Une marche forcée n'était jamais agréable, mais elle l'était encore moins lorsqu'elle se faisait dans une couche de neige à hauteur de genoux, les journées étaient interminables, les soldats étaient presques heureux de ne plus sentir leurs pieds tant la sensation des bottes trempées devenait désagréable. Bien que cela ne posait pas de problème au départ, le fait que les mages de Fiore ne marchent pas au côté des autres soldats faisait mauvaise impression. Le trajet était plus long que prévu, certains chemins rendus impraticables par la neige et le vent. De trois jours de marche à six et c'est toute la procession qui changea d'humeur. Les mages et le fantôme marchèrent donc comme tous les autres afin de ne pas causer d'autres problèmes. Des questions lui traînant dans la tête, Nephilim s'approcha de Ryuu.
- Le sort que tu as lancé quand tu as sauvé Evan, c'était—
Plaquant sa main sur l'épaule de la mage aux bulles, Ryuu regarda frénétiquement autour d'elle afin d'être sûre que personne n'entende.- Comment le sais-tu ? dit la mage de Fairy Tail, les dents serrées et les yeux écarquillés.
Nephilim haussa nonchalamment les épaules, sans se rendre compte que les deux étaient à l'arrêt.
- J'en connais d'autres, ça aide… dit Nephilim en souriant.
- Personne ne doit savoir.
- Personne ne doit savoir que tu es mage déjà. Je vois pas pourquoi tu devrais cacher quelle magie en particulier.
- Ma mère me l'a dit, que même parmi les mages, ça devait rester un secret. J'ai jamais pensé à demander pourquoi. dit Ryuu, reprenant la marche en avant.
- Qu'est-ce qu'il est arrivé à tes parents ?
- On a été découvert une fois quand j'étais petite, ma mère a cru que c'était de sa faute et est restée en arrière pour nous protéger. Mon père connaissait… connaît Kurasa et il l'a rejoint pour négocier avec lui. On a réussi à se cacher, mais on a plus jamais entendu parler d'eux.
- Je suis désolé.
- Tu n'y peux rien, ne le soit pas.
- Tu n'as aucune idée de comment ils vont ?
- Non, mais j'ai bien l'intention de le savoir, c'est pour ça que je suis là.
Ryuu n'avait pas l'air triste, malgré ce qu'elle racontait. Pourtant Nephilim pouvait le voir à son aura bleue, elle était encore très affectée. La mage de foudre n'avait pas l'habitude de parler d'elle, aussi son interlocutrice était déjà heureuse qu'elle ait répondu à ses questions.
- Si tu as besoin de parler, je serai là, Evan aussi. Yasha va t'écouter sans t'écouter donc si tu as juste besoin de lâcher la pression, j'imagine que ça peut suffir. Tsura — la jeune femme sourit — il est maladroit, il va te donner des conseils, en tout cas il va essayer, même s'il n'a aucune idée de quoi tu parles, et Eleyon... Eleyon va essayer de t'aider, il essaieras toujours, donc si tu ne veux pas d'aide, ne lui parle pas de tes problèmes.
- Pourquoi tu me dis tout ça ?
- Parce que je sais ce que ça fait quand on a personne à qui parler, c'est jamais une bonne idée.
Confuse, la mage de Fairy Tail s'approcha de celle aux bulles.
- Et toi ? Tes parents ?
Ryuu n'avait que rarement discuté avec Nephilim, cette dernière était donc contente d'éveiller une peu d'intérêt chez la jeune fille aux cheveux roses.
- Je ne les connais pas. Je sais que je suis née à Bosco, mais j'ai été recueillie bébé, et je ne les ai jamais rencontré.
- Tu n'as jamais voulu retourner à Bosco et les trouver ? Tu as presque l'air d'avoir peur d'y retourner.
Nephilim fit non de la tête en retroussant le coin de sa bouche.
- Bosco est vraiment un pays atroce. Si tu ne naît pas en étant quelqu'un, tu ne le deviendras jamais, et là bas j'étais rien, j'étais moins que rien. C'est la meilleure décision de ma vie de venir à Fiore.
- Et si tu en avais l'occasion, tu ne voudrais pas les trouver ?
Nephilim poussa un profond soupir, perdue dans ses pensées.
- J'imagine que quand tout sera réglé, et qu'on aura le temps… alors pourquoi pas ? dit la jeune fille en haussant les épaules.
