PREMIER ARC : ANTE ORDINEM


TOME I : LA GUERRE NOIRE, 1997 - 2007


CHAPITRE V : Le siège de Lyon

Musique indicative : Götterdämmerung: Richard Wagner


6 octobre 2007, ruines de Londres

Lord Potter continua ses pérégrinations sur les rives de la Tamise jusqu'à atteindre le pont de Waterloo. Un des rares ponts qui n'ait pas été démoli pendant le siège – malgré les efforts continuels de Voldemort et de ses lieutenants pour le mettre à bas – cet édifice avait été l'un des enjeux stratégiques de la bataille et avait été arraché de haute lutte suite à un corps à corps acharné qui avait duré plusieurs jours dans des conditions dantesques. Il aurait été difficile pour un témoin de décrire la scène qui s'y était déroulé. Il fallait se figurer plusieurs milliers d'hommes, de femmes et même d'enfants luttant à mort contre les troupes de la Résistance. Des combats où les fusils se mêlaient aux épées, aux dagues, aux couteaux, aux gourdins et aux barres de fer, dans un vacarme et un chaos indescriptible tandis que dans le ciel, hélicoptères, balais, tapis volants et créatures magiques se faisaient face dans une chorégraphie mortelle. Les tirs d'armes automatiques, des mitrailleuses, des obus de mortiers tirés depuis les rives faisant difficilement réponse aux flammes des dragons, aux sortilèges de mort qui se croisaient dans les airs, aux griffes acérés des hippogriffes, des griffons et des sphinx. Dans l'eau de la Tamise, Kelpies et calamars géants luttaient contre les dragons d'eau, formant des tourbillons et projetant dans le vent de grands geysers bouillants qui retombait et brulait les combattants sur les berges et la passerelle encombrée de cadavres. Les combats avaient par ailleurs cessé depuis de se faire sur le bitume défoncé par les explosions. Le carnage avait lieu sur le corps des combattants morts ou mourants, de véritables collines de dépouilles sanguinolentes se formant régulièrement puis glissant sous le poids du nombre dans le fleuve rougit et tumultueux.

Il était probable que plusieurs dizaines de milliers de cadavres gisaient encore sur le pont de Waterloo. Les pelleteuses et les camions bennes faisaient un va et viens incessant pour évacuer les corps vers les morgues provisoires. Ce n'était pourtant pas ce qui attira le regard de Lord Potter lorsqu'il s'approcha avec son escorte. Près du charnier, dans les ruines de la cour centrale du Somerset House, un tribunal militaire avait été érigé sous plusieurs tentes dressées pour l'occasion. Restant à l'écart pour ne pas perturber le déroulement de la séance, Henry Potter observa d'un oeil distant les jugements rendus contre les soldats de la Résistance accusés de crimes ou de délits contre leur hiérarchie ou contre l'armée. Il ne pouvait s'empêcher d'apprécier l'ironie de la situation. Partout dans la ville où ils se trouvaient des vols, des viols, des tortures et des meurtres se comptaient par milliers. Les pauvres hères emprisonnés ici n'étaient pour la plupart pas coupables de la moitié de ce à quoi se livraient leurs camarades dans les immeubles éventrés et les caves obscures contre la population civile.

On jugeait apparemment de tout ici. De la couardise face à l'ennemi à la trahison, les sentences résultaient invariablement en des condamnations à mort. Il s'agissait à n'en pas douter d'une parodie de justice. Les accusés n'avaient pas d'avocat et devaient bien plus souvent prouver leur innocence que l'accusation n'avait à prouver leur culpabilité. Après quelques dizaines de minutes de ce spectacle, Henry Potter se retira aussi discrètement qu'il était venu. Il n'y avait rien à faire pour ces hommes. Des listes de proscriptions avaient été établies par la SATIS bien avant le début de la bataille. Beaucoup de ces soldats, pour fidèles qu'ils aient été, devaient mourir. Parce qu'ils avaient l'étoffe de meneurs trop difficilement contrôlables, parce qu'ils avaient affiché trop publiquement des positions politiques différentes de celles de l'État-major de la Résistance ou parce qu'ils étaient effectivement coupables de ce dont on les accusait, les raisons ne manquaient pas. L'ordre de la direction de la Résistance était clair : Il fallait maintenir l'unité et la fidélité des Légions à tout prix. Y compris quitte à éliminer quelques gêneurs. La plupart avait déjà été décimée pendant la bataille, que ce soit durant les combats ou bien accidentellement par des tirs amis les semaines précédentes.

Dès que les jugements étaient rendus, les prisonniers déclarés coupables étaient menés vers un peloton d'exécution préparé dans un coin de la cour, derrière un monticule de pierre et étaient immédiatement fusillés. Lord Potter passa son regard et se détourna, continuant son chemin malgré les suppliques qu'il pouvait entendre de la part des condamnés. En matière militaire comme en matière politique, il n'y avait pas de place pour la pitié. Comme l'avait si bien formulé Carl Von Clausewitz près de deux siècles auparavant, la guerre n'était que la continuation de la politique par d'autres moyens. Pour détestable qu'elle fusse, cette méthode participait à forger la politique future, une dans laquelle la toute nouvelle République pourrait naitre sur des bases saines et se déployer de manière optimale.

La République. Un idéal né du sang versé pendant les différentes phases de la Guerre Noire. Au départ une simple vue de l'esprit tant le feu et la haine rongeaient tout sur leur passage, l'utopie s'était progressivement transformée en une promesse puis en un espoir rendus plus fort à chaque coup de boutoir résisté face à l'ennemi. Bientôt une multitude s'était jointe aux supplications, aux exaltations et au rêve partagé. La perspective d'une République avait cessé d'être un voeu pieux pour s'ancrer dans la réalité et devenir un véritable but politique, stratégique et militaire. Dès que les intentions de la Résistance avaient été connues et projetées aux quatre vents, des villes et des régions entières s'étaient soulevées et s'étaient jointes au gouvernement frémissant et composé encore principalement d'hommes et de femmes qui risquaient leurs vies tous les jours au coeur des combats. Bientôt, le murmure devint tumulte, le tumulte devint torrent et plus rien, ni en Europe ni ailleurs, ne put éloigner les populations civiles comme les forces combattantes de cet objectif prenant forme sous leurs yeux.

