PREMIER ARC : ANTE ORDINEM


TOME I : LA GUERRE NOIRE, 1997 - 2007


CHAPITRE I : Réminiscences dans les ruines

Musique indicative : Adagio in G minor, Tomaso Albinoni


6 octobre 2007, ruines de Londres

Henry James Potter marchait dans les rues éventrées de l'ancienne capitale de l'Empire britannique, son uniforme d'officier maculé de sang et de boue, sa baguette dans une main et un pistolet dans l'autre. Autour de lui, aux aguets, sa garde rapprochée suivait, les sens à l'affut du plus petit frémissement signalant un ennemi. Quelques véhicules blindés quadrillaient les anciens quartiers dont on ne devinait plus que les formes. De tristes amas de pierre fendue, de brique délité, de fer tordu et de verre brisé recouvert d'une épaisse couche de poussière. On croyait deviner le tracé des anciennes artères par la présence de quelques lampadaires et de cabines téléphoniques criblées de balles et déchiquetés par les éclats d'obus. A certains endroits les canalisations explosées projetaient dans l'air des jets d'eau qui se mélangeaient à celle saumâtre des égouts percés. Une odeur tantôt acre tantôt douceâtre empestait l'atmosphère. Les effluves d'excréments se mêlaient à ceux du pourrissement des cadavres, du souffre des bombes à sous-munitions et de l'essence consumée des carcasses des voitures et des camions en feu. Des volutes de fumée noire comme la poix brulaient les yeux, irritaient les narines et piquaient la gorge jusqu'à la quinte de toux. La suie grise, gluante et omniprésente se collait sur les habits et sur la peau et transformait le visage des hommes qui cheminaient dans cet enfer en un masque cadavérique semi-rigide. Ceux qui en avaient la chance s'aspergeaient de l'eau de leurs gourdes pour se débarrasser d'elle avant qu'elle ne revienne, plus tenace et plus corrosive encore.

De proche en proche, on entendait des supplications désespérées, des pleurs, des cris et des gémissements souvent réduits au silence par la rafale d'une arme automatique. Des excavations et des crevasses formés par les immeubles brisés, des militaires et des miliciens tiraient des décombres quelques survivants de la bataille qui s'était achevée et pour qui les outrages ne faisaient que commencer. Les soldats n'étaient pas encore repus de sang et ils prolongeraient tant qu'ils le pourraient l'agonie de leurs victimes. Les hommes seraient sans doute dépouillés, torturés puis exécutés sommairement. Les femmes auraient moins de chance. Elles seraient partagées entre les régiments et abusées pendant de longs jours avant, peut-être, d'être libérées de leurs vainqueurs. La plupart mourraient certainement d'hémorragies internes, des coups, des mutilations et des taillades après un énième viol collectif dans un trou d'obus ou dans une cave humide. Les enfants les plus jeunes seraient laissés là, à mourir de faim. Les autres, ceux du moins qui ne seraient pas capturés par les bourreaux de leurs parents, seraient livrés à eux-mêmes. Il était probable qu'un grand nombre d'entre eux dépérirait dans les semaines à venir. Les plus combattifs formeraient des gangs de détrousseurs, d'égorgeurs et de miséreux qui erreraient dans les gravats et le no man's land jusqu'à n'être plus que des ombres d'êtres humains. La plupart ne parviendrait sans doute pas à l'âge adulte.

Dans cette ville il n'y avait plus d'innocents depuis longtemps. Le temps avait fait son œuvre et les purges successives avaient éradiqué la population civile qui jadis emplissait les rues et se pressait sur les marchés et dans les magasins. Avec l'avènement de Voldemort, Londres était devenue la vitrine de son règne de terreur, le lieu de villégiature des privilégiés du régime, la cité où se pressaient les courtisans, les zélés, les fanatiques et les sycophantes de tout poil trop heureux de se rapprocher de leur maître et de ses lieutenants. La ville était devenue la capitale de sa terreur et l'un de ses principaux outils de gouvernement. Depuis sa prise de pouvoir, il avait hiérarchisé sa société idéale de telle manière à ce que seuls les plus dévoués puissent se rapprocher de lui. La vie dans sa ville était un luxe et un privilège et il avait pris un soin tout particulier à honorer les familles de ses fidèles serviteurs. Aux plus dévoués il avait offert des quartiers entiers et les populations y vivant pour qu'ils en fassent à leur guise. Les londoniens qui n'avaient pas fui s'étaient retrouvés piégés, réduits à la collaboration, à l'esclavage et aux sévices des suivants du mage noir. Pour l'armée qui prenait possession des lieux, ces victimes et ces souffreteux étaient au moins aussi coupables que leurs bourreaux. Ils ne feraient aucune distinction. Tous seraient châtiés dans une même vengeance collective. Dans un même déchainement de violence purgative.

