PREMIER ARC : ANTE ORDINEM


TOME I : LA GUERRE NOIRE, 1997 - 2007


CHAPITRE VI : Mener la guerre

Musique indicative : Glassworks, Philip Glass


6 octobre 2007, ruines de Londres

Au fil des semaines et des mois suivants la victoire à Lyon, les forces de la Résistance s'étaient progressivement ralliés à cette évidence. Henry James Sirius Potter, Lord Potter, Lord-Baron Black était le chef de la Résistance, le meilleur officier et le seul qui pouvait espérer conquérir la paix. Plusieurs raisons expliquaient cette évolution dans les mentalités des soldats et de la population. La propagande bien sûr n'était pas étrangère à de tels opinions mais elle n'agissait que comme un support d'un sentiment déjà partagé et plus profond. La réputation du Lord-Général – tel fut l'un des nombreux surnoms que l'on lui attribua – n'était plus à faire. Ses succès militaires, la redoutable efficacité de ses stratégies et la qualité de son État-major étaient tout à fait remarquables et contribuaient largement à accroitre sa réputation. Il exsudait par ailleurs un véritable charisme et une confiance dans l'adversité qui forçait l'admiration. Face aux défaites imminentes, il souriait et gardait son courage. Devant une victoire obtenue, il conservait sa détermination et ne laissait jamais paraître la moindre émotion. Il était à plus d'un titre un roc, soutenant moralement ses hommes et marchant et combattant avec eux en plein milieu des batailles. Ce fut ainsi qu'il gagna la dévotion de ses soldats qui bientôt se disputèrent son attention et son contact.

Au sein des Légions créées sur le modèle romain se distinguèrent bientôt ceux qui combattaient pour une cause, une raison, un but politique ou une revanche à prendre et les vrais croyants pour qui la lutte constituait presque d'un acte de foi. Une classe de fanatiques se distingua progressivement et forma le cœur d'un noyau de fidèles à l'Ordre Nouveau que la direction de la Résistance appelait de ses vœux. Ce furent parmi ces hommes que furent recrutés les premiers Gardes Blancs, une force d'élite toute dévouée à Lord Potter. Pour eux, Lord Potter n'était pas seulement un général. Il n'était pas seulement un chef de guerre. Il était un guide. Un modèle. Il représentait un rêve à suivre et dans une certaine mesure à émuler. Il ne s'y attachait aucune connotation religieuse mais Lord Potter apparaissait comme un sauveur. Comme un élu capable de réussir malgré les embuches. La prophétie, quoi qu'elle ne soit pas de notoriété publique, était connue dans ses grandes lignes par les sorciers. Il fut donc parfaitement normal que les premiers à se dévouer corps et âme à son service soient les membres de l'Ordre du Phénix puis les autres sorciers combattants dans les rangs de la Résistance. Bientôt d'autres suivirent puis on créa une escouade. Puis un bataillon. Puis un régiment. Puis une brigade. Enfin une armée. A compter du Siège de Lyon, la Garde Blanche se constitua et forma un groupement d'élite. Une garde prétorienne redoutée sur les champs de bataille et qui, de la seule protection de Lord Potter, devient la force de sécurité par excellence des officiers supérieurs des Légions.

Les lettres de noblesse de la Garde Blanche se constituèrent dès les premières semaines de sa création. Suivant ostensiblement Lord Potter, elle participait avec lui aux combats, aux batailles et aux embuscades. Puisqu'il était toujours au milieu de ses hommes au plus fort de la mêlée ils le suivaient et assuraient sa protection. Bientôt la Garde Blanche, du nom de l'uniforme immaculé qu'elle portait en toutes occasions, symbole de la pureté de l'engagement et de ses membres, devint un symbole à part entière de la détermination et du courage des Légions et de la Résistance. Progressivement, la Garde en vint même à apparaitre dans l'imaginaire collectif des populations sous la domination de la Résistance comme une extension de la volonté de son chef.

A partir de février 2004 s'opéra une vaste contre-offensive sur tous les fronts européens contre les forces combinées des mangemorts et de leurs alliés. Profitant de l'initiative obtenue à Lyon, les Légions regagnèrent du terrain et parvinrent même à repousser l'ennemi loin dans ses retranchements. Sur le front occidental, les différents groupes armées établirent leur jonction et rejetèrent les mangemorts sur la rive droite de la Loire, désenclavant complètement les groupes de francs-tireurs bourguignons. Une ligne de front ininterrompue se constitua dès lors de Saint Nazaire à Macon et poussa au le nord vers les Vosges et les groupes combattants en Forêt Noire.

Le front méridional changea lui aussi considérablement. Consolidée par les vampires sécessionnistes ayant rejoints ses rangs, la Légion du Tyrol s'engagea puissamment à travers la Slovénie, la Croatie et la Bosnie-Herzégovine. L'objectif de cette action était de porter assistance aux forces combattantes albanaises, macédoniennes et grecques en lutte contre les armées du général mangemort Oberhauser. A terme l'enjeu était, utilisant le concours des troupes ukrainiennes de Andreï Volmikov, de prendre en étau la force hostile du général mangemort Krum en Bulgarie et de détruire la principale base arrière des mangemorts en Europe de l'Est. Si cet objectif pouvait être atteint, alors les Balkans seraient virtuellement libérés et les troupes restantes pourraient se retourner vers l'ennemi gobelin qui occupait toujours l'Autriche, la Hongrie, la République Tchèque et la Slovaquie. `

