2016, WAKANDA

Katherine n'avait plus vu Bucky de la journée, il avait fait tout faire pour ne pas la croiser et elle en avait fait de même. Elle avait passé le restant de la journée à se fustiger mentalement d'avoir été si cruelle avec lui alors que ses intentions à lui étaient parfaitement louables. Il voulait l'aider. Mais elle était trop fière et trop têtue pour ne serait-ce que considérer son offre. Elle s'était sentie attaquée alors évidemment elle avait attaqué à son tour. Et voilà où ça la menait maintenant, elle se retrouvait à regretter amèrement ses paroles. Encore une fois.

Elle avait longuement hésité avant de retourner dans la hutte qu'elle partageait avec lui. Si elle avait été à sa place, elle ne voudrait certainement pas qu'elle se repointe comme une fleur en espérant faire comme si de rien n'était. Elle n'aurait aucune envie de se retrouver dans la même pièce qu'elle. Alors elle avait attendu, elle était passée et repassée longuement devant la hutte. Elle s'était aventurée un peu plus loin dans la jungle wakandaise qui bordait le village, mais jamais trop loin pour éviter de se perdre.

Quand elle revint rôder autour de la hutte, une légère lumière tamisée s'échappait de sous le fin rideau qui leur servait de porte. Elle marqua un temps d'arrêt, hésita encore de longues secondes avant de finalement entrer. Elle jeta un regard circulaire à l'intérieur et fronça les sourcils lorsqu'elle n'y trouva pas Barnes. Elle avisa le bol de nourriture laissé sur la table, probablement pour elle, et marcha jusqu'à la pièce la plus reculée de la hutte. La chambre. elle ne fut guère étonnée de le trouver assis sur sa couchette, un genou replié sur lequel était posé un petit carnet noir qu'il étudiait avec attention. Elle appuya son épaule contre l'entrée de la pièce et l'observa sans rien dire.

- Je t'ai laissé de quoi manger. L'informa-t-il sans relever la tête vers elle.

- Je peux entrer ?

- Il n'y a pas de porte pour te garder dehors.

Sa réponse ne ressemblait pas à un oui mais elle ne ressemblait pas non plus à un non catégorique. Alors elle tenta sa chance, elle entra presque prudemment et lorsqu'elle ne le vit pas broncher elle s'approcha un peu plus franchement de lui. Elle resta debout au pied de sa couchette à l'observer pendant un long moment.

- Je suis désolée. Murmura-t-elle.

- Pourquoi ? Interrogea-t-il en relevant les yeux vers elle.

Elle plongea son regard dans les iris de Barnes mais détourna rapidement les yeux, incapable de soutenir son regard tant la culpabilité la rongeait.

- Tu sais très bien pourquoi. C'était petit de ma part. Et je regrette.

- Tu ne te bats pas à la loyale. Lui rappela Bucky.

- Tu n'as rien fait pour mériter ça. Tu essayais simplement de m'aider et... J'ai réagi comme une idiote. J'ai regretté mes mots avant même d'avoir terminé de les prononcer.

- D'accord.

Son manque de réaction la força à relever les yeux vers lui mais il était déjà retourné à sa lecture. Kate fronça les sourcils, déroutée par son absence totale d'émotions par rapport à cette histoire.

- Et c'est tout ? Interrogea-t-elle. Tu n'es pas en colère ? Tu n'as pas envie de me crier dessus ou quelque chose comme ça ?

- Ça te ferait te sentir mieux ?

- Oui ! S'écria Kate.

- Pas moi. Trancha-t-il d'un air blasé.

- Je t'ai balancé la pire vacherie que j'ai pu trouver.

- Ce n'était que la vérité, Ekaterina. Je les ai tués.

Elle le vit ciller légèrement lorsqu'il prononça ces mots. Elle savait qu'il ne prononçait par leurs prénoms parce que c'était trop difficile pour lui de le faire. Parce que ce souvenir était bien trop douloureux. Comme tant d'autres.

- Tu y as été contraint. Personne ne te le reproche.

- Va dire ça à Tony Stark.

