Dans le couloir des ruines, le moindre bruit résonnait, si bien que Lioran pensait qu'une bête s'apprêtait à bondir quand il avalait sa salive. Comprenant vite qu'il ne s'agissait que de paranoïa, Lioran se félicitait d'avoir invoqué les golems qui de leurs pas emplissaient les ruines d'un grondement permanent. Les esprits savaient faire bien des choses, la conversation n'en faisait pas partie, aussi la marche commençait à se faire longue, sans rien pour en briser la monotonie.
Bien à l'abri derrière ses esprits, Lioran observait leur réaction. Si danger il y avait, ils le verraient certainement avant lui. Il marqua de temps à autre des arrêt, cherchant des indices sur la localisation des jeunes mages, il ne trouvait rien de ce côté des ruines, pas même une trace de combat. Tout aurait été plus clair si Lioran savait ce qui était enfermé dans le cercueil de glace, et surtout si le mage qui l'avait réalisé était un allié ou non.
- Le contrat s'achève.
L'esprit de feu commencait à s'éroder, les parties saillantes de son corps disparaissant en fumée. Sorti de ses réflexions, Lioran, ouvrit son manteau en soupirant. Ces ruines étaient gigantesques, qui sait combien de temps il pourrait encore passer ici ? A contrecoeur, il s'empara de quatre nouvelles fioles et les présenta entre ses doigts à l'esprit.
- Une heure de plus.
- C'est entendu.
Dévorant les fioles, l'érosion cessa et l'esprit reprit sa forme complète. La réserve de fiole de Lioran n'était pas extensible, et même s'il lui restait à ce rythme une vingtaine d'heure, il ne souhaitait pas en arriver là avant d'avoir trouvé ceux qu'il cherchait.
Les yeux fixés sur l'esprit de feu, Lioran n'avait aucun moyen d'estimer le temps qui passait, il était rassuré de n'avoir invoqué qu'un seul esprit majeur, en faire plus aurait été trop risqué.
Lorsqu'à nouveau, l'esprit se mit à fumer, Lioran prit les devant et les fioles dans sa veste, pour renouveler une ultime fois le contrat, une explosion de sang et d'ébène le projeta au sol, en même temps que ses quelques flacons qui se brisèrent en répandant leur contenu entre les pavés. Entre les débris, un fracas se fit entendre, un golem avait été fracassé et n'était plus qu'un tas de roches frémissantes.
- Qui est là ? cria l'invocateur.
Ni Lioran, ni son esprit de feu n'avait aperçu l'agresseur, aussi furent-ils pris par surprise lorsqu'il frappa. Une large mâchoire se referma sur le flanc de l'esprit de feu, en emportant une partie qui laissa dans son sillage une traînée de braises. D'un geste de la main, l'éfrit lança une vague de feu qui vint lécher les flancs de la créature, lui arrachant un cri de douleur et la faisant chuter dans un déluge de flammes.
- Pourquoi nous attaquez-vous ? Nous ne voulons rien de mal. dit Lioran
A l'assaut de son adversaire malgré les flammes sur son dos, le corrompu balança son bras griffu en direction de Lioran. D'un vif pas en arrière, le mage se mit à l'abri. La prochaine attaque vint des airs, mais Lioran l'évita à nouveau pendant que la créature s'écrasait au sol. Une nouvelle fois, la créature lança ses griffes vers le mage déjà trop en retrait pour être touché. Un éclat noir au coin de ses yeux poussa Lioran à lever ses bras en protection avant d'être profondément lacéré par les maintenant imposantes griffes de la créature.
Au sol, sans faire de différence entre le sang coulant de son bras et celui sur la pierre, Lioran en remplit une fiole vide et la lança vers l'esprit de feu.
- Termine ce combat ! hurla Lioran.
Les fioles avalées, les blessures de l'esprit se refermèrent sans attendre et son corps de charbon devint braise. Le golem de pierre encore en état se rua sur la créature, la chargeant de tout son poids. Bien trop lourd pour être arrêté, il plaqua la créature au sol et se mit à la marteler de coups. D'un geste de la main, Lioran ordonna à l'esprit de roche de ramasser le corrompu et de le présenter face à l'esprit de feu. Ce dernier s'illumina, et de son corps entier jaillit une vague de flamme qui engloutit tout ce qui se trouvait devant lui.