Contrairement à Fleur, la République n'avait pas immédiatement été un idéal en soi pour Henry Potter. Élevé par la force des choses dans un milieu aristocratique – la prise en main dont il avait été le bénéficiaire de la part d'Albus Dumbledore n'était rien de moins que l'exemple le plus chimiquement pur d'une éducation magique conférée à un noble – aristocrate lui-même, tant par sa naissance que par son comportement, son expérience et sa position, Henry Potter n'était en rien un promoteur de la démocratie ou de la séparation des pouvoirs. Bien qu'il puisse en comprendre l'intérêt, surtout dans une visée de paix sociale, il était parfaitement conscient du fait que les puissants avaient cette prérogative de pouvoir s'affranchir des limitations et des contraintes de la loi, du droit et de la morale. Lui-même, sans doute l'un des plus puissants sorciers au monde, avait été éduqué dans cet esprit où les règles n'étaient que des lignes indicatives tout à fait subjectives et malléables. Rétrospectivement il s'agissait sans doute d'une des leçons les plus importantes imparties par Dumbledore durant ses années de formation.

Toute dissimulée derrière son apparente candeur et sa tolérance forgée de toute pièce par les propagandistes à son service, le cynisme de Henry Potter l'avait régulièrement porté à regarder avec un mélange de pitié et de mépris ses contemporains. Il en était même arrivé à éprouver dans le secret de son esprit une forme de compagnonnage avec Voldemort quant à sa façon de traiter ses subordonnés et l'humanité en général. Voldemort ne cachait pas sa détestation pour ses semblables. Une détestation née autant de sa propre brillance que de la médiocrité dont il était perpétuellement entouré. Lors de leurs échanges – et leurs discussions avaient été nombreuses, que cela fusse par le biais de miroirs enchantés, de possessions de minions voire par missives interposées – Lord Potter et Voldemort s'étaient, au-delà de leur haine respective et réciproque, retrouvés sur ce constat. Outre leurs idéologies, leurs buts, leurs stratagèmes ou leurs ruses, c'était un même fossé qui les séparait l'un comme l'autre de leurs semblables. Une même distance qui les différenciait de ceux qui, contrairement à eux, étaient insignifiants. La manière de traiter cette insignifiance était l'un des principaux points de divergence entre Lord Potter et Voldemort et une des causes de leur parcours si dissemblables.

Le premier était, dans la droite ligne de la méthode d'Albus Dumbledore, partisan d'un utilitarisme absolu. Henry Potter avait appris de son mentor à ne jamais se défaire d'un pion, aussi inutile puisse-il paraitre. En son temps, le directeur de Poudlard était passé maître dans l'art de la manipulation et de la gestion de ses subordonnés. D'une pièce précieuse et haute placée au Ministère de la Magie jusqu'au cracmol le plus insipide en passant par l'escroc redevable ou l'adolescent impressionnable, Albus Dumbledore faisait profession de ne jamais gâcher une opportunité future. Alliant un mélange de gentillesse intéressée, de culpabilité plus ou moins artificielle, de dilemmes moraux échafaudés de toute pièce et de chantage sous-entendu, le tout saupoudré d'un air d'omniscience et de hauteur morale et intellectuelle, Albus Dumbledore était capable de faire faire à peu près n'importe quoi à n'importe qui, pourvu qu'il ait le temps et la motivation suffisante.

Henry Potter n'était qu'un lointain second dans cet art mais ses facultés étaient largement suffisantes à ses besoins. Là où Albus Dumbledore avait cultivé son don avec l'esprit d'un esthète décidé à maîtriser à fond sa science, Henry Potter se bornait strictement à utiliser manipulations, roueries, chantages et coups tordus de manière à asseoir ses vues et son pouvoir. L'utilitarisme selon Dumbledore était autant un art de vivre qu'un sport. Pour Henry Potter, c'était un outil de gouvernement.

Comparativement, Voldemort était dans un idéal de pureté qui, tout aussi absolu, était diamétralement opposé dans ses méthodes et dans ses buts. Pour Voldemort – et c'était là un point commun avec Dumbledore comme avec Henry Potter – tout individu insignifiant n'avait qu'une utilité : participer à l'édification de sa gloire. Pour autant, de ce trait commun, Voldemort ne voyait pas un individu comme un potentiel pouvant éventuellement être manipulé pour arriver à une fin correspondante à ses désirs, mais comme une somme pouvant être soit valable, soit nuisible. Dès lors une arithmétique simple était de mise : un individu valable gagnait un sursis un individu nuisible devait être éliminé. En fonction des objectifs – et parfois aussi des humeurs – de Voldemort, ce qui constituait un temps un sursis pouvait devenir la cause d'une condamnation. De fait, la règle des mangemorts était simple : pour rester en vie il n'y avait qu'un seul impératif : obéir sans état d'âme au moindre désir du mage noir.

C'est dans cet exercice que se reconnaissaient les favoris de Voldemort. Par psychose ou par pragmatisme, par cynisme ou par foi, son cercle intérieur comptait ceux qui, en toute circonstance, parvenaient non-seulement à correspondre aux desseins du mage noir mais aussi à justifier voire à anticiper ses attentes ou ses variations d'humeurs. Un jeu délicat, mortel et semé d'embuches où seuls les plus fins parvenaient à survivre. De fait, et c'était là un point capital à considérer, en dépit du comportement meurtrier, souvent erratique et globalement imprévisible des principaux lieutenants mangemorts de Voldemort, ces hommes et ces femmes étaient loin d'être des imbéciles. Il s'agissait de survivants, ce qui les rendaient d'autant plus redoutables.

