater de rire tant cela paraissait complètement stupide – des années et des années de rancœur pour à peine quelques mots ? – mais l'autre comprenait.

Après tout, ses trois enfants étaient morts sans qu'elle ne puisse rien faire pour les sauver, le bébé qu'elle portait dans son ventre n'avait jamais vu le jour et Daenerys avait bien failli lui prendre tout ce qui lui était cher. Lui-même, qui ne croyait pas au destin, aurait peut-être revu son jugement s'il avait été à sa place...

« Qu'est-ce qui t'a fait changer d'avis ? » demanda t-il finalement d'un ton qu'il voulait le plus neutre possible.

Cersei ne voulait pas de sa pitié – trop de compassion lui aurait valu un regard meurtrier et peut-être quelques éclats de voix.

Elle soupira longuement.

« Toi. »

« Moi ? » répéta t-il en fronçant les sourcils.

« Quand tu m'as aidée à Winterfell après... »

Elle s'interrompit, ne parvenant pas à achever sa phrase. La perte de son enfant était toujours extrêmement douloureuse et le trou qu'elle avait creusé dans son cœur ne se refermerait sans doute jamais.

« Quand tu m'as aidée... j'ai compris que tu ne me ferais pas de mal. Peut-être qu'une part de moi l'avait compris depuis longtemps... »

Ne sachant que répondre, il lui offrit un petit sourire, lui prit la main et y déposa un baiser.

« Tu as raison. Je ne te ferai jamais de mal. »

Il avait trahi Daenerys pour une raison, après tout – pour qu'elle ne blesse pas Cersei, pour qu'elle ne détruise pas leur famille. Il ne le regrettait absolument pas.

Comment le pourrait-il alors que Cersei le regardait comme elle ne l'avait jamais regardé avant, alors qu'il voyait dans son regard émeraude qu'il avait toute sa confiance et son respect (et peut-être même un peu plus) ?

Comme animé d'une impulsion, il se pencha et l'embrassa sur la joue. C'était la première fois qu'il se risquait à le faire, il se tendit donc légèrement, anticipant un éventuel rejet.

Il ne se passa rien de tel. Cersei ferma les yeux, comme pour apprécier le contact de ses lèvres contre sa peau, puis passa les bras autour de sa taille et l'enlaça fermement.

« Merci, Tyrion. »

Il ne savait pas très bien pourquoi elle le remerciait – pour l'aide et le soutien qu'il lui avait apportés ? Pour ne pas l'avoir jugée suite à la révélation de la prophétie qui la hantait depuis son enfance ? Pour ce baiser qu'il venait de déposer sur sa joue ? Pour tout ça à la fois ?

Au fond, cela importait peu.

Cersei venait de le remercier, quelque chose qui lui aurait paru complètement surréaliste à peine quelques mois plus tôt.

Ce simple mot avait fait apparaître quelques étincelles dans son cœur.

Alors qu'elle l'embrassait sur la joue à son tour, il se surprit à s'imaginer en train de déposer une cape rouge et or sur ses épaules.

Et cette image était loin de lui déplaire.

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Cersei était satisfaite de la manière dont les choses évoluaient entre elle et Tyrion, et c'était même un euphémisme.

Si l'on exceptait quelques discussion peu amicales, qui tournaient généralement autour de quelque chose de déplaisant qu'elle avait fait à son petit frère par le passé ou inversement, elle pouvait affirmer sans se tromper qu'ils s'étaient beaucoup rapprochés.

D'abord particulièrement maladroites, leurs conversations étaient aujourd'hui beaucoup plus détendues et naturelles. Cersei aimait beaucoup discuter avec Tyrion, dont l'intelligence et l'humour piquant faisaient qu'elle ne s'ennuyait jamais avec lui, et elle savait que c'était réciproque.

Lorsqu'elle était en sa compagnie, tout comme lorsqu'elle était avec Jaime, elle se sentait appréciée pour son esprit et sa personnalité, et pas seulement pour son apparence physique.

