D'un bond, Laudriz arriva près d'Illesca. D'une agilité qui n'allait pas avec son gabarit, il ouvrit la porte d'un mouvement et disparut en criant au jeune homme.
- Retourne d'où tu viens, et assure toi que tout le monde est là bas. Appelle Eleyon, Nephilim et Tsura et rassemble tout les mages dans leurs appartements.
Disparaissant dans les couloirs, Laudriz fit irruption dans le bureau de Lioran. Prenant sa respiration, Laudriz avait le ton suppliant.
- Kurasa est là. J'ignore pourquoi... mais peux tu l'occuper pendant que... je m'assure que tout le monde est à l'abri ?
- Où est-il exactement ? De combien de temps avez-vous besoin ? dit Lioran en se levant dans un grand calme.
- Sur l'avenue principale, et j'en voudrai autant que vous puissiez m'en accorder. dit Laudriz en s'appuyant sur le chambranle de la porte.
Lioran se hâtait, cherchant dans un placard plein de poussière un uniforme qui n'était pas celui de Tempesta. Il prit en main une écharpe usée grise portant deux larges symbole dorés à chaque extrémité.
- Partez sans crainte.
D'un léger signe de tête, Laudriz prit congé et partit aussi vite qu'il était venu. Le Directeur-Adjoint enfila son long manteau noir et plaça délicatement l'écharpe sur ses épaules. Il l'arrangea ensuite de manière à ce que les deux symboles en forme de croix aux bords ronds soient apparents.
Kurasa avait traversé la ville sans encombres en attendait maintenant devant la porte d'entrée. Il était entouré de deux émissaires du Conseil qui faisaient face aux deux gardes de Tempesta.
- Kurasa Maginal, Conseiller de l'Empire requiert de parler à Laudriz Sauber, le Directeur de cette école.
L'un des gardes, visiblement le plus âgé, s'avança vers l'homme aux longs cheveux blancs et lui indiqua que la personne demandée était en route. Attendant un homme bien portant à lunette, Kurasa vit arriver la silhouette haute et carré de Lioran, l'écharpe au vent attirant l'attention du Conseiller.
- Il ne me semble pas que vous ayez le droit de porter cette écharpe. dit Kurasa en serrant la main de Lioran.
- Il me semble que si l'Empereur m'a laissé quitté le Conseil sans poursuites, porter une petite écharpe ne le dérangera pas. Si vous voulez bien me suivre Monsieur.
Au grand regret de Lioran, Kurasa demeura de marbre. Mettre le Conseiller Noir hors de lui sans qu'il ne puisse faire quoi que ce soit serait aussi compliqué que satisfaisant. Lioran devait tout de même amener Kurasa à destination, si possible lentement. Pour ce faire, il appela de la main Vazchel, la sentinelle ayant vu l'arrivée de Kurasa qui n'avait rien manqué de la scène. L'instructeur bondit d'étage en étage depuis son poste d'observation avant d'atterrir et de se mettre au garde-à-vous devant le Conseiller et l'Adjoint.
- Monsieur, vous m'avez demandé ?
La main tendue vers le soldat, Lioran se tourna vers Kurasa.
- L'Intendant Iakov va préparer les troupes pour votre visite. Vous pourrez donc décrire leur état dans le rapport et le transmettre à l'Empereur. dit Lioran en libérant Vazchel d'un signe de tête.
Les yeux du Conseiller se figèrent sur Lioran en se fermant doucement. Il fit ensuite un geste à l'un des mages le suivant qui accourut un carnet à la main. Kurasa lui dicta quelques mots qui échappèrent à Lioran puis il regarda à nouveau ce dernier, balayant l'espace devant lui du dos de la main.
- Nous pouvons continuer.
- Ne voulez vous pas voir les troupes avant cela ? C'est bien pour cela que vous êtes ici non ?
- Ce n'est pas une visite de courtoisie Lioran, je dois parler avec votre directeur. Nous aurons tout le loisir de passer en revue les troupes après notre entretien. dit Kurasa en retroussant les lèvres.
- Qu'est-ce qui peut bien être si grave et si urgent ?
- Je ne veux pas causer plus d'agitation que nécessaire, aussi je vous en parlerait une fois à l'écart d'oreilles indiscrètes. Avec. Votre. Directeur. dit Kurasa en insistant sur chaque mot.
