Contrairement à ses habitudes, le bureau de Laudriz était en désordre complet, des papiers et des dossiers éventrés traînaient sur le sol, tous les tiroirs de son bureau étaient vidés, toutes les fiches sur les jeunes gens qu'il hébergeait étaient étendus sur son lieu de travail.
- Dieux merci, il n'y a pas d'absent. dit le Directeur en s'écroulant sur son bureau, faisant mine de s'endormir.
- Uniquement Nephilim et Tsura. répondit le directeur adjoint, assit de l'autre côté du bureau de Laudriz.
- Merci beaucoup Lioran. murmura Laudriz en entrouvrant les yeux.
- Vous comptez y faire quelque chose ?
- Je ne peux me permettre de ne pas envoyer quelqu'un, mais je suis fatigué d'avoir à leur courir après.
Se redressant sur sa chaise, Laudriz finit par appuyer sa tête sur le haut de son dossier, le regard vagabondant sur le plafond.
- Je pensais pouvoir compter sur d'autres qu'Eleyon. Je me suis trompé. reprit le Directeur.
- Voulez vous que je lui demande de se mettre en route ?
Laudriz serra les poings avant de reprendre une position normale sur sa chaise.
- S'ils se comportent comme des enfants, je vais les traiter comme des enfants.
Il fixa ensuite Lioran d'un regard sévère, ce dernier n'eut mot à dire et se contenta de hocher la tête.
- Bien, j'irai. Nous n'aurons qu'à faire croire à une visite dans l'une des casernes d'Iceberg.
- Je réglerai les détails, prépare-toi à partir. Tu prendras le Griffon. Ils ont dit partir dans les fjords d'Yvigh.
- Bien monsieur.
Alors que l'ancien Conseiller quittait la pièce et que le Directeur rangeait ses papiers, Laudriz interpella son adjoint.
- Lioran. Fais tout ce qui est nécessaire.
- Ne vous inquiétez pas pour cela.
A ces mots, il quitta la pièce et prit la direction de son bureau du quartier des mages. Il mit un épais maillot noir puis sa large veste grise, et enfin, son écharpe du Conseil qu'il enfila cette fois normalement. De l'autre côté du bureau, dans l'une de ses armoires, se trouvait de larges fioles remplies d'un liquide carmin. Ouvrant son manteau, Lioran y plaça les nombreux phylactères, attachés par des sangles prévues à cet effet.
Avant de s'en aller, il feuilleta un carnet rangé avec les fioles. Rempli de marque-pages, le carnet n'avait pas de titre et il n'y avait qu'un cercle magique sommaire dessiné sur la couverture. Le contenu était identique, de nombreux cercles tous différents, parfois d'un détail et ornés de nombreuses annotations. Lioran parcourut rapidement plusieurs tracés du doigt avant de refermer l'ouvrage et de le remettre à sa place.
De retour dans le bureau de Laudriz, ce dernier lui tendait les papiers nécessaires à sa visite.
- J'ai "confirmé" ta visite un peu plus tard dans la journée, ils avaient l'air confus mais n'ont pas cherché plus loin. dit le Directeur.
Le document en main, l'adjoint remis ses lunettes en place et le parcourut rapidement.
- La caserne Vapn-Foerr de Saembiod. dit Lioran en jetant un regard à Laudriz par dessus la feuille.
- C'est là où j'ai été formé, tout devrait bien se passer... Yov devrait toujours y être en poste. Si mes souvenirs sont bons, demande le Commandant d'Instruction Kofod.
