Cet OS a été écrit pour la 145e Nuit du FoF autour du thème «fanfreluche». Le FoF est un forum ouvert à tous les francophones de ffnet où l'on peut discuter, demander de l'aide ou participer à des jeux. Le lien est dans mes favoris !

Katymyny : Pas d'AliRogue cette fois, il faut varier les plaisirs :)


Lissa Faraday a vécu plusieurs vies avant de devenir bibliothécaire. Savez-vous où elle travaillait au tournant des années 1990 ?


Leçon de style

« Ça ne va pas du tout, non, pas du tout, Mademoiselle ! »

La directrice secouait la tête, l'air mécontent. Face à elle, Lissa Faraday n'en menait pas large. Voilà deux semaines qu'elle avait pris le poste, et elle n'arrivait toujours pas à comprendre exactement ce qu'on attendait d'elle. Remarquant son désarroi, la directrice essaya – une fois encore – de le lui expliquer.

« L'une de vos missions consiste à veiller au bon ordre de mes appartements. De ce point de vue, je suis satisfaite. »

C'était déjà ça, songea Lissa. De fait, le décor autour d'elle était d'une propreté méticuleuse et parfaitement rangé. Il était également somptueux, mais ça, elle n'y était pour rien. À l'image du reste du palais, les appartements de la directrice de l'académie Beauxbâtons respiraient le luxe et l'élégance intemporelle. La première fois que Lissa y était entrée, après un entretien lors duquel elle avait clairement senti que ses jeans, ses baskets et ses cheveux gaufrés n'auraient pas droit de cité en ces lieux, elle s'était crue plongée dans un conte.

« En dépit des différences culturelles, j'ai l'impression que vous parvenez à vous intégrer au sein de l'équipe », poursuivit la directrice.

Le fait est que, depuis que Lissa avait adopté une coiffure plus sobre ainsi que l'uniforme du petit personnel, on la regardait beaucoup moins de travers. Elle, qui avait toujours aimé suivre la mode, regrettait un peu de ne plus en avoir l'occasion que lors de ses jours de repos, mais le métier de camériste avait ses exigences, et l'une d'elle consistait à toujours rester dans l'ombre de sa patronne – ce qui, quand on servait Olympe Maxime, n'était pas bien compliqué.

« Vous commencez également à mieux vous acquitter des commissions », enchaîna cette dernière.

Madame Maxime passait son temps à l'envoyer d'un bout à l'autre de l'école porter des messages, ramener des réponses, aller chercher ici un livre, là une potion, passer commande en cuisine, accueillir un visiteur… Il fallait de bonnes jambes et un sacré sens de l'orientation pour tenir le poste. Lissa n'était pas surprise que les caméristes de la nouvelle directrice ne fassent jamais long feu, mais elle ne se plaignait pas : elle aimait bien courir partout et, après deux semaines d'expéditions incessantes, elle connaissait maintenant le domaine comme sa poche.

« Votre français, qui n'était pas mauvais au départ, s'est encore amélioré », souligna Madame Maxime.

Lissa avait toujours eu un don pour les langues étrangères, et elle avait pris des cours du soir avant de s'expatrier. On la disait impulsive, et c'est vrai qu'elle avait plutôt tendance à suivre son instinct, mais elle agissait rarement à la légère. Par exemple, quand elle avait formé le projet de venir vivre en France, elle s'était renseignée sur les formalités administratives, avait accompli les démarches nécessaires et travaillé sa maîtrise de la langue. À vingt-deux ans, c'était le moment ou jamais d'acquérir une expérience à l'étranger, s'était-elle dit, et elle ne le regrettait pas. Même si, après tous ces éloges, elle ne voyait vraiment pas ce que son employeuse trouvait à lui reprocher.

« Votre autre mission principale est de vous occuper de ma garde-robe, rappela Madame Maxime. Et là, ça ne va pas du tout, Mademoiselle Faradé. »

Lissa fit la moue. Olympe Maxime était une femme imposante, très imposante : même assise, on voyait tout de suite qu'elle était d'une taille bien supérieure à la moyenne. Ses cheveux comme ses yeux étaient d'un noir de jais brillant, ses grandes mains élégantes aux ongles vernis toujours ornées de diamants. Elle aussi aimait la mode, mais ses goûts différaient beaucoup de ceux de sa camériste. Même sortie de sa période moldue, Lissa restait attachée aux volumes, aux couleurs, à l'audace ; Madame Maxime, elle, ne jurait que par la sobriété du noir et des perles naturelles.

« Je vous demande pardon, Madame, mais ce n'est pas moi qui achète vos tenues », se défendit la jeune sorcière.

