Les dernières flammes sur son pantalon éteintes, Gagola se redressa, un large sourire aux lèvres.
- Au moins maintenant je peux arrêter de faire semblant. Je suis bien plus que ça, il n'y a pas que les flammes que je peux avaler.
Gagola se remit en position, mais quelque chose avait changé, Eleyon le sentait. A toute vitesse, il prit ses distances avec l'homme aux dreads.
- Charybde.
Un tourbillon irrésistible attirait tout ce qui se trouvait aux alentours vers Gagola. Le brasier à leurs côtés disparut en un instant de même qu'une grande partie des roches les plus proches de Gagola. Eleyon s'était accroché à une pierre proche, incapable d'avancer. Cette dernière se décrocha finalement et emporta le mage de feu avec elle. A contre courant, Eleyon utilisait ses flammes pour se propulser, en vain, il se rapprochait inexorablement de Gagola. Il se décida à faire demi-tour et fonçait maintenant sur son adversaire. Ce dernier n'en avait que faire, et continuait d'avaler tout ce qui était pris dans son tourbillon, Eleyon ne serait pas différent.
Le mage de Tempesta entoura son poing de flamme, de ses autres membres, il se propulsa aussi vite que possible. Comme une fusée, Eleyon écrasa son poing sur le visage de Gagola, le forçant à retirer les mains de sa bouche, ce qui fit disparaître le tourbillon. Maintenant bien trop rapide, Eleyon continua sa course jusqu'à aller s'écraser dans la paroi rocheuse pendant que Gagola s'effondrait, le front fumant.
- Alors celle là je m'y attendais pas. dit le mage aux dreads en se relevant.
Le mage de feu était au sol, sonné par le choc. Il vit Gagola grossir à vue d'oeil, de larges veines roses partant de sa bouche jusqu'à un tatouage framboise au dessus de son nombril, représentant une gueule pleine de dent au centre de laquelle siégeait un œil, fixé sur Eleyon. Il sentit un frisson le parcourir, sentant bien que c'était loin d'être un tatouage ordinaire.
A travers ce dernier, l'Empereur veillait et observait avec grande attention le combat du mage de feu et de sa Main.
- Aucun problème en deux ans, et voilà que deux mages s'attaquent aux Mains. dit l'Empereur en faisant les cent pas dans son bureau.
Gagola fonça sur Eleyon. Ce dernier s'envola hors de portée, et, alors que les dernières boules de feu s'écrasaient au sol, Eleyon en attrapa une. D'un rouge orangée, la flamme doubla de volume et prit une éclatante couleur jaune.
- Flux ardent.
Une colonne de feu aussi large que la sphère s'écrasa sur la Main qui se protégea de ses bras. Il essaya de se mettre en place pour les consumer avant que ce ne soit l'inverse, les flammes lui arrachant des lambeaux de peau et faisant fondre le sable et le sol autour de lui. Eleyon atterrit aux côtés de Gagola alors que les flammes s'abattaient encore sur la main, alimentées par l'orbe autonome dans le ciel. Eleyon posa sa main au sol et fit apparaître un cercle magique sous Gagola.
- Éruption de flammes.
Une tour de feu jaillit du cercle et envoya le mage aux dreads dans les airs, prit entre deux feux. Gagola était emporté comme par un torrent, il virevoltait de haut en bas, sans savoir où il se trouvait. Les flammes lui lacéraient les flancs et ses cheveux ressemblaient à des mèches de bougie, réduisant à vue d'oeil. Gagola se mit en boule et parvint à mettre ses pouces dans sa bouche. Les flammes venant de l'orbe furent aspirées par la Main, le libérant d'une attaque. Gagola absorbait maintenant la sphère comme un trou noir une étoile. Quelques instants avant que Gagola ne fasse disparaître la sphère, Eleyon leva la main vers le ciel et ferma le poing, provoquant son explosion sous le nez de la Mains, et la chute de cette dernière aux pieds du mage de feu. Le mage de Tempesta s'approcha du corps calciné de Gagola, immobile et fumant.
- Je suis désolé. dit il en baissant les yeux.