Ce cheminement de pensée ramena Lord Potter au véritable tournant de la guerre le coup d'arrêt de l'avancée de l'Armée Noire et le début de son reflux jusqu'à sa défaite finale à Londres : le siège de Lyon dans sa gloire et dans son drame. Confiant dans sa victoire, Voldemort avait délégué la bataille à deux de ses mangemorts favoris, Hugo Nott et son fils Théodore. Le duo, déjà efficace dans la lutte anti-résistance en Grande-Bretagne et en Norvège, s'était particulièrement distingué lors de la capture de la famille de Fleur Delacour, n'hésitant pas à recourir à des trésors de cruauté pour briser le moral des chefs de leur opposition. Théodore Nott, par ailleurs ancien condisciple de Henry Potter, était une figure montante de l'organisation des mangemorts et faisait figure d'élève prodige de Voldemort, appelé à devenir dans un avenir très rapproché un membre à part entière du cercle intérieur du mage noir. Il avait à cet égard supplanté Draco Malfoy, pourtant désigné des années durant comme le mangemort de référence de sa génération.

Voldemort s'était ainsi amusé à placer face à face des ennemis intimes qui, il l'espérait, se livreraient une lutte sans merci. Fleur Delacour voulait venger la mort de sa famille, laver l'affront des victoires passées des mangemorts dans l'ouest européen et récupérer l'initiative dans la guerre. Henry Potter et Théodore Nott étaient d'anciens condisciples de Poudlard, se haïssaient copieusement et s'étaient retrouvés à de nombreuses reprises à lutter l'un contre l'autre. L'objectif de Voldemort était simple : pousser la Résistance à la faute la faire tomber dans des pièges parce qu'aveuglée par la vengeance et la promesse d'une juste rétribution pour les crimes commis. La bataille de Lyon, pour considérable qu'elle soit en termes de forces en présence, d'enjeux stratégiques, de considérations tactiques, de problématiques logistiques, avait été édifiée autour de cette simple considération. Voldemort voulait provoquer un duel personnel, faire du champ de bataille le lieu d'un combat intime dont il serait, lui, l'épilogue pour ses adversaires.

Dès les premiers jours de la bataille, tous les protagonistes surent que la lutte qui s'engageait serait différente des affrontements précédents. Habituellement, mangemorts et résistants se distinguaient les uns des autres par leur comportement au feu. Les mangemorts aimaient jouer avec leurs victimes, occasionner autant de dégâts psychologiques et physiques que possible, créer du trouble, du chaos et profiter du feu pour semer la mort. Il n'était pas rare que les mangemorts les plus retors utilisent des inferis et leur grande spécialité était d'employer des combattants ennemis tombés à cet effet. L'impact psychologique occasionné, dévastateur, était souvent suffisant pour insuffler de la terreur et désorganiser des défenses, les résistants étant réticents à tirer sur leurs frères d'armes transformés en morts-vivants.

De même que les mangemorts, les résistants aussi avaient leur signature particulière lors des combats. Bien souvent occupée à protéger les populations civiles, la Résistance cherchait avant tout à sauver des vies et considérait qu'il s'agissait là d'un but militaire en soi. Une considération légitime, particulièrement au regard de ce que les mangemorts se servaient souvent des infortunés abandonnés à leur sort comme boucliers humains. La Résistance considérait que, tout individu pouvant potentiellement la rejoindre, il était impératif d'appliquer le triptyque identification, évacuation, confrontation. Les stratégies avaient été élaborées en conséquence. De fait, au sein des forces armées, il existait des spécialisations certaines troupes étant dévolues à la sécurisation des personnes et des biens, d'autres aux combats contre les mangemorts et leurs alliés. Un ensemble hétéroclite mais fonctionnel et facilement adaptable à la réalité du terrain.

Dès les premières salves, rien de tout cela n'advint. Les ordres des généraux Nott donnèrent immédiatement le ton. L'objectif de la bataille était l'anéantissement. Il n'y aurait pas de prisonnier pour l'amusement des mangemorts. Pas de repos pour les défenseurs. Le général Mulciber, en charge de l'administration des territoires occupés, créa un groupe spécial de mangemorts aidé par des supplétifs moldus volontaires pour passer au peigne fin tous les territoires dans les prémices immédiats de l'agglomération lyonnaise ainsi que ceux récemment tombés sous la coupe de l'Armée Noire. On ouvrit des fosses communes. On édifia des buchers. On força tous les prisonniers à creuser leurs propres tombes avant de les exécuter. Depuis les rives de la Saône jusqu'au Massif Central, la campagne fut le lieu d'une extermination de masse de tous les habitants sans distinction de sexe ni d'âge. Il n'était même plus question d'asservir des populations. Voldemort voulait signer l'arrêt de mort clair et définitif de tous ses opposants actuels et futurs. Nul ne fut épargné de cette furie génocidaire.

De la même manière, dans le camp de la Résistance, la doctrine fut aussi considérablement aménagée. Henry Potter suspendit toutes les opérations de sauvetage des populations civiles hors de leur zone de contrôle. Décrétant la conscription forcée de tout homme, femme et enfant pouvant porter une arme, il enrôla massivement toutes les forces vives disponibles et ordonna la constitution de deux ponts aériens, le premier depuis l'Espagne, le second depuis l'Ukraine, pour soutenir logistiquement le siège. N'autorisant que les enfants en bas âge à évacuer les prémices de la ville par voie aérienne – une évacuation dangereuse, tant la proximité des dragons de Voldemort rendait l'exercice périlleux –, il transforma Lyon en une gigantesque redoute et, le 30 juin 2003, il annonça à la radio que plus aucune évacuation ne serait permise, plus aucun recul possible et que toute désertion serait immédiatement punie de mort. Déployant les membres de la SATIS dans les différents bataillons, il s'assura un contrôle strict de l'exécution de chacun de ses ordres auprès des officiers commandants des troupes. Parallèlement, il prépara les hommes pour ce qui serait sans aucun doute le combat le plus intense de leur existence.