Lioran s'avança alors à l'intérieur de l'école militaire, suivi de Kurasa et de ses deux accompagnants. Dans le Hall principal bourdonnant, de nombreux soldats profitaient de leurs heures de repos et furent figés en voyant que Kurasa était entré dans l'école.
- Garde à vous !
Dans un unique crissement de bois suivi de quelques fracas métallique, l'ensemble de la salle se mit debout, tourné vers Lioran.
- Prêts et volontaires monsieur !
Traversant la salle dans un silence de mort, Kurasa et Lioran empruntèrent les escaliers menant au bureau du directeur. La petite mezzanine leur donnait une vue d'ensemble sur la salle, rempli de soldats toujours debout.
- Rompez !
A l'unisson, tous regagnèrent leur place et la cacophonie reprit peu à peu, masquant la conversation entre Lioran et Kurasa.
- Nous avons un effectif actuel de mille six cent cinquante têtes et une capacité d'accueil de deux mille quatre-vingt personnes supplémentaires si le besoin s'en fait sentir. Nous avons également une liste de réservistes qui ne vivent pas dans la ville nous pourrions ainsi doubler nos effectifs et arriver à cinq mille quatre cent soldats.
- J'ignorais que votre établissement était si réputé. dit Kurasa en appelant son scribe de la main.
- Principalement à l'étranger. Avoir un Directeur vétéran de guerre les a beaucoup aidé lors de son arrivée, et les fioréens ont commencé à affluer ensuite.
- Et monsieur le directeur n'a aucun problème à employer des mages ? demanda Kurasa pendant que le greffier était des plus attentifs.
- Ancien mage — dit Lioran — C'était une des conditions de l'Empereur pour ma liberté. Je ne crois jamais avoir dit à monsieur Sauber que j'étais un mage, mais il a dû le deviner quand je lui ai fait part de mes anciennes allégeances.
- Il ne fait donc aucune recherche sur ceux qui exercent sous ses ordres ? dit Kurasa en hochant la tête les yeux plissés.
- Il le fait. Mais il pense que la confiance est plus efficace que la peur pour diriger une institution. Vous devriez en faire l'expérience. dit Lioran en jetant un regard un regard en coin vers Kurasa.
Pour Laudriz, l'heure n'étaient pas aux discussions, il fit le tour du quartier des mages, se propulsant sans toucher terre en s'aidant des quatre énormes bras lui sortant du personne ne se trouvait dans le hall, le message était donc bien passé. Il n'avait qu'à vérifier les absents avec chaque responsable et il pourrait ensuite remonter vers Kurasa.
Le plus proche était le Dortoir Est de Nephilim. D'un bond, Laudriz se retrouva devant le large couloir menant aux dortoirs. Personne. Au pas de course, le vieil homme s'avança dans l'imposante allée de laquelle partait de nombreuses autres. Le seul bruit que Laudriz entendait était sa propre respiration et les battements de coeur dans ses tympans.
- Nephilim !
Le cri resta sans réponse. Nephilim n'avait sans doute pas fini le décompte des jeunes mages, il repasserai plus tard. Au tour du Dortoir Nord. Peu importe qu'il ai fini ou non, Tsura entendrait son appel et accourrait au plus vite.
- Tsura !
Cette fois-ci, le vieil homme entendit des voix qui criaient elles-aussi le nom du chasseur. Sans doute que certains avaient entendu le vieil homme et cherchaient Tsura à leur tour. L'instant suivant, les voix s'étaient éteintes, et Laudriz demeurait seul. Il courra dans le Couloir Nord en hurlant le nom du chasseur et les voix se firent de nouveau entendre. Elles n'étaient que des échos, Laudriz n'avait jamais été entendu.
Peut-être avaient-ils rassemblés tous les jeunes gens dans le même dortoir afin de faciliter le comptage. Si c'était le cas, il restait encore deux ailes à vérifier pour le vieil homme. Ses larges bras réapparurent et sa course reprit en direction du Dortoir Ouest, Yasha n'était pas là, personne n'était donc en charge de cette zone.
A l'entrée du Couloir Ouest, un sceau brillait sur le le mur. Sur celui ci était écrit deux chiffres, un décompte rouge. Cinquante et un sur soixante, cinquante-deux, cinquante-trois, c'était certainement le comptage des jeunes mages qui était réalisé, et il n'étais pas censé y avoir soixante personne dans ce dortoir. Sans savoir d'où venait les mages supplémentaires, le Directeur courut à travers le couloir jusqu'à entendre des voix. Cette fois, il ne s'agissait pas d'échos, mais d'une cacophonie d'un groupe d'adolescent qui se trouvait en rang dans les couloirs. A leur tête se trouvait un Illesca haletant, les cheveux en pagaille en train de les compter.