Dans l'incapacité de se libérer, la créature généra un tentacule vers le sol se terminant sur une large mâchoire. L'appendice se gonfla avant de libérer une onde noire et rouge qui repoussa le golem aussi bien que les flammes et le corrompu lui-même. Dans les airs, il prépara une nouvelle attaque afin de se débarrasser du dernier esprit de roche. L'orbe aux creux de sa mâchoire, le corrompu visa le golem mais fut transpercé par un rayon rougeoyant qui laissa les bords de sa blessure enflammés et son attaque disparut.
Dans sa chute, la créature fut écrasée au mur par le second golem, grandement allégé et à l'apparence plus humaine. Par ses assauts répétés, l'esprit de pierre laissa une traînée de cratères pendant que la créature se protégeait derrière ses bras. Lorsqu'ils se recouvrirent de matière noire, le golem ne pouvait plus continuer l'assaut et se retrouva emporté par la large mâchoire, laquelle fut tranchée net par une attaque de l'esprit de feu, resté à distance. L'esprit de feu était une plus grande menace que les golem, aussi la créature changea de cible.
L'éfrit lança sa main vers la créature, générant un mur de flamme de la même forme. D'un saut, le corrompu passa entre les doigts de feu et se retrouva face à une attaque identique qu'il se prit de plein fouet, le mettant à l'arrêt. La mâchoire au bout de sa queue se changea en harpon et fonça vers l'esprit de feu. Trop rapide pour être évité, le harpon se ficha dans le torse de l'élémentaire jusqu'à en ressortir. La créature voulait ramener à lui l'esprit, mais, inamovible, c'est elle qui fut emportée. Une main sur ce qui le transperçait, et l'autre à la gorge du corrompu, l'incandescence de l'esprit s'intensifiait, jusqu'à ce que la créature ne prenne feu en hurlant de douleur.
Pour se libérer, elle scinda sa queue en deux, la changeant en faux et trancha les bras de son oppresseur avant de mettre de la distance entre eux. Les bras tranchés éclatèrent au sol en un nuage de cendres qui fut avalé par l'esprit. Des mâchoires au bout des tentacules du corrompu surgirent deux rayons noirs fonçant sur l'esprit désarmé. Les moignons de l'éfrit prirent feu et reprirent leur forme initiale juste à temps pour faire déferler les flammes sur les rayons noirs.
Les deux attaques se neutralisaient pendant de longues secondes, ce qui suffit au large golem pour charger le corrompu et interrompre son attaque. Le flux de flammes redoubla d'intensité, engloutissait le golem et l'être des ruines. Le brasier inondait les ruines, à tel point que la chaleur devenait difficilement supportable pour Lioran, menacé par les langues de feu, caché derrière sa manche pour protéger son visage.
Lorsque l'esprit eut cessé son attaque, seule une grande sphère noire restait au milieu des ruines incandescentes, tandis que le golem avait une moitié de son corps en train de fondre. L'orbe noir explosa, repoussa le golem et souffla les flammes comme des bougies. Au centre de l'explosion, le corrompu avait prit une teinte sombre pendant qu'il grossissait à vue d'oeil.
- Ca ne ressemble pas à de la magie… Qu'est-ce que tu es ? dit Lioran en observant la créature de haut en bas.
- Je suis fatigué de vous expliquer.
Un écho lui répondit, comme si les ruines s'exprimaient elles-mêmes. Les bras du corrompu se tordaient, des muscles et des tendons apparaissaient le long de sa peau pendant que ses paumes s'ouvraient, formant une mâchoire aux dents effilées.
D'un geste de la main, le mage empêcha les deux golems de se lancer à l'attaque, par réflexe, les esprits leur invocateur et l'adversaire.
- Tu ne m'as rien expliqué, et ces ruines sont vides. De qui parles-tu ?
- Nous avons toujours été à l'abri dans cette ville, et maintenant vous envahissez les lieux. Les autres étaient pareils, ils ont profané le temple, ils ont volé le fragment de Jivan et sont partis avec.
Gonflé par la rage, le corrompu fit pousser une queue dans le prolongement de son dos. Des veines rouges luisantes pulsaient sur l'ensemble de son corps alors que sa peau avait retrouvé sa noirceur d'autrefois.
- Je ne vous laisserai pas faire.