Madame Maxime croisa les bras sur son opulente poitrine : voilà une remarque qui frisait l'insolence, bien qu'elle soit tout à fait exacte.

« Je ne fais que vous aider à choisir votre toilette quotidienne, ajouta Lissa. Et je ne fais que puiser dans les armoires et les tiroirs. »

Les yeux noirs de Madame Maxime étincelèrent.

« Je ne sais pas dans quels tiroirs vous puisez, mais certainement pas dans les miens, dit-elle avec hauteur. Qu'est-ce que c'est encore que ces fanfreluches ? »

Elle désignait le grand lit à baldaquin sur lequel Lissa avait disposé sa proposition du jour : une robe noire choisie parmi la collection de robes noires de la directrice, agrémentée de quelques accessoires.

« Des fanfreluches ? répéta la jeune sorcière, interdite.

– Des fanfreluches, confirma la directrice. Or, je ne cesse de vous répéter que je ne veux pas de fanfreluches. »

Lissa se mordit la lèvre. Il n'était pas dans son intérêt de contrarier sa patronne plus qu'elle ne l'était déjà, pourtant…

« Je regrette, Madame, mais vous n'avez jamais dit ça.

– Comment ? s'étrangla Madame Maxime.

– D'ailleurs, je ne vois pas comment j'aurais pu vous proposer des fanfreluches, renchérit Lissa sur un ton raisonnable. Je ne sais même pas ce que c'est que des fanfreluches. »

Les sourcils de la directrice se froncèrent, assombrissant son regard, et un soupir s'échappa de sa gorge parée d'un triple rang de perles. Lissa savait qu'elle la soupçonnait de se moquer d'elle.

« Des fanfreluches, Mademoiselle Faradé, ce sont des colifichets, expliqua sèchement Madame Maxime. Des falbalas, des ornements sans valeur dont je ne veux certainement pas pour mes tenues ! Je ne cesse de vous le dire et vous persistez à m'en soumettre comme si vous les trouviez dans le tonneau des Danaïdes ! »

Lissa regarda les accessoires disposés sur le lit : une ceinture à large boucle, un mouchoir en dentelle, des bas résille, un chouchou de velours pour les cheveux, un foulard rouge à nouer autour du cou, un sac à main en croco et des créoles argentées. Ça, des fanfreluches ? Bon, si elle le disait…

« Mademoiselle Faradé, reprit Madame Maxime d'un ton patient. Ces accessoires peuvent convenir à une femme quelconque, mais je ne suis pas une femme quelconque. Je suis la directrice de l'une des écoles de sorcellerie les plus prestigieuses au monde. Ici, nous n'enseignons pas seulement la magie à nos jeunes gens et à nos jeunes filles. Nous leur apprenons également la distinction, l'élégance. Cela fait partie de l'identité de l'académie Beauxbâtons, et tout le personnel est garant de son respect, depuis la directrice jusqu'au concierge. Voilà pourquoi, même si j'avais le moindre goût pour les fanfreluches, je ne pourrais pas me permettre d'en porter. »

Lissa écoutait attentivement. Elle n'avait jamais soupçonné que le choix de la garde-robe de Madame Maxime était d'une telle importance !

« Je sais bien que vous êtes anglaise, soupira la directrice comme s'il s'agissait d'un défaut contre lequel sa camériste ne pouvait rien, la pauvre. Rien ne doit vous choquer en matière vestimentaire… »

La remarque piqua Lissa au vif. Que voulait-elle dire ? Qu'elle n'avait aucune élégance, aucun sens du bon goût ?

« Vous avez un style très moderne, reprit la directrice. Vous êtes jeune, cela vous convient. Même si, à mon avis, vous devriez éviter les expérimentations capillaires et davantage tenir compte de votre morphologie. Pour ma part, comme vous l'avez sans doute compris, je suis très classique. Cessez donc de vouloir me convertir à vos goûts et tâchez plutôt de comprendre l'essence de l'élégance à la française, vous ne pourrez qu'y gagner. »

Consciente qu'elle ne remporterait pas la partie, Lissa resta silencieuse et fit ce qu'on lui disait. D'abord, elle trouva la tâche d'habiller la directrice des mêmes robes noires et de la parer des mêmes perles et des mêmes diamants très ennuyeuse ; puis elle comprit que le style de Madame Maxime résistait à tous les aléas de la mode. Sa taille hors du commun constituait une excentricité à laquelle il n'était pas nécessaire d'ajouter de fanfreluche. À son contact, Lissa prit goût aux matières nobles et aux coupes recherchées, sans pour autant snober la nouveauté, ni renoncer totalement aux expérimentations capillaires.