Il prit la direction du Bastion, s'inquiétant de savoir si Shaporo et Danir avaient eu autant de chance que lui. A quelques mètres du tunnel, Eleyon senti un grondement dans le sol suivi d'un bruit d'éboulement venant de derrière lui. Une tempête de pierre, de sable et de feu menaçait Eleyon qui n'avait aucun moyen de s'en protéger avant qu'elle ne l'engouffre. La bourrasque figea Eleyon sur place. Dans la tempête, les rochers virevoltaient, s'écrasant sur Eleyon qui ne pouvait les éviter. Tout juste le souffle se calmait que Gagola, enfonça son poing dans le ventre du mage de feu, le décollant du sol. De son autre main, il lui attrapa le crâne et l'envoya s'écraser sur le sol au loin.
- Ça c'est sûr, tu vas être désolé. dit Gagola d'une voix grinçante.
Son pantalon avait fondu et était collé à ses cuisses. Sa peau calcinée n'avait gardé sa couleur brune qu'à quelques endroits, le reste étant recouvert d'une couche de peau charbonneuse. Le moindre mouvement le faisait souffrir le martyre et le tiraillait sur chaque centimètre de son corps, et ses cheveux si long étaient réduits à peau de chagrin. Sur l'ensemble de son corps, des vaisseaux rose pulsaient, recevant de l'énergie du tatouage en forme de bouche sur son ventre. Avant qu'Eleyon ne s'en rendent compte, la Main était dans les airs au dessus de lui. Il s'écrasa au sol comme une comète. L'onde de choc repoussa Eleyon bien qu'il ait évité l'attaque. Gagola l'avait vu et il fonça sur le mage de feu. Il lui attrapa les jambes d'une main et l'encastra dans une paroi rocheuse. Avant qu'il n'ait pu continuer son attaque, un torrent de flammes repoussa Gagola. Le courant était si violent que la Main ne put se mettre en position pour l'absorber. Derrière sa main, le mage aux dreads ne parvenait pas à avancer, les flammes s'écrasant contre sa paume ne lui permettant pas. D'un bond sur le côté, il s'extirpa du flux et fonça sur Eleyon. Un nouveau rayon de flamme vint le cueillir, encore plus puissant que le précédent et suffisamment large pour l'envelopper totalement, forçant Gagola à se protéger de ses deux mains. Eleyon ne pouvait s'approcher, c'était trop risqué, et la Main était incapable de bouger.
Comme un serpent, la mâchoire de Gagola se déboîta et il put enfin avaler une partie de l'attaque, lui permettant de mettre ses pouces dans sa bouche.
- Charybde.
Le rayon disparaissait, faisant luire davantage le tatouage sur l'abdomen de Gagola. Le mage grossissait à vue d'oeil, ses muscles devenaient démesurés, grotesques, lui donnant une apparence hideuse. Eleyon désagregea son rayon en de multiples boules de feu qui allèrent s'écraser sur son adversaire. Elles furent cependant également absorbées, renforçant Gagola. Par frustration, Eleyon traça un cercle magique devant lui de quelques mouvement de doigt. Le vent souffla autour d'Eleyon, soulevant un nuage de poussière qui prit feu, le cachant à la vue de la Main.
- Magie Avancée : L'Épée du Dieu du Soleil.
Les flammes se condensèrent autour du cercle magique, formant une lame rougeoyante qui fonça sur Gagola, embrasant l'air sur son chemin. La Main eut le temps de se mettre en position pour absorber l'attaque. Il ne parvint à consumer que les flammes extérieures, la lame poursuivant son chemin jusqu'à pourfendre l'épaule de Gagola. Le géant chuta, sa plaie enflammée le faisant hurler de douleur.
- Alors tu ne peux pas absorber ça, hein ?
La Main se relevait doucement, un creux béant entre son cou et son bras. Quelques moulinets firent cependant comprendre à Eleyon que ça ne dérangeait pas son adversaire.
- Essaie encore si tu es si sûr de toi.
Le mage de feu ne pouvait pas mentir, la Magie Avancée consommait une quantité folle d'ethernano, il ne pouvait pas utiliser ce sort successivement sans en subir les conséquences. C'était cependant le seul sort qui pouvait le blesser sans qu'il ne puisse l'absorber. Ou alors… le surcharger. Il était sûr qu'il y avait une limite sur la quantité de magie que Gagola pouvait absorber, à en juger par la manière dont il était affecté. Eleyon espérait que le mage aux dreads explose comme un ballon trop gonflé. Il ignorait cependant s'il avait les réserves suffisantes pour le faire, la Main était déjà dans un tel état que cela ne devrait pas consommer tant de magie que ça.