C'était ça aussi l'horreur de la guerre.

Henry Potter marchait dans les rues au milieu du chaos et de la ruine. Il savait parfaitement ce à quoi s'adonnaient ses subordonnés. Il n'essaya même pas de les en dissuader. Ses ordres ne seraient de toute manière pas exécutés. La mort et le sang étaient des compagnons trop proches de ses hommes pour qu'ils puissent l'abandonner hâtivement. La violence à laquelle ils avaient dû faire face pendant des années ne cesserait pas de les hanter sous le prétexte que la bataille était terminée et que la guerre était pratiquement gagnée. Il faudrait des jours, des semaines, des mois avant que les stigmates ne s'estompent, que les terreurs ne se dissipent et que les sursauts d'effroi ne disparaissent. Pour beaucoup, il était déjà trop tard. La guerre ferait partie d'eux à jamais et jamais ils ne trouveraient le repos. Et dans ce cauchemar perpétuel dans lequel nombre de ses hommes vivraient pour le reste de leurs jours, Henry Potter savait qu'il leur fallait gouter au moins une fois la joie de la victoire totale, aussi détestable fusse-t-elle. La joie de vaincre et de soumettre un ennemi cruel et sans pitié, de se venger sur ses proches, sur sa femme, sur ses enfants. Une joie morbide, ignoble, répugnante, mais une joie trop peu goutée au fil des ans et qui, pour une fois, était entièrement leur. Non. Henry Potter ne donnerait pas l'ordre d'arrêter les exactions. Les exactions cesseraient d'elles-mêmes d'ici quelques jours. Le temps que la soif de sang soit étanchée. Que le vin soit cuvé et que la jouissance de la domination absolue sur l'ennemi à terre devienne répétitive et lassante. Lorsque les tortionnaires ne trouveraient plus de moyens créatifs de faire souffrir, lorsque les violeurs se dégoûteraient du stupre et de la violence, lorsque les assassins seraient écoeurés à la vue du sang, alors seulement il pourrait ordonner un cessez-le-feu général et décréter la loi martiale. Cela lui laisserait le temps d'organiser la protection de la population survivante et de commencer le lent processus de guérison et de reconstruction de la société.

Ses pas le guidèrent vers ce qui était autrefois le Palais de Buckingham. Contrairement au reste de la cité, l'ancienne demeure des souverains britanniques était encore à moitié debout. Voldemort en avait fait sa forteresse et avait érigé des protections capables de résister à un bombardement. Lorsque le siège de la cité avait commencé, malgré l'insistance avec laquelle l'État-major allié avait fait tirer l'artillerie sur l'enceinte, aucune décharge n'avait réussie à atteindre son but. Il avait fallu un assaut terrestre, un combat au corps à corps et une boucherie innommable pour venir à bout des derniers bastions de résistance. Les cadres paisibles de Saint James Park, de Green Park et de Hyde Park avaient été transformés en un champ de bataille puis en un charnier terrible. L'eau des lacs artificiels au centre des étendues de verdure était devenue cramoisie du sang des victimes accumulées. Pas un endroit qui ne soit souillé de sang, de viscères et de membres arrachés. La lutte à cet endroit avait été particulièrement atroce une lutte à mort sans aucune règle, sans aucune limite et pire encore : sans aucune raison. Lorsque l'assaut sur le Palais de Buckingham avait été déclenché Voldemort avait depuis longtemps quitté les prémices et s'était installé plus près des combats, dans le Palais de Westminster encore plus fortifié.

En sortant de Buckingham, Henry Potter et ses hommes contournèrent Saint James Park où les personnels auxiliaires de l'armée triaient les cadavres et établissaient une morgue à ciel ouvert. Des déblayeuses forçaient un passage entre les gravats et laissaient la place à des files ininterrompues de camions et de pelleteuses qui transportaient incessamment de nouvelles dépouilles de toute la zone de front. Le sang ruisselait littéralement des bennes et coulait sur le sol en attendant d'être soulevé par le passage d'un pneu. La voie tracée par la file de véhicules laissait de longues trainées brunes et coagulées et l'on voyait çà et là un membre, une articulation ou une tête figée dans un rictus d'horreur et à un stade variable de décomposition tomber de temps à autre d'un coffre ou basculer d'une plateforme surchargée. Nul n'y prenait garde et progressivement l'appendice était enseveli dans la boue grasse et liquide jusqu'à ne laisser qu'une petite trace à peine plus sombre et broyée par le poids des engins de chantier.