Le front septentrional resta, lui, plus statique. Le général mangemort Greyback était un commandant de qualité, apprécié par ses lieutenants et qui, à la tête de ses hordes de loup-garous, faisait des ravages dans les populations civiles comme dans les rangs ennemis. La résistance physique de sa troupe la prédisposait à un combat dans un climat rude. Les premiers mois 2004, en plein hiver sur la ligne de front s'étirant depuis Helsinki jusqu'à Kovda sur les bords de la Mer Blanche furent particulièrement meurtriers. En particulier les combats de mars 2004 autour du Lac Onega furent désastreux pour la Résistance, obligeant Andrei Volmikov à dépêcher son plus proche collaborateur, Vassili Korodiovski, pour prendre en main les opérations contre les mangemorts dans la région. Au prix d'un immense effort et d'un mouvement de troupes considérable – plus de 330 000 hommes recrutés en urgence dans l'Oural pour combler les pertes subies – la ligne de front tint mais contraint les dirigeants de la Résistance sur le front oriental à retarder leurs programmes et leurs opérations en Europe centrale.

Le front oriental justement avait été à la fois le plus mouvant et le plus instable des terrains de lutte entre la Résistance et les mangemorts. Les stratagèmes du général Gardener et surtout du colonel mangemort Oleg Bostriakov soutenus par les hordes gobelines sous les ordres du Prince héritier Rodnik firent perdre l'initiative aux forces de la Résistance. Gdansk, Varsovie, Lublin et Lviv furent perdues avant que Lord Potter ne délègue les opérations du front occidental à Fleur Delacour et n'aille rejoindre le combat dans la région de Kaunas en Lituanie. Prenant immédiatement le commandement de la Légion Biélorusse, Lord Potter engagea une contre-attaque terrible qui, en l'espace de deux mois, fit avancer le front de 600 kilomètres jusqu'aux faubourgs de Berlin. Mieux, Lord Potter organisa avec le concours d'un brillant officier tout juste promu général et un surdoué de la guerre éclair, le général Fâris Al-Zahiyour, un débarquement à Lübeck qui fonça par la suite à travers l'Allemagne du Nord vers Hambourg, Brême et Hanovre, trois localités reprises sans difficultés aux mangemorts et aux gobelins et qui offraient trois avantages clefs : une tête de pont efficace en prélude d'une jonction avec le front occidental, un second front à l'arrière des forces ennemis engagées en Europe centrale, et des ports en eau profonde dans un bassin industriel développé, autant d'éléments nécessaires à la préparation d'une future invasion de la Grande-Bretagne et à la victoire finale contre Voldemort.

Après le Siège de Lyon, la seconde victoire éclatante de la Résistance sur l'Armée Noire intervint en juillet 2004 autour de la ville abandonnée de Foča en Bosnie Herzégovine, sur les bords de la rivière Drina. Foča était à plus d'un titre une ville martyre. Ravagée par une campagne de nettoyage ethnique entre 1992 et 1994, elle avait brièvement été investie par les forces d'interposition des Nations-Unies jusqu'en 1997. Lors de la révélation de la magie, des mafias locales avaient pris le contrôle du territoire laissé sans ressources ni soutien étatique et avaient instauré un règne de peur sur la population isolée et démunie. Lorsqu'enfin la campagne d'éradication des mangemorts avait débutée, les rares habitants avaient fui dans les montagnes alentours, certains parvenant à survivre de chasse et de cueillette, d'autres de rapine. Foča était devenu un tombeau à ciel ouvert, une ville fantôme où quelques vagabonds venaient parfois chercher ici une boite de conserve, là un bidon d'eau ou d'essence. Considérant l'histoire récente de brutalité et de massacres, ce fut tout naturellement que le général Ernst Oberhauser, dirigeant l'une des plus meurtrières armées mangemortes européennes décida d'y établir son quartier général.

Le général Evelina Andersen était une ancienne camarade de promotion de Henry Potter et comptait parmi ses plus zélés soutiens. Efficace, intransigeante, brutale, elle était une femme apparemment sans conscience et pour qui la fin justifiait toujours les moyens. Ancienne élève-officier néerlandaise, diplômée de Sandhurst, elle avait fait ses armes dans les forces de sécurité de Courtomer avant de se voir attribuer un premier commandement pendant l'évacuation des Pays-Bas. Témoin des horreurs de Voldemort sur Amsterdam, Anvers et Utrecht, elle avait été l'une des premières militaires moldues à faire serment d'allégeance à Lord Potter, reconnaissant en lui un chef militaire de première importance et un chef naturel de la Résistance. Sa fidélité, pourtant mise à rude épreuve par les suspicions de complots et les manœuvres politiques de généraux ambitieux les quelques mois précédant le début de la Bataille de Lyon, n'avait jamais failli. Au contraire, choisissant de suivre Lord Potter et d'agir en subordonnée obéissante, elle avait rapidement gravi les échelons, jusqu'à devenir l'un des généraux favoris du nouveau chef suprême de la Résistance. C'était à ce titre qu'elle avait été choisie pour diriger les opérations dans les Balkans, poursuivre Oberhauser et détruire les forces ennemies le plus vite et le plus totalement possible.

Evelina Andersen était une fervente partisante de la politique de terreur contre les ennemis de la Résistance ses actions au cours des mois précédents étaient la preuve de son caractère impitoyable. Pour autant, en dépit de nombreux opérations menées et de la prise de contrôle progressive du territoire par ses hommes, elle n'était pas parvenue à provoquer une bataille décisive contre les forces ennemies. Ernst Oberhauser sachant parfaitement à qui il avait affaire, avait refusé tous les engagements, préférant un jeu mortel de chat et de la souris fait de massacres, d'embuscades, d'enlèvements et de tout le panel des tactiques de guérilla.

