Cet OS a été écrit pour la 139e Nuit du FoF autour du thème «toujours». Le FoF est un forum ouvert à tous les francophones de ffnet où l'on peut discuter, demander de l'aide ou participer à des jeux. Le lien est dans mes favoris !
Quelques éléments de contexte pour ceux qui ne les connaîtraient pas encore :
- Après avoir décidé de faire le mort bien que la morsure de Nagini ne l'ait pas complètement achevé, Rogue a fini par émigrer clandestinement en Hongrie pour se construire une nouvelle vie. Le service Traque, Neutralisation, Tranquillisation (TNT), dans lequel il travaille comme chasseur avec un binôme nommé Roman, a pour mission de réguler les populations de créatures magiques nuisibles dans les territoires d'Europe centrale et balkanique,
- Marijana est l'ex-femme moldue de Roman, avec laquelle il a eu une fille,
- la Madone est le surnom donné par les agents du TNT à un poster qui surmonte le bureau de Rogue et, par extension, à la personne représentée par ce poster (si vous vous demandez qui c'est, vous en avez un aperçu au chapitre 2).
Éternel féminin
« Ah, les femmes ! »
Ça s'était déjà produit une fois : Roman s'était invité chez lui un soir de déprime – certes en apportant de la pálinka – Rogue avait commis l'erreur de le laisser entrer – et de sortir des verres – et ils avaient bu jusqu'à ce que son collègue, encore plus sentimental et enclin aux confidences que d'ordinaire, lui livre ses secrets les plus intimes, ou peu s'en faut. En fait, ils avaient bu toute la bouteille. Heureusement, Rogue ne s'était pas assez enivré pour que l'alcool délie sa propre langue.
« Y a rien à faire, elles nous font toujoutou… toujours tou… rner en bourriques », hoqueta Roman, les yeux vitreux.
Cette fois, ils en étaient à une bouteille et demie et le Hongrois était plus déprimé que jamais. Mais bon, il avait ses raisons.
« Marijana m'a quitté parce que j-j'étais pas assez b-bien pour elle, avant ça Jolán m'avait q-quitté parce que j'étais t-trop bien pour elle, balbutiait Roman, cramponné à son gobelet rempli à ras bord comme à une bouée de sauvetage.
– Faudrait savoir, glissa Rogue du bout des lèvres, ce qui fit glousser son coéquipier.
– Tout juste ! Faudrait voir à vous décider, Mesdames ! »
Le sourire s'effaça des lèvres de Roman et il haussa les épaules.
« Lif ne voudra jamais de moi, de toute façon », conclut-il tristement.
Il vida son gobelet cul sec et le posa brutalement sur la table, arrachant un froncement de sourcils à Rogue : la dernière fois qu'il avait fait ça, Roman avait cassé un verre.
« « L'éternel féminin nous entraîne vers les hauteurs », tu parles ! marmonna le Hongrois.
– Qui a dit ça ? demanda Rogue.
– Goethe. L'éternel féminin nous entraîne au fond du trou, oui ! »
Rogue eut un hochement de tête incertain. Il n'était pas sûr de se rappeler qui était Goethe, ni d'être d'accord avec ce qu'il disait, ou avec ce que disait Roman. Il était en revanche étonné qu'après tout l'alcool qu'il avait ingurgité, son collègue soit encore capable de citer des classiques – si toutefois Goethe était un classique. Il n'attendit pas qu'il réclame avant de le resservir.
Roman regarda dans son gobelet à nouveau rempli et gloussa. La dernière fois – et la première que Rogue s'était servi de ces gobelets à saké – Roman avait craché sa pálinka en découvrant l'image qui en décorait le fond.
« La Madone nous entraîne vers les hauteurs », professa le Hongrois à mi-voix.
Rogue savait qu'il ne parlait pas d'une figure religieuse, bien que cette Madone-là ait acquis aux yeux de Roman une stature presque comparable à celle d'une sainte. Là encore, il avait ses raisons.
« Enfin, pas tellement moi, se reprit-il avec un petit rire, et Rogue fronça les sourcils.
– Qu'est-ce que tu veux dire ? fit-il, méfiant.
– Oh, tu sais bien… »
Roman lui lança un regard lourd de sous-entendus.
« Les femmes nous rendent meilleurs, c'est vrai, soupira-t-il. Certaines femmes. Pour ceux qui aiment les femmes. »
Rogue ne répliqua pas.
« Tu sais que c'est Jolán qui m'a remis sur pied quand j'ai raté mon diplôme ? » dit tout à coup Roman en sirotant son verre.
Non, il ne le savait pas. Bien que très disert sur certains sujets comme l'échec de son mariage ou la vie moldue de sa fille bien-aimée, Roman lui avait très peu parlé de son parcours, et Rogue, qui ne tenait pas à évoquer sa propre jeunesse, s'était gardé de l'interroger.