Lioran plia soigneusement le document et le mit dans sa besace. En quelques minutes, il se trouva les pieds dans la neige devant une grande flèche de pierre noire. De profonds sillons quittaient l'édifice et s'en allaient vers l'horizon, laissant à Lioran un chemin à suivre. Il fut cependant attiré par une étrange sensation à l'intérieur de l'ancien repaire des soldats d'Iceberg. Seuls quelques couvertures sales et des restes de feux de camp restaient à l'intérieur. Dans le silence et la pénombre, Lioran s'approcha d'un des foyers éteints et s'attela à le ranimer. Il n'y avait cependant pas le bois suffisant pour démarrer un feu, ni de pierre pour en faire jaillir une étincelle, enfin, l'humidité ambiante aurait rendu toute braise impossible. Lioran se résolut alors à tenter une autre approche, plongeant sa main dans les cendres, il en traça un cercle magique autour du foyer. Ce dernier terminé, Lioran l'illumina en posant sa main à la surface.
- Puisse les esprits me prêter leur force.
Dans les environs du cercle, des flammes minuscules s'élevaient lentement de la pierre, des draps et du bois brûlé. Ces flammes quittèrent le sol puis se mêlèrent entre elles, jusqu'à former de petits êtres rond munis de courts bras et jambes qui disparaissaient et revenaient suivant le vacillement des flammes. Au terme du rituel, une dizaine de feux follets voletaient autour de Lioran. D'un geste de la main, le mage les fit s'agiter, les feux et les torches abandonnées s'allumèrent.
Lioran comprit rapidement qu'il n'y avait rien à voir à cet étage, il prit donc la direction du sous-sol. Au fil de sa descente les esprits devinrent agités, certains restaient immobiles et d'autres se cachaient derrière le mage, dont l'escorte diminuait au fil de la descente. Avant de sombrer dans le noir, il s'éclaira d'une torche allumé par un de ses derniers feux follets et arriva au plus profond des ruines, seul.
Un immense couloir s'étendait à perte de vue d'un côté et de l'autre, le même motif de maisons-piliers et de panneaux frappés d'une langue inconnue. Cette monotonie était brisée en un endroit, visiblement un lieu de combat à en juger par les larges traces au sol et la large stalagmite de glace qui trônait au milieu du chaos. Creuse et fissurée, la colonne de glace n'avait pas fondu, aucune flaque n'étant visible au sol. De plus, elle ne se liquéfiait pas sous la main ou à proximité de la flamme de Lioran.
- Il y avait quelque chose dans cette glace, mais comment elle en est sortie ?
Après un rapide regard, le Directeur adjoint su qu'il allait perdre trop de temps à arpenter les couloirs. Il ouvrit sa veste et, à l'aide d'une de ses fioles, traça un nouveau cercle magique au sol, bien plus grand et plus complexe que le précédent. Au moment d'appeler à lui les esprits, il ne sentit aucune présence, aucun n'avait répondu à son appel.
- On dirait que les esprits sont effrayés — dit Lioran et jetant un coup d'œil en haut des escaliers, où les feux follets l'attendaient nerveusement — peut-être que les esprits majeurs le seront moins.
Étalant au possible la substance rouge, Lioran ajouta un niveau à son cercle magique et fit de nouveau appel aux esprits, en vain. Il n'était pas question de peur, quelque chose empêchait les esprits de rejoindre ce monde. Incapable d'appeler de l'aide, Lioran tendit l'oreille, espérant découvrir une raison de poursuivre les recherches.
- Il y a quelqu'un ici ? cria le mage.
Pendant de longues secondes, il n'y avait que l'écho portant le son au plus profond des ruines, mais pas de réponse. Le regard de Lioran fut alors attiré par une ombre sur sa gauche. Il s'approcha de la maison-pilier en question et en fit le tour.
- Qui est là ? demanda-t-il.
Un grondement lointain fit trembler Lioran, il y avait de toute évidence quelque chose dans ces ruines, mais sans pouvoir y invoquer d'esprit, il allait devoir remonter afin de se préparer. Il y traça trois cercles de grande taille à l'aide de ses fioles. Du premier jaillit des esprits de l'air, ressemblant à des avions en papier fait de nuages, Lioran les envoya en reconnaissance à l'extérieur d'un geste de la main. Du second, ce sont des golems de roche noire qui s'animèrent et commencèrent leur descente au fond des ruines. Enfin, le dernier sembla attirer les flammes des torches allumées aux alentour jusqu'à former une colonne aussi large que le cercle. Se cachant derrière sa manche, Lioran attendait que les flammes se concentrent et que le torrent ne cesse, laissant apparaître un être humanoïde imposant, fait entièrement de braises et dont les cornes étaient de flammes. Flottant au dessus du sol, il avait en lieu de jambes des lames de charbon et faisant face à Lioran.