Le siège de Lyon, qui entrerait plus tard dans l'Histoire comme le principal tournant de la Guerre Noire, fut à la fois le moment le plus brutal de toute la période et l'acte de naissance de la République dans nombre de ses dispositions et de ses réalisations. Il serait inutile de décrire dans le détail les atrocités commises pendant la bataille tant celles-ci furent nombreuses. Exécutions, cruautés, actes de barbarie étaient si communs qu'ils en perdaient de leur monstruosité. Les munitions venant à manquer, on se battait plus à la baïonnette et au couteau qu'au fusil. Les vivres étant coupées, on dépeçait les cadavres que l'on faisait rôtir dans des marmites et que l'on partageait dans les ruines fumantes et le ciel rendu rougeoyant par les incendies incessants. Les hommes mourraient de faim et de maladie autant que lors de leurs combats, qui avec des mangemorts, qui avec des moldus sous imperium. Les luttes brutales au corps à corps se déroulaient souvent dans des espaces clos, les égouts, les caves d'immeubles effondrés, les appartements abandonnés. Il n'y avait plus de cohérence, plus de raison ni aucune possibilité de fuite. Au fil des jours et des semaines, la ligne de front se brouilla et les combats se déplacèrent d'un pâté de maison à l'autre, dans un déchaînement constant de barbarie sans que rien ne semble pouvoir l'arrêter. En dépit des reculades la Résistance tint bon. Henry Potter parvint, grâce à l'aide de lieutenants de valeur, à conserver une organisation militaire et à tenir la ligne malgré la pression démesurée à laquelle ses forces étaient soumises. Dynamitant tous les ouvrages à l'exception du pont Bonaparte, il maintint une puissante défense autour de la colline de Fourvière, installant son propre quartier général dans la crypte – et le seul reliquat – de la basilique Notre-Dame. Ce fut de là qu'il prépara sa contre-attaque.

Il n'aurait pas été sot de dire que Henry Potter était l'homme qui connaissait le mieux Lord Voldemort. Bien que la chose semblât malsaine, une forme d'intimité s'était installée entre eux deux. Dans les veines de Voldemort coulait le sang du dernier des Potter. Henry, lui, avait été un horcruxe pendant de nombreuses années et jusqu'à un exorcisme particulièrement violent réalisé près de Stuttgart en décembre 1999. Un lien fort, charnel, existait entre eux et les liaient d'une manière que nul autre n'aurait pu réellement comprendre. A défaut de s'apprécier, ils se voyaient. Ils se comprenaient. Ils étaient des opposés, s'exécrant sans retenue, précisément parce qu'ils avaient une connaissance presque absolue l'un de l'autre. Au contraire de Voldemort dont l'obsession pouvait l'aveugler au reste du monde, Henry Potter capitalisa sur son savoir intrinsèque de son ennemi et l'usa pour concevoir ses plans. Des plans qui, parce qu'il savait à quel point Voldemort était vigilent sur la situation à Lyon, lui resteraient totalement étrangers.

Baptisée Opération Moctezuma, la contre-attaque de la Résistante avait été préparée dès les premières semaines de l'assaut des Mangemorts sur la capitale des gaules. L'objectif était simple et n'était pas particulièrement novateur. Il s'agissait de fixer l'Armée Noire à Lyon, l'enterrer dans le dédale des rues, des ruelles et des ruines de l'agglomération, laisser sciemment la ville se désintégrer de manière à limiter la capacité de progression averse, opposer une résistance acharnée en laissant croire que la victoire ennemie était à portée de main puis, par d'habiles manœuvres de contournement, encercler les forces adverses et les exterminer. Une réédition largement améliorée de la bataille de Stalingrad en 1942-1943.

Pour ce faire, plusieurs choses étaient essentielles : Il s'agissait d'abord de fixer l'ennemi en présence et détourner son attention d'autres fronts secondaires. Ce fut pour cette raison qu'en dépit des possibilités dans les premiers jours de l'assaut, Henry Potter interdit l'évacuation de l'État-major de la Résistance vers des positions plus aisément défendables, comme en Espagne ou en Ukraine. En laissant miroiter une décapitation potentielle de toute la résistance à Voldemort, il rendait Lyon d'autant plus stratégique pour la suite de la guerre. Bien qu'il sache pertinemment que Voldemort ne se joindrait pas directement au combat – le mage noir n'apparaissait que lorsque les engagements étaient terminés ou en passe de l'être, une fois les principales forces adverses vaincues – son espoir était que plusieurs mangemorts de haut rang soient délégués à l'assaut et puissent être piégés une fois le stratagème enclenché. Effectivement, outre les Nott, le général Yaxley et le général Runcorn furent déployés et formèrent l'État-major de l'Armée Noire engagée dans le secteur.

Un second élément, et non des moindres, était essentiel à l'annihilation des mangemorts : une armée de réserve suffisante et capable de prendre de revers les forces de Voldemort. Trois forces étaient en position de produire de tels résultats :

La légion du Tyrol, forte de 400 000 hommes commandée par le général Evelina Andersen, occupée à défendre la Vénétie contre les gobelins et à sécuriser la Dalmatie en prévision d'une jonction avec les troupes de Andreï Volmikov pouvait traverser les Alpes et rejoindre à marche forcée le siège de Lyon en quelques jours. Le risque d'une telle action était d'ouvrir l'Italie aux forces du général mangemort Oberhauser ou, au mieux, d'abandonner les Balkans aux massacres et aux pillages systématiques.

La légion de réserve d'Espagne et du BUAS, restée en retrait en Andalousie pour protéger les civils évacués pendant les phases précédentes de la guerre était une autre option intéressante. Commandée par le colonel Antonin Touré, un adjoint du général Mdialo, cette armée forte de 67 000 hommes était rompue au combat contre les mangemorts dans la péninsule ibérique. Si l'ordre lui était donné, elle pouvait traverser les Pyrénées et faire mouvement à travers l'Occitanie et le Massif Central. Le risque de ce choix était double. Il lui faudrait non-seulement anéantir les troupes mangemorts placées sur son chemin et occupées sur la façade atlantique mais, par ses mouvements, la péninsule ibérique serait entièrement dégarnie et pourrait de nouveau être la cible d'un débarquement de mangemorts, semblable à celui orchestré l'année précédente.

La troisième force capable de déborder les mangemorts engagés à Lyon n'était pas une Légion à proprement parler. Les groupes de maquisards organisés en Bourgogne s'étaient vus placés sous le commandement du Colonel Elena Maduro qui s'acharnait à tenir autant qu'elle le pouvait les points de passage sur la Loire et la Saône. Ses troupes, très mobiles, étaient de redoutables combattants, versés dans les tactiques de guérilla et qui multipliaient sabotages, attentats et harcèlement des troupes occupantes. En particulier, le Colonel Maduro s'était faite une spécialiste de la fausse mise sous imperium, parvenant à infiltrer les armées ennemies et à commettre des assassinats ciblés des mangemorts en charge du contrôle mental des moldus sous leur coupe. Consciencieuse, tenace et sournoise, elle acquérait une réputation d'efficacité et avait été remarquée par Henry Potter pour son opiniâtreté.