Ryuu voulait être amicale, si Evan était à sa place, elle aurait sans doute proposé à Nephilim de l'accompagner jusqu'à Bosco, mais c'était loin d'être une priorité pour la mage de foudre. Dans le silence, elle hocha la tête et sourit doucement à Nephilim.
Alors que la neige avait laissé place à une large forêt de pin, la compagnie semblait s'agiter. Malgré l'obstacle végétal, le rythme devint effréné, les arbres se firent plus rares puis la forêt devint clairière. Au coeur de cette dernière s'élevait des murs de pierre de terre et de bois dont seuls les toits les plus hauts dépassaient. Pour un si grand bourg, il était bien silencieux, aucun habitant n'était visible à l'extérieur des murs. L'entrain des soldats s'effritait déjà devant l'absence de comité d'accueil, aussi Woganar demanda l'arrêt de la troupe et prit la tête d'une petite équipe pour investiguer dans le village.
- (Steinvait a bien changé.) dit le Stahird en arpentant les rues désertes du village.
Les premières maisons étaient vides, et personne pour venir voir d'où venait tout ce bruit, les bâtiments n'étaient pas en mauvais état, aussi pouvait-on exclure la possibilité d'une attaque.
- (Au moins il n'y a pas de cadavres, le village est simplement vide.) dit Sigvid en soupirant, visiblement soulagé.
- (Bien maigre consolation, des milliers de personnes vivaient ici, et je doute fort que tous aient trouvé le salut.) dit Woganar en ouvrant une dernière porte, sans rien trouver d'intérêt. (Aucune raison d'attendre plus longtemps. Dites aux hommes de s'installer ici, ils ont mérité une bonne nuit de sommeil.)
D'un pas rapide, Sigvid s'en alla rejoindre le reste de la troupe et, d'un large geste de la main, fit signe à tous d'entrer en ville. Dans les rues, les soldats observaient, de long en large les édifices, comme s'ils n'en avaient jamais vu, espérant sans doute une surprise, que tout ceci n'était qu'une mauvaise blague. Elle ne vint cependant jamais, et c'est dans le dépit que les soldats s'installèrent dans les maison abandonnées.
- (Heureusement, nous ne manquons pas de vivres, nous partirons à l'aube après avoir mangé.) dit Woganar.
En fin de journée, de nombreux foyers avaient pris place dans les rues par les soldats, trop habitués aux campements. Au centre de tout, Kavlin avait planté son épée de pierre dans le sol. L'arme demeura inerte sous les yeux attentifs de Woganar et Kavlin, qui eut presque l'air déçu quand Sigvid alluma enfin le feu.
A quelques mètres de là, les fioréens entouraient le même feu et peinaient à manger leur bouillie. Visiblement composée de céréales et de poisson, elle n'était pas vraiment au goût des mages, mis à part Tsura, qui se vidait le bol dans la bouche sous les yeux dégoûtés de Nephilim.
- Je ne sais même pas comment tu fais. dit elle en faisant la moue devant son propre plat.
- J'en sais rien, c'est difficile à expliquer. Je sais que c'est pas très bon, mais c'est comme si j'étais à la maison.
- Alors là je peux te dire qu'on a jamais mangé ça à Tempesta. dit Nephilim en reposant son bol, préférant avaler ce que les soldat osait appeler du pain, dur, rassi, mais mangeable.
- Je sais, mais avant ça. Tsura cherchait ses mots, perdu dans ses pensées.
Les souvenirs de Tsura étaient flous, avant d'être à Tempesta, il se rappelait être dans une autre guilde à Fiore, ou plutôt des mages qui se cachaient ensemble. Pas de bâtiment, pas de nom, mais tout de même détruite par le Dark Chess. Avant cela il était avec son dragon, Conloelio, il se rappelait avoir été secouru. Conloelio lui a dit qu'il s'était enfui et était tombé d'une falaise, mais de quoi s'enfuyait-it ? Sa mémoire s'arrêtait là. Peu importe le nombre de fois où il essayait, il n'avait jamais rien de plus, sans doute que cette soupe venait de là.
Le Chasseur de Dragon poussa un soupir agaçé et quitta les lieux, sortant du village d'un pas rapide. Nephilim écarquilla les yeux de surprise alors que ces derniers prirent un reflet irisé. Elle rattrapa Tsura, qui faisait les cent pas à l'orée de la forêt en se tenant la tête.
- Tsura, désolé si je t'ai vexé, mais c'est pas grave, tu as le droit d'aimer.
- Ca n'a rien à voir avec ça. dit Tsura agressivement.
