PREMIER ARC : ANTE ORDINEM


TOME I : LA GUERRE NOIRE, 1997 - 2007


CHAPITRE IX : Rétributions

Musique indicative: The dominos fall, V for Vendetta soundtrack, Dario Marianelli


6 octobre 2007, ruines de Londres

Un héros. Pendant longtemps, Harry Potter avait été considéré comme tel par ses semblables. Presque depuis sa naissance et durant toute son adolescence, il avait été qualifié de la sorte. On avait murmuré dans le sillage de ses aventures on avait écrit sur ce qu'il avait fait ou ce dont il était l'acteur on avait même brodé et inventé toute une série de récits et de fictions en son honneur. Bandes dessinées, contes pour enfants, des dizaines d'ouvrages plus ou moins fictionnels et plus ou moins sérieux avaient été publiés pendant des années sur lui, la plupart, d'ailleurs, sans qu'il ne l'autorise ou qu'il ne s'en rende compte. La société sorcière britannique avait fait de l'orphelin le symbole de l'espoir et de la justice après des décennies de tyrannie sous le joug de mages noirs, depuis Grindelwald jusqu'à Voldemort.

On avait tôt fait d'ériger Harry Potter en parangon de la veuve et de l'orphelin, censé répondre à tous les problèmes et résoudre toutes les situations du seul fait de sa présence. Dans la culture populaire sorcière, Harry Potter était forcément bon, doux, heureux et capable de tout sans jamais rien demander pour lui-même. Il n'aurait pas été stupide de dire qu'une forme de culte de la personnalité s'était plus ou moins spontanément développé autour de lui, tant durant son enfance que pendant ses années d'étude. Un culte subi qui avait fait de lui l'objet des attaques et des quolibets, tant de ses congénères que de la population au sens le plus large. Ses mouvements étaient épiés, ses prises de parole écoutées, ses amitiés analysées, ses réactions décortiquées. Il était, ainsi que l'avait dit en son temps Rita Skeeter, une personnalité publique et le peuple avait le droit de savoir ou, plus exactement, le droit de violer son peu de vie privée. Seuls les murs de Poudlard avaient pu le protéger quelque peu de la vindicte de la plèbe et du voyeurisme ambiant.

A dire vrai, Harry Potter avait un temps conformé à la réputation qu'on lui avait donné. Jeté en pâture dans le monde sorcier, involontairement poussé vers des situations dangereuses et des forces au-delà de toute compréhension commune, il était régulièrement parvenu à faire mentir les colporteurs, les sceptiques et les menteurs qui lui prédisaient des destins funestes. Affrontant littéralement les forces du mal aux vues et aux sues de ses camarades de classe, il avait semblé que la frontière entre le fantasme partagé par ses condisciples et l'opinion publique sorcière, et la réalité s'était estompée devant les prouesses dont il était l'instigateur et l'apparent bénéficiaire. Et qu'importe si, loin des prétentions de la vox populi et de la plèbe, Harry Potter, pourfendeur des ténèbres, retournait chaque été dans son enfer personnel du 4 Privet Drive, traumatisé par une nouvelle expérience, la mort d'un de ses proches ou des tortures qui lui avaient été infligées. A bien des égards Harry Potter avait été un héros en ce sens que, comme nombre de personnages de fiction de la littérature classique, il avait suivi un cheminement dramatique, solitaire, tortueux et où ses rares choix, loin de l'émanciper ou de le sauvegarder, ne constituaient que de brefs répits avant un nouvel effondrement dans le chaos. Un chemin dont la finalité était évidente et dont il avait tôt eu parfaitement conscience : sa mort au nom d'un idéal dont il serait devenu l'incarnation.

Henry Potter, sortant du 12 Square Grimmaurd, se remémorait cette époque maintenant si lointaine et en savourait l'ironie mordante. Si aujourd'hui le commun des mortels – exception faite de ses ennemis et de ses adversaires – continuait à l'encenser comme un héros, ceux qui le connaissait ou qui avaient été dans le secret de ses agissements se seraient bien gardé d'employer une telle qualification. La figure dramatique dont il s'était fait si longtemps une façade n'était que le pâle reflet d'une personnalité infiniment plus complexe, subtile et cruelle. Les causes que l'on avait considérées comme siennes n'étaient plus que des illusions derrière lesquelles il pouvait se camoufler, lui, ses convictions profondes et ses objectifs réels. Et aujourd'hui, enfin, il pouvait à sa guise réécrire l'Histoire et exercer sa juste rétribution. Lucius Malfoy n'en était qu'un modeste hors-d'oeuvre. Un symbole précurseur de l'autorité qu'il allait exercer et des extrémités vers lesquelles il allait, enfin, se diriger.

Il n'y avait aucun doute sur l'identité du concepteur du piédestal sur lequel Harry Potter avait autrefois été érigé. Le récit idéalisé et dramatique de son existence depuis la mort de ses parents jusqu'à son émancipation avait été le chef d'oeuvre de son mentor, Albus Dumbledore, qui avait des années durant précautionneusement disposé chaque pièce à une place très précise pour faire de son protégé le chevalier blanc d'un monde sorcier en faillite morale, spirituelle et magique. Ayant été le premier à percevoir la déchéance et la destruction finale du monde magique et ayant pu, du haut de sa tour d'ivoire, comprendre l'agonie de la société dont il avait été placé en charge, il s'était livré à un jeu d'échecs à l'aveugle, dans l'espoir fou de faire du monde magique l'apanage personnel de celui qu'il avait identifié comme son successeur. Un successeur dont, contrairement aux conclusions que l'on aurait pu tirer - et que Henry Potter lui-même avait cru comprendre comme tel dès ses premières années d'étude - il ne préparait pas la fin mais au contraire l'avènement.

A l'ambition de Dumbledore, Henry Potter avait patiemment substitué la sienne. Là où le Directeur de Poudlard avait souhaité réorganiser le monde magique et le lui léguer comme une propriété dévolue à un descendant, Henry Potter en avait précipité la fin pour s'en accaparer les futures fondations. La pensée du Maître avait été subvertie par l'élève. Dumbledore, dans le secret de ses confidences, avait rêvé d'une révolution. Henry Potter s'était fait l'exécuteur d'une extermination.

Entre son entrée dans le manoir londonien de la famille Black et sa sortie, le nombre de soldats en faction avait largement augmenté, passant de la petite troupe d'une dizaine de gardes à plus d'une centaine d'hommes des bataillons du génie dont la plupart étaient occupés à transformer les environs en campement avancé dans le secteur. Se dirigeant rapidement vers son escorte, trois véhicules tout-terrain légèrement blindés firent bientôt leur apparition et s'arrêtèrent à leur hauteur. Lord Potter et ses hommes montèrent dans les habitacles et le convoi repartit en direction de St Katherine Docks, une des anciennes marinas dépendantes du complexe qu'avait été le Port de Londres. Il ne fallut pas longtemps aux voitures pour arriver à leur destination, le quartier de White Chapel ayant été relativement épargné et les rues étant encore globalement libres de débris à l'exception de quelques trous d'obus entre lesquels les chauffeurs serpentaient sans hésitation.