A la fin septembre 2003, Lord Potter disposa ses pions et déclencha l'Opération Moctezuma. En dépit de la force de la Légion du Tyrol, il était inconcevable de la retirer de sa position en Vénétie. Un effondrement du front italien face aux gobelins et aux armées de Oberhauser pouvait faire tourner la guerre en la défaveur de la Résistance et faire de la victoire à Lyon le prélude de la défaite des opposants à Voldemort. A la place la Légion du Tyrol se diviserait en deux corps d'armée, le premier devant faire mouvement vers le Nord et l'Autriche totalement occupée par les gobelins, la seconde se dirigeant vers l'Est où elle confronterait les forces mangemortes en prévision d'une attaque de revers de la Ière Légion Roumaine de Andreï Volmikov. Pendant ce temps-là le Colonel Touré, promu Général de brigade, traverserait les Pyrénées à la hauteur de Gérone et Perpignan, traverserait le Languedoc et porterait la bataille sur le flanc droit des mangemorts. Parallèlement, les francs-tireurs du Colonel Maduro couperaient toutes les voies de communication et harcèleraient les troupes ennemies dans tout le pays Brionnais et l'Arverne. Si le plan était un succès, les troupes de Voldemort à Lyon seraient encerclées avant d'avoir pu se dégager et la bataille serait terminée suffisamment rapidement pour que le Général Touré reparte en Espagne et au Portugal, rétablir une défense solide contre de potentielles incursions des mangemorts.

Le 17 novembre 2003, cinq mois jour pour jour après le début de la bataille pour Lyon, l'encerclement ennemi fut définitif et se consolida au prix d'importantes pertes. Appliquant massivement des sorts de zone pour éviter toute velléité de fuite des mangemorts et de leurs alliés, Lord Potter porta le coup fatal en écrasant sous un déluge de feu les positions ennemies puis, dévalant à la tête de ses troupes la colline de Fourvière, il lança l'assaut qui finit de briser les poches de résistance des Vampires retranchés autour de la commune de Marcy l'Etoile. Le quartier général des Mangemorts, lui, fut pris le 23 novembre 2003, résultant en la capture de 3 231 mangemorts dont les généraux Nott, le général Yaxley, le général Runcorn et le colonel Pansy Malfoy née Parkinson.

A l'exception des Nott et de Pansy Malfoy, respectivement livrés à Fleur Delacour et à Henry Potter et dont la trace fut, à partir de ce moment-là, définitivement perdue, tous les mangemorts de bas niveau furent exécutés dans les jours suivant leur capture. Les officiers, eux, furent emprisonnés, interrogés, souvent torturés et maintenus à l'isolement en attente d'un éventuel procès, une fois la guerre achevée. Au total, le siège de Lyon avait couté la vie à plus de 500 000 civils, 2 550 000 combattants et avait résulté en la destruction de la principale force d'attaque – mais non la seule – des mangemorts sur le continent. Quant à Henry Potter, sorti renforcé de cette bataille, il profita de cette victoire, la première victoire éclatante de la Guerre Noire, pour consolider son pouvoir et installer durablement ses alliés à tous les postes de commandement. A l'issue de cette bataille de nombreux officiers furent promus, tous complètement acquis à la cause de Lord Potter et de Dame Delacour.

Plusieurs autres éléments expliquent en partie cette victoire de la Résistance et, subséquemment, le discours solennel de Lord Potter (l'adresse de Lyon du 2 décembre 2003) appelant à la lutte contre les mangemorts et à la création de la République une fois la guerre gagnée. Tout d'abord l'Opération Moctezuma, en dépit de ses résultats visibles sur la ligne de front, était au moins autant une opération militaire qu'une opération de renseignement et d'espionnage. En effet, utilisant à son avantage les agents provocateurs sous les ordres de Mathias et de Gustav, deux de ses maitres-espions, Lord Potter avait réussi à complètement désorganiser le fonctionnement du Ministère de la Magie qui s'était transformé, au fil des mois, en une sorte de centre névralgique des mangemorts. Lord Voldemort, laissant une grande latitude à ses subordonnés, ne s'occupait pas particulièrement de la planification stratégique et préférait laisser le soin à ses lieutenants de confiance, au premier rang desquels étaient Severus Rogue, Bellatrix Lestrange et Lucius Malfoy. En intoxiquant le Ministère de la Magie avec de fausses informations, en sabotant les réseaux de communication et en neutralisant certains individus clefs de la logistique des mangemorts, Lord Potter s'assurait de rendre inopérante une grande partie de la stratégie de Voldemort. De fait, à compter du mois d'août 2003 et jusqu'à la fin de la guerre, le Ministère de la Magie fut largement compromis et les mangemorts dirigeant des troupes furent régulièrement coupés de leurs officiers commandants, manquèrent des ordres et, globalement, durent souvent agir par eux-mêmes en espérant correspondre aux plans établis par leur haut-commandement.

Ensuite, Moctezuma avait eu un effet collatéral sur lequel Henry Potter avait compté et qui fit perdre durablement l'initiative aux mangemorts. Après plusieurs années de recherches discrètes chapeautées par Mathias, l'ensemble des Horcruxes de Voldemort avaient été identifiés, trouvés et détruits à l'exception du serpent Nagini. Quand, en plein milieu de la manœuvre, Voldemort s'était rendu compte de la menace, il s'était empressé de s'enfermer à Buckingham avec son familier, disparaissant presque complètement des opérations et n'apparaissant plus que sporadiquement sur les champs de bataille. Bien que suivant la poursuite de la guerre, convoquant régulièrement ses lieutenants et exigeant des compte-rendu des opérations en cours, il privait par sa propre paranoïa ses hommes de l'esprit d'initiative dont ils avaient besoin pour espérer reprendre l'avantage. Henry Potter, connaissant son ennemi, jouait sur ses peurs et immobilisait son plus redoutable adversaire. De fait il se rendait maitre de n'importe quelle bataille à laquelle il participait, n'ayant plus à craindre un affrontement direct avec le seul sorcier capable de le tuer et sachant pertinemment que l'ordre avait été donné de ne pas l'approcher lors des engagements, étant réservé à Voldemort.