- Illesca ? Que font-ils ici, où sont les autres ?
- Il y a Maignéa et Inalui dans le Dortoir Sud, elles ont presque terminé le comptage, pour le moment il n'y a que trois absents.
- Où sont Eleyon, Nephilim et Tsura ? Pourquoi ne sont-ils pas dans leur dortoir ?
- Ce sont les trois absents monsieur. dit Illesca calmement.
Les genoux du vieil homme le lâchèrent un instant, manquant de le faire s'écrouler. Il se rattrapa le long du mur et serra les poings, creusant cinq larges sillons dans la roche.
- Ce sont les seuls à manquer ? dit Laudriz en se redressant.
Sans répondre, Illesca attendit l'arrivée éventuelle d'une des jeunes femmes. C'est le son d'une cloche qui vint le sauver. Le sceau à l'entrée du couloir brillait maintenant d'une lueur verte et affichait un décompte complet. Après un soupir de soulagement, l'attention du vieil homme fut attiré par le bruit d'un homme en pleine course dans les couloirs. Haze arrivait à toute vitesse, un sceau vert brillant autour du poignet.
- C'est bon ? dit le jeune homme en haletant.
- Personne ne manque dans les dortoirs en tout cas. dit Illesca en se tournant vers le Directeur.
- Bien, je m'occuperai de ces trois là plus tard. Renvoie tout le monde dans son dortoir et que personne ne sorte jusqu'à nouvel ordre. dit Laudriz en prenant le chemin de la bibliothèque du quartier des mages.
Laudriz fit irruption dans l'immense salle vide baignant dans le silence. Au loin se trouvaient les larges allées de la bibliothèque, protégées par une femme dont quelques lignes blanches sortaient de sa chevelure noire. La dame se leva et fit de grands gestes en direction du Directeur.
- Monsieur, que faites-vous là ? — dit elle les yeux écarquillés — Pourquoi tout le monde s'est précipité dans les dortoirs ?
- Nous avons des problèmes Ogmah. Où sont les livres qui ne traitent pas de magie ?
Bégayant et se perdant dans ses fiches, la bibliothécaire en tira une feuille ou se trouvait les étagères vues de dessus.
- Histoire et Cultures, allée dix-neuf, rang douze. dit Ogmah.
D'un geste de tête, Laudriz prit congé et navigua dans les allées jusqu'à arriver à celle recherchée. Il prit le livre le plus vieux, le plus poussiéreux qu'il put trouver et le tapa sur ses épaules pour en recouvrir son manteau et l'emporter avec lui. Sur le chemin, il feuilleta l'ouvrage, "Chute et fin de Solaire". Il pourrait mentir sur le fait qu'il s'intéressait à l'histoire pré-fioréenne, cela n'avait rien de suspect. Le livre sous le bras, il revint vers l'école militaire.
- Si vous abîmez ce livre, c'est moi qui vous abîme. dit Ogmah sur le passage du vieil homme.
Malgré ses efforts, Lioran n'avait pas pu retenir Kurasa suffisamment longtemps. Les deux se trouvaient maintenant dans le bureau du Directeur à tourner comme des lions en cage.
- Le directeur s'absente-t-il souvent sans prévenir ? dit Kurasa en passant sa main sur le bureau vide de Laudriz.
- Rien d'officiel n'était prévu aujourd'hui, il est encore libre de faire ce qu'il veut non ? dit Lioran en regardant de haut le Conseiller.
- C'était une question innocente M. Dotrich, mais si vous saviez que j'arrivais, sans doute auriez-vous eu assez de temps pour trouver M. le directeur. dit Kurasa en observant les étagères de livre le long des murs.
- J'étais le premier à être au courant, voilà tout, si le Directeur n'est pas disponible, c'est à moi de m'occuper de tout.
- Un gâchis de vos capacités. Pourquoi ne pas revenir au Conseil ? Nous aurions grand besoin de quelqu'un comme vous. Savoir que le Chaman se contente de former des soldats me met mal à l'aise.