Tyrion s'intéressait bien moins à ce à quoi elle ressemblait qu'à ce qu'elle était et c'était particulièrement rafraîchissant après une vie passée à entendre des flatteries vides de sens de la part des centaines d'hommes qui avaient croisé son chemin.

Un jour, Tyrion lui proposa d'aller lire avec lui dans la bibliothèque. Si cette demande aurait pu paraître anodine aux yeux de quelqu'un d'autre, Cersei avait parfaitement conscience de ce qu'elle représentait en réalité.

Les livres avaient toujours été le refuge de Tyrion, son échappatoire face à un monde qui n'avait été que trop cruel avec lui. Il tenait farouchement à ses instants de solitude dans la bibliothèque et Cersei et Jaime savaient qu'ils ne devaient pas le déranger lorsqu'il s'y rendait.

Lui proposer de l'accompagner était comme lui ouvrir un peu plus son cœur. Cersei ne put qu'acquiescer avec un sourire, préférant ne pas imaginer comment il aurait pris un refus de sa part.

Jaime était probablement la seule personne à être au courant, mais Cersei aimait lire. Lorsqu'elle était encore mariée à Robert et que Jaime était retenu par ses devoirs quelque part dans le Donjon, les livres avaient été sa seule compagnie. Elle s'était progressivement détachée de cette activité, jusqu'à presque complètement l'oublier quand elle était montée sur le trône.

Cependant, alors qu'elle suivait Tyrion à l'intérieur de la pièce remplie de livres, elle sentait qu'elle pourrait de nouveau y passer de longues heures. Après tout, il n'y avait plus de guerre à mener – passer quelques heures ici chaque jour lui était de nouveau possible.

« Je vais te trouver un livre, » proposa Tyrion, les yeux brillants. « Enfin... si tu veux, bien sûr. »

Amusée, elle approuva d'un bref signe de tête et s'installa confortablement dans un fauteuil. La bibliothèque du Donjon Rouge était bien plus chaleureuse et lumineuse que celle de Winterfell, où elle était entrée une fois par curiosité. Peut-être pourrait-elle convaincre Jaime de venir avec eux de temps en temps. Même s'il n'aimait pas lire, Tyrion pourrait leur faire la lecture à tous les deux. Et puis, ainsi, il ne se sentirait pas exclu, ce qui était quelque chose que Cersei voulait absolument éviter.

Tyrion revint vers elle quelques minutes plus tard. Le livre qu'il lui tendit ne parlait ni de guerre, ni de dragons, et elle lui en fut très reconnaissante. Les mystères de Sothoryos n'étaient pas un sujet qui l'attirait particulièrement mais après tout, avoir quelques connaissances là-dessus ne lui ferait pas de mal – une reine se devait d'être cultivée.

Son petit frère s'installa dans le fauteuil situé juste à côté du sien avec le livre qu'il avait choisi. Le silence se déposa sur eux mais il n'était pas pesant comme il avait pu l'être autrefois. Il était à la fois complice et reposant, c'était le type silence confortable que deux personnes tenant l'une à l'autre partageaient.

A partir de ce jour, Cersei et Tyrion se rendirent chaque jour dans la bibliothèque, ou presque. Parfois, ils lisaient sans un bruit. Parfois, Cersei demandait à Tyrion de lui faire la lecture et commentait ce qu'il disait, ce qui menait souvent à des discussions très intéressantes. Un après-midi, tous les deux s'amusèrent beaucoup à tourner en dérision une histoire d'amour entre un chevalier et une jeune fille noble.

Un autre jour, alors que Tyrion lui lisait un passage d'un livre d'histoire qu'il trouvait particulièrement drôle, il tendit son bras libre et lui prit la main en lui jetant un regard hésitant.

Cersei le laissa faire et trouva cela agréable.

Ils se tenaient toujours par la main lorsqu'ils sortirent un peu plus tard pour aller rejoindre Jaime. Tyrion essaya de se dégager en douceur au moment où ils entraient dans la chambre qu'elle partageait avec Jaime mais elle raffermit sa prise.