Requérant les services de Octavie – un des maîtres-espions de la SATIS au service de Lord Potter – le général Andersen parvint, après plusieurs semaines de traque, à identifier précisément l'emplacement des forces ennemies. En effet, contrairement aux autres armées des mangemorts composée de sorciers gardant sous leur coupe des masses innombrables de moldus sous imperium, Oberhauser avait opté pour une organisation en petits groupes où chaque mangemort était relativement indépendant et opérait individuellement dans son territoire propre. Une technique particulièrement efficace dans un processus d'extermination et que Oberhauser avait d'ailleurs emprunté aux einsatzgruppen nazis opérant sur le front russe entre 1941 et 1944.

Le résultat de telles tactiques était que les forces ennemies, très mobiles, étaient difficilement repérables et, du fait de leur fluidité et avec l'aide de la magie, pouvaient s'évaporer dans la nature presque instantanément. La seule solution pour éliminer ces groupes était dès lors d'attaquer simultanément toutes les brigades, tous les commandos et tous les pelotons de manière à trancher dans un même mouvement les exécutants. Parallèlement il s'agissait de lancer un assaut sur le centre névralgique de l'Armée Noire, ce qui signifiait neutraliser l'État-major de Oberhauser avant qu'il n'ait eu vent d'une action coordonnée contre ses hommes. Une opération délicate, qui nécessitait autant de force que de subtilité et, surtout, la plus grande des discrétions. C'est la raison pour laquelle Andersen demanda à ce que son propre État-major soit adjoint d'un commandement des opérations spéciales de la SATIS sous les ordres d'un officier de haut rang. Une association entre forces militaires et services de renseignements, la première du genre, qui allait par la suite devenir la norme des Légions. L'officier de la SATIS, Octavie, était une très proche de Lord Potter et était de toute évidence une des grandes planificatrices occultes de la Résistance. Sa participation directe à l'opération signalait de manière claire l'importance de l'action pour la suite de la guerre.

La neutralisation de l'Armée Noire dans les Balkans fut très probablement l'opération spéciale la plus remarquable de toute la Guerre Noire. Par un lent travail d'infiltration, de suggestion, d'enfumage et de manipulations, les forces mangemortes furent noyautées et d'un seul mouvement neutralisées. L'attaque par hélicoptère de Foča le 20 juillet 2004 et la capture de Ernst Oberhauser marqua l'arrêt presque immédiat des opérations des mangemorts répartis entre Trieste en Italie et Tirana en Albanie. Lord Voldemort perdait l'un de ses meilleurs généraux, probablement l'un des plus intelligents aussi, et ne disposait plus que de l'armée du général Krum dont la sphère d'influence s'étendait depuis Istanbul en Turquie jusqu'à Bucarest en Roumanie. Une armée qui poursuivait ses attaques vers le Sud en direction de la Macédoine et de la Grèce mais qui se trouvait menacée d'encerclement.

Voldemort savait qu'à moins d'un retournement rapide de la situation, il allait perdre ses bases en Europe de l'Est. Si tel était le cas, il était probable que son alliance avec les gobelins s'effriterait, laissant le général Gardener, en charge de la poursuite des hostilités sur le front allemand et polonais, encerclé par des forces hostiles. Voldemort comprenait de fait qu'une fois Gardener éliminé, le reste des possessions continentales de l'Armée Noire seraient soumises à une pression considérable de la part de la Résistance et que son fief, les îles britanniques, seraient alors en première ligne.

En clair, Voldemort voyait parfaitement qu'il était en train de perdre la guerre. Bien qu'il puisse disposer encore d'importantes réserves de moldus à sacrifier, il était progressivement plus dur de recruter des sorciers dans ses rangs. En dépit de l'entrainement intensif auquel il soumettait les élèves de Poudlard et des autres institutions magiques qu'il avait transformé en centres de formation des mangemorts, le nombre n'était plus en sa faveur et ses mangemorts les plus à même de diriger des troupes étaient les cibles prioritaires de ses ennemis. Il lui fallait changer de stratégie pour récupérer l'initiative, reprendre l'offensive et mater ses ennemis.


Sortant de la bouche de métro presque entièrement démolie, Lord Potter avisa la Tour de Londres. La forme cubique de l'ancienne forteresse des rois anglais tranchait avec le ciel gris. En dépit des immeubles effondrés alentours, le pourtour de la place forte était étonnamment tranquille et paisible, l'ensemble ayant été épargné par les bombes. Lord Potter eut un sourire en coin à cette vue. Une vieille et puissante magie était à l'œuvre ici, protégeant le monument contre toutes les menaces pouvant porter atteinte à sa sécurité. Une magie que Voldemort, pourtant l'un des plus grands sorciers de tous les temps, aurait été bien incapable de comprendre. Une fois encore son mentor Albus Dumbledore avait vu juste. Il lui semblait presque qu'il lui adressait un clin d'œil depuis l'au-delà.