- Kurasa, je suis parfaitement conscient que le Conseil n'a aucun pouvoir réel. Vous n'obéissez à l'Empereur que parce qu'il vous a promis monts et merveilles. — Le Conseiller lança un regard interrogateur à Lioran, comme s'il ne savait pas de quoi il parlait — Ce que j'ignore c'est ce que vous pouvez avoir à gagner dans tout cela. Que vous a-t-il offert pour gagner votre allégeance ?
Un sourire imperceptible s'afficha sur le visage de Kurasa.
- Il n'est pas le seul à pouvoir négocier.
- Que voulez-vous dire ? dit Lioran.
Le grincement de la porte manqua de faire sursauter l'adjoint. Laudriz faisant enfin son entrée dans son bureau. Les yeux écarquillés, il entrouvert la bouche et prit son livre à deux mains.
- Bonjour, désolé de ce retard, la bibliothèque est plutôt grande, on s'y perd facilement.
Il passa devant Kurasa puis posa le livre sur le bureau. Le regard du Conseiller pesait sur les épaules du vieil homme, à tel point qu'il dut s'asseoir et fermer les yeux pour entamer la conversation.
- Heureusement que Lioran vous a accueilli. Que nous vaut cette visite ? Est-ce une inspection ? — il montra ensuite la chaise en face de son bureau — Asseyez-vous donc.
Pendant qu'il s'installait, Kurasa jeta un rapide regard vers Lioran qui prenait place aux côtés du Directeur.
- En quelque sorte, nous y passeront plus tard. Si je me suis déplacé, c'est pour vous avertir.
- Nous avertir ? dit Laudriz, un air faussement surpris sur le visage.
- Oui, il y a quelques… contrariétés qui inquiètent grandement l'Empereur, et il m'a envoyé pour en gérer la plus grande partie. Vous n'êtes pas sans savoir que le pays est troublé, et que cela ne risque pas de s'améliorer sans une intervention… drastique.
Laudriz plissa les yeux, interrogeant Kurasa sur ses intentions. Il se retint de se tourner vers Lioran qui avait mit les mains dans les poches de sa large veste.
- Et qu'y a-t-il de si inquiétant ? dit le Directeur.
- Dans environ deux mois, au lendemain de la Fête de la Pureté, Fiore entrera en guerre contre Pergrande.
Aucun besoin de simuler cette fois, Laudriz fut sonné par la nouvelle. Pergrande était un pays trop grand, trop puissant, trop lointain pour que Fiore ne soit efficace dans le conflit.
- Nous n'avons aucune chance. Nous ne pouvons rien faire d'autre que demander une coalition. dit Laudriz en claquant les mains sur la table.
- Nous avons des ambassadeurs à Bellum pour négocier cela, mais on ne peut se permettre d'attendre leur réponse. C'est pour cela que je dois prévenir les établissements militaires, un à un, pour éviter la panique.
- C'est de la folie. Deux mois et demi c'est bien trop court pour former des troupes convenables, et l'équipement, les vivres, le réseau, la logisti —
- Ce qui n'est pas votre travail. dit Kurasa. Contentez-vous de préparer les troupes pour la guerre. le coupa Kurasa.
- Nous n'avons donc pas notre mot à dire ? dit Laudriz en se redressant sur sa chaise.
- Vous devez obéir aux ordres que le Conseil vous donne. répondit Kurasa. Refuser de vous conformer aux directives impériales est aussi un motif de trahison en temps de guerre.
Ni Laudriz, ni Lioran ne trouvaient quoi répondre, ils étaient pieds et poings liés et n'avaient d'autre choix que d'accepter.
- Une dernière chose. dit Kurasa en se levant. Comme je vous l'ai dit, nous voulons éviter un mouvement de panique, donc tout ce qui s'est dit dans ce bureau n'en sortira pas. Est-ce clair ?
Le bureau semblait être peu à peu envahi par l'obscurité, la lumière de la fenêtre ne suffisait plus à éclairer la pièce. A travers les cheveux blancs de Kurasa, ses yeux verts semblaient briller dans l'ombre, transperçant les deux hommes.
- Transparent monsieur. soupira Laudriz en rejoignant Kurasa.
- Bien, dans ce cas. Messieurs, ce fut un plaisir.
Après un salut plus que froid, Kurasa ouvrit la porte et s'enfonça dans le couloir, ses deux gardes l'accompagnant bien sagement. Après avoir vérifié que le couloir était vide, Laudriz se tourna vers Lioran qui avait toujours les mains dans les poches.