Totalement inconscient des événements, les Lindormiens étaient aux champs à quelques centaines de mètres de là. L'un d'entre eux grattait un genre de harpe dont les cordes étaient remplacées de longues pierres plates. La mélodie s'arrêta lorsque le musicien vit au loin la silhouette de Khēlā. Les fermier s'arrêtèrent également, d'abord pour protester puis comprirent à la vue de l'étranger. L'un d'entre eux partit l'accueillir en serpentant, curieux de savoir d'où venait cet étranger à l'allure singulière.
- Je cherche à aller aux Monts du Silence. Suis-je sur le bon chemin ? dit-il d'une voix douce.
Le Lindormien hésita quelques instants, un humain dans ces contrées était rare, encore plus un qui ne portait ni chaussure ni couvre-chef.
- Continuez sur votre chemin et vous y serez sous peu. Vous ne voulez pas vous arrêter pour boire, la route est encore longue.
- Si vous avez de l'eau, je suis preneur.
- Hélas non, nous n'avons que des liqueurs.
- Ce n'est rien, je m'en passerai dans ce cas. dit Khēlā en reprenant sa route.
- Nous avons également des fruits frais si vous le souhaitez.
- Merci, mais je ne peux accepter. Désolé du dérangement.
Comme s'il ne s'agissait que d'une simple pause, le musicien reprit sa mélodie et les autres continuèrent leur récolte, laissant l'étranger faire sa route seul.
Dans le Bastion, la majorité des Pions était au sol, le visage tuméfié ou l'uniforme brûlé. Une poignée faisait face à Shaporo et Danir, tous semblaient à bout de souffle. A l'arrière, Nakman, le Fou, avait une main devant la bouche, comme s'il chuchotait à quelqu'un.
- C'est ça sa magie. A chaque fois qu'il se cache la bouche on est paralysé après. dit Danir le souffle court.
- Mais pourquoi on arrive encore à bouger alors ? dit Shaporo qui se tenait debout en prenant appui sur ses genoux.
- J'en sais rien, peut être qu'il y a une durée limite.
Nakman ne put éviter d'esquisser un sourire, personne n'avait découvert comment marchait sa Qabale, et même lui n'en avait effleuré que la surface. Shaporo s'enflamma des pieds à la tête. Les flammes se mêlant à ses cheveux blonds s'étendirent jusqu'à former deux longues plumes traînant derrière lui. Il fonça vers les pions les plus proches, son aura de feu prenant la forme de deux ailes. Avant qu'elles ne s'écrasent sur les Pions, Nakman mis sa main devant sa bouche.
- Un mage blond ne peut attaquer un Pion avec des ailes de feu. chuchota le Fou.
Au moment de balancer ses bras pour se débarrasser des mages du Dark Chess, Shaporo fut prit de tétanie, dissipant son sort et le faisant s'écraser au sol, incapable de se mettre à l'abri. Les Pions, se préparant déjà à brûler, mirent quelques instants avant de se jeter sur Shaporo, lames et cercles magiques prêts. Une botte s'écrasa sur la joue du premier Pion, l'envoyant au sol et le débarrassant de quelques dents. Danir attrapa le poignet du suivant et, en le tordant, le délesta de son épée courte pour s'en emparer.
- Un soldat ne peut se défendre avec une épée contre des Pions. murmura Nakman.
Danir fut alors pris de picotements et d'engourdissement. Ses mouvements étaient beaucoup plus lent mais il parvenait à bouger tant bien que mal. La sensation désagréable cessait lorsqu'il se lançait à l'assaut plutôt que de gagner du temps, aussi Danir changea de stratégie et repoussa les Pions. Shaporo tentait de se redresser, mais tout son corps pesait une tonne, ses doigts s'enfonçaient dans le sol pendant que ses bras luttaient pour l'élever. Il se retrouva dans un équilibre, il ne parvenait plus à pousser davantage mais il se refusait à se laisser tomber à nouveau. Tant que le sort du Fou n'était pas dissipé, Shaporo ne pourrait plus bouger davantage.