- Il y a un prix à payer. dit l'être de feu, ses lèvres en braise craquant puis se reformant à chaque mouvement.
L'invocateur s'emparant de quatre de ses fioles et les lança vers l'esprit de feu qui les attrapa au vol.
- Cela devrait suffire pour une heure tout au plus. dit l'esprit.
- Acceptes-tu de prolonger ton séjour avec un paiement supplémentaire ? demanda Lioran.
- Que me demanderas-tu de faire ?
- Exploration et combat le cas échéant.
- Nous avons donc un contrat. dit l'esprit en avalant les fioles sans même les ouvrir.
Avec un esprit de feu de cette taille, Lioran n'avait pas besoin de torche, aussi pouvait-il avancer dans les ruines sans encombre. Les golems avaient déjà bien progressé et Lioran mit plusieurs minutes à les rattraper. L'esprit de feu s'arrêta soudain et observa les environs, attirant l'attention du mage de Tempesta.
- Qu'y a-t-il d'anormal ?
- Je ne sens pas le monde des esprits ici. dit l'esprit de feu. Quelque chose le coupe de ce monde-ci.
- Cela change-t-il notre contrat ? demanda Lioran inquiet.
- Une telle chose ne devrait pas exister. répondit l'esprit en arrivant auprès de son invocateur.
Rassuré, Lioran suivit son esprit ouvrant le chemin au plus profond des ruines, suivi de ses golems de pierre.
A des lieux de là, une silhouette noire chancelait dans les ruines. Les murs étaient recouverts d'une matière noire, suintant de chaque pierre, comme si elles saignaient. A chaque pas, une petite partie de la créature des ruines rejoignait la matière noire au sol. Chaque pas était plus difficile que le précédent et changeait la créature en homme frêle à la peau diaphane. Incapable de se tenir debout, il s'écroula et continua d'avancer à quatre pattes, maigrissant à vue d'œil.
- {Vous aviez promis}. dit il en soupirant.
Les joues profondément creusées, l'homme plantait ses ongles entre les roches pour continuer d'avancer. Des rides se creusaient maintenant sur son front et ses joues, ses yeux devinrent blancs et sa voix se fit plus rocailleuse.
- {Non, je n'ai pas échoué}. ajouta l'homme en tendant la main vers le fond des ruines.
De sa main s'écoula un filet de fumée blanche.
-{L'âme d'un des guerriers venus ici. J'ai besoin de plus de temps, de plus de force}. grommela l'homme avant de s'écrouler sur le sol, la peau sur les os et la respiration profonde et douloureuse.
Le filet de fumée disparu dans le sol, en réponse, l'homme reprit des couleurs et parvint à se relever. Ses bras et ses jambes se gonflèrent de la matière noire, mais sa peau resta blanche, de long cheveux aussi noir que les alentours lui descendirent jusqu'au milieu du dos. Prenant une profonde inspiration, l'homme poussa ensuite un long soupir, observant son nouveau corps, puis s'inclina, les deux genoux à terre.
- {Merci de me laisser tous mes moyens}. ajouta-t-il. {J'aurai cependant besoin de plus d'aide pour vos objectifs.}
A ces mots, des silhouettes humaines émergèrent des murs, des hommes et des femmes de tout âge étaient endormis, recouvert de pied en cape par le liquide de jais. Soudain, la matière noire s'agita, reprenant en son sein les endormis avant de reculer lentement au cœur des ruines.
- {N'ayez crainte, cet intrus sera vite détruit.}
