2016, WAKANDA

Kate garda le silence pendant des heures entières. Elle resta assise dans la même position jusqu'à ce que le soleil se couche. Bucky avait suivi sa journée habituelle, aidant comme il avait pris l'habitude de le faire les villageois, pensant qu'elle finirait par soit rentrer, soit le retrouver, mais il n'en fut rien. Quand il revint vers sa hutte, elle était toujours là où il l'avait laissée. Il entra pour récupérer une gourde d'eau et le téléphone satellite et la rejoignit, prenant place à ses côtés. Il but une longue gorgée avant de lui tendre sa gourde qu'elle accepta sans broncher.

Elle était bien différente de celle qu'il avait vue à Berlin. Certes il avait immédiatement décelé en elle une mélancolie bien cachée sous son sourire et ses plaisanteries mais il était malgré tout parvenu à la trouver en elle. aujourd'hui, elle n'essayait même plus de faire semblant. Il ignorait ce qui avait réussi à la mettre dans cet état mais le fait que personne n'appelle pour elle semblait aggraver les choses.

- Comment on fait pour contacter le roi ? S'enquit-elle.

Sa voix, rendue rauque par ses longues heures de silence, lui semblait morne. Éteinte.

- Pourquoi ?

- Parce qu'il faut que je parte.

- Pour aller où ?

- J'ai des comptes à régler.

Et Bucky vit que la tristesse dans ses yeux s'était muée en autre chose. Quelque chose de bien plus dangereux pour une personne dans un état d'esprit comme le sien, la détermination.

- Tu veux en parler ? Proposa-t-il.

- La seule personne avec qui je voulais parler c'était Natasha.

- Alors tu devrais l'appeler.

Elle secoua la tête et détourna à nouveau les yeux. Bucky s'empara du téléphone qu'il posa sur ses genoux.

- Passe ton appel. Et puis rentre. On mange du poulet ce soir. L'informa-t-il.

Il se releva avec aisance pour une personne a qui il manquait un bras, et la laissa là, il se posta derrière le rideau et observa l'extérieur en prenant soin qu'elle ne puisse pas le voir. Elle ne bougea pas pendant de longues minutes, résolument butée et ensuite, il l'entendit jurer bruyamment avant qu'elle ne s'empare du téléphone, elle composa le numéro avec un brusquerie qui traduisait toute sa colère et posa l'appareil contre son oreille.

- C'est moi. Je vais bien. Déclara-t-elle. J'ai pas le temps de parler, Steve.

Elle garda le silence quelques secondes, leva les yeux au ciel et serra le poing autour de quelques brins d'herbe.

- Ce n'était rien. Des ex-agents russes qui voulaient me mettre la main dessus. On dirait qu'ils vont devoir être plus malins la prochaine fois. Écoute, Steve, je suis vidée, je vais aller me coucher d'accord ?

Si elle lui laissa le temps de répondre, la réponse fut particulièrement brève parce que moins de cinq secondes plus tard elle raccrocha. Elle se releva, étira ses bras au-dessus de sa tête et se mit en marche vers la hutte.

- La prochaine fois, ne prends pas la peine de te cacher. Siffla-t-elle en lui fourrant le téléphone dans son unique main.

- Je n'essayais pas de me cacher. Mentit-il.

- Bien sûr.

- Qu'est-ce qu'il a fait cette fois ?

- Tu m'as parlé de poulet, non ?

Bucky parvint à lui faire oublier son envie de quitter le Wakanda pendant quelques jours. Il la forçait tous les matins à se lever, sachant que tout comme lui sa nuit avait été perturbée par des cauchemars. Il l'avait intégrée à ses tâches journalières et au bout de cinq jours, elle avait arrêté de lancer des regards meurtriers aux enfants.

- C'est quoi ton problème avec les enfants ? L'interrogea-t-il.

- J'en ai pas.

- Alors tu es méchante parce que ça t'amuse ?

- J'adore voir leurs petites jambes trembloter.

- C'est tes cheveux.

- Quoi mes cheveux ?

- Ils aiment tes cheveux.

Kate délaissa sa fourche un bref instant pour lancer un regard aux enfants qui l'observaient avec intérêt.

- Je vais pas me raser la tête pour qu'ils me foutent la paix. Maugréa-t-elle.

- Ekaterina ?

Sa tête se tourna brusquement vers Bucky, elle lui lança un regard noir et pointa son index dans sa direction.

- Ne m'appelle pas comme ça. Prévint-elle.

- Ou alors tu vas être aussi méchante avec moi que tu l'es avec ces enfants ? Taquina-t-il.

- Je suis sérieuse, Barnes.

La même lueur mélancolique qu'il avait vu le jour de son arrivée s'était réveillée. Il hocha la tête, et reprit son travail en silence, bientôt imité par Kate.

- J'aime bien les enfants. Finit-elle par confesser.