La main vers le plafond, le corrompu généra un fouet rouge et l'abattit sur l'éfrit, le coupant net en deux, fissurant le sol et le plafond . Il fonça vers Lioran, écartant d'un revers de la main le golem à sa droite, puis à sa gauche, avant d'asséner un coup de patte au mage désarmé. Projeté au loin, l'adjoint roula sur le sol et y resta sonné quelques instants. Pour en finir, le corrompu se jeta sur l'homme au sol. Il fut stoppé par une cage de flammes, tenue d'un côté et de l'autre par une moitié de l'éfrit. La cage se fit alors brasier, dévorant en grondant tout ce qui se trouvait en son sein.
Par la voie des airs, la créature se cacha dans l'obscurité du plafond, pendant ce temps, l'esprit usa les flammes pour combler les deux moitiés manquantes de son corps. Les deux esprits de feu firent déferler les boules de feu vers l'être des ruines, ne lui laissant plus d'endroits où se cacher. Le corrompu fonça donc s'écraser sur le sol. D'un geste de la main, les esprits firent s'abattre les flammes du plafond sur l'être des ruines dans une attaque interminable. Le brasier prit une teinte rouge et noire puis fut soufflé par un départ en trombe du corrompu, un orbe au creux de chaque main. Il les lança sur les esprits qui le contrèrent d'un torrent de flammes, les quatre attaques se neutralisant dans les airs. Dans sa course, la créature créa deux nouvelles sphères et, une fois entre les éfrits, les lança vers eux.
En défense, les esprits libérèrent deux puissantes vagues de flammes qui repoussèrent les sphères. Les deux ondes de feu, en se rencontrant, provoquèrent une imposante déflagration qui fit exploser les sphères noires, répandant les flammes à perte de vue. Les golems se ruèrent sur Lioran, l'entourant d'un cocon de pierre. Bien que protégé des flammes, il ne l'était pas de la chaleur, et de larges gouttes de sueurs perlaient sur le visage du mage.
- Il n'y a personne d'autre ici.
Toute cette agitation aurait attiré l'attention de n'importe qui, peu importe l'étendue de ces ruines, quelqu'un se serait manifesté. Maintenant, il fallait partir d'ici, vite, Lioran n'était pas assez préparé, et l'impossibilité de faire appel à de nouveaux esprits ne l'aidait pas. A en juger par les tremblements, le combat n'avait pas cessé, il pourrait donc retourner à la surface sans se faire remarquer. De quelques mouvements de main, Lioran fit se déplier le dome de pierre en un être unique, bien plus grand que les précédents, surplombant son invocateur et le protégeant de ce qui venait de l'arrière, ou même des airs. En route, une explosion colossale secoua les ruines,craquela la roche et fit vaciller les piliers.
- De mieux en mieux…
L'éboulement poursuivi Lioran pendant de longs instants, mais le golem fendait l'air comme si les rochers n'étaient que de simples gouttes d'eau. Plus le mage s'approchait de la sortie, plus l'obscurité prenait le dessus, il s'arrêta, fit quelques sigles des mains puis pointa les doigts en direction de la sortie. Le grondement ambiant se fit de plus en plus assourdissant, jusqu'à ce qu'une vague de flammes ne se répande sur le plafond, illuminant les ruines et permettant au mage de rejoindre la sortie après de longues minutes de course.
Essoufflé, Lioran se posa un moment, le craquement des flammes et leur écho résonnant dans les ruines jusqu'à en devenir insupportable. Il se tourna vers celles-ci, les pointa du doigt avant de le baisser lentement vers le sol. Les flammes s'agitèrent avant de former une tornade à l'endroit indiqué par Lioran, de laquelle s'extirpa l'éfrit, de nouveau en un seul morceau.
- La créature ? demanda le mage en inspirant profondément.
- Elle demeure dans ces ruines. Maintenant qu'elle est bloquée, le combat est terminée. Je peux ressentir le monde des esprits ici, le contrat est rempli.
- Une dernière chose. l'interrompit le vieil homme. Peux-tu faire fondre cette glace ?
L'ancienne prison du corrompu était un point de repère bien trop important, et avec ce qu'il avait prévu ensuite, tous les moyens étaient bon pour laisser la créature où elle était et l'empêcher de remonter.
- Je le peux.
L'esprit déchaîna un flux infernal qui vint se briser sur le stalagmite. Les pavés devinrent rouges et si le grondement des flammes ne l'assourdissait pas, on aurait pu entendre la roche siffler. Seule la glace ne réagissait pas. Le torrent de feu décupla, engloutissant entièrement sa cible et remplissant les ruines au-delà. Bien plus brillant et étouffant, le brasier faisait vibrer les ruines, le poussière tombant du plafond fit craindre un nouvel éboulement à Lioran. Cependant, avant qu'il n'ai pu donner l'ordre d'arrêter, l'éfrit, en s'approchant de la glace, l'entoura d'une gigantesque sphère de feu, faisant cesser les tremblements.