La porosité du Ministère de la Magie, ajoutée au tôlé de la débâcle des mangemorts à Lyon, fut ressentie par tous les alliés de Voldemort à commencer par les vampires et les gobelins. Les premiers, à qui un accès illimité aux civils capturés avait été promis, commencèrent à douter de la victoire tant annoncée par Voldemort. Ayant déjà perdu un nombre important de leurs membres pendant les campagnes des mois précédents, une délégation fut discrètement envoyée à la Résistance pour négocier une paix séparée. D'âpres négociations s'en suivirent et finalement un accord fut conclu le 21 janvier 2004. Les vampires cessant les combats – les sécessionnistes – seraient encadrés par des troupes de la Résistance et iraient se battre dans les Balkans et dans les Carpates contre les mangemorts du général Krum et du général Oberhauser. En échange de leur service, un territoire correspondant grossièrement à la région du Severoiztochen dans l'ancienne Bulgarie leur serait attribué et serait introduit dans la future République en tant d'État inféodé. Les autres vampires – les naturalistes – seraient quant à eux exterminés jusqu'au dernier.

Les gobelins quant à eux observèrent avec inquiétude les développements de la guerre et la défaite à Lyon. Toute la campagne des gobelins reposait sur une jonction entre leurs forces et celles des mangemorts. Le Prince héritier Rodnik, engagé en Silésie aux côtés du général Gardener luttait contre les colonnes du général Igor Subiakov, un adjoint de Andreï Volmikov. En Scandinavie, les assauts répétés contre les forces gnomes et naines restaient globalement inefficaces, en partie en raison du manque de soutien du général Greyback. Le centre de gravité du monde gobelin, localisé en Suisse, n'était pour l'heure pas menacé mais les combats contre les partisans dans la Forêt Noire et le desserrement de l'étau sur les forces de la Résistance à Lyon pouvaient sans l'ombre d'un doute faire pencher la balance en défaveur de leur race et potentiellement occasionner un ceinturage des possessions gobelines par des armées ennemies. C'est en raison de cette menace que le comportement des gobelins changea radicalement à l'annonce de la débâcle subie par Voldemort. Les gobelins, sans renier leur allégeance à Voldemort, étaient des créatures calculatrices et voulaient modérer leurs pertes en cas de défaite définitive du mage noir. Aussi des émissaires furent envoyés à la Résistance pour négocier des zones de cesser le feu. En substance, les gobelins cesseraient leurs attaques à différents points stratégiques à la condition que des concessions territoriales soient entérinées par la Résistance et restent leurs, même en cas de fin des hostilités. De fait le Milanais, la Franche-Comté, la Vénétie et la Styrie furent mutuellement démilitarisées. Les combats, concentrés dans la Forêt Noire, en Bohême et en Moravie, y resteraient localisés. Une clause spéciale – dite clause de bonne conduite et de bonne foi – proposa en outre de monnayer des prisonniers de guerre et des civils asservis. En substance, les gobelins s'engageaient à libérer des otages en échange de concessions territoriales et à réduire drastiquement leur soutien à Voldemort. Un jeu pervers s'engagea alors entre les envoyés du roi Ragnok et les diplomates de Fleur Delacour, chacun tentant d'obtenir des avantages et usant d'artifices alliant chantage, coercition et intimidations, le tout pendant que sur le front les conflits s'intensifiaient sans discontinuer.


Lord Potter longea la Tamise en direction de la Tour de Londres. Partout les rives du fleuve étaient dans un état de destruction presque total. On voyait encore de nombreux cadavres flotter à la surface des eaux. A certains endroits la puissance des sorts et de l'artillerie avait fait fondre le métal des structures des habitations, créant des formes étranges, presque sculpturales. Ailleurs le sol encombré de bris de glace avait été vitrifié, offrant de surprenants espaces presque beaux si ce n'était des restes de corps en charpie et des longues trainées de sang coagulé. Là, contrairement au reste de la ville, le silence était assourdissant. Il n'y avait ni cri ni fureur d'aucune sorte. Le quartier avait été déserté plusieurs jours auparavant, étant directement menacé par les combats. Là, le corps à corps avait été remplacé par les duels d'artillerie, les bombes incendiaires et les sorts de zone. Les artificiers avaient remplacé les combattants dans une chorégraphie abstraite qui avait ruiné les paysages mais qui, outre les infrastructures, n'avait pas été particulièrement meurtrière. Chacun avait eu sa raison de transformer le quartier en ruines. La Résistance ne voulait pas qu'une ultime poche de mangemorts tente d'y édifier une ultime redoute. Les mangemorts ne voulaient pas que la Résistance dispose d'un point d'ancrage si près de leur centre névralgique. Pour ces raisons et d'autres, plus tactiques que stratégiques, ce lieu avait été rayé de la carte. Et maintenant, après la fin des combats, Lord Potter venait y constater les dégâts.

Près de la gare de Cannon Street, les artères bouchées par les gravas empêchèrent l'escorte de passer directement vers Great Tower Street. Marchant sur les décombres, le groupe avança lentement tant les blocs de béton disloqué et d'acier tordu étaient instables. Bientôt le groupe arriva à hauteur d'une véritable muraille de pierre, de fer et de verre. Un Garde Blanc chargé de l'avant-garde de l'escorte tenta de percer un chemin, bientôt aidé de deux autres hommes. Malgré leurs efforts, la tâche était trop ardue aussi Lord Potter, avisant une bouche de métro à demi-démolie et recouverte de tôle, décida contre l'avis de ses gardes du corps de descendre dans les souterrains. Il aurait pu, de même que tous ses gardes du corps, transplaner directement vers sa destination. Tel n'était pas l'objet de ses pérégrinations. Il voulait observer, comprendre, sentir, les destructions. Il voulait voir par lui-même l'ampleur des dégâts, renifler jusqu'à la nausée l'odeur de la mort. Par son parcours dans la ville en ruines, Lord Potter faisait un voyage dans l'apocalypse. Il faisait également un pèlerinage intérieur. Un retour aux sources de son histoire, de celles de ses contemporains et du futur qu'il aurait dans quelques heures la charge d'annoncer et de construire.