Des générations de suppliciés avaient été exécutés là. Malfaiteurs, criminels, opposants, traitres ou innocents, tous les condamnés de la Tour de Londres avaient eu l'occasion de remettre leur âme à Dieu dans leurs derniers instants. L'accumulation des prières, des exhortations et des implorations au fil des années et des décennies avait eu un effet profond sur les flux magiques qui entouraient cet endroit. En dépit de l'histoire brutale et du sang versé, la Tour de Londres était saturée d'une magie protectrice. Sans doute parce que la plupart des prisonniers mis à mort éprouvaient un amour profond pour l'Angleterre. La Tour de Londres, symbole de leurs souffrances, était aussi un symbole de leur patrie et, dans une certaine mesure, de leur salvation. A tel point que le complexe était devenu pratiquement imperméable à toutes les agressions extérieures. Il avait fallu un véritable déluge de feu pour percer les défenses invisibles du château pendant le Blitz en 1940. Jusqu'à la mort du dernier des Windsor, aucun mangemort n'avait pu entrer dans les prémices. Seule l'exécution de William V avait permis à Voldemort de prendre possession magiquement de la forteresse et encore ne s'y rendit-il qu'à une seule reprise, la magie ambiante s'opposant entièrement à la sienne.

Les Lois de la Magie, ancestrales et fondées sur des principes symboliques et alchimiques obscurs, n'étaient pas aisées à appréhender. La plupart des sorciers restaient d'ailleurs ignorants de leur existence tout le long de leur vie mais pour les quelques mages – le terme était utilisé à escient – qui pouvaient, des années durant, faire l'exégèse des manuscrits et des traités anciens, les Lois de la Magie (à ne pas confondre avec les lois magiques, c'est-à-dire celles édictées par le Ministère de la Magie) étaient le socle de toutes les pratiques et de tous les arts ésotériques, depuis les sortilèges jusqu'à la divination. Par la compréhension de ces Lois, un sorcier pouvait acquérir une plus grande connaissance de la magie dans son ensemble, une plus grande précision dans la réalisation de ses sorts et, plus simplement, une plus grande osmose avec son environnement. La magie cessait alors d'être une simple faculté pour devenir un sens à part entière. Un élément tout aussi essentiel à la vie que la vue ou l'odorat.

Les Lois de la Magie étaient globalement inviolables. Parce qu'elles se fondaient principalement sur les magies d'âme, sur des considérations symboliques complexes et des relations ésotériques ancestrales, elles étaient profondément gravées dans la roche. A titre d'exemple, l'île d'Azkaban était imprégnée de l'âme des détraqueurs. De leur essence. Des échos de leurs âmes. Toute tentative pour détourner ce lieu de sa fonction première, de le transformer – par exemple en forteresse, comme avait tenté de le faire le Ministre de la Magie Archer Evermonde en 1914, suite à la Crise des attributions du Reichtag Magicum – était vouée à l'échec, non pas à cause d'une impréparation mais parce que la Magie ne permettrait pas de transformation brutale d'un lieu sous son règne. On ne pouvait pas modifier sommairement un équilibre magique. A l'extrême rigueur, on pouvait l'adapter. Telle était en partie la raison pour laquelle le monde de la magie était globalement conservateur. Non-pas à cause de notions ou de valeurs intransigeantes, mais parce que la magie était par elle-même conservatrice.

Lord Potter n'était pas un mage à proprement parler. Bien qu'il ait été baigné dans les arcanes de la haute magie depuis son adolescence et qu'il ait pu, auprès de ses professeurs particuliers et de ses mentors successifs, parfaire ses connaissances pendant toute la durée de la Guerre Noire, il ne disposait pas de l'expérience suffisante pour comprendre et sentir les fluctuations de la magie, propre de ceux qui maitrisaient complètement les arts obscurs. Cela ne signifiait pas pour autant qu'il méconnaissait les Lois de la Magie, leurs imbrications et leur redoutable efficacité. Ayant lui-même survécu grâce à elles à un sort de mort pendant son enfance, il comprenait aisément leur intérêt. C'était pour cela qu'il lui était indispensable de se rendre à la Tour de Londres. Avec la mort de Voldemort, la propriété magique des îles britanniques était vacante et avec elle un pouvoir considérable pour ceux qui pouvaient le comprendre. Un pouvoir qui ne se traduisait ni en puissance magique ni en force intrinsèque mais plutôt en force allégorique, occulte et latente. Un pouvoir, une propriété, sur la magie de Grande-Bretagne, sur les flux magiques et leur éventuelle évolution. Celui qui en prendrait possession pourrait transformer les îles britanniques en un véritable dominion, un fief où virtuellement tout ce qui était magique lui appartiendrait directement ou indirectement. La Magie était ainsi faite : Elle détestait le vide, l'anarchie ou les transformations rapides. Elle aimait le contrôle, l'harmonie et une forme de continuité qui ne se comprenait qu'au niveau le plus profond, le plus abstrait et le plus allégorique de sa substance. Aussi paradoxal que cela puisse paraitre, Voldemort avait en son temps rempli ces prérequis. Il était tombé. La place était à prendre.

L'entrée principale de la Tour de Londres était en bon état comme le reste de la structure. Les ravages des bombardements alentours n'avaient heureusement touché ni les bâtisses ni la muraille d'enceinte. Lord Potter ne s'arrêta pas à la porte ouest – la West Gate – mais poursuivit vers les rives du fleuve et la Tour Saint Thomas. Descendant vers la Tamise dont le niveau d'eau était bas du fait de la marée, il se dirigea vers l'entrée murée de la Traitors' Gate. Là, sortant sa baguette, il frappa trois petits coups. Par magie, une arche s'ouvrit, faisant apparaître un tunnel vouté dont le sol était pavé. Sans un mot Lord Potter et son escorte s'engagèrent dans le passage. Cette entrée avait été le dernier cadeau de Saul Croaker, chef des langues-de-plomb avant sa chute au combat pendant le Grand Brasier de Londres durant l'épisode de la Folie du Roi William et sa Juste Armée. Une entrée secrète vers une salle située sous les fondations de Jewel House. L'ironie n'échappa pas à Lord Potter. Les joyaux de la couronne, précieux, irremplaçables pour la monarchie britannique, avaient servi de camouflage pour un bien d'une valeur encore plus importante : la Pierre des sortilèges du Royaume-Uni.