Il s'agissait probablement de plusieurs centaines de milliers de morts qui étaient transportés ainsi les portés disparus se comptaient déjà en millions. La plupart étaient sans doute ensevelis sous les immeubles à terre. Il fallait espérer pour eux qu'ils soient déjà morts sans quoi leur agonie serait lente et douloureuse. Personne ne s'occuperait de rechercher des survivants bloqués dans les ruines sous les amoncellements de béton et d'acier. Les cadavres exhumés, eux, avaient tous les mêmes destinations. Des points de rassemblement étaient organisés à travers la ville : Hyde Park, Battersea Park, Hackney Marches et Richmond Park. Les services techniques de l'armée, des auxiliaires, des civils conscrits et des supplétifs nains y creusaient de grandes fosses. Des elfes de maisons étaient chargés de couper et d'acheminer du bois depuis les forêts du sud de l'Angleterre. Les réserves de charbon encore disponibles du bassin houiller de Selby étaient aussi mises à contribution. Bientôt, on élèverait des brasiers pour bruler les dépouilles, indistinctement de l'origine ou de l'allégeance des combattants. Les épidémies ne se souciaient pas du camp de leurs hôtes. La première priorité était de disposer des risques d'infections. Il serait temps plus tard de dresser des mémoriaux pour les victimes de la guerre. L'urgence commandait d'agir vite. Les services de l'armée étaient habitués à de telles tâches. Ils avaient fait de même à Paris, à Berlin, à Bruxelles, à Copenhague, à Amsterdam, à Varsovie, à Prague, à Rome, à Moscou et à Madrid. Ils avaient appris à organiser promptement les opérations adéquates même s'il s'agissait probablement de la plus grande action entreprise jusqu'à présent.

Suivant grossièrement The Mall d'un pas volontairement lent, Henry Potter songea en passant près des débris de l'Admiralty Arch aux causes de toutes les destructions et aux raisons qui l'avait mené depuis son école de magie jusqu'à cet instant. Passant son regard sur Trafalgar Square et l'incendie qui ravageait encore la National Gallery, il se souvint de ces jours de son ancienne vie où, profitant de son logement au Chaudron Baveur avant sa troisième année d'étude à Poudlard, il s'était hasardé sur Charing Cross Road et avait passé plusieurs heures dans les jardins de Whitehall malgré les promesses qu'il avait faites au Ministre de la Magie Cornelius Fudge. Il avait vécu pour la première fois un pur sentiment de liberté et il avait aimé se perdre dans la foule des badauds et des touristes émerveillés par la majesté de la cité, son histoire et sa culture. Il avait aimé le sentiment d'anonymat dont il avait pu jouir, les éclats de rire des enfants et les roucoulements des amoureux qu'il croisait et qui, au lieu de chercher son contact comme le faisaient constamment les sorciers, se contentaient de passer leur chemin devant l'adolescent famélique et mal fagoté qu'il était.


Comment une des plus grandes métropoles du monde avait pu tomber en ruines en moins de quinze ans ? Comment Londres, la Grande Bretagne, l'Europe, le monde tout entier avaient pu sombrer dans le chaos sans la moindre difficulté ? Comment les mêmes gens qui hier riaient, couraient, chantaient et espéraient des jours heureux au tournant du millénaire avaient pu se transformer en victimes innombrables, en bourreaux innommables et en justiciers implacables ? Comment les humains avaient pu provoquer un tel déchaînement de violence et de chaos et comment avaient-ils pu ne pas tenter par tous les moyens de brider la spirale infernale de leur propre destruction ? Quelle était la cause de ce gâchis ? Qui était responsable ? Y en avait-il seulement un qui pouvait porter le fardeau de tous les crimes commis depuis que l'ordre avait disparu ? L'Histoire saurait-elle seulement dénouer le fil des causes et des responsabilités ? Henry Potter ne pouvait pas donner de réponse définitive à toutes ces questions et il avait appris à se méfier de ceux qui, par leurs actions ou leurs réflexions, prétendaient détenir la vérité. Mais s'il était incapable de délivrer des blâmes et de condamner définitivement qui que ce soit – y compris ses ennemis et jusqu'à Voldemort – il lui était parfaitement possible de déterminer le point d'origine de tous ces malheurs et le début de la fin de la civilisation sur les cendres desquelles il marchait. Une origine dont il était intimement familier et qu'il avait été littéralement le premier à connaître et à reconnaître pour ce qu'elle était et ce qu'elle entrainerait.