L'arrivé dans l'ancienne marina huppée de Londres se fit sans difficultés. De gros chalutiers étaient occupés à remorquer les épaves des navires qui obstruaient le chenal reliant la zone à la Tamise. Sans doute une des innombrables embarcations qui avaient servi pendant la dernière phase de la Guerre que le continent puis dans la campagne contre les îles britanniques. Effectivement, sortant de sa voiture, Lord Potter aperçut plusieurs enseignes sur le pont, occupés à manoeuvrer des cordes et des poulies tandis qu'un sous-officier criait ses ordres entre deux crissements stridents de tôle tordue.

Le rôle de la Marine de la Résistance n'avait que rarement été aussi déterminante qu'à la fin de la Guerre Noire. C'était un fait, au printemps 2006, que le poids de l'Armée de Terre était considérablement plus important que celui de la Marine qui, elle, quoiqu'ayant eu ses quelques heures de gloire, était globalement restée au second plan, à des postes de soutiens logistiques et techniques plutôt que comme force à part entière et nécessitant une stratégie particulière. La Guerre Noire étant avant tout une guerre totale d'opposition de masses combattantes contre d'autres et dont les enjeux étaient la maitrise territoriale plutôt que le contrôle des voies maritimes et des circuits d'échange commerciaux, ni les mangemorts ni leurs alliés ne s'étaient préoccupés de constituer une flotte de guerre capable de maintenir une suprématie et d'interdire l'accès au centre de gravité du conflit que constituaient les îles britanniques. Ajouté à cela le fait que la magie rendait inutile l'emploi de transports aussi lents que des navires, Voldemort avait tôt fait d'ordonner que toutes les flottes de guerre moldues soient coulées plutôt que réutilisées pour ses besoins propres.

Contrairement à Voldemort, la Résistance nécessitait une flotte cohérente et protégée pour débarquer ses troupes en Grande-Bretagne et en Irlande. C'était la raison pour laquelle un des enjeux stratégiques de toute la période entre 2002 et 2005 avait été de protéger les chantiers navals et les ports en eaux profondes de sa sphère de contrôle d'où elle espérait lancer massivement ses troupes, une fois la reconquête du continent terminée. Des milliers de navires de toute taille avaient été réquisitionnés, mis en carène ou achetés à leurs partenaires commerciaux, la CPC et l'Empire du Japon. De même, toutes les bases navales européennes encore valables avaient été assignés à une tâche titanesque: concevoir non-seulement une flotte d'invasion des îles britanniques mais assurer aussi la sécurité côtière de toute la Mer Noire, de la Méditerranée, de la Mer Rouge, de la façade Atlantique depuis Dakar jusqu'à Reykjavik, de la Mer du Nord et de la Mer Baltique. A terme, et au prix d'un effort qui serait sans nul doute considérable - et qui était programmé pour requérir au moins 10 ans de labeur ininterrompu si les matières premières et les personnels restaient disponibles - il s'agissait de transformer l'Europe en une forteresse dont les défenses - notamment contre la piraterie, devenue endémique dans la Mer Adriatique et sur la côte norvégienne - seraient des flottes sans équivalent au monde.

Pour répondre rapidement à cet objectif, Francis Ashford, l'homme de confiance et adjoint de Lord Potter, fut mandatée pour coordonner la plus grande opération de pillage de matériel de tous les temps. Sous l'autorité directe de la direction générale de la Résistance, un bureau de réalisation (aussi appelé bureau 081) fut créé au sein de la Satis. Sa mission était simple: concevoir les grandes lignes de l'Opération Poseidon. Concrètement il s'agissait, à la tête d'une petite flotte divertie par l'Amiral Rossi et d'un contingent de 15000 hommes, d'envoyer à travers l'Océan Atlantique une force pour remettre en état tous les bâtiments - et prioritairement les bâtiments de guerre -, les ressources, les matériaux et les spécialistes de la côte Est des anciens Etats-Unis et les transférer vers la sphère d'influence de la Résistance, notamment aux ports de Cadix, de Brest et de Hambourg.

Si il ne s'agissait pas là d'une violation directe de la Conférence de Heraklion - en dépit de ses demandes répétées, ni l'Empire du Japon ni la Résistance n'avaient reconnu la suzeraineté de la Confédération Panaméricaine et Caribéenne sur l'Amérique du Nord - il s'agissait d'un camouflet clair en sa direction et du moyen diplomatique le plus fort de dire que malgré les liens existants entre la Résistance et la CPC, la Résistance était et demeurerait un acteur majeur des relations internationales. Un acteur redoutable qu'il s'agissait de respecter et avec lequel il faudrait compter.

Alors que les généraux Al-Zahiyour et Pyke lançaient leurs opérations sur la Hollande, que l'Egypte était conquise en quelques semaines par Lord Potter et que les combats contre les Gobelins du roi Ragnok s'intensifiaient par la force conjointe de Fleur Delacour et Andrei Volmikov, Francis Ashford profita de la surexposition de ces événements pour coordonner son opération. Le 15 octobre 2005, il accosta avec ses hommes dans l'archipel des Bermudes dont la population, en situation de fait d'indépendance depuis 1999, se soumit sans difficulté dès le lendemain, à la suite d'une proclamation du Parlement local. Reconnaissant en retour la légitimité des représentants politiques de l'archipel, Francis Ashford fit proposer à l'Assemblée des Bermudes un rattachement de fait à la Résistance en échange d'une protection militaire - notamment contre les appétits de la CPC voisine - et d'une relation commerciale privilégiée avec l'Europe. Le 26 octobre 2005, l'archipel devint le second territoire doté d'un gouvernement civil directement inféodé à la Résistance. Un Gouverneur-général local fut institué et le 31 octobre l'essentiel de la flotte et du contingent de Francis Ashford reprit la mer, ne laissant qu'une petite garnison sur place, chargé d'encadrer les forces de police qui, depuis 1999, avaient assuré la sécurité quotidienne.

Dès la conception, l'Opération Poseidon avait eu un objectif prioritaire: la base navale de Norfolk en Virginie qui, jusqu'à l'effondrement des Etats-Unis, abritait la Deuxième Flotte aussi appelée The Atlantic Fleet. Il était évident, considérant les pillages et le climat de guerre civile qui régnait alors sur tout le continent, que l'essentiel des armements léger avait dû être pillé par les miliciens et autres irréguliers. Il ne s'agissait donc d'espérer récupérer des vaisseaux prêts à l'emploi. Nombre d'entre eux seraient sans doute abimés par le manque d'entretien et la rapacité des ferrailleurs. Mais il était également possible que les équipements les plus lourds - navires de guerre, hélicoptères, avions - n'étant pas directement utilisables par les différents seigneurs de guerre, aurait été laissés à rouiller. sur leurs pontons et leurs pistes d'envol. Si tel était le cas, l'occasion était trop belle pour ne pas en profiter, surtout alors que les espions de la Satis avaient appris que la CPC, voyant des comportements similaires de la part des japonais dans le pacifique, à Hawaii et jusqu'à Los Angeles, Portland et Vancouver, envisageait elle-même de monter des opérations de récupération dans les tous prochains mois.

