- On a été dans la même organisation, toi, Dhole et moi, on a même été dans la même promotion. dit Yukihyô calmement. Tu l'as rejoint quand tu avais six ans, normalement c'est huit, mais vu que tes parents étaient aussi de l'organisation, tu es rentré plus tôt.

- Tu connais mes parents ? demanda le jeune chasseur, très intéressé.

- Pas vraiment non, mais je les ai rencontrés oui. répondit la jeune femme

- Mais tu sais qui ils sont ? ajouta le chasseur.

- Si c'est leur nom que tu veux, je ne vais pas pouvoir t'aider. dit la jeune femme.

- Oh, moi, moi, moi, moi je sais ça ! cria Dhole en levant sa main, comme pour répondre en classe.

- Ils s'appellent Erhard Haigh et Albéine Fieldse, ils n'ont qu'un fils unique, toi, Aelgiv. dit-il fièrement.

- Alors je m'appelle Aelgiv, dit Tsura en arborant un sourire qui disparut rapidement. Rien d'autre ?

Yukihyô hésita un instant, elle ne savait pas comment le dire, alors mieux valait y aller franchement.

- Ils sont morts en mission le jour où tu as rejoint l'organisation.

Tsura ne semblait pas particulièrement atteint par cette nouvelle. Nephilim pouvait le confirmer, il y avait de la surprise chez Tsura, mais presque de tristesse, ce qu'elle ne parvenait aucunement à comprendre.

- Ça ne te fait rien ? demanda la mage aux bulles.

- Je ne sais pas, je ne comptais pas les revoir alors ça ne change rien Je veux juste en savoir plus, mais ça ne sert à rien de s'apitoyer là-dessus. dit le chasseur.

- Quand tu l'as appris à l'époque, on peut pas dire que ça t'as chamboulé non plus. dit Yukihyô.

- Pourquoi est-ce que j'ai l'impression qu'il y a un lien entre l'entrée de Tsura et la mort de ses parents ? Qu'est-ce que c'est que cette organisation ? demanda Ryuu.

Yukihyô se contenta de hocher la tête et Dhole reprit.

- On a tous les trois été à la Griffe, ils forment des unités spéciales de différentes catégories. Et normalement, si on y reste, on ne vit pas assez vieux pour avoir des enfants, alors tu es un peu une perle rare.

- Alors la Griffe a enrôlé Tsura et a fait tuer ses parents pour être sûr qu'il reste ? demanda Ryuu.

- On n'en sait vraiment rien, l'organisation a toujours été floue, mais on ne peut pas dire que ce n'est pas le cas. ajouta Dhole.

- Je vois. dit Tsura en se levant et quittant la pièce.

Nephilim le suivit et vit qu'il attendait sagement dehors, appuyé sur un pilier. Avant de sortir elle tenta de taire sa magie, mais en vain, la colère de Tsura aurait pu se voir à des kilomètres, le dégoût également.

- Qu'est-ce que tu vas faire maintenant ? lui demanda la jeune femme.

- Je ne sais pas, j'ai l'impression que je ne devrais pas les suivre, que ça n'en vaut pas la peine. dit-il en soupirant.

- Tu n'es pas curieux de savoir ce qui est vraiment arrivé à tes parents ?

- Si, mais… J'ai l'impression que je n'ai rien à y gagner.

- Au moins tu en auras le coeur net. dit-elle en essayant d'être joyeuse.

- Hm. répondit Tsura, visiblement assez peu intéressé.

- Quoi que tu veuilles faire, je t'aiderai. dit Nephilim en posant sa main sur son bras.

Tsura hocha la tête et prit une mine pensive.

- Merci, mais, je suis content de la vie que j'ai maintenant, je ne veux pas l'échanger pour autre chose, surtout si je ne sais pas ce qui m'attends.

Nephilim sourit, se mordit la langue et ébouriffa Tsura avant de retourner à l'intérieur.

- On aura le temps d'y penser plus tard. dit-elle en disparaissant derrière la porte.

Tsura la suivit, après avoir pris soin de remettre ses cheveux en place. A l'intérieur, l'ambiance était un peu moins détendue, on avait peu de chose à se dire et Yukihyô avait passé un long moment à se demander s'ils savaient qu'elle était la Reine du Dark Chess. Ces questions restèrent en suspens lorsque Tsura refit son entrée.

- Désolé d'être sorti comme ça. Mais est-ce que vous avez autre chose à me dire ? dit le chasseur en restant debout face à ses deux anciens camarades.

- Est-ce qu'il y a autre chose que tu veux savoir ? répondit la jeune femme au teint pâle.

- C'est sur vous que je me pose des questions. Qui êtes-vous ? Comment m'avez-vous retrouvé et pourquoi vous vous êtes présentés ?