- Un soldat ne peut attaquer des Pions avec une épée.
Danir n'avait plus d'échappatoire et le moindre de ses mouvements devenait une torture, comme si du sable faisait grincer ses articulations. Submergé par le nombre, Danir laissa tomber son arme et se contenta de littéralement tenir ses adversaires le plus loin possible. Sa stratégie tomba à l'eau lorsqu'un poing de pierre vint lui creuser le flanc, le faisant lâcher la gorge de ses adversaire. Un second mage, armé de larges cornes chargea Danir, qui lui empoigna.
- Merde.
Le soldat n'avait pas la force nécessaire pour arrêter la charge du corps massif du Pion. Il tomba à la renverse, emportant son adversaire avec lui avant de l'envoyer en arrière en le poussant avec ses jambes. Il se releva rapidement mais fut pris d'une intense douleur au flanc, le privant de toute force dans ses jambes. La main pressée contre la zone douloureuse, il sentit le sang couler le long de ses doigts. A en juger par la quantité et la douleur qui irradiait tout le côté de son abdomen, la blessure était profonde.
- Ne t'inquiète pas, je suis là. lui dit Shaporo, enfin debout en l'emportant au loin.
Les flammes du mage prirent une teinte bleutée lorsqu'elles entourèrent Danir. Ce dernier paniqua en voyant les flammes lui grimper le long du corps, mais se calma quand il remarqua l'absence de chaleur. Il fallait faire vite, les Pions se lançaient déjà à l'assaut.
- Un mage de feu blond ne peut soigner avec ses flammes bleue.
Lesdites flammes disparurent aussitôt, laissant une cicatrice tout juste refermée le long de l'abdomen de Danir.
- Shaporo, ça va ?
- Je ne peux plus bouger. dit-il, effrayé.
Cela n'avait rien à voir avec la fois précédente, il n'avait pas l'impression qu'en forçant suffisamment, il pourrait le faire se mouvoir. Rien ne lui répondait, il sentait le poids de son corps sur ses pieds, le cœur battant dans ses bras, mais malgré tout ses efforts, son corps ne fit pas le moindre sursaut.
- On ne peut pas gagner comme ça. dit Danir, tordant Shaporo pour le faire tenir sur son dos.
- Comment on peut faire, on a aucune idée de comment sa magie marche. dit Shaporo.
Danir se contentait de courir, se creusant les méninges. Le Fou les paralysait, mais cela ne semblait pas être cohérent, Shaporo était bien plus affecté que lui, était-ce parce que Shaporo est un mage ? Pourtant quand Danir avait revêtu son armure, il avait été totalement paralysé également. Comment marchait donc cette magie, comment le Fou les empêchait d'agir ?
Le pied de Danir s'enfonça dans le sol qui enserra sa cheville. Shaporo fut projeté comme un mannequin avant de s'écraser sur le sol en un grondement étouffé. La tête tournée vers Nakman, Shaporo eut une idée qu'il pensait lumineuse. Pendant que Danir s'activait à se libérer de son entrave, le mage de feu explosa dans un déluge de flammes et fonça telle une fusée vers le Fou. Il s'éleva du sol, passa entre les Pions qui se jetèrent au sol pour l'éviter et continua vers sa cible.
- Un mage blond ne peut me charger en— Bwooh !
Un missile de soixante-dix kilos s'écrasa sur l'estomac de Nakman qui fut emporté en arrière. Shaporo continua sa course et les emmena à l'intérieur du Bastion où les deux s'écrasèrent dans un tas de bois brûlé en partie brûlé. Le tas commença à prendre feu, Shaporo ne s'étant pas éteint en s'écrasant.
- Ah non, pas encore. dit une armure d'une voix résonante.
Le contrôle de son corps et ses esprits repris par Shaporo, il étouffa les flammes tant qu'il put, empêchant les braises de s'étendrent. Nakman, le souffle coupé, ne parvenait pas à se relever, il roula et rampa sur le sol, s'éloignant du mage de feu pour le moment. Shaporo accourut auprès de l'armure de l'Inquisition et tenta de libérer le vieil homme à l'intérieur, guidé par ses instructions.