Leur frère devait être mis au courant de toutes les évolutions de leur relation, et ce geste en faisait définitivement partie.

Il ne dit rien lorsqu'ils s'assirent près de lui pour le dîner mais son regard ne trompa pas Cersei.

Elle y lisait une blessure.

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Jaime, au vu de la façon dont Cersei le regardait, comprit qu'il n'était pas parvenu à dissimuler suffisamment ses émotions. Ce n'était pas faute d'avoir essayé, pourtant.

D'ailleurs, il estimait qu'il s'en était plutôt bien sorti, ces dernières semaines. Il avait accepté le nouveau rituel de Cersei et Tyrion sans broncher et, sur insistance de sa jumelle, il les avait accompagnés plusieurs fois dans la bibliothèque. Leur complicité ne lui avait pas échappé et elle lui avait autant fait plaisir que mal au cœur.

Il savait que cela finirait par arriver et pourtant, les voir se tenir par la main lui avait fait un choc.

Pendant le dîner, il se concentra sur la joie qui se lisait sur le visage de Tyrion pour ne pas laisser son cœur jaloux prendre le dessus. Son petit frère respirait le bonheur et rien d'autre ne devait compter.

Tyrion, comme tous les soirs, s'éclipsa après leur avoir souhaité bonne nuit. Jaime se servit un verre de vin une fois que la porte se fut refermée avec la ferme intention de faire comme si de rien n'était.

C'était sans compter sur Cersei mais ça, une part de lui l'avait anticipé – il la connaissait par cœur.

« Je ne voulais pas te le cacher, » lâcha t-elle.

Jaime avait conscience qu'il devait lui en être reconnaissant. Il n'aurait pas supporté que son frère et sa sœur se rapprochent dans son dos et elle le savait – elle le prenait en compte.

« Merci, » se contenta t-il de répondre en buvant une gorgée de vin.

« Ça t'ennuie. »

Ce n'était pas une question. Jaime se passa la main sur le visage. Ses sentiments étaient une pelote de ficelle qu'il était bien en peine de démêler.

« Non, » répondit-il avec une sincérité qui l'étonna. « En acceptant ton plan, je savais pour quoi je signais. C'est juste que... ça fait mal. »

Cersei tendit la main et lui caressa la joue du bout des doigts. Le contact de sa peau sur la sienne le fit frissonner.

« Je comprends, » murmura t-elle. « Plus que tu ne le penses. »

Si c'était Jaime qui était dans sa situation et qui courtisait une autre femme devant elle, Cersei en deviendrait folle. D'ailleurs, elle ne pensait pas qu'elle aurait été capable de consentir au même sacrifice que son jumeau.

« Qu'est-ce que je peux faire pour t'aider ? » demanda t-elle d'une voix douce.

Une lueur de sollicitude brillait dans ses yeux. Touché, Jaime cueillit ses lèvres d'un baiser. La ferveur avec laquelle elle y répondit était au fond toute l'aide dont il avait besoin.

« Ne m'oublie pas, » répondit-il dans un souffle.

Une larme roula sur sa joue. Sans elle, il n'était rien. Si elle l'oubliait, il n'aurait plus aucune raison de vivre.

Cersei appuya son front contre le sien. Jaime put lire tout l'amour du monde dans sa voix lorsqu'elle lui répondit :

« Jamais. »

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Ne m'oublie pas.

Incapable de trouver le sommeil, Cersei observait Jaime dormir – il avait l'air si détendu. Ses paroles tournaient en boucle dans son esprit.

Ne m'oublie pas.

C'était la seule chose qu'il lui avait demandée et, Cersei le savait, la seule qu'il se résoudrait à lui demander. Jamais il n'exigerait d'elle qu'elle renonce à son idée d'épouser Tyrion ou qu'ils se montrent plus discrets devant lui.

A défaut de vraiment accepter la situation, il s'y était plus ou moins résigné.

Ne m'oublie pas.