- J'ai vraiment été conne, je n'aurais pas dû remuer le couteau dans la plaie comme je l'ai fait.

- Steve a dit que tu étais du genre à le faire.

- Frapper les gens en-dessous de la ceinture c'est plus facile. Il suffit de mettre le doigt sur les trucs qu'ils regrettent et puis tu leur balances ça au visage quand t'es un peu en colère.

- Tu dois en avoir une sacrée panoplie pour moi en réserve.

- On se bat pas à armes égales.

- Pourquoi est-ce qu'il faudrait toujours se battre ? Railla Bucky en refermant son calepin.

- J'en sais rien, Bucky. Confessa-t-elle. On le fait parce que... c'est ce qu'on nous a demandé de faire pendant longtemps.

Il hocha tristement la tête et Kate sentit toujours cette même culpabilité avec laquelle elle était rentrée, s'accrocher à ses entrailles, refusant de la laisser en paix malgré le fait qu'elle ait présenté ses excuses. Il n'était pas du genre à transpirer la joie et le bonheur, mais ce soir-là, il semblait encore plus triste et fermé que tous les autres soirs. Et c'était à cause d'elle.

- C'était mon frère. Lâcha-t-elle.

Il releva les yeux vers elle, sourcils froncés, un brin perdu, semblant chercher l'importance de cette information qu'elle venait de lui donner.

- À Ibiza. C'était mon frère. Expliqua-t-elle.

Bucky la toisa de longues secondes, l'expression impénétrable. Puis, il désigna du menton le pied de sa couchette. Elle s'y installa jambes croisées, prenant garde de prendre le moins de place possible, évitant tout contact physique entre eux.

- Je devais rester à Ibiza quelques jours. Raconta-t-elle. Mais, ça paraissait simple de vivre là-bas, tout le monde était trop occupé à faire la fête pour s'intéresser à moi, alors les jours sont devenus des semaines. J'allais partir pour la Grèce deux jours plus tard, mais il m'a retrouvée avant.

- Service secret ? Interrogea Bucky.

- Avant. Maintenant, j'en ai aucune idée.

Elle tritura un long moment ses mains, le regard résolument baissé vers ses doigts. Il pouvait voir que ça lui coûtait d'en parler, pourtant elle rouvrit la bouche pour poursuivre son histoire.

- J'adorais mon frère. Confia-t-elle. Il était toujours là pour moi, pour me défendre, pour me consoler. Il était... mon héros. En quelque sorte.

- Qu'est-ce qui a changé ?

- Lui. Il a grandi. C'est devenu un homme et moi, j'étais toujours une enfant. Il est devenu plus patriote, plus dur. Quelque chose avait changé en lui. Quand j'ai été recrutée pour entrer au SHIELD, Natasha et Clint m'ont ouvert les yeux sur ce qu'il était vraiment. J'ai appris que c'était lui qui avait fait tuer nos parents. Il avait dénoncé mon père qui travaillait comme agent double. Et j'étais tellement en colère, je venais d'être trahie par la chair de ma chair, par le dernier membre de ma famille encore vivant, la seule personne sur qui je pensais pouvoir compter m'avait planté un couteau dans le dos. Alors j'ai décidé de me venger. Je pensais en avoir terminé avec lui, je pensais m'en être débarrassée. Au lieu de ça, il est revenu d'entre les morts avec la ferme intention de me mettre la raclée du siècle.

- Il a échoué.

- Cette colère que j'ai ressentie quand j'ai appris ce qu'il avait fait, elle s'est réveillée à l'instant où j'ai posé les yeux sur lui. Tout ce que je voulais c'était lui tirer une balle entre les deux yeux. J'allais le faire.

- Il t'a tiré dessus.

- Il a toujours tiré comme un pied. Renifla-t-elle.

Bucky esquissa un sourire et se redressa légèrement, attirant l'attention de Kate.

- Depuis que je suis ici, la seule chose à laquelle je pense c'est de le tuer. D'en finir une bonne fois pour toute. Ça m'obsède. Confia-t-elle. La seule chose que je veux c'est ma vengeance. Et je sais que... je sais que ce n'est pas une bonne chose. Mais ça ne m'empêchera pas pour autant de le faire.