A l'extérieur, Danir s'était tout juste défait de son piège de terre. Les Pions se remettait encore du missile qui venait d'aller exploser dans la forteresse, emportant leur chef avec lui. Il ne prêtaient que peu d'attention à Danir lorsqu'il récupéra sa lame et se jeta à l'assaut. Dès qu'il eut balancé son bras, l'engourdissement repris le dessus. Alerté par le grognement de Danir, le Pion fit un pas en arrière et ne reçut qu'une profonde entaille sur la pommette.
Le reste des Pions se lança à l'assaut. Le mage cornu heurta Danir sur le côté et le fit décoller d'un mouvement de tête. Depuis les airs, il vit une colonne lisse, comme faite d'argile et ornée d'une tête de bélier, venir s'écraser contre lui. Par réflexe, Danir s'agrippa au sort qui le ramena doucement au sol sans douleur. Son épée lui ayant échappé des mains, il pouvait maintenant se mouvoir sans soucis. Inconscient de ce fait, le mage aux cornes se lança à l'assaut de nouveau, propulsé par ce qui ressemblait à une baliste émergeant du sol. Danir l'évita d'un pas de côté et fonça sur le groupe de Pion le plus proche, le mage de terre en tête.
- Phalanx.
Une large quantité de tuile d'argile émergea du sol, protégeant le mage. Alors que Danir était en train de bondir pour les surmonter, des lances jaillirent des tuiles. Il ne pouvait pas les éviter, aussi l'une d'entre elle lui entailla profondément la jambe, une autre lui rasa la tempe, et une dernière lui passa sous le bras. Grâce à cette dernière, Danir pu continuer sa route au dessus des tuiles, s'armant d'une lance de terre au passage. Il assomma le mage deux mages cachés derrière la pile de tuiles, dont celui l'ayant invoqué.
De chaque côté, Danir aperçut un cercle magique. Comme pour sauter à la perche, il utilisa sa lance pour se retrouver à nouveau de l'autre côté. Il y fut immédiatement pris pour cible par le Pion aux cornes. Le soldat envoya sa lance vers la bête qui le chargeait. Elle se brisa sur le coup, sans laisser la moindre trace sur le mage aux cornes et sa fourrure brune.
- Merde.
Danir ne pouvait l'éviter par les côtés, il se voyait déjà se faire embrocher par les cornes. Derrière lui, le mur de terre l'empêchait de reculer. Il bondit au dessus de la bête, mais cette dernière fit une ruade, l'envoyant s'écraser plus loin avec deux larges traces de sabot sur le torse. Le mage aux cornes, emporté par l'élan, réduisit le mur de tuiles en miettes, le bloquant sous les décombres pendant quelques instants.
Le soldat jeta un rapide coup d'oeil aux alentours, l'un des Pions s'était enfui, il ne restait donc plus que le mage cornu et un autre qui n'avait pas encore lancé de sort. Sans doute pourrait-il s'en sortir pour ensuite porter secours à Shaporo. Il ignorait toujours comment venir à bout du Fou, mais il était sûr que Shaporo seul n'y parviendrait pas. Du coin de l'oeil, Danir vit des traits noirs fondre sur lui, il serpenta entre eux avant que finalement, il ne se fasse attraper la cheville.
Les tendons provenaient des parties noires de l'uniforme monochrome du Pion. Il s'en servait maintenant pour balancer Danir dans tous les sens. Un grondement lointain se faisait de plus en plus oppressant, aussi le Pion laissa son adversairedans les airs, fixant le tunnel d'accès duquel provenait une faible lueur. Le Pion écarquilla les yeux et lâcha le soldat qui s'écrasa au sol. Une colonne ardente érupta du tunnel, brisant la paroi et brûlant la prairie. Les flammes fendaient l'air, fonçant vers la forteresse, l'Embrasement Éclair d'Eleyon avait trouvé sa voie jusqu'ici. Les flammes passèrent juste au dessus de Danir qui se tordait encore de sa chute. Du blanc de son uniforme sortirent de larges pans éthérés. Ils formèrent un mur pour s'opposer aux flammes mais furent aussitôt pulvérisés par ces dernières. Le rouleau de feu avançait toujours vers le Pion qui trébucha en reculant et vit les rouleaux lui passer au dessus. Les flammes ralentissait jusqu'à se figer dans les airs avant de reculer et de disparaître dans le tunnel aussi vite qu'elles étaient venues.