A l'aura bleutée de Tsura se mêla des touches de rouge, Il était irrité que Nephilim soit là, même si elle ne savait pas pourquoi.
- Tu es énervé. Si tu veux je peux–
- Arrête d'utiliser ta magie sur moi ! explosa Tsura en se retournant violemment vers la jeune fille.
Surprise, elle fit un pas en arrière et eu juste le temps de voir le rouge de Tsura devenir violet de dégoût que ses yeux reprirent leur couleur verte habituelle. Les dents du chasseur se desserrèrent et son visage se liquéfia après son accès de colère.
- Pardon Nephilim, je voulais dire que… je… dit-il en hochant la tête.
- Ne t'inquiète pas, c'est rien. dit la jeune femme en lui mettant la main sur le bras. Mais ne reste pas dans ton coin, parle moi de ce qui ne va pas.
Après que le chasseur ait donné son aval, la jeune femme créa deux bulles et s'installa dans l'une d'elle, faisant signe au mage de Tempesta de faire de même, ce qu'il fit. Après avoir fait part à Nephilim de ce qui le tourmentait, elle le fixa quelques instants. Pouvait-elle dire qu'elle le comprenait alors que Tsura ressentait l'exact inverse de la jeune femme ? Assurément non, Tsura voulait savoir d'où il venait, Nephilim ne voulait plus en entendre parler, si possible, elle aurait volontiers échangé sa mémoire avec celle du chasseur.
- Si tu as retrouvé des souvenirs ici, peut être qu'il faudrait se renseigner tant qu'on est là.
- On n'a pas le temps.
- Peut-être, mais si on l'a on on t'aidera, ou au moins je t'aiderai.
Sans doute disait-elle ça pour le rassurer, mais au moins Tsura avait retrouvé le sourire. Nephilim n'avait pas besoin de sa magie pour connaître la couleur de l'aura du jeune homme, ce mélange de jaune et de vert dansant autour de lui en formant des spirales. Elle ignorait ce que signifiait exactement cette couleur, mais à n'en pas douter, c'était sa préférée.
Sur l'un des toits de Saembiod, un homme dont on ne pouvait deviner l'âge observait les ruelles en contrebas, le village étant sur le flanc d'une imposante colline, il avait une vue parfaite sur l'ensemble de la citadelle. Comme une gargouille, il se tenait accroupi sur le bord des poutres, ses longs cheveux sable agités par le vent. Ses yeux gris erraient à travers la ville, séparés par un nez, dépourvu de pointe, suivant la même ligne que son front fuyant et se terminant juste au dessus de sa bouche. Une odeur vint faire frémir ses narines, d'abord dans le doute, il leva la tête et huma l'air plusieurs fois. Il se mit à courir sur les toits, le museau en l'air cherchant l'origine de cette odeur inhabituelle et pourtant familière. Au sommet des murs entourant la cité, l'homme prit une dernière profonde inspiration et ne put retenir un sourire laissant apparaître ses larges canines. Aussi vite qu'il était venu, il disparut, sans éveiller le moindre soupçons des habitants en contrebas ni même des gardes sur la muraille.
Après un large bond au dessus de plusieurs édifices, il s'agrippa au rebord d'une fenêtre close. De ses ongles acérés, il gratta le bois, comme un chat attendant qu'on lui ouvre. Sans réponse, il réitéra l'opération jusqu'à ce qu'enfin on daigne lui ouvrir. A travers les vitres, il pouvait voir que la personne de l'autre côté était mécontente, à en juger par la manière dont elle se prenait le visage entre les mains. Yukihyô, tout juste sortie du lit et ne portant qu'une chemise et des chausses blanches, tira les battants vers elle et, sans y être invité, l'homme se faufila à l'intérieur.
- Dhole, je passe une semaine entière à chasser les éclaireurs de Pergrande dans les montagnes vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Je demande une seule journée de repos et tu arrives à venir me déranger à ce moment précis. dit elle en regardant le vide devant elle de ses yeux fatigués.
- Je sais je sais, mais là je pense que tu seras contente de savoir, on va avoir une visite par ici. dit Dhole, bien trop enjoué.
- Ca pouvait attendre demain, je n'attends personne. dit la jeune femme en faisant signe à l'intru de repartir d'où il était venu.
- Oui mais demain il sera là et je voulais te prévenir avant.
- Et comment sais-tu qu'il arrive ?
Il fit trembler ses narines avec un large sourire de fierté.
- Même toi tu ne peux pas renifler si loin. dit Yukihyô en niant de la tête, le coin de la bouche retroussé.