La mort de Albus Dumbledore.

Du temps où il était connu sous le seul surnom de Harry Potter, Henry avait non-seulement été l'un des élèves du célèbre mage blanc mais également son apprenti, son disciple et, dans une certaine mesure, son fils spirituel. Guidé depuis son entrée dans le monde magique par le puissant sorcier, leur relation avait toujours été plus profonde et plus forte que celle qui unissait traditionnellement un enseignant à son élève. Dumbledore n'avait aucunement caché son favoritisme et n'avait cessé, avant même son entrée à Poudlard, de lui offrir toutes les possibilités et les protections envisageables. Rétrospectivement il était probable que sans cette protection Harry Potter serait mort avant d'avoir atteint ses neuf ans. En tout état de causes le retour de Harry Potter dans le monde magique – et la frénésie qu'elle avait suscitée chez les sorciers et certaines créatures magiques – avait coïncidé avec un sursaut d'activité chez les praticiens de magies interdites, les anciens serviteurs de Voldemort et un assombrissement de l'horizon pour le monde magique. Les actes de magie noire s'étaient propagés et dans les sphères les plus confidentielles de la pègre magique et des zones de non-droit une forme de ferveur avait vu le jour, soutenue en sous-main par les anciens lieutenants officiellement repentis du mage noir.

Les premières années d'étude de Harry Potter à Poudlard avaient été relativement sereines en comparaison de ce que connaissait le monde magique à la même période. Assassinats politiques, scandales de corruption à répétition, extorsions diverses, formation de cultes criminels, consolidation de l'économie souterraine, de la contrebande et du crime organisé, le Ministère de la Magie vivait sous une pression considérable rendue plus forte encore par le manque de moyens de coercition efficaces. Les lois proposées par les services du Ministère pour lutter contre les comportements criminels étaient systématiquement bloqués par le Magenmagot où siégeaient certains des malfaiteurs les plus notoires, les plus dangereux et les plus intouchables. Ainsi par exemple, le triumvirat formé par Lord Avery, Lord Malfoy et Lord Selwyn contrôlait quasiment tout l'agenda parlementaire du Magenmagot et parvenait à asseoir une clientèle corrompue dans le cœur de l'administration du Ministère de la Magie pour favoriser ses avantages et sa position. Le gouvernement était au plus offrant et rares étaient les hauts fonctionnaires incorruptibles capables de rester en poste. Les affres et les turbulences multiples n'avaient pas passées les murs de Poudlard. Seuls quelques faits notables méritaient d'être mentionnés, comme l'ouverture de la Chambre des Secrets, l'évasion de Sirius Black ou le Tournoi des Trois Sorciers. Autant de choses qui, sans démériter, n'étaient pas particulièrement signifiantes pour qui ne devinait pas que derrière toutes ces situations et celles ayant lieu à l'extérieur du château se cachait une force unique bien plus forte et plus dangereuse.

Albus Dumbledore avait été l'un des premiers à saisir l'étendue de la menace, dès le milieu de la seconde année de Harry Potter. Aussi avait-il contribué à constituer des filets de sécurité tendus en cas de nécessité. Piochant dans ses contacts et ses anciens élèves, il avait initié les phases préparatoires pour recruter et former les membres d'un corps d'élite, sorte de garde prétorienne dont il espérait ne jamais avoir besoin. Il disposait alors encore du vivier de ses anciens compagnons d'armes de l'Ordre du Phénix dissoute à l'issue de la première guerre contre Voldemort, d'un grand nombre de supporters et de sa propre clientèle formée tout le long de sa vie. Une force considérable toute organisée pour contrebalancer les manœuvres des anciens supporters de Voldemort au Magenmagot, pour contrer les activités illicites des praticiens de la Magie Noire en Grande-Bretagne et pour promouvoir les buts politiques de Dumbledore là où il ne pouvait pas ouvertement le faire. Un outil de propagande et de pression à mi-chemin entre le parti politique, le lobby et la milice qui avait eu des résultats tangibles, notamment lors du démantèlement du puissant Cartel de Salisbury, une mafia magique spécialisée dans la contrebande de produits régulés et de créatures magiques dangereuses. A l'occasion du procès qui s'en était suivi – pendant l'été de la Coupe du Monde de Quidditch – une partie du réseau d'influence de Dumbledore s'était affiché à visage découvert, semant la panique parmi les soutiens du triumvirat Avery-Malfoy-Selwyn et poussant ces derniers à chercher des moyens pour torpiller le pouvoir accumulé par le révéré mage blanc. C'était à cette occasion que les premières rumeurs d'un coup d'État de Dumbledore étaient arrivées aux oreilles du Ministre de la Magie Cornelius Fudge et que les franges les plus extrêmes du monde magique s'étaient coalisées pour soutenir les efforts peu discrets de Peter Pettigrow dans sa recherche des composants nécessaires pour le rituel de résurrection de Voldemort.