Elle ne releva pas la tête de la botte de foin qu'elle étalait dans l'enclos des chèvres, Bucky s'arrêta et s'approcha d'elle, il posa l'épaule contre le poteau en bois qui délimitait l'enclos.

- Tu as une drôle de façon de le montrer. Lui fit-il remarquer.

- Si j'étais leur mère, je ne voudrais pas que mes enfants s'approchent de quelqu'un comme moi.

- Mais tu n'es pas leur mère.

- J'ai assez de conscience pour ne pas m'approcher d'eux. Je ne veux pas... Je n'ai pas envie qu'ils côtoient quelqu'un comme moi.

Ce n'était pas la première fois qu'elle tenait ce genre de propos. Il se souvenait de la façon dont elle s'était comparée à lui juste avant qu'il ne se fasse cryogéniser. La piètre estime qu'elle avait d'elle-même détonait étrangement avec la façon dont Steve parlait d'elle. Lorsqu'ils étaient repartis du Wakanda pour la prison RAFT, Steve lui avait parlé de Kate, de la façon dont elle l'avait aidé à ne plus être l'homme d'un autre temps, il avait pu percevoir dans ses propos qu'il avait de l'estime pour elle.

- Si tu étais une aussi mauvaise personne que tu le laisses entendre, tu te ficherai de ce genre de choses. Lui fit-il remarquer.

- J'ai encore une conscience.

- Tu n'es pas une mauvaise personne.

Elle s'arrêta soudainement, une chèvre l'approcha d'assez près pour frôler son genou mais elle ne s'en formalisa pas. Elle posa une main sur sa hanche et lui lança un regard sérieux.

- Je te l'ai dit, on se connait pas toi et moi.

- Alors raconte-moi. Parle-moi de toi.

- Fais la même chose. Parle-moi de toi, Bucky.

- Tu ne veux pas savoir ce qu'il y a dans ma tête.

- Toi non plus. Assura-t-elle.

- Tu te trompes. Corrigea-t-il. J'ai envie de savoir. Tu fais partie du cercle très limité des amis de Steve, je veux savoir pourquoi.

- Parce que Steve a vu en moi quelque chose de brisé. Et qu'il a voulu me réparer. Il a toujours l'espoir qu'il pourra effacer mon ardoise et faire de moi quelqu'un d'honnête.

- C'est toi qui veux effacer cette ardoise. Nuança Bucky.

- Moi je suis assez réaliste pour savoir que c'est impossible.

- Tu es pessimiste. Bien loin de la femme qui pensait que la situation à Berlin n'était pas si terrible.

- Ce que tu pourrais apprendre sur qui je suis, ça changerait ton regard sur moi.

- Tu faisais partie des services secrets, je sais que je suis une légère urbaine qu'on raconte aux agents en formation. J'ai plus de cadavres dans le placard que tu pourras jamais en avoir. Alors s'il y a bien quelqu'un qui ne te jugera pas c'est moi.

- Scott avait raison, à l'aéroport. Black Dove c'était moi.

2010, UKRAINE

- Je suis en position. Murmura Kate.

- Fenêtre de tir ? Interrogea Barton.

- Nette et précise. Un tir propre et sans bavure.

- D'autres arrivent. Intervint Natasha à travers l'oreillette.

- Je peux le descendre et on s'occupe des autres ensemble.

Le doigt de Katherine se rapprocha de la détente, l'œil collé à la lunette, elle avait un angle de tir parfait. C'était une chance qu'il fallait saisir. C'était maintenant ou jamais. Elle savait qu'une autre chance ne se représenterait pas de sitôt. L'homme qu'ils traquaient depuis des mois était particulièrement prudent, trop pour se faire revoir en public une autre fois.

- Barton ? Interrogea Kate. Qu'est-ce que je fais ?

- Clint ? Renchérit Natasha.

- Clint, c'est maintenant ou jamais. Pressa la brune.

- Permission de tirer. Accorda Clint.

Il n'eut pas besoin de se répéter une seconde fois. Kate prit une profonde inspiration, s'assura que sa cible était toujours dans son viseur, elle bloqua son expiration et appuya sur la détente. La balle se logea directement dans son crâne, l'homme tomba à la renverse et un sourire étira les lèvres de la brunette.

- Mission accomplie.

- Je vais avoir besoin de renforts au sol. L'informa Natasha.

- Je suis en chemin.

- Vous pouvez tenir sans moi ? Plaisanta Clint.

- Ce sera fini avant même que tu puisses nous rejoindre. Rétorqua la rousse.

Kate délaissa son fusil sniper et regagna les marches en métal sur le côté du bâtiment. Elle descendit au pas de course, dans l'oreillette, elle entendit Natasha engager le combat avec les ex-militaires présents sur place. Ses pieds touchèrent le sol, elle sortit le couteau cranté de la ceinture de sa combinaison et approcha à pas de loup du combat.

