2016, POTSDAM, ALLEMAGNE
Après avoir laissé Kate s'expliquer, la tension dans la pièce était nettement redescendue et Steve l'avait briefée sur les évènements passés et sur ceux à venir. Pas une fois il lui avait demandé de se joindre à eux, il n'avait même pas évoqué l'idée et pourtant, la jeune femme avait immédiatement demandé quand elle devait se tenir prête.
- Tu n'as pas à faire ça. L'avait rassurée Steve.
- Je sais.
- Rien ne t'oblige à venir. On peut se débrouiller seuls.
- Je sais. Avait-elle répété en esquissant un sourire.
- Tu peux continuer à vivre ici, sous couverture.
- C'est vrai. Mais hors de question que je laisse Barton sauver le monde encore une fois. Tu sais qu'il me parle toujours de New York comme si c'était grâce à lui que le monde a été sauvé ? Hors de question que ça recommence avec une bande de supers soldats.
- C'est dangereux. Avait-il prévenu.
- Et puis, je suis toujours un peu jalouse que Natasha ait eu son face à face avec le Soldat de l'Hiver et pas moi. Avait-elle poursuivit. Ça remettra le compteur à zéro comme ça.
Après ça, elle avait passé un coup de fil pour commander à dîner avant de leur indiquer la chambre d'amis et la salle de bain qu'ils pouvaient utiliser. Elle s'était ensuite évaporée, les laissant discuter entre eux. Elle avait entendu Sam interroger Steve sur elle, lui demandant encore s'il était sûr de lui, elle s'était éloignée de la porte avant d'entendre la réponse de Rogers.
Elle trouva refuge auprès de son piano, elle s'installa sur son banc et resta ainsi un long moment à réfléchir à ce qui venait de se passer et à ce qui allait se passer ensuite. Elle savait qu'en suivant Steve elle compromettait l'identité qu'elle s'était créée et que lorsque tout serait terminé, et si elle ne se faisait pas arrêter, il faudrait qu'elle reparte de zéro, comme après Washington. Mais Steve était son ami, il ne lui avait pas demandé de le suivre, il lui avait simplement demandé de les héberger, lui et ses compagnons de fugue. Elle avait décidé de l'accompagner, elle et elle seule, personne ne lui avait forcé la main et puis, elle avait une dette.
Elle finit par fermer les yeux et elle laissa courir ses doigts sur les touches de son piano, elle joue un air qu'elle jouait souvent, l'un de ceux que beaucoup trouvait triste mais dans lequel elle parvenait à y desceller une certaine once d'espoir. Elle esquissa un bref sourire en rouvrant les yeux, elle suivit du regard ses doigts pianoter sur les touches et puis elle releva la tête. Elle croisa le regard amusé de Steve debout de l'autre côté de son piano avant de croiser celui de Barnes, posté à l'entrée de la pièce.
- Pourquoi tu joues toujours des morceaux tristes ? Interrogea Rogers.
- Si tu le trouves triste c'est que tu n'écoutes pas bien. Rétorqua-t-elle.
- Même après tout ce temps je le trouve toujours aussi triste.
Ses accords changèrent soudain pour entamer un morceau triste, la sonate au Clair de Lune de Beethoven. Elle arqua un sourcil en direction de Steve tandis qu'elle jouait les notes avec précisions, sans avoir besoin de partitions.
- Encore plus triste. Annonça-t-elle.
La nocturne n°20 de Chopin lui arrachait toujours des frissons et elle savait que Steve était particulièrement sensible à cette mélodie.
- J'ai compris. Maugréa-t-il.
Des notes plus légères s'élevèrent ensuite dans l'appartement, arrachant un sourire à Kate qui se mit à balancer légèrement la tête en rythme.
- Mozart. Sourit-elle.
- Merci, Kate.
- J'ignorais que tu aimais Mozart à ce point. Taquina-t-elle.
Son regard malicieux trouva celui de Bucky qui lui retourna l'esquisse d'un sourire avant de lancer un bref regard à Steve.