Albus Dumbledore avait pêché par orgueil en pensant que l'étalage de sa force suffirait à calmer les ardeurs de ses adversaires politiques. Au contraire sa main trop lourde avait motivé des forces disparates à se rassembler et il s'était retrouvé à devoir affronter non pas seulement ses ennemis traditionnels mais toute une faction radicalisée par ce qu'elle voyait comme un premier signe d'agression et qui s'était cherchée un leader puissant et charismatique à lui opposer. Les signes d'un retour de Voldemort avaient été commodément employés par ses anciens lieutenants mangemorts pour préparer le terrain de sa prise de contrôle de la faction ainsi constituée et dès lors, lorsque Voldemort s'était effectivement ressuscité à l'issue du Tournoi des Trois Sorciers, il n'avait plus eu qu'à consolider tout le travail de sape orchestré par ses soutiens au Magenmagot et dans les cercles clandestins du Monde Magique. Telle était en partie la raison pour laquelle il n'avait pas impitoyablement puni ses mangemorts qui des années durant s'étaient détournés de lui. Leurs agissements dans l'ombre du gouvernement étaient plus que suffisants pour leur obtenir le pardon de leur maître.

Si le retour de Voldemort avait été anticipé par Dumbledore, les résistances qu'il avait rencontré du Ministère de la Magie avaient, elles, été inattendues. Signe du clientélisme grossier, de la corruption généralisée et du dysfonctionnement systémique du Ministère, la comparution de Harry Potter pour usage abusif de la Magie devant tout le Magenmagot était la preuve la plus flagrante de l'agonie du gouvernement magique et de l'abolition de ses valeurs. Le caractère purement politique de la démarche, la bouffonnerie caricaturale du Magenmagot et l'admission publique par le Ministre de la Magie en personne de la relativité de la loi et du droit avaient fini de convaincre Dumbledore de l'inaptitude des voies légales à combattre Voldemort et à vaincre le mal qui rongeait le Monde Magique. Il lui revenait donc de trouver les dispositions pour contrer les assauts du mage noir sachant qu'il ne disposait plus du soutien officiel du gouvernement de Grande-Bretagne et que la bataille morale et des valeurs était déjà perdue, vendue qu'elle était aux plus malfaisants de ses contempteurs.

La cinquième année de Harry Potter à Poudlard avait été l'équivalent d'un chemin de croix pour Albus Dumbledore. Vilipendé par une presse aux ordres, abandonné par une population magique inconsistante, inconsciente et rendue sourdes à ses cris d'alarmes alors même que les meurtres et les disparitions suspectes ne faisaient qu'augmenter, il avait été attaqué de toutes parts et jusque dans son fief où Dolorès Ombrage avait mené la charge contre lui et ses soutiens. Seuls quelques fidèles avaient tenu bon face à la pression, à commencer par son disciple dont il s'était pourtant à regret détaché pour le protéger : Harry Potter. Il avait observé de près les actions de son élève et avait été tout particulièrement fier de la création de l'AD, l'Armée de Dumbledore au nom certes mal inspiré et source de son départ précipité de Poudlard mais qui fut la preuve la plus éclatante que son élu serait prêt, le moment venu, à prendre sa relève.