- Pensez à cacher votre main avant de sortir, il y a des bandages dans le tiroir du bureau.
Le directeur courut ensuite rejoindre le Conseiller, pendant que Lioran restait seul. Il ouvrit l'un des tiroirs et en tira un rouleau. Il entoura sa main avec ce dernier, cachant le cercle magique de sang tracé dans sa paume et son doigt duquel il coulait encore.
Laudriz avait enfin rattrapé Kurasa, il errait dans les couloirs, regardant avec insistance chaque porte tout en parlant à son scribe. Il aperçut Laudriz et se tourna vers lui, écartant son assistant d'un geste de la main.
- m'a déjà montré une partie des installations, j'aurai espéré en voir davantage avec vous.
Laudriz acquiesça avant de répondre.
- Bien sûr, si vous voulez bien me suivre.
Un bruit assourdissant se fit alors entendre derrière le groupe. Dans l'une des pièces, quelque chose s'était effondrée. L'une de ces portes menait au quartier des mages. Dos à Kurasa, Laudriz ferma les yeux et pria tous les dieux qu'il put nommer de lui venir en aide.
- Veuillez m'excuser un instant.
Laudriz sentait sa tête bouillir à en transpirer, il n'avait pas besoin de regarder derrière lui pour savoir que Kurasa ne le lâchait pas des yeux. Inconsciemment, il fixait la porte menant au quartier des mages, même si le bruit semblait venir de plus loin. Il ouvrit tout de même la porte coupable après avoir tendu l'oreille pour s'assurer que Kurasa n'était pas sur ses pas. Rien ici. Il la referma rapidement. Surtout ne pas éveiller les soupçons. La cocotte-minute dans le cerveau du Directeur avait cessé de siffler et il se retint tant que possible de soupirer son soulagement. Si le bruit ne venait pas de là, la salle suivante en était l'origine. Laudriz s'avança l'esprit léger vers cette dernière qui n'était qu'une salle de stockage qui était sans doute maintenant en désordre.
Après avoir jeté un rapide coup d'œil, il n'y avait en effet que du rangement à faire. Quelques balais, des étagères, Illesca, des seaux, Haze, une échelle qui semblait en mauvais état et des fioles tombées au sol. Laudriz n'entendait plus que son coeur battre dans ses tempes vacillant au rythme des pulsations. Caché par la porte, Kurasa ne vit pas les yeux du Directeur s'écarquiller ni la raison pour laquelle il était si long.
- Un problème ? dit Kurasa en s'approchant.
- Un problème de rangement, voilà tout. dit Laudriz en prenant bien soin de faire dépasser un balai de la porte pour qu'il soit vu par Kurasa. Il referma fermement la porte et marcha vers le Conseiller.
Dans l'obscurité, Haze et Illesca restèrent immobile, de peur de faire davantage de dégâts.
- On va entrer en guerre alors. dit Haze en regardant vers le sol. Ça fait bizarre.
- Les armées de Fiore, pas nous. répondit Illesca.
- Oh, oui, c'est vrai qu'on devrait éviter de se montrer, mais quand—
- Pas les mages.
- Oui, j'ai compris, on doit tous rester disc—
- Seulement ceux qui suivent une formation militaire.
- Non. dit Haze en secouant la tête pendant que son sourire se retournait. Non non non non. Vous le saviez c'est ça ? C'était un piège.
- Haze, calme-toi, on va s'arranger.
La tête dans les mains, Haze se morfondait, et marmonnait, maudissant ceux qui s'étaient ligués contre lui. Le temps passait doucement dans le placard sombre et seuls les murmures d'Haze, allongé face au mur se faisaient entendre.
- Tu sais, tu ne fais pas officiellement partie de Tempesta, donc techniquement, tu ne peux pas être enrôlé.
Haze renifla avant de se tourner vers Illesca.
- C'est vrai ça ?
- Oui, tu n'es sur aucune liste d'appel, techniquement, tu n'es même pas ici, donc pas de soucis.
- Et si jamais le mec sait qu'il y a des mages ici, il risque pas de nous obliger à y aller ?
- Il ne risque pas de découvrir grand-chose.
Haze se redressa, s'asseyant face à Illesca, son visage et la poussière flottante illuminés par la lumière sous la porte.
- Comment tu peux en être sûr ?