Norfolk fut atteinte le 5 novembre 2005 et conquise après quelques combats sporadiques le 6 novembre dans l'après-midi. Comme de juste, l'essentiel des équipements légers avaient déjà été emportés mais, à la grande surprise des forces de Ashford, en sus des nombreux navires qui étaient encore à quai, des centaines de véhicules blindés étaient présents et, plus important encore, les 11 sous-marins nucléaires d'attaque opérationnels de la flotte, armés de leurs torpilles et dotés de leurs missiles. La prise était majeure et bien au delà des seules capacités de Ashford et de ses hommes. Appelant en urgence des renforts européens, Lord Potter répondit en ordonnant à l'Amiral Rossi de se rendre en toute hâte sur place avec tous les spécialistes nécessaires pour préparer les réparations et les remorquages. Utilisant l'essentiel des ressources en carburant disponibles, quelque 50 avions décolèrent de Istanbul, Marseille, Lyon et Berlin et firent la navette jusqu'à Hamilton aux Bermudes et Norfolk pour y transporter des ingénieurs, des pilotes, des marins et des sous-mariniers. Un appel fut lancé dans tous les camps de réfugiés de la Résistance pour trouver des techniciens compétents capables de rapatrier les équipements découverts. Bientôt Norfolk devint une véritable tête de pont clandestine de l'activité de la Résistance en Amérique du Nord tandis que les hommes de Francis Ashford se déployaient à travers la Virginie et le Maryland, à la recherche d'anciens militaires et de techniciens pouvant être recrutés.

Le 22 novembre 2005, les spécialistes donnèrent leur feu-vert pour l'appareillage des navires de Norfolk qui partirent le lendemain pour Hamilton où des réparations complémentaires seraient entreprises en vue de la traversée de l'Océan Atlantique. Le 25 novembre 2005, une petite escadrille dirigée par Ashford remonta la rivière Potomac et atteint Washington. Sans surprise, la ville avait été saccagée, la Maison Blanche et le Capitole avaient été détruits et l'essentiel du centre politique était en ruines. Pour autant, la raison de ce raid était toute autre et répondait à trois objectifs. Le premier était de sécuriser les musées du Smithsonian dont les trésors étaient menacés. Jusqu'à la mi-décembre 2005, des équipes furent envoyées dans les centres de recherche, les galeries et les réserves pour accaparer les ressources et, parfois, recruter les rares survivants encore sur place - curateurs, chercheurs et scientifiques - qui furent d'abord transférés à Norfolk puis aux Bermudes par avion ou par bateau.

Les deux autres objectifs étaient militaires. Il s'agissait d'investir le Pentagone à Arlington et le siège de la CIA à Langley pour y collationner tous les renseignements, les plans et les ressources encore immédiatement disponibles dans la nature. Il s'agissait là d'un des objectifs prioritaires du bureau 081. Henry Potter et Fleur Delacour avaient en la matière été parfaitement clairs. L'appareil militaire et de renseignement américain devait tomber entre les mains de la Résistance ou disparaitre. Aussi, lorsque les bateaux de Ashford accostèrent sur les rives du Potomac, ce ne furent pas, contrairement à Washington même, des équipes de recherche légèrement armées qui débarquèrent mais bien des commandos sur-entraînés dont la tâche était simple: sécuriser les lieux et les données, recruter et transférer tous les personnels intéressant et éliminer toutes les forces hostiles ou récalcitrantes, sans distinction ni sommation.

Pour garantir le meilleur succès de l'opération, Francis Ashford sacrifia la clandestinité de sa démarche. Aussi fit-il monter des hauts-parleurs sur des véhicules rapides qui circulèrent dans la région. Il fit en outre voler à basse altitude des avions Cessna auxquelles des banderoles annonçant les intentions de la Résistance furent accrochés. Il était clair que de telles dispositions allaient sans nul doute alerter à moyen terme la CPC mais, suivant le principe de « la présence fait loi » accepté à Heraklion, elle aurait beau jeu de contester ces agissements. L'objectif principal de l'Opération Poseidon serait terminée avant qu'elle ne puisse mobiliser des hommes et du matériel en quantité suffisante pour s'opposer aux forces expéditionnaires de la Résistance et à ses buts.

Jusqu'au 21 juin 2006, les opérations se poursuivirent, tant en Virginie et dans le Maryland que sur tout le reste de la côte Est jusqu'à Terre-Neuve au Canada et Savannah en Géorgie. Dans un premier temps, plusieurs dizaines de milliers d'hommes, de femmes, spécialistes ou anciens militaires américains et canadiens accompagnés de leurs familles furent recrutés par Francis Ashford pour assister dans les opérations avant un déplacement vers le vieux continent. Rassemblés dans de vastes camps de transit - notamment le camp de Waynesboro en Virginie - ces individus, véritables auxiliaires locaux, logés et nourris, furent des aides précieuses pour la poursuite des opérations.

Partout où les hommes de la Résistance passaient, les milices locales étaient soit neutralisées, soit recrutées en échange de nourriture et de protection. Les armes furent systématiquement saisies, les personnels intéressants enrôlés et les individus dangereux abattus sans jugement. Sur la côte Est américaine, la Résistance se comporta littéralement comme un vaste escadron de la mort, dans un déluge de violence et un souci d'efficacité sans précédent mais sans la moindre humanité. A l'issue de cette campagne de rapine à grande échelle, outre les ressources militaires considérables qui furent accumulées, ce furent des outils de production entiers qui furent démantelés et transférés outre-atlantique. Usines, manufactures, centres de recherche et de développement, tout ce qui pouvait avoir un intérêt même relatif pour la Résistance et l'Europe fut emporté. Le bassin industriel de l'Ohio et de la Pennsylvanie fut mit à sac et tous les outils de production d'industrie lourde furent en quelques semaines évacuées.

Considérant l'ampleur de la tâche et les bénéfices qui pouvaient être tirés d'un appareil production encore relativement valable, Lord Potter ne voulut prendre aucun risque et déploya toutes ses troupes de réserve, ses elfes de combat et tous les volontaires disponibles recrutés dans les villes et les camps européens et nord-africains, quitte à ralentir les opérations militaires contre les mangemorts. Les sorciers sous les ordres de Lord Potter furent particulièrement impacté dans cette tâche. Avec l'aide de la magie, le démantèlement d'une usine, nécessitant normalement plusieurs jours, pouvait être réalisé en moins de deux heures. Une véritable curée s'opéra et toutes les villes du nord-ouest des Etats-Unis furent systématiquement fouillées, les milices locales éradiquées et les populations utiles réquisitionnées. Aux civils ne disposant d'aucune compétence particulière fut laissé un choix. Rester sur leurs terres à leurs risques et périls ou partir et rejoindre la Résistance tout en re-colonisant l'espace européen dans les villes qui, du fait de la guerre, avaient été vidées de leurs habitants et ruinées.