La plupart des participants à l'Armée de Dumbledore ne s'en étaient pas rendus compte lors de la constitution de leur groupe mais la chose n'avait échappée ni à Dumbledore ni aux familles des élèves qui en furent les membres. Dans leurs rangs se trouvaient les héritiers de certaines des familles les plus influentes de Grande-Bretagne et beaucoup des élèves les plus brillants et les plus puissants de Poudlard. C'était un secret de polichinelle qu'un regard acéré était porté sur les élèves de l'école de magie. Il existait en effet une petite dizaine d'écoles de sorcellerie à travers le Royaume-Uni, beaucoup d'entre elles d'une certaine qualité et généralement destinées aux familles disposants de revenus modestes, aux sang-mêlés issus de familles de moindre importance et aux nés-de-moldus sans éclat. Poudlard était considérée à raison comme l'école de l'élite de la sorcellerie britannique, le lieu de sociabilité privilégié des enfants de la classe dominante et de l'excellence académique du monde anglo-saxon européen. Les places y étaient chères et seuls les sang-purs et les sang-mêlés des plus illustres familles pouvaient prétendre y être éduquées. Quant aux nés-de-moldus, un processus de sélection particulier et la vérification du niveau scolaire et de la puissance magique servaient de barrière d'entrée. C'était d'ailleurs là la raison principale d'exister du Conseil d'Administration de l'établissement.

Les élèves de Poudlard étaient considérés comme les futures élites du monde magique. Il était attendu que les futurs membres du Magenmagot, les Ministres de la Magie, les chefs de départements, les leaders économiques, les meilleurs spécialistes sortent tous quasi-exclusivement de leurs rangs. L'usage voulait que des places dans les plus prestigieux départements du Ministère de la Magie, de Gringotts, des différents médias et des plus grands consortiums magiques soient dévolus à de jeunes diplômés de Poudlard particulièrement brillants. C'était ainsi que nul ne fut choqué que Percy Weasley devienne à 18 ans l'adjoint du Chef du Département de la Coopération Magique Internationale, l'un des départements les plus prestigieux du Ministère alors même que d'autres membres de ce département disposants de plus d'ancienneté étaient relégués au second plan. Plus qu'une institution, Poudlard était un réseau puissant et efficace où se recrutaient les futures figures de proue du monde magique britannique et dans une moindre mesure européenne.

Dans ce vivier, certains noms disposaient d'un poids plus important que d'autres. Les héritiers des vieilles familles bien sûr, comme les Malfoy, Nott, Macmillan, Diggory, Bones ou Greengrass, mais également les familles dont les enfants étaient traditionnellement puissants et quelques élèves considérés comme exceptionnels, à l'image de Harry Potter. Harry Potter n'était pas n'importe qui pour le monde magique. Nonobstant son statut de garçon-qui-a-survécu, il était l'héritier de la famille Potter, l'héritier présomptif de la famille Black et il était réputé pour être remarquablement puissant magiquement. Les rumeurs de ses exploits étaient arrivées dans le domaine public dès sa première année à Poudlard et n'avaient fait qu'amplifier au fil du temps. La facilité avec laquelle il employait la magie – chose particulièrement remarquée dès ses premiers mois à l'école indépendamment de ses connaissances théoriques lacunaires – en avait fait un symbole tout désigné pour la génération montante. Ajouté à cela sa victoire lors du Tournoi des Trois Sorciers et sa possession de pouvoirs inhabituels distinctifs des sorciers les plus exceptionnels de leur temps – pouvoirs parmi lesquels le fourchelang était le plus rare, le plus mystérieux et le plus prestigieux – Harry Potter fut rapidement considéré dans Poudlard et hors de l'école comme l'un des futurs leaders évidents du monde magique.

Dès lors pour tout observateur averti, l'Armée de Dumbledore était plus qu'une association de défense contre les forces du mal. C'était un club exclusif composé des héritiers de près d'un tiers des membres du Magenmagot et des élèves les plus puissants magiquement parlant. Que ce groupe se dédie corps et âme à un seul chef comme Harry Potter qui lui-même assumait pleinement sa fidélité envers Albus Dumbledore était politiquement très signifiant. Considérant que c'était à Poudlard que les alliances entre familles se formaient et que les factions se définissaient dès la répartition en première année, le rassemblement d'un tel nombre d'héritiers avant même leur BUSES sous une même bannière signifiait ni plus ni moins la constitution d'une future faction majoritaire au Magenmagot et dans les autres organes vitaux du monde magique. Une nouvelle considérable pour tout observateur politique et une situation catastrophique pour les franges conservatrices et traditionalistes plutôt favorables aux thèses de Voldemort et qui voyaient là un groupe de pression qui n'accepterait jamais de négocier avec eux sur quoi que ce soit. Les rumeurs d'un soutien de Harry Potter à des thèses révolutionnaires – comme l'égalité entre les races magiques portée par son amie Hermione Granger – finirent de convaincre certains cercles d'influence de l'imminence de la menace et participa à les faire basculer dans les rangs de Voldemort.