- Tu verras bien, demain on aura une réunion d'ancien camarades de classe.
- … Quoi ?
Sous les pieds de la troupe, la neige laissa place à de l'herbe rase, le voyage touchait à sa fin. Au pieds des grands murs de pierre, Woganar fit un geste de la main, provoquant l'ouverture des portes de bois. A l'inverse de Steinvait, des gens parsemaient les rues et regardaient la troupe passer, cherchant en elle des visages connus, les larmes aux yeux. Par moment, des cris emplissaient l'air suivis de pleurs lorsque des hommes et des femmes se ruaient dans les rangs pour trouver des frères, des soeurs, des amants. L'armée s'éclaircissait à mesure de son avancée vers le bâtiment du Godisamnar.
Au sommet de la colline, le bâtiment dominait tous les autres, aussi bien par la hauteur que par la largeur. Le bâtiment était un simple mur de bois suivant les contours d'une coque de bateau retourné fixée par des larges poutres sur le côté. De nombreux gardes se tenaient devant la haute porte et firent signe à ce qui restait de la troupe. Woganar s'avança avec Kavlin, laissant Sigvid avec les mages de Fairy Tail. Le blond s'avança vers les mages de Fairy Tail après avoir donné congé à ses hommes.
- Le Stahird est entré voir si l'assemblée a lieu ou non. On va devoir attendre pour savoir si nous devons entrer ou non. dit l'homme à la lance.
- Vous êtes sûr que nous pouvons y assister ? demanda Nephilim.
- Ne vous inquiétez pas, prenez les escaliers à droite et à gauche et essayez de ne pas vous faire remarquer. Nous n'apprécions pas trop que le Godisamnar soit interrompu.
Quelques mètres plus loin, Dhole observait au détour d'un mur, suivi de près par Yukihyô, il renifla quelques instants avant de sourire.
- Il est là regarde. dit il joyeusement.
- Et tu vas me faire croire que tu l'as reniflé de si loin. dit la jeune femme les bras croisés.
Sans répondre, il hocha frénétiquement la tête.
- Tu es sûr que c'est lui ? ajouta Yukihyô.
- Oui, je le reconnais, je suis sûr que c'est Haruko. Même si son odeur a un peu changé, je ne sais pas, on dirait qu'il sent…
- Le dragon. interrompu la mage de glace, bien plus intéressé tout à coup.
- Ah donc c'est ça cette odeur, c'est plutôt fort. M'enfin, y'a pire j'imagine. ajouta le limier en sentant le regard glacial de son acolyte.
- Je vais vérifier si c'est bien lui, garde un oeil dessus et dit moi quand il ne sera plus encadré par l'armée.
- Bien madame. dit Dhole en prenant un air faussement obéissant.
Après de longues minutes, Woganar sorti de l'édifice, l'air soulagé. Il fit un signe de tête à Sigvid qui, a son tour, demanda aux mages de le suivre.
- Le Godisamnar aura lieu dans deux jours. Les Chefs doivent être en route déjà. Sigvid va vous aider à trouver un endroit où dormir.
Devant le regard interrogateur du blond, Woganar ajouta.
- (J'ai à faire avec Kavlin, je reviendrai vers toi en temps voulu.)
Sans lui donner plus d'explication, Woganar prit avec la jeune femme la direction d'un bâtiment entièrement en pierre non loin de là et disparut derrière les portes de fer.
A l'intérieur, de nombreuses personnes montaient la garde et empêchaient le passage du Stahird de leurs armes.
- (Stahird, vous ne pouvez pas entrer.) dit le premier garde d'une voix inquiète.
- (Pourtant c'est ce que je vais faire. Qui vous a donné ces ordres ?)
Le garde regarda autour de lui, cherchant une aide, une lueur de défi dans l'oeil de ses collègues, en vain.
- (Le Grand Godi ne veut pas qu'on approche le Roi.) dit un autre garde d'une voix tremblante. Woganar se tourna lentement vers lui.
- (Il n'a pas autorité sur l'armée.) dit le Stahird d'une voix ferme, comme s'il était agacé (Maintenant laissez nous passer.)
Du dos de la main, il écarta les deux armes lui barrant le chemin en dépit des soldats qui tentaient de les maintenir en place. De toute évidence, leur résistance était inutile, aussi laissèrent-il les deux arrivants entrer.
D'un rapide regard en arrière, Woganar vit que Kavlin était pour le moins mal à l'aise, à en juger par la manière dont elle se mordait les lèvres en se serrant dans ses bras.