Bientôt, la rumeur enflant et considérant les masses populaires qui se pressaient dans les zones de sécurité établies par les forces de la Résistance jusqu'en Ohio et en Louisiane en espérant toutes migrer vers l'Europe et y participer à la construction de la future République, des milliers de navires, principalement des cargos réaffectés et formant des convois de plusieurs kilomètres de long firent la navette entre les ports sous le contrôle de Ashford et de ses hommes et l'Europe continentale. Une migration qui renforça considérablement la Résistance et qui lui permit, malgré les nombreuses difficultés logistiques et les pénuries alimentaires subséquentes, d'initier en un temps record un rétablissement d'une courbe démographique croissante tout en accroissant massivement les recrutements dans les Légions.

Quand, le 21 juin 2006, une armada composite de la CPC accosta à Miami en Floride, espérant à son tour usurper des matériels et des personnels de qualité, Lord Potter préféra ordonner la conclusion de l'Opération Poseidon et le nettoyage de la côte Est plutôt que de risquer une confrontation directe. En clair, jusqu'au 10 aout 2006 et le départ du dernier convoi de Norfolk, il ordonna à ce que toutes les métropoles, les villes, les villages et les hameaux soient livrées à la destruction la plus complète. Des incendies magiques volontaires furent déclenchés, on mina systématiquement les bâtiments, on détruisit les ponts, les voies de chemin de fer, les aéroports, les gares. Les centres industriels encore debout furent plastiqués, les ports furent rasés. Jusqu'au dernier moment, Francis Ashford, suivant les ordres de Lord Potter, détruisit toutes les infrastructures qui pouvaient avoir un intérêt stratégique et qui risquaient, sinon, d'être utilisé par la CPC ou, pire encore, par des milices d'auto-défense reconstituées et vengeresses. Il renvoya effectivement le nord-est des ex-Etats-Unis à l'âge de pierre; non pour le plaisir de détruire, mais parce que le potentiel d'un état fédéral unifié sous le joug de la CPC était un risque trop important pour la Résistance et, plus tard, pour la République. Par l'accaparement de toutes les richesses - à commencer par les ressources humaines disponibles - la Résistance se dotait d'une puissance considérable et d'un casus belli légitimé par ses populations transférées en Europepour, un jour, ajouter le continent nord-américain à sa sphère d'influence. Et même si une telle éventualité ne serait pas envisageable avant plusieurs dizaines d'années - les experts de la Satis tablant sur une estimation au moins supérieure à 30 ans - il s'agissait d'une garantie pour l'avenir qu'il n'était pas question de négliger.

En ordonnant une telle extrémité, Lord Potter ne faisait qu'appliquer pratiquement un précepte déjà écrit par Machiavel dans son chapitre Quomodo administrandae sunt civitates vel principatus qui, antequam occuparentur, suis legibus vivebant du Prince et qu'il avait appris par coeur:

« Quand les pays qui s'acquièrent, sont accoutumés de vivre sous leurs lois et en liberté, il y a trois manière de s'y maintenir: la première est de les détruire; l'autre d'y aller demeurer en personne; la troisième est de les laisser vivre selon leurs lois, en tirant un tribut, après y avoir établi un gouvernement de peu de gens qui les conserve en amitié. Parce qu'étant ce peu de gens élevés en cet état par le Prince, ils savent bien qu'ils ne peuvent durer sans sa puissance et sa bonne grâce et qu'ils doivent faire tout leur effort pour le maintenir. Et certainement, si l'on ne veut ruiner une cité accoutumée de vivre en liberté, on la tient beaucoup mieux par le moyen des citoyens eux-mêmes que d'aucune autre façon. »

Lord Potter n'était pas ignorant des conséquences de ses décisions mais, pour lui, l'Europe et la future République devaient primer avant tout. Il savait parfaitement que de nombreuses milices, principalement dans le Sud des Etats-Unis, rêvaient de reformer un état fédéral nord-américain. Peut-être même certains y serait-ils rapidement parvenus, tant la population américaine, malgré les massacres, les privations, les mafias et les potentats locaux, était attachée à son drapeau et à sa nation. En ruinant au-delà de toute réparation possible le nord industrialisé des Etats-Unis, en s'accaparant les ressources, les armements et, pire sans doute, les populations qu'il avait fait migrer vers l'Europe, Lord Potter savait qu'il condamnait à court et à moyen terme tout velléité d'indépendance et de survie pour des millions d'hommes, de femmes et d'enfants encore sur place. Il s'agissait, il le savait, d'un acte de barbarie aussi terrible sans doute que nombre d'exactions de Voldemort. Un crime contre l'Humanité dont il savait qu'il aurait à rendre compte à un moment ou à un autre. Henry Potter prenait la pleine responsabilité de ce choix. Il préférait sacrifier des populations entières plutôt que d'entraver l'élévation de ce qu'il considérait être le futur de la civilisation occidentale. L'Europe, unifiée par la République, débarrassée de Voldemort, ouverte à la magie et capable de se défendre face à ses rivaux, serait le phare de la nouvelle civilisation occidentale. Le rêve du Nouveau Monde, le rêve des Etats-Unis, de la terre de liberté et de prospérité avait fait long feu et s'était effondré. La République était une nouvelle chance; une dernière chance, pour cet idéal de prospérer. Pour ces raisons au moins Lord Potter, condamnant à mort tous ceux qui avaient refusé de le rejoindre aux Etats-Unis et au Canada, dormait tranquille malgré le sang qu'il savait avoir sur ses mains.

La mise en place logistique et pratique des convois de transports de matériaux, de biens et de personnes, pendant le premier semestre 2006 fut sans conteste le plus grand tour de force technique de la Résistance pendant la Guerre Noire. Plus encore que les campagnes militaires, plus encore que les batailles remportées, le transfert massif qui fut organisé et coordonné sur le continent américain par Francis Ashford et sur les mers par Nadia Rossi stupéfia toutes les grandes puissances de l'époque et jusqu'aux mangemorts qui prient là conscience de l'efficacité et de la volonté redoutable de leurs ennemis. On assista ainsi dans la suite immédiate de la médiatisation de l'opération à des défections dans les rangs ennemis, particulièrement la capitulation sans combattre de la poche de Haarlem sur la côte hollandaise, qui signa la fin des opérations en Europe continentale après les répercutions du piège d'Anvers, au printemps 2006. Naturellement, les conséquences ne furent pas toutes heureuses. Dès que l'étendue de l'opération fut connue, la CPC limita puis stoppa ses envois de denrées et de matériels. Etant liés par traités, les prêts/bails préalablement consentis par le gouvernement de Juan Celestino Coraña ne furent certes pas dénoncés par la CPC mais le représentant spécial du Président de la Confédération, Eduardo Miguel Mendoza, demanda d'urgence une réunion avec la direction de la Résistance pour renégocier les taux d'intérêt au regard de l'évolution économique mondiale. Comme on pût s'y attendre, ces taux explosèrent, forçant la Résistance à cesser d'importer l'essentiel de ses ressources depuis ce fournisseur.