- Je comprends. Assura Bucky.

- Mais tu n'approuves pas.

- Je n'ai pas à approuver ce que tu fais ou ce que tu penses faire. Lui fit-il remarquer. Ce serait hypocrite de ma part de te dire que je ne comprends pas alors que je sais que si j'en avais l'occasion je la saisirai. Comme toi.

- Merci. Souffla-t-elle.

- De quoi ?

- De me dire ça.

- Je comprends, mais ce n'est pas pour autant que je trouve que ta décision soit la bonne.

- Tu viens de dire que tu n'avais pas à approuver.

- Te donner une approbation et te donner une opinion sont deux choses différentes.

Kate releva les yeux vers lui et ils s'observèrent un long moment sans parler.

- Alors viens avec moi. Proposa-t-elle.

- Quoi ?

- Accompagne-moi.

- Non. Refusa-t-il en secouant la tête.

- Écoute au moins ce que je te propose. Plaida Kate.

- Je sais ce que tu me proposes.

- Toi et moi, réunis pour une unique mission.

- Non. Refusa-t-il à nouveau.

- Tes compétences alliées aux miennes. On le traque, on le trouve et on le tue.

- Kate...

- Je le tue. Rectifia-t-elle rapidement. Le meurtre ce sera moi.

- Je ne fais plus ce genre de choses.

Un sourire étira les lèvres de Kate et contrairement à ce qu'il aurait cru, elle n'essaya pas plus longtemps de le convaincre de l'aider dans sa quête. Elle se pencha légèrement vers lui et tapota sa jambe.

- Tu crois qu'un jour j'y arriverai ? Interrogea-t-elle. À arrêter, comme toi.

- Ça, ça dépend de toi.

Kate hocha la tête et se remit sur ses pieds, laissant Barnes retourner à ses occupations. Elle s'arrêta cependant sur le pas de la pièce et elle lui jeta un regard par-dessus son épaule.

- Merci pour le dîner.

- Bonne nuit Kate.

Ce soir-là, il attendit patiemment de ne plus entendre le moindre bruit pour quitter sa chambre, il lança un regard à Katherine endormie sur la couchette du salon, et reprit silencieusement son chemin jusqu'à l'extérieur. Il baissa les yeux vers le téléphone satellite dans sa main et hésita encore quelques secondes avant de prendre sa décision. Il composa finalement le numéro et colla l'appareil à son oreille.

- Steve, on a un problème. Annonça-t-il.

2014, WASHINGTON D.C. USA

- Pourquoi est-ce que quand je te regarde, j'ai l'impression que quelqu'un a écrasé ton chien ? Interrogea Kate en s'adossant aux cordes du ring de boxe.

Ils étaient arrivés dans une salle de sport un brin défraîchie, depuis près d'une heure et demie maintenant, ils avaient commencé par s'échauffer avant de se lancer dans une longue séance d'entraînement durant laquelle Kate ne retint que très peu ses coups. Plus d'une fois elle était parvenue à avoir l'ascendant sur lui, et la distance dans son regard semblait y être pour quelque chose.

- Tu tires une tête de six pieds de long. Renchérit-elle.

- Je suis sorti avec Jenna.

- Jenna la serveuse ?

- Oui, la serveuse.

- Elle n'a pas voulu te ramener chez elle ? Plaisanta-t-elle. C'est pour ça que tu tires la tronche ?

- Ça n'a rien à voir avec Jenna.

- Je t'ai demandé ce qui n'allait pas et tu m'as répondu que tu étais sorti avec Jenna.

- Parce que tu m'as mis la pression.

- Je t'ai mis la pression ? Rétorqua-t-elle. Je ne savais même pas que tu lui avais reparlé depuis notre dernière soirée au bar, quand tu as frappé Calvin.

- Il le méritait.

- Je n'ai jamais dit le contraire. En quoi est-ce que je t'ai mis la pression pour sortir avec elle ?

- À chaque fois qu'on sort tu me pousses vers la première fille qu'on croise.