Les mains sur l'orbe de flammes, l'esprit le comprima autant que possible jusqu'à ce qu'il ne fasse la taille de la prison de glace. Des jets de flammes soudains, comme des fuites, provoquaient de profonds sillons dans les parois des ruines, obligeant l'esprit à contenir les flammes au sein de la sphère. La quantité de magie de l'orbe ne cessait d'augmenter, de même que les fuites, certaines si violentes qu'elles manquaient de faire lâcher prise à l'éfrit. Ce qui manqua d'arriver lorsqu'une éruption arracha un des bras qui maintenait l'orbe. Trop occupé à maintenir la magie sous contrôle, l'éfrit ne pouvait pas régénérer son membre, aussi la sphère commençait à se déformer par endroit, menaçant d'éclater à chaque instant. De sa main restante, l'esprit planta ses griffes dans les flammes, ralentissant les mouvements au sein de la masse de flammes. Par vague, l'orbe rétrécit, absorbé par l'esprit dont le corps se fit plus luisant, surchargé de magie. Une fois la totalité des flammes disparues, l'éfrit, éclatant et auréolé, regardant Lioran.
- Voilà qui est fait.
Sans laisser le temps pour les négociations, l'esprit de feu disparu en étincelles sous le regard désappointé de son invocateur, laissant derrière lui un cratère lisse, sans la moindre trace de glace.
Le renvoi de l'éfrit laissa Lioran exsangue, aussi, lorsqu'il entendit les attaques étouffées de la créature, il ne put même pas se plaindre. Le mage rampa dans les escaliers et fit signe au golem d'en boucher l'entrée. Les pierres glissèrent les unes contre les autres, de telle façon qu'il aurait été impossible de deviner qu'il y avait un couloir depuis l'intérieur des ruines. Lorsque la dernière pierre se mit en place, Lioran ne fut plus éclairé que par la lueur des yeux du golem, il la fit cesser en posant sa paume sur le visage de l'esprit, cessant son contrat et se plongeant dans les ténèbres. L'ascension ne fut un calvaire solitaire que peu de temps, car les feux follets attendaient toujours patiemment en haut des marches et dansèrent autour de Lioran en le voyant arriver. Les laissant faire en se traînant vers la sortie, il s'écroula auprès des restes d'un feu de camp.
- Les braises ne sont mêmes plus chaudes. dit Lioran en passant sa main au dessus. Combien de temps j'ai passé là dedans ?
Un rapide coup d'oeil à l'extérieur laissait voir que la nuit était bien installée, pire, en fixant l'horizon, une faible lueur laissait croire que l'aurore était proche. Le temps manquait, mais il en était de même pour l'énergie de Lioran, de plus, sortir en pleine nuit à Iceberg avec des habits encore humide de sang et de sueur aurait été une effroyable idée. Le temps de sécher et de se reposer, Lioran retira son lourd manteau avant de s'adosser contre un mur et sombra rapidement, entouré des feux follets qui lui tenaient chaud. Au petit matin le mage se réveilla, éclairé par la lumière blanche se reflétant sur la neige. Les petits esprits de feu n'étaient plus et le chaman put donc tranquillement se préparer pour le départ.
A l'extérieur, Lioran sentit qu'un poids s'était levé sur ses épaules et malgré le froid qui lui mordait les sinus et la trachée, il lui était bien plus facile de respirer. Après un dernier regard vers les ruines, il traça un cercle rouge dans la neige et fit apparaître un être ressemblant à un large gorille portant un iceberg sur le dos. Avec ce qu'il restait dans la bouteille, il traça un autre cercle, plus simple et invoqua des esprits du vent avant de les envoyer dans toutes les directions.
- Bien, maintenant au travail. J'espère qu'il ne leur est rien arrivé.
De telles traces ne pouvaient être laissées que par une armée en marche, Lioran priait pour que le groupe de mage soit escorté, et non pas capturé par l'armée en question, d'autant que personne parmi les mages ne parlait la langue. Il monta d'un saut sur l'esprit de glace et ce dernier se mit à courir en suivant les traces dans la neige.