Après une courte marche, l'escorte arriva devant un mur nu en pierre. Sortant un couteau de sa ceinture, Lord Potter s'entailla le bout du pouce, de l'index et du majeur de la main droite et il les positionna en forme d'équerre à la hauteur de ses yeux en murmurant « The flesh leaves the bones * ». Le mur vibra fortement puis disparut, laissant place à une cavité noyée dans l'obscurité. Ordonnant à ses hommes de rester en arrière, Lord Potter s'engagea dans un étroit corridor large de moins d'un mètre dont les marches irrégulières descendaient vers les ténèbres. Un air putride empesta ses narines, un mélange de souffre et d'iode presque irrespirable. Il ne s'en formalisa pourtant pas. Bientôt, arrivé tout en bas de l'escalier, une petite porte en bois vermoulue bloqua le chemin. Reprenant son couteau, Lord Potter ouvrit sa veste militaire puis sa chemise et dénuda son sein gauche. Là, il s'entailla légèrement au-dessus du téton en murmurant « Bidh a h-uile dad a 'tuiteam às a chèile ** ». Le sang répandu sur la lame du poignard fut délicatement versé sur la poignée de la porte, qui s'illumina d'un éclat blanc puis s'ouvrit dans un léger bruit. La grotte qui apparut soudainement était quelconque. Flanquée de deux flambeaux de Sempremais, elle était uniquement occupée par un cube de grès de trois mètres de côté pour cinq mètres de long et sept mètres de haut entièrement gravée de runes qui tourbillonnaient sur sa surface, diffusant une pale lumière jaune. La vision de la Pierre des sortilèges plongea Lord Potter dans une profonde introspection. Plus que les victoires sur le champ de bataille, plus que la gloire et le pouvoir accumulé pendant toutes ces années de conflit, sa présence dans le saint des saints de la magie occidentale témoignait du chemin qu'il avait parcouru depuis l'école de Poudlard.

Le second semestre 2004 fut capital dans le conflit la Résistance et les Mangemorts. De manière prévisible Evelina Andersen et Andrei Volmikov firent leur jonction à Sibiu en Roumanie, avant de plonger vers Brașov et Bucarest. L'armée mangemort du Général Krum se trouva alors assaillie par le Nord et par l'Ouest et fut bientôt coupée en deux lorsque les Légions attinrent Varna en Bulgarie sur les côtes de la Mer Noire. Le groupe mangemort nord, dirigé par le Colonel Bostriakov était occupé dans le sud de la Pologne et tentait de reconquérir les territoires capturés par Lord Potter en Poméranie, tout en se défendant contre les assauts venus de la Baltique du Général Vassili Korodiovski. L'encerclement étant de plus en plus inévitable, Bostriakov décida finalement de reculer vers Cracovie et Brno en Tchéquie, abandonnant du terrain et par la même occasion toute possibilité de porter secours au groupe mangemort sud du Général Krum.

Viktor Krum était dans une situation précaire. Refoulé dans espace grossièrement délimité par Istanbul à l'Est, Sofia en Bulgarie au Nord et Tirana en Albanie à l'Ouest, il avait reçu l'ordre de Voldemort de se battre jusqu'à la mort. Enchainant les massacres et les exactions, il était aux prises avec une forte résistance en Macédoine et il ne parvenait pas à avancer vers le sud au-delà de Larissa en Grèce, étant bloqué par de puissantes forces de miliciens armés et entrainés par la Résistance. Le coordinateur de ces forces Théodori Vicenzo ayant achevé la rédaction de la future constitution de la République, il avait en effet été déployé sur la zone pour prendre en main les milices qui, très politisées, voulaient toutes assumer le pouvoir dans un futur État grec indépendant. Voulant par-dessus tout éviter les effritements et les sécessions une fois la victoire obtenue, la direction générale de la Résistance, Fleur Delacour en tête, chargea Vicenzo – surnommé le grand mandarin par ses collègues – de réunir les forces éparses opposées aux mangemorts et de les fédérer autour du projet républicain. Une tâche ardue mais dont il s'acquitta avec brio.

La reconquête de l'Albanie et de la Macédoine fut l'occasion de combats d'une rare violence, notamment sur les pourtours du Lac d'Ohrid. Les troupes du Général Krum étaient aguerries et comptaient parmi les plus féroces de Voldemort. On y trouvait par ailleurs quelques survivants des troupes du Général Oberhauser dont la réputation n'était plus à faire. L'engagement décisif, la bataille de Pogradec-Galitchitsa dans le goulot d'étranglement entre le Lac d'Ohrid et les Lacs Prespa, fut le théâtre d'une mêlée infernale à flanc de montagne. Encerclée au nord par les troupes de Evelina Andersen, au sud par celles de Théodori Vicenzo, la force des mangemorts s'était rassemblée là dans ce lieu aisément défendable. Comptant sur son nombre – 450 000 moldus sous imperium, 7 000 sorciers, 2 500 soldats gobelins, 950 supplétifs vampires et 78 géants – l'armée de Krum était dirigée, outre Viktor Krum lui-même, par un de ses proches amis et une des étoiles montantes de la jeune génération des mangemorts, Blaise Zabini, assisté par sa mère Adrastia.