- C'est faux ! Réfuta-t-elle.

Steve lui lança un regard accusateur auquel elle répondit en secouant la tête.

- Si ton rencard s'est mal passé, ce n'est pas de ma faute.

- Qui a dit que ça s'était mal passé ?

- Toi ! S'agaça-t-elle.

- Je n'ai pas dit ça.

- Rien de ce que tu dis n'a de sens, Steve.

- Je n'étais pas prêt à sortir.

Kate arqua un sourcil et quitta les cordes pour faire un pas dans sa direction.

- Est-ce que ça s'est mal passé parce que tu n'as pas essayé ou parce que sortir avec une fille de nos jours est complètement différent de ce que c'était dans tes souvenirs ? Interrogea-t-elle.

- Ça s'est mal passé parce que je n'étais pas prêt.

- Explique-moi. Donne-moi des détails pour que ça ne se reproduise plus. Comment je peux t'aider ?

- Tu peux m'aider en arrêtant.

- En arrêtant quoi ?

- De me pousser à sortir.

- Steve, ça fait combien de temps que tu es sorti de la glace ? Je crois qu'il est temps pour toi d'accepter que le passé est ce qu'il est et qu'il est trop tard pour y changer quoi que ce soit.

- Qu'est-ce que c'est censé vouloir dire ?

- Ce que je veux dire, c'est que si tes rencards se passent mal à chaque fois c'est parce que tu penses toujours à Peggy.

Peggy était un sujet sensible, Kate le savait. Les rares fois où Steve lui parlait d'elle, c'était pour lui dire à quel point cette femme était exceptionnelle à ses yeux.

- Ne prends pas la mouche, Steve. J'essaie simplement de t'aider.

- Alors arrête d'essayer.

- Tu ne peux pas comparer chaque femme que tu rencontres à Peggy Carter.

- Ce n'est pas ce que je fais.

- C'est exactement ce que tu fais. Et il faut que tu arrives à te détacher de ton passé, sinon tu n'arriveras à rien pour ton avenir. Tu as perdu assez de temps sans en plus essayer de courir après une vie qui t'a échappé.

- Tu n'es pas la personne la mieux placée pour me parler du passé.

- Ne le prends pas comme ça, je veux juste que tu puisses avancer.

- Alors peut-être que tu devrais mettre tes conseils en pratique pour arriver à te détacher de ton passé.

- Tu veux vraiment qu'on se la joue aussi bas ?

- Tu es pleine de sagesse mais toi aussi tu vis dans le passé. Incapable de faire confiance à qui que ce soit parce que tu as peur d'être trahie comme tu as été trahie par ton frère.

- Si je n'accordais ma confiance à personne, je ne serais pas ici avec toi.

- Ton cercle d'amis se compose de trois personnes, Natasha, Clint et moi.

- Parce que tu en as beaucoup plus ? Contra-attaqua-t-elle. Qui ? Ce type que tu t'amuses à faire tourner en bourrique quand tu cours ? Ou Brock Rumlow ? Oh non c'est vrai, j'oubliais tes autres supers collègues. Pour être amis avec quelqu'un, il faut faire autre chose que partir en mission.

- Tu n'es pas une référence en matière d'amitié.

- En attendant, je suis la seule personne qui n'a pas peur de te dire que tu vis toujours dans l'attente de Peggy Carter.

- Et moi je peux te dire que c'est ta culpabilité qui t'empêche de rencontrer quelqu'un. Parce que tu as trop peur d'avoir à avouer que tu as tué ton frère par vengeance.

Le regard de Kate se fit bien plus sombre et il regretta presque immédiatement d'avoir prononcé ces mots, il ne les pensait même pas. Avant qu'il ne puisse essayer de s'excuser, elle ouvrit à nouveau la bouche.

- Va au diable, Steve. Siffla-t-elle.

- Kate...

- Si tu es incapable de voir que tu vis toujours dans le passé, ce n'est pas mon problème. Quand tu auras compris qu'on a qu'une vie et que c'est stupide de vivre avec un souvenir, tu pourras venir me voir.