- Je ne parlais pas de Mozart.
- Va dormir, t'as une tête de déterré Rogers. Je te réveille pour le dîner.
Steve marqua un bref temps d'arrêt quand il remarqua la présence de Bucky, son regard oscilla un bref instant entre Katherine et lui, comme s'il pesait le pour et le contre de les laisser seuls.
- Je serai sage. Ajouta-t-elle.
Elle esquissa un sourire alors qu'elle l'imaginait lever les yeux au ciel avant de s'éclipser dans le couloir menant à la chambre d'amis. Kate cessa de jouer et posa les paumes sur ses genoux.
- Tu joues ? Interrogea-t-elle.
- Non.
- C'est dommage. Marmonna-t-elle. Tu nous sers un verre ?
Elle désigna du menton la console sur laquelle reposait une cave à liqueur qui semblait ancienne. En s'en approchant Bucky constata qu'elle n'en avait pas seulement l'air, il hésita un bref instant avant de s'emparer de deux verres, qui semblaient être en cristal.
- Amateur d'objets ? Interrogea-t-elle en quittant son banc.
- Non.
- Je ne suis pas matérialiste. Poursuivit Kate en le regardant leur servir du scotch. Mais j'adore les belles choses.
- Ça a dû te coûter un os.
- Crois-le ou non, la personne qui me l'a vendu n'avait aucune idée de la valeur de cet objet.
- Alors tu les escroques.
- Ce n'est pas de l'escroquerie s'il n'y a pas de négociations.
Il lui tendit son verre qu'elle s'empressa de prendre avant de l'entrechoquer avec celui qu'il tenait dans sa main de métal.
- Par contre, mon scotch est absolument immonde. Confessa-t-elle.
- Merci. Finit-il par lâcher.
- Ne me remercie pas avant d'y avoir goûté.
- Je ne parle pas du scotch.
- Ça fait assez longtemps que je me repose. Il est temps que je me bouge. Et puis, j'ai une dette à payer.
- Je parlais de Bucarest.
La jeune femme but une petite gorgée de son verre avant d'hocher la tête. Elle l'observa longuement tandis qu'il faisait de même. Il avait légèrement meilleure mine que lorsqu'elle l'avait vu en Roumanie. Malgré les évènements de la veille, il semblait un peu plus apaisé.
- Tu as fini par l'adopter ? Interrogea-t-elle. Ce chat, le roux aux poils longs qui avait une drôle de démarche.
- Il s'est fait percuter par une voiture.
- C'est pour ça que j'ai pas d'animaux. Je déteste les gens et j'adore les bêtes, mais quand elles partent, c'est trop difficile de s'en remettre. Confessa-t-elle.
2013, WASHINGTON D.C, USA
La convalescence de Kate dura un long moment, il fallut quatorze jours au médecin pour l'autoriser à quitter l'hôpital mais elle avait l'interdiction de retourner travailler pour au moins un mois de plus. Elle avait réussi à échapper à l'interrogatoire habituel qui devait normalement se dérouler dans ce genre de situation, probablement parce que son retour au pays avait été gardé secret un long moment et qu'ensuite Natasha et Clint s'étaient portés garants pour elle. Elle savait qu'un jour ou l'autre il faudrait qu'elle y passe, mais elle n'était pas prête à être replongée dans ces souvenirs-là, elle faisait bien assez de cauchemars sans en plus être obligée d'en parler.
Et puis il fallait qu'elle arrive d'abord à reprendre du poil de la bête et être à nouveau seule dans son appartement ne l'aidait pas à se sentir plus forte. Elle regrettait presque d'avoir refusé que Natasha ne squatte son canapé pour quelques nuits, juste le temps pour elle de ne pas sursauter à chaque claquement de portière ou à chaque fois qu'elle entendait des pas sur le palier. Comme ce fut le cas ce soir-là, elle entendit les pas bien avant que la personne ne s'arrête devant sa porte pour y frapper. Elle avait hésité avant d'ouvrir la porte, la main sur la poignée et le cœur battant elle avait eu envie de tourner les talons et de s'enfermer dans sa chambre et de ne plus en sortir. Et puis, elle avait secoué la tête rageusement, en colère de se retrouver dans un état aussi pathétique que celui-là, et elle avait ouvert la porte.