Ne savait-il pas que jamais Cersei ne pourrait l'oublier, et ce même si elle épousait Tyrion ? Cesser de l'aimer lui était tout simplement impossible. C'était ce qu'elle avait essayé de lui faire comprendre avec ses baisers passionnés et les mots doux qu'elle lui murmurait à l'oreille alors qu'il lui faisait l'amour un peu plus tôt. Elle espérait y être parvenue, ne serait-ce qu'un peu.

Comme s'il pouvait sentir son regard perçant posé sur lui, Jaime ouvrit les yeux. Les bougies allumaient des paillettes dorées dans ses yeux d'émeraude.

« Tu ne dors pas, » remarqua t-il. « Un problème ? »

Elle secoua la tête et lui offrit un petit sourire qu'elle voulait rassurant.

« Non. Tout va bien. »

Il haussa un sourcil, peu convaincu.

« Viens là, » murmura t-il en l'attirant contre lui.

Reconnaissante, Cersei enfouit le visage dans son cou tandis que Jaime se mit à lui caresser doucement les cheveux.

« Je t'aime, » murmura t-elle. « Tu le sais, n'est-ce pas ? »

Il l'embrassa sur le front.

« Je sais, » répondit-il. « Je sais. »

L'esprit de Cersei se mit à dériver vers les nuits qu'ils avaient passées à Winterfell, blottis l'un contre l'autre pour lutter contre le froid et le chagrin. Une douleur fantôme lui déchira les entrailles.

« Jaime ? »

« Oui ? »

« Le bébé... c'était une fille ou un garçon ? »

Elle ne lui avait jamais posé la question avant – elle n'en avait pas eu la force. Les yeux de Jaime s'humidifièrent aussitôt.

« Un garçon, » dit-il dans un souffle.

Leurs larmes se mirent à couler au même moment et ils se pressèrent un peu plus contre l'autre, parents endeuillés pleurant ce fils dont ils ne pourraient jamais caresser les boucles dorées.

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Plusieurs semaines passèrent encore avant que Tyrion ne se rende à l'évidence. Cela arriva alors qu'il était assis sur un banc dans les jardins en compagnie de Cersei. Tous les deux discutaient de choses et d'autres en observant un couple d'oiseaux perché sur un arbre. Il se fit alors la réflexion que Cersei était magnifique, ce qui lui arrivait de plus en plus souvent.

Il se fit aussi la réflexion qu'il aimait la voir sourire et la faire rire, qu'il chérissait par dessus tout les instants qu'il passait avec elle.

Il pensa qu'il aimait la tenir par la main et l'embrasser sur la joue.

Lorsqu'elle planta de nouveau ses yeux dans les siens, il ne put plus ignorer ses sentiments.

Il était tombé amoureux de Cersei.

Et il avait envie de l'embrasser.

Y avait-il la moindre chance que son amour soit réciproque ? Il savait qu'elle l'appréciait, mais était-il fou d'espérer qu'elle ressente la même chose que lui ?

Il n'y avait qu'une seule façon de le savoir.

Préférant ne pas songer à ce qu'il adviendrait de son cœur si elle le repoussait, Tyrion se pencha lentement vers elle, mais s'interrompit brusquement.

Il n'était pas comme Robert – il ne prenait pas sans se soucier de son consentement.

Il demandait, et acceptait ce qu'elle voulait bien lui donner.

« Puis-je t'embrasser ? » fit-il timidement en rougissant.

Une petite lueur illumina les yeux perçants de Cersei.

Pendant plusieurs secondes, rien ne se passa.

Puis, en guise de réponse, Cersei prit son visage en coupe et déposa un baiser sur ses lèvres. Le cœur de Tyrion fit un bond dans sa poitrine.

Quand ils se séparèrent, ils souriaient tous les deux.

« J'ai encore envie de t'embrasser, » crut bon de préciser Tyrion.

Cersei pouffa et haussa les sourcils.

« Alors embrasse-moi. »

Tyrion ne se fit pas prier : il se serra contre elle, enfouit les mains dans ses cheveux d'or et captura de nouveau ses lèvres.