La bataille de Pogradec-Galitchitsa commença le 20 aout 2004 et se poursuivit jusqu'au 19 septembre dans des conditions dantesques. Décidant de ne pas faire de quartier, le Général Andersen ne s'embarrassa pas de prisonniers et fit raser toute la région comprise dans le quadrilatère entre Korçë et Pogradec en Albanie et Struga et Bitola en Macédoine. Usant de ses forces aériennes – les rares dont disposait la Résistance – elle procéda à un bombardement de zone redoutable d'efficacité avant de lancer ses troupes à l'assaut du Mont Baba. Faisant ensuite traverser le Lac Prespa par des barques à fond plat camouflées dans une brume matinale, elle accosta sur les bords du village de Stenyé et engagea une lutte au corps à corps sur les flancs de la montagne jusqu'au hameau de Leskoets. Ce fut dans endroit pratiquement inaccessible que les combats furent les plus durs, les plus longs et les plus brutaux. Finalement, profitant de la tenaille créée par Théodori Vicenzo qui attaqua depuis le sud vers Trpeytsa sur les bords du Lac d'Ohrid, les Légions de la Résistance purent encercler les forces des mangemorts dont les chefs furent, à l'exception du Général Krum échappé pendant la bataille, capturés le 17 septembre 2004.

Le baroud d'honneur de l'armée Mangemort de Viktor Krum eut lieu à Edirne eut lieu à la fin novembre et début décembre 2004, à la frontière entre la Turquie d'Europe et la Grèce. Les espoirs d'une fuite vers Istanbul puis l'Anatolie avaient été détruits par un déparquement amphibie de la Résistance dans la Corne d'Or et la conquête de la ville en partie détruite suite à l'occupation des lieux par les forces d'élite de Voldemort. Evelina Andersen, devenue la maîtresse de la cité, transféra la gestion de la zone et principalement l'organisation du transport maritime au tout nouvel Amiral de la Flotte de la République, Nadia Rossi. Celle-ci, suivant les préconisations de l'économiste Erik Olseg, favorisa massivement le transport de denrées alimentaires transitant par le Bosphore depuis l'Ukraine et à destination de l'Italie, de l'Espagne et du Portugal. Mettant par ailleurs à contribution les puits de pétrole de Crimée ainsi que les puits de forage de la Mer Égée et de la Mer de Marmara, le triumvirat Andersen, Olseg et Rossi se trouva en quelques semaines à la tête d'un complexe militaro-industriel de premier ordre qui donna un avantage stratégique évident à la Résistance contre ses ennemis. La destruction de Edirne, l'annihilation de l'armée des Mangemorts et la mort de Viktor Krum acheva la pacification des Balkans la libération du reste de l'Europe pouvait commencer.

Pendant que les combats se déroulaient en Macédoine et en Turquie d'Europe, les autres forces armées de la Résistance poursuivaient leur avancée sur leurs différents fronts. Fleur Delacour se dirigeait depuis les rives de la Loire vers le nord et entreprit une percée à travers la vallée de la Saône avec un objectif en tête : atteindre Épinal, puis Nancy et Metz. Si ces trois villes étaient gagnées, que la Saône était sécurisée et que le Canal de l'Est était sous son contrôle, la Résistance pourrait utiliser les voies fluviales pour acheminer des hommes et du matériel vers Strasbourg, Frankfort et Cologne. Utilisant à plein les capacités de désinformation de la SATIS et en particulier les stratagèmes de Mathias, elle fit croire à l'État-major mangemort que cette action, baptisée Opération Iagoda n'était qu'un leurre avant une poussée décisive vers Paris et Calais, en préparation d'une attaque éclair vers les Îles britanniques. Une hypothèse plausible si l'objectif était la destruction la plus rapide possible du régime de Voldemort. Une erreur stratégique majeure s'il s'agissait de stabiliser le continent européen avant la constitution de la République. De fait les objectifs prioritaires de la Résistance avaient été définis dès la fin du siège de Lyon. Avant tout engagement sur les îles britanniques, il s'agissait de consolider le front continental, annihiler les forces des mangemorts, encercler les forces gobelines, et soumettre les forces ennemies auxiliaires.

Il ne faisait aucun doute dans l'esprit des dirigeants de la Résistance que la chute de Voldemort était inéluctable. Les forces qui lui étaient opposées étaient trop importantes, trop motivées et trop bien encadrées pour que son régime puisse sérieusement se maintenir dans la durée. Les stratégies des sorciers en matière de lutte armée étaient analysées et résistaient difficilement à un engagement face à un ennemi aguerri, même si celui-ci ne disposait pas de supplétifs magiques dans son camp. Les combats étaient durs cela était vrai. Ils étaient coûteux en hommes. Cela était également vrai. Ils étaient éprouvants et laisseraient une marque indélébile dans l'esprit et dans l'Histoire. C'était là encore un fait exact. En dépit du prix à payer, il ne faisait aucun doute que le régime sorcier de Voldemort ne lui survivrait pas et qu'il serait lui-même traqué jusqu'à sa mort. Qu'importe le sang versé, qu'importent les sacrifices, Voldemort mourrait, c'était un voeu partagé par tous ceux qui s'opposaient à lui. Seul le nombre de ses fidèles et de ses esclaves déterminerait le temps qu'il faudrait jusqu'à ce qu'il puisse être abattu comme un chien. En somme, la difficulté de la lutte contre le mage noir résidait moins dans sa puissance intrinsèque que dans sa capacité à placer sous son contrôle une foule de moldus qu'il dépouillait de leur libre arbitre avant de les lancer au massacre. Face à cette situation la manière de faire pour détruire Voldemort était claire. Il fallait détruire un à un ses lieutenants de manière à lui faire perdre d'autant de son influence. Le sang des mangemorts coulerait jusqu'à ce qu'il soit seul, à la merci de ses bourreaux.