- Captain Rogers. S'étonna-t-elle.
- Agent Callender. Sourit-il nerveusement.
Kate arqua un sourcil douloureux et grimaça légèrement. Elle avisa son petit rictus nerveux et la façon dont son regard fuyait légèrement le sien, ensuite elle remarqua le petit sac en papier qu'il tenait dans les mains.
- Vous avez l'air de vous sentir mieux.
Et ce n'était pas tout à fait faux. Son œil tuméfié avait dégonflé pour retrouver sa taille d'origine, les points de suture qu'elle avait à la lèvre inférieure s'étaient évaporés et l'ensemble de ses hématomes commençait à prendre une teinte plus jaunâtre que verdâtre. Elle était toujours extrêmement pâle, toujours extrêmement mince mais elle était debout et son regard était déjà plus vif qu'il ne l'avait été lorsqu'il l'avait vue à l'hôpital.
- J'ignore si c'est de la politesse ou une tentative de flatterie de votre part. Rétorqua Kate en lui lançant un regard perplexe.
- Ni l'un ni l'autre. Je ne fais qu'énoncer la vérité.
Il vit l'ombre d'un sourire naître sur le visage de Kate et elle finit par hocher la tête.
- Cette fois, je n'ai pas l'impression que vous m'apportez des fleurs. Plaisanta-t-elle en désignant du menton le sac.
- J'ai pensé que vous auriez peut-être faim.
- C'est Pierce qui vous envoie ?
- Barton. Corrigea-t-il. Il a dû repartir en mission, il m'a demandé de...
- De garder un œil sur moi ? Proposa Kate.
- De venir vous rendre visite.
La jeune femme le jaugea un long moment, elle plissa les yeux, lui lançant le regard le plus accusateur qu'elle avait en réserve mais pas une fois le Captain ne flancha, pas une fois son expression lui laissa penser qu'il était chez elle avec d'autres intentions que celle-là. Alors finalement, elle se détendit. Elle ouvrit la porte un peu plus grand et s'effaça pour le laisser entrer avant de fermer la porte à clé derrière lui.
Elle l'invita silencieusement à la suivre jusqu'au salon et ce n'est que lorsqu'il fut assis à ses côtés et que le sac fut posé sur sa table basse que l'odeur de la nourriture lui parvint au nez.
- Dites-moi que c'est un hamburger. Pria-t-elle.
- Un cheeseburger. Corrigea-t-il.
- Encore mieux.
Elle le regarda sortir du sachet une boite carrée et ensuite un cône entouré de papier blanc. Elle lui laissa le soin de déballer la généreuse portion de frites encore fumantes tandis qu'elle ouvrit la boîte, dévoilant un délicieux cheeseburger dégoulinant de cheddar et débordant de salade. Cette simple vision lui arracha un soupir de contentement.
- Vous savez que si je termine tout ça, je serai malade n'est-ce pas ?
- Trop généreux pour vous ?
- En temps normal, non. Mais j'ai été un tant soit peu privée de nourriture. Alors il faut que je ré-habitude mon corps à recevoir de la nourriture en suffisance.
- Vous permettez que j'aille chercher un couteau ? Interrogea-t-il.
- Dans le tiroir sous le four à micro-ondes.
Elle ne détourna pas les yeux pour le suivre du regard, elle se contenta de fixer son futur repas, l'eau à la bouche. Quelques secondes plus tard, Steve réapparu, couteau à la main il se pencha vers son cheeseburger qu'il coupa en deux.
- Commencez par la moitié. Proposa-t-il.
- Hors de question que l'autre moitié termine à la poubelle. Prévint-elle.
- Je le terminerai. Assura-t-il.