La méfiance vis-à-vis de la Résistance ne se limita pas à la seule Confédération. Le Japon bien sûr eut tôt fait de dénoncer officiellement des actes de banditisme et de piraterie sans commune mesure dans l'Histoire de l'humanité, choisissant opportunément d'oublier au passage son propre comportement, tant en Asie du sud-est que sur la côte ouest nord-amé réalité, le problème tant de l'une que de l'autre, était que par sa politique d'accaparement total des ressources, des matériels et des personnes, la Résistance se dotait d'une puissance de feu - notamment d'une puissance maritime - qui pouvait largement mettre à mal les tentatives de suprématie de ses rivaux. Ajouté à cela que par la capture de technologies nucléaires balistiques - à commencer par des sous-marins lanceurs d'engins et des missiles balistique intercontinentaux (ICBM) - la Résistance et future République se plaçait immédiatement au rang de super-puissance. La chose n'était évidemment pas sans gêner les visées expansionnistes, impérialistes et de mise en dépendance économique de l'Europe par des états qui jusqu'alors avaient pensé pouvoir influer voire moyennement contrôler la principale zone de guerre moderne et futur marché économique majeur.

La CPC comme l'Empire du Japon comptaient sur la reconstruction de l'Europe pour développer leurs consortiums économiques, prendre des parts de marchés voire, dans une certaine mesure, prendre un contrôle économique de plusieurs secteurs clefs, comme le bâtiment ou l'industrie lourde. Ainsi en particulier, l'Empire du Japon avait déjà offert à la Résistance de créer une filiale européenne du Shinkansen dans le but affiché de prendre pied dans le marché du ferroviaire et de faire du réseau de chemin de fer japonais la référence du futur réseau européen. L'objectif de cette offre était évidemment de faire des constructeurs des rames japonaises les fournisseurs uniques de la future République et, par un contrôle des brevets et des technologies, de détenir un contrôle du transport européen. Et si l'offre de service japonaise avait jusqu'alors été déclinée, des dizaines de propositions similaires, plus ou moins dirigées par le gouvernement de la CPC ou du Japon étaient régulièrement laissées à la considération de la direction de la Résistance, chacune avec son lot d'avantages, de limitations, et de pièges mais, toujours, moyennant un abandon relatif de souveraineté économique. Par ses razzias en Amérique du Nord, la Résistance se prémunissait contre les tentatives les plus évidentes de prédation de ses partenaires et soulignait la primauté de l'Etat sur l'économie. En clair, pour les observateurs les plus fins, elle s'arrogeait le droit de disposer d'un coup de majesté et prévenait la CPC comme l'Empire du Japon que leurs agissements et leur amitié seraient précisément scrutés. De fait, dans les semaines suivant la découverte de l'Opération Poseidon, plusieurs propositions économiques d'entreprises ou de consortiums extra-européens furent soudainement retirés ou réévaluées par leurs auteurs.

Les autres entités - figures proto-étatiques, dictatures locales relativement stabilisées et monarchies autoproclamées de seigneurs de guerre talentueux - comprirent pareillement que la Résistance n'était pas vouée à se disloquer une fois la guerre contre Voldemort achevée. Le niveau de préparation militaire, stratégique, logistique et technique, la gestion à une échelle continentale puis intercontinentale et le fait que, malgré le pouvoir accumulé par certains potentats, il n'y ait pas eu de tentatives de coup d'état militaire ou de sécession, ni contre la direction générale de la Résistance, ni nommément contre Henry Potter ou Fleur Delacour indiquait que l'expérience de la Résistance, loin d'être anecdotique, servirait de canevas pour le futur nouvel ordre européen. Par conséquent, beaucoup de factions plus ou moins indépendantes existant à la lisière des territoires contrôlés par la Résistance décidèrent d'officialiser leurs relations, de manière à se prémunir d'attaques ultérieures et aussi afin de gagner en légitimité. Ce fut par exemple la raison pour laquelle le Calife Muhammad Al-Dimashqi accepta aussi facilement ses pertes territoriales alors même qu'il disposait de forces vives supérieures à celles engagées localement par Lord Potter en Egypte. Malgré sa détestation pour son vainqueur, il préféra agir avec pragmatisme et garantir sa propre survie en acceptant, au moins tacitement, de faire de son régime un état client de la Résistance. Le même genre de comportement, alliant pragmatisme et pari sur l'avenir fut émulé par nombre de chefs de guerre locaux en Afrique du nord, dans le Sahel et au moyen-orient et, en Europe, par d'innombrables chefs mafieux qui préférèrent renoncer à des rêves d'autonomie pour garantir leurs intérêts et les avantages économiques, territoriaux et financiers.

Ce fut ainsi à cette période que de nombreux chefs mafieux, comprenant le sens que prenait la Résistance, décidèrent d'officialiser leurs situations par la création de trusts économiques, d'entreprises, de holdings, de coopératives agricoles et de consortiums qui, soudainement essentielles pour l'effort de guerre, pourraient être officialisées une fois le conflit terminé. De véritables fiefs économiques s'organisèrent rapidement et les milices privées qui opéraient encore sur les territoires sous le contrôle nominal de la Résistance se transformèrent, tantôt en services d'ordre et de protection de ces nouveaux appareils économiques, tantôt en polices recevant l'agrément plus ou moins explicite des gouverneurs militaires locaux.

Une autre conséquence directe fut la victoire de prestige, tant pour les orchestrateurs de l'Opération Poseidon que pour Lord Potter lui-même. Si l'Amiral Nadia Rossi fut officiellement nommée Grand Amiral et chef d'état-major de la Marine de la Résistance, Francis Ashford, lui, fit valoir par son action tous ses talents d'organisateur et d'administrateur. Sa dévotion pour Lord Potter dont il préféra redevenir l'adjoint une fois retourné en Europe augmenta encore son crédit et, par voie de conséquence, le crédit de son ami et supérieur hiérarchique. Ce fut à partir de ce moment-là, et particulièrement du 15 août au 18 septembre 2006, que s'opérèrent les préparatifs de l'invasion des îles britanniques et l'acte final de la Guerre Noire contre Voldemort et ses mangemorts.


Lord Potter, parcourut à la marina d'un pas lent. Il regrettait déjà ce qu'il allait être contraint de faire. Le sang qu'il allait faire couler était regrettable bien qu'il soit inévitable. D'un geste de la main il indiqua au capitaine de sa garde un bâtiment à quelques centaines de mètres, à moitié démoli et dont l'entrée était cernée par des soldats en faction. Le lieu de détention des derniers membres de l'Ordre du Phénix encore vivants. Les derniers témoins de l'histoire secrète de la Guerre Noire, témoins de la rivalité entre deux sorciers qui avait embrasé le monde et l'avait livré au chaos. Entrant dans l'immeuble, Lord Potter laissa son escorte et gravit quelques marches puis entra dans un petit hall. Tous les membres de l'Ordre étaient là, agenouillés, menottés dans le dos et entravés aux chevilles. Ils avaient une mine perdue pour certains, défaite pour d'autres, fataliste pour les derniers. Beaucoup comprenaient ce qui les attendaient. La chose n'était pas dure à déduire. Ils étaient les derniers fidèles de Albus Dumbledore. Ils en savaient beaucoup trop.