Illesca retira le haut de sa veste et en sortit son bras gauche, sur ce dernier, le tatouage de Tempesta en forme de tornade apparaissait. Comme chez tous les membres, il était gris bleuté et il avait fait le choix de l'avoir sur le bras gauche.
- C'est un tatouage pour montrer l'appartenance à la guilde, comme vous, mais il empêche aussi à ceux qui le portent de parler des mages qui se trouvent ici.
- C'est toi qui a inventé ça ? dit Haze qui s'aperçut que le tatouage n'était pas plein, mais que des minuscules runes formaient un calligramme en forme de tornade, presque imperceptible si on n'y prêtait pas attention.
- Oh non. dit Illesca en riant. Je ne peux pas mettre au point un sceau si complexe. C'est l'ancien Directeur qui l'a mis au point quand il a voulu héberger des mages. Je me contente de le recopier et c'est assez compliqué comme ça.
- Vous vous préparez depuis combien de temps contre l'Empire ? dit Haze, les yeux écarquillés.
- Depuis que le Dark Chess a été créé. On a pas vraiment beaucoup de succès, c'est difficile de trouver des mages qui n'ont pas déjà été enrôlés ou emprisonnés, ou pire... A vrai dire, vous êtes la première guilde avec qui on a établi le contact à temps. D'habitude, on arrive trop tard, comme avec la guilde de Tsura.
- Désolé d'entendre ça, Tsura n'a pas l'air d'être trop atteint.
- Il a… d'autres problèmes à gérer.
Illesca baissa la tête, observant la porte à côté de lui. Pas un bruit ne s'était fait entendre depuis de longues minutes.
- Je crois que c'est bon, on retourne directement au quartier des mages et on attend que le Directeur revienne. dit Illesca.
- Ca me va.
La main sur la poignée de la porte, Illesca l'ouvrit le plus doucement possible pour ne pas faire le moindre bruit. Il passa sa tête dans le couloir et fit signe à Haze de le suivre.
Quelques temps plus tards, Kurasa se trouvait de nouveau à l'entrée de la guilde, la visite des locaux venaient de se terminer.
- Je m'attendais à bien pire de vos installations, j'ignorais que la guilde était au centre de la ville. dit Kurasa dans la longue avenue menant à la sortie de la cité.
- La guilde est plus ancienne que la ville, elle a été construite au sommet de la colline. Seuls des appartements se trouvaient autour. Puis la ville s'est développée.
- Je vois, n'avez vous jamais pensé à faire construire dans la colline même ? Des salles de stockages ou des dortoirs ? Cela vous ferait gagner de l'espace. dit Kurasa en fixant Laudriz.
- Nous l'avons envisagé, mais nous n'avons pas les moyens de sécuriser les excavations.
- Vous êtes une institutions officielle, pourquoi n'avez-vous pas demandé l'aide de l'Empire, un mage pourrait aisément vous aider.
- Nous ne voulions pas demander l'assistance de l'Empire pour si peu. dit Laudriz.
- Nous en rediscuterons une fois la guerre terminée. dit Kurasa en faisant signe à ses gardes de venir le rejoindre.
- Merci à vous de m'avoir accueilli M. Sauber, cela a été très instructif.
Laudriz répondit d'un simple mouvement de tête. D'un léger salut, Kurasa quitta la ville jusqu'à un carrosse l'emmenant au loin. Dès qu'il fut hors de vue, Laudriz retourna vers la guilde.
De retour à l'intérieur, Laudriz croisa Lioran et ne lui adressa pas un mot. Il se dirigea vers le quartier des mages où attendaient Illesca et Haze. Les murs se mirent à trembler et deux mains jaillirent de son dos et empoignèrent les deux jeunes gens, les levants dans les airs.
- Où. Sont. Les autres ?
Terrifiés, aucun des deux ne put articuler le moindre mot alors que Laudriz les fixait, le regard brûlant de rage derrière ses lunettes.
Lors de son arrivée dans son laboratoire, Kurasa prit place sur son étal, éclairé par la lumière de tubes dans lesquelles des louveteaux à nageoires et de larges lézards flottaient. Il chercha dans la pile de ses papiers jusqu'à en tirer une liste ou la plupart des noms étaient rayés, d'autres entourés, et les derniers ne portaient aucun signe distinctif. Tempesta était le dernier sur la liste. Kurasa s'empara ensuite d'un stylo puis, après avoir hésité un instant, raya le nom de Tempesta.