Une des raisons pour lesquelles la situation politique du monde magique britannique était aussi instable tenait dans le fait qu'une partie des revendications de Voldemort et de ses mangemorts étaient légitimes. L'évolution rapide de l'équilibre démographique en faveur des nés-de-moldus, les politiques économiques anti-trust mises en place par Gringotts pour favoriser la libre-entreprise au détriment des fortunes hérités et des monopoles familiaux, l'ouverture toujours plus grande de Poudlard aux nés-de-moldus tandis que les régulations ministérielles mettaient l'anathème sur les magies familiales de plus en plus labellisées comme magie noire, tout ceci déstabilisait considérablement les équilibres, les jeux de pouvoirs et les avantages acquis par les vieilles familles de sang-purs durant des décennies. Ajouter à cela la politique résolument pro nés-de-moldus de Albus Dumbledore, chef nominal du Magenmagot, Directeur de Poudlard et Grand Manitou de la Confédération des Mages et Sorciers, les sang-purs sentaient de plus en plus une perte d'influence et constataient avec alarme un risque d'acculturation de la part du monde moldu.

La radicalisation des positions politiques provenait du fait que plus aucune des factions en présence ne souhaitait le statu quo ni n'était prêt au moindre compromis, ce qui participait encore à radicaliser les discours des uns et des autres. Un cercle vicieux qui mit du temps à s'installer mais qui, une fois enclenché, fut impossible à arrêter. Une situation dont Albus Dumbledore avait d'ailleurs largement contribué politiquement : Ainsi par exemple, en tant que Président-Sorcier du Magenmagot il avait soutenu l'élargissement des prérogatives du Département de la Justice Magique et il avait fait augmenter le budget alloué au Service des Détournements de l'Artisanat Moldu dirigé par son protégé Arthur Weasley. Malgré son nom et la propagande officielle, ce service était la bête noire des conservateurs et des traditionalistes puisqu'il favorisait l'intégration des inventions moldues dans le monde magique. Les directives prises par Arthur Weasley – promotion de l'artisanat et de l'industrie moldue produite à la chaine au détriment de l'artisanat sorcier produit à la demande – et les vexations contre les familles de sang-purs – notamment avec des perquisitions aux domiciles de certaines familles et la séquestration de grimoires familiaux et d'artefacts arbitrairement considérés comme de magie noire – était le terreau idéal d'un conflit généralisé.

La situation était d'autant plus tendue que les acteurs économiques – à commencer par les gobelins – sentaient que la prochaine étincelle provoquerait une déflagration économique pour un monde magique déjà exsangue et soumis à une inflation de plus en plus incontrôlable. L'indicateur le plus visible de cette situation était ainsi la valeur du Galion d'Or. Artificiellement surévalué pour combattre l'influence de l'économie moldue sur l'économie sorcière, il s'agissait d'une des dernières lignes de défense de l'économie sorcière. Compte tenu de la pression exercée sur tous les fronts de l'économie, la seule solution trouvée par Cuthbert Mockridge, le Directeur du Bureau de Liaison avec les gobelins, avait été d'ordonner la désindexation du Galion sur la Livre Sterling, de manière à sanctuariser l'économie sorcière. Une solution qui, quoique transitoire, avait été accueillie avec ferveur par les conservateurs et les traditionnalistes du Magenmagot mais qui ne résolvait en rien la situation et, pire, qui entrainait une fuite en avant jusqu'à un affaissement total de toute la structure économique du monde magique britannique.

En somme le problème était simple. Le caractère artisanal du monde magique ne pouvait pas faire le poids face à la puissance de l'économie de marché, l'industrialisation et la normalisation des productions du monde moldu. En cas d'une inclusion renforcée du monde moldu – ou simplement d'une convergence économique et la mise en place d'une parité financière entre la monnaie sorcière et les monnaies moldues – des milliers de familles se retrouveraient rapidement sans ressources car sans clients, clients qui iraient se fournir en besoins de première nécessité dans le monde moldu. A l'exception de quelques monopoles familiaux sur des ressources typiquement magiques – production botanique, potions, importations d'artefacts magiques et fabrication de baguettes magiques pour en citer quelques-unes – toute l'économie sorcière était menacée par la puissance moldue et l'influence de plus en plus forte des nés-de-moldus sur la société qui, étant à la frontière entre les deux mondes, comprenaient rapidement où se trouvaient leurs intérêts économiques. En clair, le modèle économique magique était en sursis et menaçait de faire exploser le système politique et social du monde magique.