- (Tu n'as pas de quoi être inquiète. Il n'y a rien qui puisse mal se passer.) dit doucement l'homme à la hache.
- (Le pays est toujours brisé, l'armée est éparpillée et Eldurhjarta ne me répond toujours pas.) dit elle en serrant le pommeau de son épée à la lame de pierre dans sa main.
Woganar resta silencieux, rien de ce qu'il ne trouvait à dire n'aurait réconforté la blonde. Sous le regard des gardes de cellules, ils avancèrent dans le couloir jusqu'à arriver à une porte de bois renforcée de plaques métalliques. Encore une fois, des gardes lui bloquait le passage. Heureusement pour le Stahird, sa réputation le précédait, et voir au fond des cachots l'un des personnages les plus important de l'armée était déroutant. Certainement qu'il avait une bonne raison d'être ici, cependant, les gardes avaient un devoir.
- (Personne n'est autorisé à entrer ici Stahird.)
- (Runar n'a pas d'ordre à vous donner. En revanche, je le peux, et je vous ordonne de me laisser passer.) dit fermement Woganar.
A Iceberg, lorsqu'une personne occupait un rang prestigieux, il était de coutume de parler d'elle en utilisant ce rang. Ne pas le faire était au mieux un signe d'amitié, au pire un manque de respect sous-entendant que le titre n'était pas mérité. De plus, les absents ont toujours tort, et la seule figure d'autorité présente était celle de Woganar. S'écartant d'un même mouvement, les gardes laissèrent entrer les deux soldats dans l'ultime pièce.
Elle était carrée, bien éclairée par la lumière des torches et coupée en deux au milieux par des barreaux. De l'autre côté des barres de fer, un homme se tenait assis sur les bancs taillés dans le mur, vêtu de ce qui ressemblait à une tenue de cuir. Asger était certainement endormi, c'était la manière la plus efficace qu'il avait trouvé de lutter contre la faim au fond de sa cellule. Après avoir entendu les portes s'ouvrir, l'homme releva la tête, révélant derrière ses mèches blondes grisonnantes des yeux d'un bleu ciel voilé. Un sourire s'afficha difficilement à travers le visage du vieil homme.
- (Ta visite me réchauffe le coeur Woganar, d'autant qu'elle signifie que la ville n'est pas encore tombée.) dit-il, fatigué.
- (J'ai peur que cela arrive rapidement mon seigneur.) dit le Stahird d'un ton grave.
Derrière eux, Kavlin ne put réprimer un sanglot lorsqu'elle vit le roi dans cet état. Surpris, il détourna le regard du soldat et dévisagea la jeune femme.
- (Oh, ma fille.) dit le prisonnier en se levant de son banc.
Pendant un instant, il avait oublié sa condition et voulait simplement prendre pour la première fois depuis des mois sa jeune fille dans ses bras. Il fut cependant cruellement ramené à la réalité par les chaînes de ses poignets qui l'empêchèrent même de pouvoir l'effleurer à travers les barreaux.
- (J'espérais te revoir dans d'autres circonstances. Je suis néanmoins très heureux de voir que tu vas bien.) dit-il avec un éclat retrouvé dans les yeux.
- (Tu es si maigre.) dit Kavlin, les yeux humides mais le sourire aux lèvres. (J'avais peur que tu sois exécuté.) ajouta-elle la gorge serré.
Voir sa fille dans un telle état était la goutte d'eau pour le vieux roi. Il était censé la protéger du malheur et, à cause de lui, elle se retrouvait sur le front, à sa place, pendant qu'il était impuissant dans sa cellule, à attendre qu'on choisisse son sort. Il tomba à genoux dans le cliquetis des chaînes.
- (Je suis vraiment désolé de te mettre dans cette situation, j'espère que tu pourras me pardonner.) dit-il plaintivement, cachant ses yeux derrière ses cheveux sales.
En voyant le souverain chuter, les deux soldats mirent un genou à terre, comme s'ils espéraient pouvoir le rattraper et le redresser.
- (Pas besoin de se mettre à genoux mon seigneur, relevez-vous.)
Asger resta cependant au sol et préféra s'accroupir.
- (Je n'aurais pas dû sonner la retraite.) dit le roi en regardant les chaînes accrochées à ses poignets.
A son tour, le Stahird se mit en tailleur sur le sol, rapidement suivi de la jeune femme.
- (Je pense que vous avez pris la bonne décision.) dit Woganar a voix basse.