Cette considération, partagée tant par les hommes de troupe que par la direction de la Résistance, ne faisait pas particulièrement cas de la prophétie dont beaucoup dans le monde magique se référaient. Il n'était en effet un secret pour personne que Voldemort était un ennemi redoutable, puissant et un combattant magique hors pair. Autant l'élimination des mangemorts, pour difficile qu'elle fut, était du ressors des soldats des légions et de leurs assistants sorciers, autant le combat contre Voldemort nécessiterait un homme capable de se mesurer à lui. Dans la Résistance, Henry Potter était l'un des rares à pouvoir y prétendre et probablement celui avec la plus grande chance de succès.

Dans tous les cas ces enjeux ne remettaient pas en cause les buts de guerre de la Résistance. Quelle que soit la temporalité de l'issue du conflit, la Résistance serait la seule force dominante et organisée du continent. Il ne s'agissait dès lors pas seulement de vaincre, mais de prévoir l'avenir. Un avenir sans Voldemort, sans état structuré, livré au chaos, à la loi du plus fort, aux vengeances et aux rétributions de toute sorte. Pour éviter l'effondrement, il fallait déjà envisager les potentialités futures. Il fallait préparer des contingences et rien laisser au hasard. C'était la raison pour laquelle, plus qu'une campagne menée contre les forces de Voldemort, il fallait profiter des opérations militaires pour stabiliser le territoire, pour nommer des gouverneurs, des responsables locaux et quadriller le territoire. C'était la raison pour laquelle les forces des mangemorts seraient poursuivies sans relâche. La raison pour laquelle les gobelins seraient massacrés sans pitié. La raison pour laquelle, avant toute attaque des Îles britanniques, la sureté du continent serait assurée.

Lord Potter, face à la Pierre des sortilèges eut un sourire ironique. Levant une dernière fois le couteau, il le dirigea vers sa paume et s'entailla profondément la peau. Le sang jaillit et gicla sur la roche. Les runes brillèrent d'un jaune éclatant avant et tourner au rouge, baignant la caverne dans une lumière écarlate douce et tamisée. Une pensée traversa l'esprit du nouveau maître de Londres : « Corruption, génération, augmentation, fixation ». Dans un dernier regard, il sortit sa baguette, soigna ses blessures, tourna les talons et sortit de la cavité. Son œuvre était accomplie.


Quittant la Tour de Londres, Henry Potter transplana directement avec ses hommes vers sa dernière étape avant sa destination finale. Square Grimmaurd, situé dans le quartier de Islington était légèrement excentré par rapport aux principales destructions de la bataille. Tour à tour quartier général de l'Ordre du Phénix, centre d'interrogatoire clandestin, refuge et réserve alimentaire, la demeure de la famille Black était restée un élément important de la stratégie de sabotage intérieur du régime de Voldemort. Devenu dans les derniers mois de la guerre le sanctuaire des espions de la Résistance en poste dans l'administration des mangemorts, la place forte – considérant la puissance et le nombre de sortilèges défensifs en place, nulle autre expression ne pouvait convenir – avait été mise sous les ordres de Mathias et, lors de ses fréquents passages, de son adjointe Octavie. Ce fut également là que fut planifiée la dernière phase des préparatifs de l'invasion des îles britanniques.

L'escorte arriva dans un coup de vent dans le petit jardin public devant les numéros 11 et 13. Envoyant un Patronus annoncer leur arrivée, ils virent quelques instants plus tard une silhouette camouflée dans une longue robe de sorcier noire apparaitre de nulle part. D'une voix étrangement douce, celle-ci dit :

« -Elle est arrivée. Doit-on divulguer le secret aux hommes ?

-Ce ne sera pas nécessaire. » Se tournant vers le capitaine de sa garde, Henry Potter poursuivit : « Sécurisez la zone et établissez un périmètre défensif. Restez à vos postes jusqu'à mon retour. »

Sur ces mots Lord Potter disparut derrière les enchantements du fidélius, bientôt suivi de la silhouette. Alors qu'il arrivait au perron de l'ancienne demeure, il fixa un instant la porte en ébène décorée des armoiries des Black. Une étrange nostalgie s'empara de lui et il resta un moment, la main prête à toucher la poignée sans pour autant y parvenir. Dans sa tête les mots Toujours Pur résonnaient dans son esprit. Pour un profane cette devise aurait semblé obsolète, morte comme tous ceux qui y avaient un jour cru. Il ne faisait aucun doute que le rêve des sang-purs s'était effondré bien avant la prise de la capitale de Voldemort, et sans doute avant même l'avènement du mage noir. La famille Black, autrefois révérée et crainte dans tout le monde magique occidental s'était éteinte dans la folie. Ses derniers représentants s'étaient accrochés à la pureté de leur sang avec une rage et un désespoir conférant à l'aliénation et dont nul n'avait véritablement pu se défaire, pas même son parrain Sirius grâce auquel il avait pourtant pu hériter du titre, de la richesse et des mystères du clan. La famille Black était déchue, son patrimoine et son pouvoir en lambeau, son passé tombé dans l'oubli. Lord Potter pouvait presque sentir, alors que sa main s'approchait du bouton de porte, le frisson dans l'air comme ressenti par tous les sorciers qui avaient passé le seuil de cette maison à l'idée qu'un sang-mêlé, qu'un traitre-à-son-sang, qu'un inférieur puisse disposer des possessions de la vénérable famille. Et pourtant...