Les trois restèrent prostrés, choqués par une telle explosion. Pour les deux Pions, qui ignoraient le combat qui se tenait, un tel sort ne leur laissait aucune chance de victoire, pas même Nakman ne pouvait rivaliser avec ce genre de puissance. Danir en profita, il savait que cela venait d'Eleyon, même s'il ignorait l'issue de l'affrontement. Il se rua sur le mage monochrome qui ne s'était même pas encore relevé. De ses boutons dorés jaillirent autant de rayons lumineux qui prirent Danir pour cible. Comme des aiguilles, ils le transpercèrent de part en part. Bras, cuisse, hanche, torse, Danir ne courait plus, il s'empêchait juste de tomber. Il heurta le Pion au bas ventre, les envoyant à terre tous deux. Danir martela le Pion de coups, ce dernier ne pouvant qu'essayer de le repousser et de se protéger, rapidement, les forces du mage le quittèrent et ses bras finirent par s'écrouler à ses côtés, ses yeux se vidèrent de leur peur et Danir vit bien qu'ils ne le regardaient plus. Le soldat s'arrêta, le poing en l'air, prêt un donner un ultime coup qui ne vint jamais.
- Enfoiré.
D'un coup de pied, le mage aux cornes envoya Danir rouler au loin. Il se prit le coup de plein fouet, passa sous le mage, et fut piétiné par la charge. Le soldat se tordait de douleur sur le sol, le bras éraflé par les cornes le brûlant horriblement, la jambe écrasée par les sabots refusait de bouger et le nez écrasé par la charge refusait de s'arrêter de saigner. Danir cherchait son adversaire du regard, voulant savoir d'où viendrait la menace. Toujours sur le sol, il l'aperçut, la fourrure du mage avait pris une teinte rougeâtre, ses cornes s'étaient élargies en noircissant et ressemblaient plus à de larges ronces. Danir essaya de se relever, mais il ne sentait rien entre la hanche et le genou, impossible de s'élever, d'autant que son bras était toujours brûlant, comme si son sang était en train de bouillir.
- Qu'est-ce que tu m'as fait ? cria Danir en frottant frénétiquement l'endroit touché par les cornes du mage.
Son agresseur l'ignora, annulant sa transformation et accouru auprès du mage des couleurs.
- Dathail, lève toi, allez. dit il insistant.
Le mage au sol essayait de parler, mais il ne put que tousser, le sang de son nez coulant dans sa gorge ne l'y aidait pas. Le mage minotaure, le mit sur le côté en espérant qu'il puisse mieux respirer. Son visage tuméfié lui laissait un oeil fermé et les lèvres gonflées Pendant ce temps, Danir s'était approché de son épée en rampant, s'étant gratté à sang, il avait aperçu des aiguilles noires dans sa chair. Il était sûr qu'en les retirant, il irait mieux. Il tira sur son manteau pour se mettre une manche dans la bouche et en arracha les larges lacet pour s'en faire un garrot. Il tenait sa lame d'une main tremblante et la souleva doucement, le regard fixé sur les minuscules points noirs dans son bras. Il hésita longuement imaginant les coupes qu'il devrait faire pour se débarrasser des corps étrangers. Puis il donna le premier coup. Ses gémissement étouffés par son manteau, Danir se lacéra le bras, détachant des copeaux qu'ils espérait contenir les aiguilles. Le sang coulait abondamment et Danir devait maintenant couper à l'aveugle, il savait que s'il s'arrêtait, il ne pourrait pas reprendre. La brûlure constante s'évanouissait doucement et les sensations revenaient le long du bras du soldat. Il ressentait enfin la fraîcheur au bout de ses doigts et le sang qui coulait sur son avant-bras. Même la douleur lancinante de sa taillade semblait le soulager maintenant que c'était la seule gène dans son bras.