- (Tu le penses réellement ? Nous aurions pu l'emporter.) dit le roi, déçu.
- (Peut-être, mais les pertes auraient été nombreuses. Il y a certaines batailles...)
- (Qu'il vaut mieux ne pas mener.) dirent-ils à l'unisson.
- (Dans ce cas, j'imagine que tu aurais pris la même décision ?) dit le souverain, soutenant le regard de Woganar, comme s'il le défiait de répondre.
Le Stahird y avait réfléchit des semaines, des mois entiers, et il n'était jamais arrivé à une réponse qui le satisfaisait, et ce malgré le fait qu'il avait connaissance des conséquences.
- (C'est bien ce qu'il me semblait.) dit le vieil homme, sortant Woganar de sa réflexion.
- (Le Grand Godi va payer pour t'avoir mis là. Tu ne le mérites pas.) intervint Kavlin.
- (Non, tu ne dois pas t'opposer à lui, tout le monde verra que ce n'est qu'une revanche. Pour le moment que ce soit en bien ou en mal, les nobles sont plus à même de coopérer avec le Grand Godi que sans lui. Pour le moment, il vaut mieux le laisser jouer au roi.) répondit Asger.
A ces mots, Woganar se releva, la mâchoire serrée et poussa un profond soupir.
- (Je ne suis pas d'accord, il n'a aucun droit de s'asseoir sur le trône, les Grands Godis commandent les rites, pas les hommes.) dit il en se dirigeant vers la porte, où il marqua un temps d'arrêt.
- (Je ferai ce que je peux pour vous faire sortir d'ici au plus vite.) dit-il en disparaissant dans le couloir.
Kavlin se leva d'un bond, bien décidé à ramener le soldat devant son roi.
- (Laisse-le, j'avais à te parler.) dit Asger d'une voix douce, poussant Kavlin à s'asseoir face à lui.
Le sourire aux lèvres, il démarra une conversation banale, lui demandait comment était son quotidien et comment était la vie avec la troupe avant d'enchaîner sur l'état du pays, notamment sur la fin imminente de la guerre.
- (Iceberg n'a jamais signé de reddition depuis sa création, c'est impensable…) dit le roi en secouant la tête, agité et en colère.
- (Les nobles protègent leurs fiefs et ne coopèrent que rarement, la troupe dont je fais partie est tout ce qu'il reste de l'armée royale.)
- (Ils ne croient certainement déjà plus à la victoire, sans doute que certains négocient l'après-guerre avec Pergrande. Ils nous faudrait un moyen de les rallier.) dit le roi en frottant sa barbe sauvage.
- (Il faudrait qu'Eldurhjarta s'éveille à moi, ça changerait tout.) dit Kavlin en détachant son épée de sa ceinture et la posant devant elle.
- (J'ai eu tort en attendant de toi que tu parviennes à t'en servir. Cela fait des générations que cette épée est endormie.)
- (Mais alors que dois-je faire père ? Je n'en ai aucune idée.) dit elle, inquiète.
- (Fait confiance à Woganar, suis-le et il finira bien par trouver, tu seras en sécurité avec lui.)
- (Mais père, il ne vous écoute pas, vous voyez bien, il–)
- (Kavlin, Woganar est la seule personne dans tout le pays en qui tu peux avoir une confiance totale, je n'ai absolument aucun doute sur sa loyauté. Il fera ce qu'il croit être bon pour nous, alors aide-le.)
Kavlin ne put que hocher la tête, elle n'avait aucune idée de ce qui pouvait inspirer une telle confiance chez son père, ni même si Woganar la méritait. Elle ne savait de lui que ses exploits guerriers, certes innombrables, mais il était certainement comme tout le monde, avec une ambition, un dessein à accomplir. Elle n'avait cependant pas d'autres solution pour le moment et dut suivre ses conseils.
Elle quitta ainsi la prison pour voir qu'à l'extérieur, de nombreux nobles venaient de faire leur arrivée, escortés de leur armée personnelle, remplissant les rues de Saembiod par des soldats en armure. Des milliers, peut-être des dizaines de milliers de guerriers prêt à se battre mais qui n'étaient utilisés que pour garder des richesses ou faire la loi sur les routes. Quelle formidable force ils seraient s'ils n'étaient pas animés de motifs égoïstes. Si seulement, si seulement l'épée de pierre pouvait enfin la désigner comme héritière. Tous se prosterneraient, et elle serait la seule décisionnaire, choisie par les Cieux, même le Grand Godi n'aurait mot à dire devant elle. Si seulement.