Pour ces raisons et beaucoup d'autres, il était évident que la situation devenait de plus en plus intenable et le Ministère de la Magie se révélait incapable de réagir correctement tandis que les principales figures de proue du monde magique étaient un mage noir connu pour être sanguinaire et impitoyable et un mage blanc vieillissant et apparemment peu concerné par les risques encourus par ses concitoyens. La révélation publique de Voldemort à la fin de la cinquième année de Harry Potter ne changea rien à la ligne de fracture qui, contrairement aux propagandes des uns et des autres, était beaucoup moins centrée autour de la question des moldus que sur la question de la survie du monde magique et de ses futures modalités. Aussi, dans l'impasse, beaucoup recherchèrent une solution de sortie symbolisée par une puissance potentiellement égale à Dumbledore et à Voldemort et capable d'offrir une troisième voie séduisante : Une seule personne était capable, dans l'esprit des sorciers britanniques, de se mesurer à l'un comme à l'autre. Harry Potter, le jeune homme qui déjà rassemblait un groupe de fidèles autour de lui.

Le Ministère de la Magie ne se trompa d'ailleurs pas sur ce point. Dès sa prise de fonction après la disgrâce de Cornelius Fudge, Rufus Scrimgeour eut pour unique obsession de prendre contact avec lui et de lui faire rallier le camp du Ministère de la Magie. Une tentative infructueuse qui se révéla lourde de conséquence lorsque Albus Dumbledore, ramené dans ses fonctions à la tête du Magenmagot, fut assassiné à la fin de la sixième année de Harry Potter. Le Ministère se retrouva alors sans figure de proue pouvant défendre sa position et il s'effondra comme un château de cartes lorsque Voldemort, profitant du vide ainsi créé, prit possession de l'administration et y installa ses lieutenants. Ayant préalablement éliminé ses opposants les plus résolus et ayant placé, grâce à l'influence du triumvirat Avery-Malfoy-Selwyn, quelques rouages à des postes clefs pour gripper les protocoles de sécurité du Ministère, il avait ensuite mené une tactique agressive de mise sous imperium des hauts fonctionnaires en postes qui lui avaient ensuite été présentés tandis que le maléfice était levé : Ceux-ci se retrouvaient alors devant un choix simple : résister et mourir ou accepter et reconnaître le fait accompli. La plupart avaient choisi cette seconde option, le seul véritablement opposé étant le ministre de la magie Rufus Scrimgeour qui avait été replacé sous imperium jusqu'à ce que son utilité soit rendue caduque. Presque personne ne se rendit compte du coup d'État avant qu'il ne réussisse, pas même les membres de l'Ordre du Phénix. Lorsqu'une campagne surprise d'arrestations massives des opposants identifiés débuta, beaucoup tombèrent dans les filets des mangemorts encore grimés en membres honorables du Ministère.

La mort de Dumbledore avait signé la mort du Ministère de la Magie et incidemment la mort du monde magique britannique. La politique ouvertement belliqueuse de Voldemort envers toute opposition précipita la guerre civile tandis que les différents éléments de la société civile se délitaient en vitesse rapide. La population se calfeutra, l'économie s'écroula en quelques semaines, les zones de non-droit se démultiplièrent et les principaux bastions du monde magique britannique furent pris d'assaut par les partisans du mage noir. L'application d'une série de nouvelles lois d'exception brisa toute chance de résistance de la part du Magenmagot et détruisit tout espoir de rétablissement du modèle aristocratique alors en cours, privant de fait les traitres de toute légitimité, particulièrement ceux qui, héritiers des vieilles familles du Magenmagot, s'étaient alliées à Harry Potter plutôt qu'à Voldemort.

La transformation d'Azkaban en prison politique finit de prouver le changement de régime. L'annihilation de l'état de droit plongea le monde magique dans l'anarchie et fit des nouveaux maîtres de la Grande-Bretagne – les mangemorts – autant de tyrans qui régnaient en monarques absolus sur les domaines qui leurs étaient attribués par Voldemort pour services rendus. Les négociations parallèlement entreprises par Voldemort avec les gobelins pour s'assurer de leur soutien achevèrent de détruire les derniers remparts aux ambitions du mage noir. Dès l'accord entérinant le monopole des sorciers de sang-purs dans l'utilisation des liquidités contre le monopole de la gestion des actifs financiers par les gobelins signé, Voldemort passa à la seconde partie de son plan.

La guerre totale contre le monde moldu.