Danir se relâcha, il tomba sur le dos et laissa tomber son manteau qui portait les traces de dents. Une explosion se fit entendre au loin, puis un long grondement lointain. Danir et le mage cornu fixèrent le tunnel, craignant qu'à nouveau, les flammes fassent irruption. Lorsque le grondement se fut éteint, Danir s'était redressé et Dathail n'avait plus de sang sur la bouche. Profitant de leur inattention, le soldat contourna les mages et se dirigea vers la forteresse. Alerté par un cri guerrier provenant de l'arrière, Danir fit volte-face et ne vit que la large main du minotaure se plaquer contre son visage et l'écraser au mur du bâtiment. Rouge de colère, le mage martela le crâne de Danir contre le mur. Le soldat ne pouvait pas se libérer par la force, d'un geste abrupt, il leva la tête et baissa la main du Pion, laissant la peau entre le pouce et l'index à portée de dents, et il y mit un grand coup.
- AARGH ! hurla le mage.
Les rôles s'inversèrent alors que le mage secouait frénétiquement le bras, espérant déloger un Danir qui n'avait aucune envie de laisser filer sa prise. Le mage finit par l'écraser au sol, espérant décrocher le soldat. L'impact lui coupa le souffle, en subir un autre pourrait être dangereux, aussi, lorsque le minotaure leva le bras, le soldat lâcha prise et fut projeté au loin. A la réception de sa pirouette, un éclair parcouru la jambe de Danir, lui dérobant toutes forces et lui faisant mettre un genou à terre.
A nouveau, un grondement lointain se fit entendre. Pris dans un faux sentiment de sécurité, ni le mage ni Danir ne réagirent. La haute paroi rocheuse qui les séparait de la vallée désertique explosa, traversée de part en part par une immense lame écarlate. Des roches incandescente inondèrent la prairie, , la plupart assez grande pour broyer les deux hommes sans qu'ils n'y puissent rien. Aussi vite que leurs jambes pouvaient les porter, ils cherchèrent à se mettre à l'abri. Les bombes en s'écrasant, soulevèrent un nuage de poussière qui les aveugla, ajoutée à cela, une pluie d'éclats de roches incandescents rendait leur progression et leur respiration difficile, la moindre inspiration leur donnant l'impression que du sable brûlant se déversait dans leur gorge.
Du coin de l'oeil, Danir aperçu une crevasse, mais, avant même d'en prendre la direction, un bloc s'écrasa à quelques mètres de lui. Son souffle le fit décoller et le bruit lui fit siffler les oreilles jusqu'à ce qu'il reprenne ses esprits. Des larmes commençaient à perler au coin des yeux du jeune homme, aussi bien à cause de la poussière que de sa situation. Il ne savait plus où il était, et sa jambe avait enfin décidé de ne plus lui répondre, le vrombissement incessant des roches s'écrasant au sol lui rappelait à chaque instant qu'il en suffirait d'une pour que tout s'arrête, la tête se balançant sur son cou, il ne pouvait pas retrouver la crevasse, son salut dans cet enfer. Comme saoul, il s'arrêta sur la première forme familière qu'il pût déceler. Il aperçu le mage minotaure faire demi-tour; luttant contre la pluie de roches pour aller chercher le mage aux couleurs. A peine fut-il sur ses épaules qu'un bloc brûlant fracassa le sol près d'eux, les projetant dans les airs comme deux pantins désarticulés. Les yeux cachés et la tête tournée pour se protéger des poussières de l'impact, Danir vit de nouveau la crevasse, toute proche. De peur de subir le même sort, il rampa de toutes ses forces vers l'abri, se retrouvant la face au sol plusieurs fois et s'en arrachant les ongles en les plantant dans la terre, mais enfin, il y arriva.
Soulagé, Danir prit une grande bouffée d'air et se plia en quatre immédiatement, toussant jusqu'à avoir le goût amer de la bile au fond de la gorge. Cela eut au moins pour effet de faire reprendre ses esprits au jeune homme. Il mit quelques instants à réaliser où il était et c'est l'impact d'un éclat rougeoyant sur l'entrée de la paroi qui attira son regard vers l'extérieur, d'abord flou, il essuya ses yeux humides et regarda de nouveau. Par l'ouverture il aperçut les deux Pions, lapidés et étendus sur le sol. Danir vit un soubresaut, qu'il crut être dû aux chocs des roches sur les corps. Le minotaure se mit alors à se redresser, protégeant Dathail sous son corps massif. Il avançaient sur ses trois membres, traînant son ami d'une main. Bien à l'abri, le soldat vit le mage lever les yeux vers lui, apeuré, suppliant, il n'y avait que quelques mètres entre les deux; mais la chute des roches bien que faiblissante, ne cessait pas.
