Parce qu'il faut bien que l'inconscient de Mr Self-control se libère une fois de temps en temps... Entre désirs refoulés et véritables terreurs, saurez-vous (saura-t-il) faire la différence ?
Un cauchemar de Severus Rogue
La première chose qu'il vit fut le fauteuil au coin du feu dans un salon qu'il connaissait bien. Dehors, une pluie diluvienne s'abattait sur les vitres, mais à l'intérieur il faisait chaud. Sur la table basse devant le fauteuil, une tasse de thé fumait à côté d'une assiette de petits gâteaux faits maison. La machine à coudre trônait sur son guéridon à l'autre bout de la pièce.
Il contourna le fauteuil et s'aperçut que quelqu'un y était assis, enveloppé dans un plaid. Une tête aux boucles noires en désordre : quelle que soit la façon dont elle essayait de les coiffer, ses cheveux paraissaient toujours en bataille. Un front pâle et lisse incliné vers la poitrine, des yeux fermés pour une fois dépourvus de maquillage. Le coin de ses paupières était marqué de fines rides éphémères, comme lorsqu'elle était fatiguée au lendemain d'une nuit de débauche achevée dans le lit d'un inconnu. Le plaid avait glissé sur l'une de ses épaules, nue et ronde. Elle portait souvent des bustiers qui, plus que sa poitrine, mettaient ses épaules en valeur. Elles avaient une ligne élégante, avec un joli dessin des clavicules.
Du plaid dépassait une paire de jambes sans bleus ni égratignures : pas de leçon de boxe ou de conduite aventureuse ces derniers temps, visiblement. Ses pieds étaient chaussés de charentaises, ce qui le fit sourire : quand elle ne sacrifiait pas à la mode la plus provocante, elle aimait son petit confort.
Avançant encore un peu, il vit qu'elle ne dormait pas comme il l'avait tout d'abord cru. Elle était penchée sur quelque chose qu'elle tenait serré contre sa poitrine, enveloppé dans le plaid bien chaud. Un bébé. Il avait des cheveux noirs comme ceux de la jeune femme, dont il serrait l'un des doigts dans sa petite main. Pas de teint blafard ni de vilain nez crochu : en grandissant, l'enfant hériterait des traits de sa mère. C'était une fille, il le savait. Elle tourna vers lui ses grands yeux noirs, et il les reconnut. Une étrange émotion s'empara de lui lorsqu'il comprit que ces yeux étaient pareils aux siens.
« -Joy », murmura-t-il d'une voix enrouée.
Quel autre nom aurait-il pu lui donner ?
La jeune femme leva la tête vers lui.
« -Sans déconner, un bébé ? Vous êtes sérieux ? »
Le plaid et l'enfant avaient disparu. La jeune femme portait maintenant un short et un T-shirt à sa propre effigie.
« -Est-ce que j'ai une tête à vouloir un bébé ? Est-ce que vous avez une tête à vouloir un bébé ? »
Avant qu'il puisse seulement songer à une réponse, un miroir surgit devant ses yeux. Le visage qu'il y contempla était le sien à seize ans, âge ingrat s'il en fut. Aussi loin qu'il se souvienne, il avait toujours su que le concept de beauté lui resterait à jamais étranger, et l'acné n'avait rien arrangé. C'était une ancienne blessure, refermée depuis si longtemps qu'il n'y pensait même plus – croyait-il.
Sous ses yeux, son visage mûrit et perdit ses boutons ; ses cheveux déjà longs poussèrent un peu plus, d'abord ternes et gras puis d'un aspect plus net. Son teint, de cireux, devint simplement pâle, et ses yeux, malgré de premières rides, acquirent une brillance nouvelle. Il avait maintenant une quarantaine d'années et respirait la santé. Il n'était toujours pas beau mais – ma foi, ne possédait-il pas un certain charme ?
« -C'est l'effet bad boy, railla une voix féminine à l'accent populaire. La séduction du mal. Ou alors c'est juste que vous avez encore un peu plus pris le melon. »
Apparut à côté du sien le reflet d'une jeune femme aux cheveux noirs ébouriffés et au maquillage qui bavait, sa robe courte en sequin argenté étincelant dans le miroir. Oh, il connaissait cette robe...
D'autres bébés se matérialisèrent alors, rampant dans le miroir en gazouillant, vêtus de langes blancs fixés par des épingles à nourrice.
« -Encore ! s'écria la jeune femme. Vous me confondriez pas avec une rouquine aux yeux verts, par hasard ? »
Un sourire paternel aux lèvres, Albus Dumbledore lui adressa un signe de la main dans le miroir, puis pointa le doigt vers le ciel.
« -Qu'y a-t-il d'écrit là, mon garçon ? » demanda-t-il.
Le cadre ouvragé portait une inscription qu'il déchiffra sans peine : « Riséd elrue ocnot edsi amega siv notsap ert nomen ej ».
Sous son regard horrifié, les bébés se multiplièrent tandis que Dumbledore lui remettait la médaille de la gentillesse au son d'une chorale d'élèves de Poudlard dirigée par Harry Potter ; il voulait s'enfuir mais le serpent du Seigneur des Ténèbres s'enroulait autour de son cou pour le forcer à regarder la fin du match Gryffondor contre Serpentard où James Potter raflait sa carte de Chocogrenouille au nez et à la barbe de l'attrapeur adverse, ce qui n'avait aucune importance car Dolores Ombrage, assise sur ses genoux, lui susurrait à l'oreille qu'elle ne buvait que du sang pur, et il avait beau se débattre les crocs de Nagini s'enfonçaient dans sa gorge et les bébés pleuraient Black et Potter riaient Lily criait Dumbledore voulait le serrer dans ses bras le vin des elfes lui montait à la tête sa mère en extase son père levant le poing et cette voix avec son insupportable accent qui s'obstinait à vouloir lui dire quelque chose... « ...al... ou... étun... ar... », disait-elle, « calm... c'est... ou... ar... »
« -Calmez-vous ! C'est un Épouvantard !
-Riddikulus ! » tonna-t-il dans son rêve.
Plus de succession cauchemardesque, plus de miroir, plus de fauteuil au coin du feu. À la place, au beau milieu de rien du tout, se tenait Alifair Blake en tenue d'Eve, la mine vaguement perplexe. Elle baissa les yeux sur sa glorieuse nudité, puis les leva vers lui.
« -Riddikulus, hein ? marmonna-t-elle en haussant un sourcil. Je sais pas trop comment je dois la prendre, celle-là... »
Qui se sent l'âme assez psychanalytique pour interpréter tout ce bazar ?
Précision pour les éventuels nouveaux venus : la jeune femme dont il est question tout au long de cet OS, Alifair Blake, est une amie de Rogue (si on considère que Rogue peut avoir des amis) qui l'a gentiment hébergé quelque temps. Le salon mentionné au début est le sien, avec une machine à coudre car Alifair est couturière. Quoiqu'il se soit passé un certain soir où elle portait une certaine robe en sequin argenté, cela n'a débouché sur rien hormis une énième gueule de bois. Et si vous vous demandez pourquoi elle porte un T-shirt avec sa propre photo imprimée dessus, ça serait trop long à expliquer :)