« Ouais, poursuivit son équipier. C'était la première fille qui s'intéressait à moi, ça me faisait tout drôle. Elle avait eu de très bonnes notes, mais elle s'en fichait. Elle voulait faire le tour de l'Europe, le Grand Tour, pour découvrir les cultures magiques des autres pays. Elle m'a convaincu de quitter ma campagne pour partir avec elle… »
Roman s'interrompit, le regard perdu dans ses souvenirs. Puisque son collègue avait ensuite rencontré puis épousé Marijana, Rogue supposa que le voyage s'était mal terminé.
« C'est grâce à elle que j'ai pu entrer au TNT, reprit Roman. On est arrivés à Délos en pleine invasion de chimères. Les chasseurs venaient d'être appelés en catastrophe et c'était une telle pagaille qu'ils demandaient des volontaires, alors… »
Il ne termina pas, se contentant de hausser les épaules. Ce n'était pas étonnant : sa modestie proverbiale lui interdisait de conter ses propres exploits. Rogue devinait néanmoins qu'il avait dû faire très forte impression auprès des chasseurs du TNT pour qu'ils acceptent de le prendre – même comme auxiliaire non rémunéré – sans le moindre diplôme.
« Ça a changé ma vie, conclut Roman d'une voix douce. Elle a changé ma vie. »
De l'avis de Rogue, c'était faire beaucoup d'honneur à cette Jolán ; mais, sans elle, Roman serait peut-être resté dans sa campagne, comme il disait, et passé à côté de la carrière qui l'attendait après les chimères. Le Hongrois secoua la tête avec un petit rire gêné.
« On n'oublie jamais son premier amour, hein ? » murmura-t-il.
Rogue ne pouvait que confirmer. On ne l'oubliait jamais, surtout quand il changeait votre vie. Il préféra vider son verre plutôt que de répondre.
« Tu sais, c'est drôle, reprit Roman en tendant la main vers la bouteille – le niveau de pálinka n'était plus très loin du fond. J'étais persuadé que j'aimerais Jolán toute ma vie. Ensuite, j'ai rencontré Marijana et j'ai été persuadé que je l'aimerais toute ma vie. Et je crois que, dans les deux cas, c'était vrai… Tu vois ce que je veux dire ?
– Que tu les aimes toujours, soupira Rogue d'un ton las tout en tenant son gobelet pour que Roman le remplisse, ce qui n'était pas simple car le Hongrois vacillait sur sa chaise. Même si aucune des deux ne t'aime plus, ajouta-t-il un peu méchamment.
– Marijana m'aime encore, objecta Roman, pas du tout blessé par cette dernière remarque. Elle m'aime bien, je veux dire. On est amis, et puis je suis le père de sa fille, tout de même. Et Jolán avait promis de m'aimer toujours, alors…
– Tu es un cœur d'artichaut, décréta Rogue qui commençait à voir double.
– Et toi ? interrogea Roman.
– Certainement pas ! » se récria Rogue.
Roman éclata de rire devant son expression indignée. En temps normal, Rogue aurait aussitôt pris la mouche : il détestait être un objet d'hilarité ; mais la pálinka avait considérablement ramolli sa cervelle.
« Je voulais dire, est-ce qu'il y a quelque part une femme qui t'aimera toujours ? précisa Roman. Ou que tu aimeras toujours ? »
Les lèvres de Rogue se plissèrent.
« Personne ne m'aimera toujours », répondit-il sèchement.
Du reste, personne ne l'avait jamais aimé de la façon dont Roman avait été aimé. Dont Rogue lui-même avait aimé. Le regard de son équipier se fit compatissant.
« Mais toi, tu l'aimes ? » murmura-t-il.
Rogue leva les yeux au ciel, ce qui lui donna un peu le vertige. Roman et ses fichues obsessions d'agent matrimonial !
Il aimerait toujours Lily, c'était un fait. Elle resterait là, tout au fond de lui, parfaite dans le souvenir qu'il gardait d'elle à quinze ans, à l'époque où elle lui souriait encore. Il l'aimerait toujours, mais pas comme autrefois.
Bien sûr, ce n'était pas à elle que Roman pensait. C'était normal puisqu'il ignorait jusqu'à son existence. Roman et sa fichue Madone !
« C'est toi qui devrais en être amoureux », marmonna Rogue en portant le gobelet à ses lèvres.
Le Hongrois hocha la tête, l'air satisfait. Rogue n'avait pourtant pas l'impression d'avoir répondu à sa question. Ou bien si ?
Il ne restait plus qu'un tout petit fond de pálinka. Ils se le partagèrent pour porter un dernier toast à Goethe, à l'éternel féminin et à leur futur mal de crâne, puis s'écroulèrent sur la table en ronflant.
Qui mieux que Roman pour parler d'amour ? ;) Sinon, je ne suis pas la seule à rigoler bêtement à cause du "Always" de Rogue, rassurez-moi ?
Aux lecteurs du Fauve des Balkans : cette scène ne s'est pas encore passée, ne vous étonnez donc pas si vous ne comprenez pas pourquoi Roman est si déprimé, ou pourquoi il vénère Alifair, ou qui est Lif (encore que ça, vous pouvez peut-être le deviner si vous avez été trrrès attentifs). J'essaierai de penser à faire des renvois en fin de chapitre vers les OS qui, comme celui-ci, peuvent s'intercaler.