Dès les premières marches dans le métro, l'escorte sût que le lieu était habité. L'électricité avait été coupée depuis longtemps et pourtant des lampes à huile éteintes pendaient tristement aux murs carrelés à demi-brisés. Les marches recouvertes de poussière laissaient parfois entrevoir une trace de pas, une emprunte de pied nu ou le talon d'une chaussure. Sur les murs quelques traces de mains, des figures sommaires, des mots étaient dessinés. Avançant prudemment, les Gardes Blancs, baguette et pistolet à la main précédèrent et suivirent Lord Potter dans l'obscurité et les ombres. Arrivant à ce qui était de toute évidence un guichet transformé en réserve de bois et d'ustensiles divers, ils passèrent les portiques ouverts puis s'engagèrent dans des escaliers au bas desquels on percevait des lueurs et quelques chuchotements et des pleurs de nourrissons. La descente toute en douceur et dans le silence ne fut pas remarquée. Arrivés en bas des marches, les Gardes Blancs formèrent une muraille humaine autour de Lord Potter puis se dirigèrent vers les quais.

L'apparition d'hommes en armes provoqua instantanément un frisson d'effroi chez les gens calfeutrés les uns près des autres, sur le quai et sur les voies mais aucune hostilité notable. La petite cinquantaine d'hommes, de femmes et d'enfants entassés-là étaient pour la plupart crasseux, vêtus de loques, les joues creusées et les yeux légèrement hagards. De la suie recouvrait les murs et l'on percevait très difficilement l'inscription MONUMENT en surimpression sur les carreaux noircis.

Pendant un long moment, aucune parole ne fut échangée. Plaçant une main sur l'épaule de deux de ses gardes, Henry Potter leur indiqua de s'écarter pour le laisser s'approcher des pauvres hères devant lui. Des feux de camp avaient été dressés à intervalle régulier tout le long de la voie. De toute évidence, les traverses en bois des rails avaient servi de combustible. A l'observation attentive des os qui jonchaient par endroits le sol, on devinait aisément que les rats formaient l'essentiel de l'alimentation. En effet, accroché entre deux piquets de fer plantés à même le sol, un fil était suspendu sur lequel pendaient des rongeurs attachés par la queue. Il semblait que la station ait été organisée de manière relativement ordonnée. A en juger par l'emplacement des matelas, des draps servant comme autant de séparateurs et des étendoirs à linge, un espace de couchages privatifs était structuré sur le quai, faisant des voies une sorte d'espace commun réservé à la cuisine. De l'eau ponctionné de canalisations attenantes assurait un ravitaillement constant. Il semblait même qu'un système de latrines ait été construit en créant une ouverture directement sur le réseau des eaux usées.

Les miséreux s'approchèrent prudemment et restèrent à distance respectueuse. Un homme bien bâti traversa la foule, s'approcha de l'escorte et s'agenouilla devant Lord Henry. Il dit :

« -Je suis le chef de cette station. Nous avons un tribut pour votre seigneurie. »

Disant cela, il se releva et fit un mouvement de bras vers le groupe de sans-logis. D'entre eux un homme et une femme s'approchèrent, tenant chacun par le bras une jeune fille qui ne devait pas avoir plus de douze ans. Légèrement moins maigre que les autres, apprêtée avec autant de soin qu'il était possible dans ces conditions d'insalubrité et de puanteur, elle était exagérément maquillée et visiblement tremblante et terrifiée. L'homme et la femme, probablement ses parents, poussèrent la fille vers Lord Henry et reculèrent sans jamais quitter le sol du regard bien que l'on devinât l'éclat de larmes dans leurs yeux. Nul ne bougea. Nul qui eut le moindre acte de défiance ou de résistance. Nulle tentative de rébellion. La situation était claire. Les mangemorts avaient autorisé la création de cette communauté souterraine. Sans doute avaient-ils pensé que les moldus, inférieurs qu'ils étaient, n'étaient dignes de survivre que sous terre. A la place qu'ils méritaient. A leur merci.

Lord Henry s'avança vers la jeune fille et releva doucement son menton. Croisant son regard pétrifié, il plongea dans son esprit par legilimancie et observa ses souvenirs. La station était la propriété de Mark Warrington, jeune frère de Cassius Warrington et un lieutenant de Lord Lucius Malfoy, le gouverneur magique de Londres. Suite à une faveur de Voldemort, il avait gagné son cheptel personnel et en disposait à sa guise. Ayant apparemment un goût prononcé pour les jeunes filles, il avait ordonné qu'on lui prépare un tribut à prélever tous les six mois. En échange, il garantissait la protection et donnait régulièrement vivres et objets de première nécessité. Les moldus sous sa coupe étaient, du moins le pensaient-il, particulièrement chanceux. D'autres cheptels parsemés à travers Londres étaient cibles d'abus bien plus graves et brutaux. La plupart des filles prélevées revenaient au bout de quelques semaines ou de quelques mois, généralement la mémoire modifiée et parfois même avec un enfant. Apparemment Mark Warrington était plus un jouisseur qu'un sadique et n'aimait pas gaspiller. Tant que la bonne déférence lui était faite, que son tribut lui était donné et que rien ne venait le contrarier, il était ravi de laisser ses moldus survivre. Nombre d'autres mangemorts disposant de fiefs à Londres n'étaient pas aussi magnanimes.

Lord Henry continua à parcourir les souvenirs de la jeune fille. Joanna – c'était son nom – avait apparemment été désignée quelques mois auparavant pour être le tribut suivant, après que sa cousine ait été sélectionnée et ait été emmenée par leur bourreau. Ayant interdiction et l'impossibilité de sortir à la lumière du jour – le soleil est trop bon pour des moldus dixit Warrington, qui avait érigé des sorts de repousse au niveau des sorties de la station – la communauté était restée dans l'ignorance la plus complète des événements du monde extérieur. Lorsque six mois avaient passé et que Warrington n'était pas venu ni n'avait ramené la cousine en question, la communauté s'était inquiétée et avait craint le pire. Les livraisons de vivres et d'outils s'étant poursuivies par des elfes de maison, tous avaient craint qu'un nouveau maître, plus cruel que celui qu'ils avaient, ne prenne possession d'eux. Quand, ensuite, ils avaient entendu le grondement des bombes, la communauté s'était empressée d'enseigner à Joanna tout ce qu'elle devait savoir pour plaire et satisfaire le plus possible le prochain sorcier qui viendrait réclamer son dû. C'était ainsi que, arrivant à la fin des combats, Lord Potter était pris pour un mangemort venu prélever une nouvelle esclave.