Et pourtant Henry Potter, Lord Potter Lord-Baron Black voyait soudainement dans cette devise, sa devise, un sens très différent de celui paradé par ses prédécesseurs. La chevalière en argent marquée du blason des Black qui brillait faiblement à l'auriculaire de sa main droite avait été portée pendant des siècles par des sorciers qui tous s'étaient évertués à une seule et unique chose : porter la famille vers les plus hautes sphères de l'influence et du pouvoir. Par l'argent, la politique, le mensonge ou le meurtre, toutes les méthodes étaient valables, tous les moyens étaient permis pour arriver à cette seule fin : faire valoir des droits à l'autorité suprême en Grande-Bretagne. Pendant longtemps cet objectif avait d'ailleurs failli être atteint. Ministres de la Magie, directeurs de Poudlard, présidents-sorciers du Magenmagot, directeurs de l'hôpital de Sainte Mangouste, les fils de la famille Black avaient occupé tous les postes, eu tous les honneurs, détenus toutes les distinctions. Au fil des générations, des manoeuvres en coulisse et des manipulations, les Black s'étaient imposés comme l'une des familles patriciennes de la sorcellerie occidentale, une des rares à pouvoir réellement influer sur l'avenir du monde de la magie.

La famille Black avait été redoutable, sa déchéance n'en avait été que plus grande. A l'instar des autres grands noms du monde magique, le pragmatisme qui dirigeait ses actions avait progressivement été remplacé par l'hubris, le fanatisme, l'intransigeance et l'ignorance. La fuite de Sirius, l'héritier de la famille, n'avait été que le dernier acte médiocre de la fin d'une lignée qui, fière, n'avait pas été capable de s'adapter aux circonstances de son temps et s'était laissée ronger par le ressentiment et un faux sentiment de supériorité. Les destins des soeurs Black, Andromeda, Narcissa et Bellatrix avaient participé de la même chute. Du même abaissement dans l'obscurité des pages oubliées de l'histoire magique.

Un sentiment de vertige s'empara un instant de Henry Potter et, chancelant, il dût s'appuyer sur l'imposant heurtoir représentant un serpent, gueule ouverte dont la langue fourchue servait de marteau. L'énormité du moment s'imposa à lui d'une manière que rien n'aurait pu laisser présager. Plus que les scènes de batailles, les horreurs, les défis relevés, la gloire reçue ou l'autorité dont il disposait, cette simple poignée sur laquelle son regard était fixé témoignait à elle seule, quasiment charnellement, de ce qu'il avait été, de ce qu'il était et de qui il s'apprêtait à être. Toujours Pur ne signifiait pas une quelconque pureté du sang et ne s'y était jamais référé. Cela ne signifiait pas davantage une pureté des intentions ou une tentative d'immuabilité dans les méandres du temps. Toujours Pur symbolisait l'ambition nue, démesurée, ineffable et pourtant irréfragable pour le pouvoir absolu.

Là, devant cette porte close, Mathias masqué dans son étoffe sombre attendant silencieusement derrière lui, l'évidence apparaissait tel un éblouissement à travers les ombres et les spectres. Henry Potter était Lord Black. Le Lord Black. Celui par qui cette quête entamée des siècles auparavant s'achevait enfin. Dans les ruines de Londres, devant cette maison délabrée, au moment suprême où tout ce que prétendait croire la famille la plus haïe du monde magique britannique achevait son agonie, surgissait dans un rugissement de victoire le véritable legs de ces siècles de patience. La famille, détruite par la guerre et les ignominies, parvenait enfin à ses buts et installait au sommet du monde l'un des siens. Et Henry Potter savait au plus profond de lui-même qu'il était un Black au moins autant qu'un Potter. Son sang vibrait dans ses membres, ses oreilles bourdonnaient, son vertige s'intensifia. En franchissant cette porte, en passant l'embrasure, il réalisait ce que des générations avant lui attendaient. Ce vers quoi tant de sorcières et de sorciers avaient tendu sans jamais y parvenir. Jamais avant lui.

Henry agrippa la poignée et poussa légèrement le battant. Il perçut comme un vent chaud et violent l'envelopper entièrement. La magie résonnait avec ses sens, manquant de peu de le faire défaillir. Il sentait qu'elle le jaugeait en le toisant presque puis, subtilement, qu'elle se retira dans une forme de révérence qu'il aurait été impossible de décrire correctement pour quiconque ne l'aurait pas vécu. La magie l'acceptait. Il en était le maître. C'était une expérience très différente de ce à quoi il avait assisté quelques dizaines de minutes auparavant devant la Pierre de sortilèges. Il s'agissait là d'un moment personnel, intime, qui le touchait et l'influait directement. Il entrait en communion avec la magie comme jamais il ne l'avait été. De ce fait, par ce fait, il en devenait le possesseur, au-delà de tout doute. Il n'eut pas besoin de se retourner pour sentir que Mathias se tendait. Il n'était certainement pas le seul à ressentir la magie à l'oeuvre et Mathias, pour de multiples raisons, était particulièrement capable de comprendre les tenants et les aboutissants de ce qui se déroulait. S'il n'avait pas eu autant confiance en son maître-espion et en sa loyauté, Lord Potter aurait pu avoir peur de sa réaction. A la place, il prit une grande inspiration et rentra pour la première fois depuis neuf ans dans ce qui avait été le premier jalon de sa conquête du pouvoir. Le cercle était complet.


* La Chair quitte les os. (Anglais)

** Tout s'écroule. (Gaélique Ecossais)