Hestia Jones était la seule de l'Ordre du Phénix debout, libre et la baguette à la main. Sa loyauté envers Dumbledore avait depuis longtemps déjà été remplacée par une dévotion envers Henry Potter dont elle était devenue l'une des rares intimes et un membre influent du premier cercle. C'était elle, placée à la tête du petit groupe de l'Ordre du Phénix pendant la bataille de Londres, qui avait orchestré leur arrestation et leur incarcération. Aux yeux des sorcières et des sorciers qui attendaient leur dernière heure, elle était une traitresse peut-être pire encore que son commanditaire. Hestia Jones avait servi auprès de Dumbledore. Elle avait été des leurs dès la fin de la première guerre contre Voldemort. Pour beaucoup, la voir prendre fait et cause pour l'ennemi - car tel était maintenant à leur yeux Henry Potter - était incompréhensible. Contraire à tous leurs engagements. Contraire à tous leurs serments.

Croisant le regard de quelque-uns de ses captifs, Lord Potter profita des fractions de seconde à sa disposition pour mener des attaques de Legilimancie et y percevoir l'état d'esprit des uns et des autres. Il n'était pas surpris par leurs considérations qui, il le savait, ne dataient pas de la mise en marche de son stratagème pendant les dernières heures de la bataille, juste avant sa confrontation avec Voldemort. Par bien des égards l'Ordre du Phénix avait été une faction radicale, y compris parmi ceux qu'il aurait été convenable d'appeler les dumbledoriens. Tout obnubilé par l'idée de vaincre le mage noir, l'Ordre du Phénix s'était donné trois objectifs dont deux, au moins, n'étaient pas compatibles avec la politique que le futur maître de la République voulait mettre en place.

Le premier d'entre eux était simple et évident: l'Ordre du Phénix devait agir comme une garde prétorienne sorcière; une force milicienne contre Voldemort et ses mangemorts. La chose était entendue depuis bien avant que Henry Potter ne prenne les rênes de l'organisation et avait été tantôt inutile, tantôt efficace. A n'en pas douter, les réformes qu'il avait impulsé avec Kingsley Shaklebolt et Alastor Maugrey avaient permis d'améliorer la qualité et l'efficience de la milice dans sa lutte contre les mangemorts. Suffisamment en tout cas pour en faire un élément militaire signifiant. Cette fonction de garde prétorienne ou, d'une manière plus imagée, de chevaliers sorciers, avait été largement mise en avant pendant plusieurs phases de la Guerre Noire. S'agissant non-seulement d'un atout non-négligeable pour redorer le blason des sorciers face à une population majoritairement non-magique et rendue intolérante vis-à-vis de la magie et de ses pratiquants, l'imaginaire chevaleresque avait aussi eu ses avantages en matière de propagande, tant pour le recrutement de sorciers dans la cause de la Résistance que pour l'édification de l'image personnelle de son chef. De manière très calculée, Henry Potter avait bénéficié de cette posture de primus inter pares et premier parmi les chevaliers sorciers, sorte de résurection moderne du Roi Arthur et de toute l'iconographie s'y rapportant. Un élément important pour la dialectique de la Résistance et, en elle, pour la construction du culte de la personnalité engagé par plusieurs des proches de Lord Potter. A ce titre au moins, l'Ordre du Phénix avait été utile mais, avec la mort de Voldemort, cette utilité avait pris fin.

Le second objectif était, lui beaucoup plus problématique. L'Ordre du Phénix s'était fixé comme mission de reconstruire un Ministère de la Magie semblable à son émanation d'avant l'avènement de Voldemort. A terme, en dépit de la révélation de la magie, la quasi-totalité de l'Ordre considérait que les sorciers avaient le droit de se gouverner eux-même. Beaucoup pensaient, ainsi, que la proclamation de la République irait de pair avec la proclamation d'un nouveau Ministère de la Magie dont les compétences et le périmètre seraient relativement conformes à la séparation du monde magique et non-magique. Bien qu'il ne se soit jamais clairement prononcé en la matière - la conduite quotidienne de la Guerre étant à cet égard un moyen parfait pour éviter de répondre à de telles questions - Henry Potter refusait résolument toute solution de la Guerre Noire par un Etat à deux têtes. Pour lui, le monde magique et le monde non-magique devaient non-seulement coexister mais bien effectuer un syncrétisme. La République offrait cette chance extraordinaire de noyer dans le sang collectivement versé les différences entre les sorciers et les non-sorciers. Il était prêt à accepter la haine qu'un grand nombre de citoyens aurait pour les sorciers pendant les décennies à venir plutôt que de voir de nouveau un risque de confrontation entre deux systèmes qui ne seraient pas en mesure d'agir l'un avec l'autre et qui ne se comprendraient pas. Il était hors de question de créer un Ministère de la Magie ou de considérer de quelque manière que ce soit les sorciers - et avec eux les créatures magiques, les êtres magiques et autres - comme des citoyens différents des autres. Aux yeux de Lord Potter, les sorciers et les non-sorciers auraient les mêmes droits, les mêmes devoirs, répondraient de leurs actes devant les mêmes tribunaux et suivraient des chemins relativement identiques, exception faite de la magie. Parce que l'Ordre du Phénix pensait différemment et parce qu'il était prêt à user de son influence et de ses membres pour poursuivre ces buts malgré les décisions de la Résistance, il devait disparaître.

Le troisième objectif de l'Ordre du Phénix avait des échos plus personnels pour Lord Potter. Si son but affiché était de traquer les mangemorts et Voldemort, la conception que la plupart des membres de cette organisation avait des praticiens de la magie noire et des mages noirs était extrêmement vaste et vague. Bien que Henry Potter ait été particulièrement discret dans son utilisation courante de la magie - principalement pour des raisons de communication politique et à des fins de rapprochement symbolique avec ses soldats - il n'avait jamais été farouche quant à l'utilisation de ce que ses praticiens appelaient la haute magie. Il savait aussi que nombre de ses décisions, à commencer par ses choix tactiques et stratégiques semblaient cruels, calculateurs et froids. Les membres de l'Ordre du Phénix, dont beaucoup lui avait servi de gardes pendant son adolescence, avaient vu son évolution pendant ses années de formation puis à la tête de ses hommes et de la Résistance. Il savait qu'il ne ressemblait en rien à la définition commune d'un mage blanc dont Dumbledore avait été, un temps, l'incarnation et la caricature. Combien de temps faudrait-il donc avant que ce dernier carré de grognards dumbledoriens déçus par ses décisions et ses arbitrages politiques, ne décident de l'affubler du titre de mage noir et de le traiter en conséquence?