Elle longea le mur jusqu'à débusquer un homme qui s'apprêtait à passer à l'attaque, elle se glissa dans son dos, posa sa main libre sur son front pour le tirer en arrière et profita de son déséquilibre pour lui trancher la gorge méthodiquement. Elle entendit des pas sur sa gauche et tourna brusquement la tête dans cette direction, elle se saisit de la lame, rendue poisseuse par le sang et la lança en direction du nouvel homme avant qu'elle ne s'élance au pas de course dans sa direction. Elle récupéra habilement sa lame logée dans sa carotide et esquissa un pas de côté pour éviter le nouveau militaire qui se dirigeait vers elle, elle planta adroitement son couteau dans le petit espace non protégé par son gilet pare-balle sur son flanc, elle tira une autre lame de sa ceinture et termina le travail en réitérant son attaque une nouvelle fois, elle ignora le sang chaud qui coula sur sa main et enfonça un peu plus profondément sa lame dans le corps de l'homme. Elle vit ses yeux s'exorbiter avant qu'ils ne se mettent à s'éteindre doucement. Elle le fixa intensément, observant avec un intérêt presque morbide la manière dont la vie s'échappait peu à peu de son regard jusqu'à devenir complètement vide. Elle repoussa le cadavre de l'homme qui s'échoua lourdement sur le sol.

Elle entendit un gazouillis dans son dos et fit volte-face, son regard tomba sur le gars allongé sur le sol, celui qu'elle pensait être mort. Elle se dirigea lentement vers lui, rengaina l'une de ses lames, attrapa le revolver que le type avait laissé tomber lorsqu'elle l'avait attaqué et se pencha vers lui. Du sang s'échappait à une vitesse ahurissante de la plaie qu'il avait dans le cou, ses lèvres étaient ouvertes et il semblait tenter, en vain, de respirer. Elle comprit rapidement qu'il était en train de se noyer dans son propre sang. Kate plongea ses yeux dans les siens, et l'observa longuement. Pour quelqu'un dans sa position, son regard était étonnement vif. Quelque chose dans ses yeux la marqua particulièrement, il semblait essayer de lui faire passer un message, message qu'elle parvint à saisir assez facilement. Il la priait silencieusement de l'achever. Ses doigts ajustèrent leurs prises sur la crosse du revolver, et elle continua de le regarder, sans bouger, sans respirer. Elle vit son regard se voiler légèrement, ses yeux, jusqu'à présent si vifs, perdirent doucement de leur vivacité. Elle arma lentement le revolver et tendit le bras, arme au poing, prête à tirer. Le soldat continuait de la regarder et elle ne détourna pas les yeux. Son index trouva la détente et elle la pressa sans hésiter. Le coup de feu ne la fit même pas tressaillir.

Elle laissa tomber l'arme sur le sol et tourna les talons pour s'immobilier à nouveau. Son regard tomba sur Clint, qui l'observait avec attention quelques mètres plus loin. Il avait une lueur étrange dans les yeux qu'elle ne parvint pas à déchiffrer.

- C'est terminé. Annonça Kate d'un ton léger. Je tuerai pour prendre un bon bain chaud. Quand est-ce qu'on est censés rentrer ?

Barton ne lui répondit pas immédiatement, il continua de l'observer et c'est comme ça que Natasha les retrouva lorsqu'elle les rejoignit. Elle lança un bref regard aux cadavres dans le dos de Katherine et ses yeux tombèrent sur ses mains ensanglantées.

- Encore une affaire rondement menée. Sourit Katherine à son intention. Je vais récupérer le sniper en haut.

Natasha l'observa faire volte-face et se diriger vers l'escalier en métal pour remonter sur le toit. La rouquine lança un regard interrogateur à Clint.

- On a fait une connerie. Marmonna-t-il.

- Laquelle ?

- On lui a remis une arme dans les mains.

- Elle est douée, évidemment qu'on lui a remis une arme dans les mains. C'est un excellent élément. Elle mène toujours toutes ses missions à bien.

- Tu ne l'as pas vue.

- Qu'est-ce que tu essaies de me dire, Clint ? L'interrogea Natasha.

- Elle était en train de le regarder mourir. Sans bouger, elle le regardait.

- Elle a hésité à tirer. Rétorqua-t-elle en haussant les épaules.

- Ce n'était pas de l'hésitation. C'était de la fascination. Nuança Clint. Ce que j'ai vu m'a fait peur.

- Tu es sûr de ce que tu as vu ?

- J'en suis certain. J'ai peur qu'on ait créé un monstre. Un monstre qu'à long terme, on ne parviendra pas à canaliser.

- Il n'est pas trop tard pour elle. Lui assura Natasha. Il suffit que tu la prennes en charge, il n'y a que toi qui puisses l'aider. Comme tu l'as fait pour moi.