- Je vous en prie. dit le mage, à bout de souffle.
Danir n'avait pas entendu la supplique, mais il avait bien compris ce qui lui était demandé et se rua vers les deux mages. Il en prit un de chaque côté, bras dessus bras dessous et pris la route de sa crevasse. Sur la route, les derniers éclats de roches ardentes lui lacéraient la peau, laissant leur marque de brûlure à chaque impact, comme si le trajet n'était pas assez difficile avec une seule personne aux deux jambes valides. L'air était toujours irrespirable et la tête de Danir commençait à tourner, la crevasse semblait toujours aussi loin malgré la lutte qu'était chaque pas. Le mage compris bien vite l'état dans lequel était Danir et commença à se servir de lui comme d'une béquille pour avancer, et le soldat suivit le mouvement. Sur le chemin, il sentit le mage métamorphe perdre l'équilibre et s'effondrer sur le sol, emporta les deux autres malheureux avec lui. Il n'avait pas encore perdu connaissance, aussi sa transformation demeura et clouait Danir au sol. Un nouveau grondement lointain se fit entendre, faisant paniquer Danir et l'emplissant d'une force nouvelle. Il se dégagea de son carcan et tira le plus frêle des mages à l'abri, puis son comparse qui avait enfin repris forme humaine. Enfin en sécurité, les trois mages prirent leur mal en patience, bien que la chute de rochers avait cessé, la poussière et la fumée n'étaient pas retombées.
- Merci. dit le mage métamorphe, à bout de souffle.
Danir hocha la tête, ne sachant que répondre. Aucun des trois n'était en état de se battre, et seul le soldat pouvait encore bouger. Il porta son regard sur les deux mages qui semblaient tout juste éveillés.
- Je dois y aller. dit Danir en se redressant, appuyé contre la paroi.
- On ne peut pas te laisser partir comme ça. objecta Dathail, rapidement calmé par l'autre mage.
- Ca va aller, laisse-le faire. dit le mage en tapotant l'épaule de son collègue.
- Fiach... On doit les arrêter, c'est ce qu'on nous a ordonné de faire.
- C'est fini. dit Fiach en s'agrippant la cuisse et la secouant. Je ne peux plus bouger mes jambes, et tu n'es pas en meilleur état. Il y a eu assez de mort comme ça.
Danir se retourna par réflexe, il avait presque oublié, mais de toute la troupe de Pion, il faisait sans doute face aux seuls survivants. Les autres gisaient dans la plaine brûlées, les plus chanceux écrasés par des roches, les autres s'étaient éteint, désarticulés et vidés de leur sang. Dathail regarda la jambe de Fiach, puis Danir avant de hocher la tête, sans un mot, et de se recoucher contre la paroi. Le soldat remercia les deux mages d'un geste de la tête et clopina vers Shaporo.
Sur le chemin, le soldat aperçut à travers la fumée une moitié de la forteresse, un coup de vent en dévoila le reste. Un tas de gravas, broyé par l'impact d'un bloc rocheux.
- Pitié, non.
Comme un possédé, Danir titubait vers les ruines fumantes. Il espérait que ce n'était qu'un mirage, qu'en s'approchant, il apercevrait à travers la poussière la tour de la forteresse. Mais il n'en fut rien. Les premières flammes s'échappant des ruines mirent un terme aux espoirs de Danir. Ils avaient été retrouvés, défaits, et maintenant même leur foyer partait en fumée. Il traînait les pieds, le cœur et les dents serrés, la poussière en suspension n'aidait pas ses yeux rouges à retenir ses larmes. Il ramassa toute arme dont il savait se servir, imaginant déjà où il pourrait les planter dans le corps de Nakman. Les veines battant dans ses tempes, il mit la porte au sol, révélant un hall vide et une armure désassemblée sur le sol.