Lord Potter savait parfaitement par ses espions - et Hestia Jones avait été la première à l'en avertir plusieurs années auparavant - que de nombreux membres de l'organisation murmuraient à son sujet… sans parler de Fleur qui était tantôt considérée comme une créature du fait de son ascendance vélane, tantôt comme sorcière noire quasiment semblable à Bellatrix Lestrange du fait de son caractère impitoyable et obstiné face aux Gobelins. Aussi incroyable que cela puisse paraître, l'application par l'Ordre des idées de Dumbledore de seconde chance et de lutte pour la lumière avait résisté à la Guerre et à ses horreurs mais avait aussi dans une certaine mesure été influencée par la rhétorique de Voldemort - ou plus exactement par son opposition tout aussi radicale à sa rhétorique - notamment concernant les créatures magiques. Concrètement cela signifiait que considérant l'alliance de races magiques avec Voldemort, la position de l'Ordre du Phénix s'était progressivement dirigée vers une position de principe (héritée de la position traditionnelle du Ministère de la Magie) tablant sur une suprématie humaine dans la magie, suprématie dont la conséquence directe était que, toujours d'après les membres de l'Ordre, toute créature magique devait faire preuve de son humanité, autrement dit de sa soumission aux humains et son acceptation de leurs valeurs et de leurs principes.

Lord Potter ne pouvait en aucune manière accepter une telle vision de la magie et de la société en général. En cas de hiérarchisation au bénéfice des sorciers, quelle serait la place des non-sorciers? Seraient-ils considérés comme des égaux ou des inférieurs par leurs cousins sorciers? Considérant le comportement dont avaient fait preuve les amoureux des moldus du temps de l'ancien Ministère de la Magie - Arthur Weasley en étant un exemple tout à fait caractéristique, oscillant entre condescendance bienveillante et mépris - il était à attendre que les sorciers voient tantôt favorablement tantôt avec hostilité les non-sorciers. Dans une telle hypothèse, les graines d'une future idéologie de suprématie des sorciers, semblable à celle développée par Voldemort, seraient semées et les mêmes causes risquaient de concourir aux mêmes effets. De fait l'Ordre du Phénix constituait une menace dans la mesure où elle était dépositaire des germes d'un futur drame encore évitable. Il fallait donc détruire cette menace dans l'oeuf. Il fallait mettre à mort l'Ordre du Phénix au plus vite.

L'ironie de l'histoire était que cette fin exécutée par Henry Potter et ses sbires avait été préméditée et préconisée par Albus Dumbledore lui-même, des années auparavant. Quiconque ne connaissant pas réellement Albus Dumbledore ne se serait jamais douté du fait qu'il avait non-seulement planifié cette éventualité mais aussi qu'il avait conseillé à son protégé de faire le nécessaire pour ne pas avoir à subir les flammes brulantes du fanatisme de ceux qui, incapables d'agir ou d'observer les choses avec pragmatisme, étaient convaincus de détenir une forme absolue de la vérité, quitte à répéter les mêmes erreurs. L'Ordre du Phénix, dans sa grande majorité, était composée de tels individus. Arrivé près de Hestia Jones, Lord Potter se remémora cette phrase, également issue du Prince de Machiavel, dans le chapitre De militaribus auxiliaris, mixtis et propriis.

« Les armes auxiliaires, qui sont une autre sorte d'armes inutiles, c'est quand on appelle quelque potentat, lequel avec ses forces vienne aider (…) avec son armée. Cette sorte d'arme peut bien être bonne et profitable pour elle-même, mais à ceux qui y font appel, elle est presque toujours dommageable. Car si l'on perd, on reste battu, et si l'on gagne, on demeure leur prisonnier. »

L'Ordre du Phénix, au départ milice adjuvante des aurores du Ministère, s'était transformée en une force paramilitaire qui, quoiqu'elle ait pu être intégrée parfois à d'autres groupes pendant les combats et les différentes campagnes n'avait jamais cessé d'exister sous son identité propre. Dumbledore, fondateur de ce groupe, avait tôt compris que Harry Potter gardé jour et nuit par des inconnus rodant autour de chez lui pendant l'été ne leur ferait jamais entièrement confiance. Ayant prévu nombre de déroulements de la Guerre contre Voldemort des années avant qu'ils n'interviennent, il lui avait dit alors, pendant une de leurs leçons particulières et de manière sibylline : « de se méfier des Brutus et des Cicéron ». Même si Dumbledore avait des objectifs très précis et des ambitions clairement évoquées avec son poulain, il savait aussi en bon politique, que les pires adversaires n'étaient jamais devant soi mais toujours à côté de soi. L'Ordre du Phénix constituerait toujours une menace pour Henry Potter, non parce qu'il en aurait trahi les buts - la chose était plus que probable, cela Dumbledore déjà l'avait envisagé - mais parce que même placé à sa tête il n'en serait jamais le possesseur et le maître. Et une force armée incontrôlable et imprévisible était la pire des éventualité pour qui aspirait à régner.

L'Ordre du Phénix était le dernier lien de Henry Potter avec Harry Potter, cette époque révolue où il avait été le pantin à se balancer au bout d'un fil tenu par d'autres. Le dernier témoin direct de l'ascension de Lord Potter et de sa transformation inexorable depuis les ténèbres et la médiocrité vers le pouvoir. Le dernier bastion à pouvoir réellement le contester dans son récit et, finalement, le dernier spectateur à pouvoir opposer la vérité historique à la vérité officielle que Henry Potter voulait voir écrite, racontée et apprise par le peuple pour les années et les décennies à venir. L'Ordre était une menace, non seulement pour la République du fait de sa déviance idéologique, non seulement pour ses chefs, mais aussi parce qu'elle pouvait, par son existence même, ébranler certaines fondations mensongères mais essentielles du futur édifice républicain.

Du coin de l'oeil, Lord Potter vit Octavie, un de ses bras droits à la Satis, se découper de l'ombre d'un mur. Il lui adressa un discret signe de tête. Quelques secondes plus tard, des figures encapuchonnées, une derrière chaque prisonnier, apparurent et garrotèrent les captifs avec des lacets étrangleurs. S'approchant de Hestia Jones, Henry Potter vit les uns et les autres se débattre dans des mouvements désespérés pour aspirer une dernière bouffée d'air et survivre un instant supplémentaire. Pour autant, après quelques minutes de gémissements étouffés et paniqués, le dernier des prisonniers tomba sur le sol, mort et la nuque brisée. Immédiatement après, les bourreaux disparurent, bientôt suivis par Octavie. Hestia et Henry restèrent un instant, immobiles, observant les cadavres aligné guerre, les massacres, les sacrifices consentis avaient été trop importants, trop nombreux et trop récurrents pour que quelques mises à mort ne fassent véritablement la différence. Ils ressentaient tous les deux de la peine, ils comprenaient l'injustice et ils percevaient clairement le forfait dont ils s'étaient rendus coupables. Le Plus Grand Bien l'exigeait néanmoins. Pour la République, pour le futur de l'Europe, pour préserver la magie et pour garantir la paix, il fallait parfois accomplir des actes détestables. Ce qui venait de se produire en était un. Indubitablement. Il était pourtant nécessaire.