Prenant aussi délicatement que possible la jeune fille par la main, Lord Potter se dirigea vers les parents et la leur rendit. Il dit ensuite d'une voix forte à l'assemblée apeurée :

« -Je suis Henry James Potter, commandant-en-chef des armées de la Résistance. Les combats pour la libération de Londres s'achèvent. La bataille a été gagnée. Le criminel qui vous tenait sous sa coupe a été tué. Les mangemorts ont été vaincus. Le mage noir Voldemort est mort. La guerre est terminée. En ce moment-même, les Légions sécurisent la ville. Dans quelques jours, nous commencerons à distribuer des vêtements, de la nourriture, des tentes, du matériel de première nécessité. Des médecins viendront au secours de ceux qui en ont besoin. Nous allons avoir besoin de tous les volontaires pour reconstruire nos foyers, sauver nos familles et rebâtir nos vies.

Vous devez penser à vous et aux vôtres. Pour l'heure restez ici et protégez-vous : la ville n'est pas sûre, il y a encore beaucoup d'incertitudes. Si vous avez une radio, écoutez-là. Sinon, attendez encore une semaine puis sortez et présentez-vous aux forces armées les plus proches. Vous serez pris en charge, soignés, nourris et logés. Je vous promets que nous allons prendre soin de vous et que vous recevrez tout le soutien que nous pourrons vous fournir. Nos soldats établissent des campements à plusieurs points de la ville. Rapprochez-vous de la Tamise et vous trouverez des hommes pour vous aider.

Je sais que nombre d'entre vous ont perdu des proches. Je sais que vous voudrez partir à leur recherche. Nous organiserons bientôt un recensement des survivants de Londres et de ses environs. Dans quelques semaines, quelques mois tout au plus, nous aurons un recensement complet de la population de Grande-Bretagne. Vous devrez vous inscrire auprès de nos administrateurs. Nous vous aiderons à retrouver vos familles si elles sont encore en vie.

Vous avez vécu des moments tragiques. Je vous promets que les coupables seront jugés et châtiés. Je vous promets qu'aucun crime ne restera impuni. Dans quelques mois nous ouvrirons des procès pour juger les mangemorts que nous détenons. Je vous invite tous à témoigner et à partager vos expériences. Vous serez entendus et vous serez vengés.

Ce soir la République sera proclamée. Je sais que pour beaucoup d'entre vous, cela semble impossible. Depuis la mort du roi William, beaucoup de choses ont changé. Dans les prochaines semaines, vous apprendrez tout ce qui a été fait et vous saurez comment nous avons remporté la victoire. En attendant je vous demande de garder votre calme et votre patience. Je vous demande de réfréner votre colère. Je vous demande de garder l'esprit clair et de ne pas tenter de faire justice vous-mêmes. Plus jamais vous n'aurez à sacrifier vos familles et vos enfants. Plus jamais vous ne serez des esclaves asservis et humiliés. Plus jamais vous ne vivrez le calvaire que vous venez de traverser.

Je vous demande enfin de faire preuve de tolérance. Tous les sorciers ne sont pas des mangemorts. La majorité a lutté pour vaincre Voldemort et beaucoup sont morts en défendant votre liberté. Je vous demande de les respecter. Très bientôt vous saurez tout ce qui a été accompli alors vous comprendrez. En attendant, gardez patience, gardez l'espoir et restez ici encore quelques jours. Votre cauchemar s'achève. Je vous le promets. »

Ayant terminé son annonce, Lord Potter observa la réaction de ses auditeurs à l'énoncé de son propos. L'incrédulité se mélangeait à la méfiance et à une sorte de déni. Pour beaucoup de ces visages pâlis par le manque de lumière naturelle, ce qu'il disait était trop incroyable pour être vrai. Sans leur laisser l'occasion de sortir de leur état de choc, Lord Potter sortit à son tour sa baguette et conjura d'un geste un petit poste de radio qu'il confia à la mère de la fillette. Celle-ci faillit le laisser tomber de stupeur. Réussissant malgré tout à le garder dans les mains, elle regarda à son tour l'homme, le sorcier, qui venait de le lui donner. Il lui dit :

« -Allumez-le à 18h ce soir. Écoutez ce qui sera annoncé. Vous comprendrez. »

Sur ces paroles Lord Henry fit un geste en direction de ses Gardes Blancs et sauta sur les voies puis s'en alla dans le tunnel en direction de Tower Hill où, il l'espérait, il pourrait ressortir et accéder aux vestiges de la Tour de Londres. Sans un mot son escorte le suivit et s'en fut d'un pas qui, sans être rapide, était assuré. Il faudrait du temps pour effacer les stigmates de la guerre et plus encore pour apaiser les blessures des victimes de ce conflit. A défaut d'épargner ceux qui étaient en ce moment même les cibles de ses hommes, Lord Potter tenterait de sauvegarder les quelques victimes qui pouvaient se terrer dans leurs repaires jusqu'à ce que l'ordre et la loi martiale soient rétablis. Il espérait seulement que ses conseils seraient écoutés puisque, malgré tout son pouvoir, il ne pouvait faire guère davantage. Il pouvait faire le choix de guider la cinquantaine d'infortunés vers l'extérieur il pouvait même les conduire jusqu'à une sécurité relative mais ce faisant il oublierait l'essentiel. Il n'était pas venu là pour sauver des vies. Il était venu pour sauver un peuple tout entier. Pour sauver une Histoire, une culture, une civilisation des feux de l'annihilation. Qu'il le veuille ou non il serait le premier témoin de cette époque. Une icône pour les générations futures. Un phare pour les années à venir. Il lui revenait de diriger et de gouverner. Tel était sa trajectoire. Telle était sa mission.