Une petite partie de Henry Potter, la plus vindicative et la plus cruelle, ne put pourtant s'empêcher d'exulter. Il avait été le chef de l'Ordre du Phénix. Le successeur de Dumbledore. Il avait guidé ces hommes et ces femmes mais jamais il ne leur avait fait confiance. L'Ordre du Phénix, plus que de ses fidèles, avait trop longtemps été composée de ses geôliers. De ceux qui des années durant s'étaient contentés de l'observer alors qu'il était battu, affamé, humilié et torturé par sa famille. Jamais il n'avait oublié Arabella Figg qui avait été aux premières loges de son malheur et ne l'avait ni aidé ni soigné ni protégé pendant son enfance. Jamais il n'avait oublié Mondingus Fletcher, qui, par pure cupidité, l'avait laissé à la merci de deux détraqueurs puis avait tenté de le voler de l'héritage de son parrain. Jamais il n'oublierait Dedalus Diggle, Elphias Doge, Sturgis Podmore, Minerva MacGonagall, Remus Lupin ou Nymphadora Tonks. Et même si tous ceux-là étaient morts depuis longtemps, Henry Potter eut quelques instants l'impression d'exercer, enfin, une vengeance salutaire. Une rétribution légitime compte tenu de tout ce qu'il avait des années durant subi, tant de leurs actions que de leur indifférence.

En définitive, la destruction de l'Ordre du Phénix mettait le point final à la Guerre Noire aussi surement que la mort de Voldemort et l'élimination de ses mangemorts. Par cet acte il réduisait à néant toute vélléité d'indépendance ou d'autonomie des sorciers britanniques et européens tout en garantissant ainsi que le nouveau modèle de société, son modèle de société, ne serait pas contesté dans ses propres frontières par des alliés devenus des adversaires. Pour ce faire, Henry Potter n'avait pas hésité lui non plus à plonger dans la radicalité la plus extrême, à tel point que l'hécatombe devant laquelle il se trouvait aurait pu sembler anodine. Outre l'ordre qu'il avait donné d'éliminer tous ses opposants réels et supposés dans les rangs sorciers, il avait aussi fait enlever tous les enfants sorciers européens de moins de 5 ans des familles sorcières jugées déloyales et il avait profité de la dévastation à Poudlard - dont il avait indirectement ordonné la destruction - pour y faire massacrer sans exception les étudiants qui y étaient pensionnés. Des sorts similaires ayant auparavant été réservés à Durmstrang et Beaubattons par le passé, sa décision avait eu pour conséquence de détruire tout le système normalisé d'éducation sorcière occidentale: un pré-requis essentiel pour le développement d'une culture et d'une société magique indépendante. Aujourd'hui encore, et pour les semaines et sans doute les mois suivants, des milliers d'agents de la Satis allaient pourchasser les sorciers dont la loyauté à la République ne pouvait être garantie. Bien que la guerre ait été achevée, la population sorcière serait encore décimée jusqu'à être rendue entièrement docile et complaisante avec le nouveau régime. Déjà des camps d'internement spécialisés étaient édifiés et Azkaban, jusqu'alors prison politique de Voldemort, était en cours de sécurisation pour accueillir de nouveaux détenus sorciers récalcitrants.

Pour la pérennité de la République, le problème sorcier devait être traité sans délai et de façon impitoyable. Outre que les positions de Henry Potter et Fleur Delacour en faisaient des cibles de choix pour des attaques des franges les plus anti-sorcières de la future sphère politique de la République, franges qui se serviraient de la dialectique de l'Ordre ou de ses ersatz pour mieux les affaiblir, il fallait que la population sorcière comprenne clairement que sa sécurité collective dépendait avant tout de sa fidélité au couple dirigeant et de son soutien à son action politique. En éliminant les membres les plus sceptiques et les plus indépendants de la société sorcière, Henry Potter et ses alliés s'offraient une occasion de rassembler les sorciers sous leur seule bannière, d'engager rapidement le long travail de guérison et de réconciliation, le tout en évitant - avec un peu de chance - d'autres effusions inutiles de sang. Qui vis pacem, para bellum. L'adage n'aurait pu être plus à propos dans cette situation. En réduisant massivement la population sorcière, en l'endoctrinant dès la naissance, en la rendant dépendante de ses sauveurs, en la modelant dans un système totalitaire fondé sur un principe de faveurs, Henry Potter et Fleur Delacour faisaient coup double. Ils créaient une situation de vassalité parfaitement exploitable et, à terme, se donnaient les moyens d'ériger une future élite sorcière entièrement dévouée et acquise à la République et à leur propre personne. Dans ces conditions, l'éradication de l'Ordre du Phénix était plus que souhaitable. Elle était inévitable.

Lord Potter tourna les yeux vers Hestia Jones. Il y lut une détermination aussi froide que la sienne et songea au parcours de sa fidèle lieutenante. Elle avait été, dans l'ombre, la conceptrice et l'architecte de la plupart des politiques de la Résistance concernant le monde magique. Sa conseillère avisée et redoutée, dans le secret des plans et des projets de Dumbledore puis des siens pour l'édification d'un nouveau pacte magique. D'une nouvelle forme d'organisation et de relation entre sorciers, non-sorciers, créatures et être magiques. Si Lord Potter était le commanditaire de la mort du monde magique dans sa forme actuelle, Hestia Jones en avait été l'idéologue et la fidèle ouvrière. La destruction des Ministères de la Magie européens, la mort de l'Ordre du Phénix, l'intransigeance vis-à-vis des Gobelins, l'alliance avec les Gnomes et les Nains, l'éradication de la quasi totalité des lignées de sang-purs, la prise de contrôle de la magie latente européenne, tout cela avait été théorisé par elle et appliqué avec zèle, au seul bénéfice de leur vision commune.

Hestia Jones était une femme apparemment sans conscience, pour laquelle la fin justifiait toujours les moyens. Au-delà de la technicité de ses plans pour le monde magique - car elle ne considérait ses actions, y compris les plus barbares, que comme des ajustements techniques - le génie diabolique de sa démarche était qu'elle se fondait sur la peur invisible qu'elle allait insuffler. Une peur primale qui allait devenir un des instruments majeurs du futur gouvernement et dont elle comptait se servir, tant pour maintenir son contrôle sur les sorciers que pour faire de la République l'objet d'espoir à suivre avec fidélité. Sous le lustre de la République, sous l'égide de l'égalité des droits, elle allait fonder un régime de terreur pour les sorciers qui, voyant que le premier d'entre eux, Lord Potter, occupait le pouvoir, seraient contraints de servir ou de mourir. A l'instar du destin de l'Ordre du Phénix, elle comptait régulièrement orchestrer des purges pour casser dans l'oeuf toute tentation de rébellion. Elle allait, dans la droite ligne des ambitions de Dolorès Ombrage quelque dix ans auparavant, refonder un système éducatif visant à courber l'échine des sorciers, à ne leur faire apprendre que ce qu'ils avaient besoin d'apprendre et à faire d'eux davantage des serviteurs de la République que des décideurs ou des conseillers potentiels.

Lord Potter sourit en sortant du bâtiment pour se rendre auprès de Fleur. Hestia Jones allait contresigner l'ordre d'élimination du monde magique mais plus encore que Lord Potter et le reste de la direction générale de la Résistance, elle allait l'exécuter. Avec zèle et efficacité et pour le plus grand bien.