Les deux mages se regardèrent, comme s'ils recherchaient l'approbation l'un de l'autre, c'est finalement Dhole qui hocha la tête en premier, poussant Yukihyô à parler.

- Je suis la Reine du Dark Chess et Dhole est un mercenaire avec qui je travaille pendant que je suis à Iceberg.

Evan déglutit, les autres apprenaient la nouvelle avec une certaine appréhension. Si elle avait voulu les attaquer, elle l'aurait fait plus tôt et par surprise, se disait Ryuu, mais sans doute qu'ils n'étaient pas tirés d'affaires et qu'ils voulaient parler à Tsura auparavant. Elle avait déjà vu à quel point un Fou était puissant, aussi elle pouvait difficilement imaginer quel formidable adversaire la Reine pouvait être, mais ils étaient quatre contre deux, sûrement que cela suffirait.

- Et on t'a retrouvé juste à l'odeur. dit Dhole en tapant son nez grec.

- Et pourquoi vous êtes venu me parler ? demanda le chasseur.

- On ne peut juste vouloir voir un vieil ami ? dit Dhole.

- Si vous êtes si loin de Fiore, c'est que vous êtes en mission. Je doute que vous ayez le temps de bavarder si c'est juste pour des retrouvailles.

- Et bien tu te trompes, j'avais quartier libre aujourd'hui et Dhole a été engagé pour m'escorter, donc on avait tous les deux du temps à perdre. répondit la Reine.

C'était une demi-vérité. Yukihyô n'avait pas menti, mais Dhole, une fois qu'il avait vu en quelle compagnie se trouvait Tsura, voulait savoir pourquoi il était avec des personnes dont la tête était mise à prix. D'un côté, il était triste de savoir que son vieil ami avait disparu, de l'autre, les primes étaient toujours en cours, et maintenant, Dhole pourrait les retrouver un peu plus facilement. Mais ça, il ne pouvait pas le dire.

- Alors, j'imagine que tu veux savoir où tu peux trouver la Griffe ? demanda Yukihyô.

- Non. dit le chasseur, tout net.

Pour une fois, Yukihyô était prise de court, elle pensait que Tsura se ruerait vers la Griffe pour avoir des réponses.

- Du coup, j'imagine qu'on a fini. dit Yukihyô en quittant sa chaise et se dirigeant vers la porte pendant que Dhole lui faisait signe de se hâter.

Ryuu ne pouvait cacher son inquiétude. Ils allaient partir comme ça, sans rien faire ? Ils étaient recherchés à Fiore et ils étaient face à la plus haute gradée du Dark Chess. Ça ne pouvait pas se terminer comme ça. Yukihyô avait senti le regard de Ryuu sur elle et se retourna avant de quitter la maison.

- Je ne vous attaquerai pas tant que vous serez à Iceberg, ça causerait trop de problème de le faire dans un pays étranger. Ceci dit, la prochaine fois qu'on se rencontrera, je ferai mon travail.

Suite à un signe de tête de Dhole, Yukihyo et lui déguerpirent rapidement en claquant la porte derrière eux, sans prendre le temps de répondre à davantage de questions.

Alors que le groupe se demandant ce qui venait de se passer, ils entendirent la porte grincer, un vieil homme rentrant doucement chez lui. Voyant des inconnus dans sa demeure, il prit un couteau qu'il gardait sur lui et menaçait les mages.

- Ver ert zhur ? Thiofer ! Làta làta ! dit il en balançant son arme.

Sans demander leur reste, les mages se jetèrent par la fenêtre et coururent aussi vite que leurs jambes le permettaient. Ils arrivèrent essoufflés à un coin de rue lointain et, après s'être assuré qu'ils n'étaient pas suivis, ils purent se poser enfin.

- C'était un squat ? demanda Evan.

- Non, mais s'ils sont à Sæmbiod, ils ont raison de ne pas nous montrer où ils vivent. dit Ryuu.

Tsura semblait soulagé, un poids retiré de ses épaules. Il ne venait plus de nulle part et n'était pas une page blanche. Il devait maintenant décider ce qu'il voulait en faire, mais il n'en avait pas le loisir pour le moment. Des bruits provenant de la bâtisse au toit en forme de bâteau attirèrent l'attention du groupe. Le Godisamnar venait de cesser sa réunion et plusieurs têtes connues se trouvaient à l'extérieur du bâtiment. Les mages allèrent rapidement les rejoindre, peut-être avaient-ils fini plus tôt que prévu.

- Non, c'est juste une pause de quelques minutes, mais nous ne parvenons pas à nous mettre d'accord, j'ai peur que cela dure plus longtemps que prévu. dit Sigvid, l'air abattu.

- Quels sujets posent problème ? demanda Ryuu.

- La guerre, principalement, les notables veulent signer une reddition et sauver ce qui peut l'être. Ils ont peur, je les comprends, mais ils risquent de le regretter quand la poussière sera retombée.

- Si vous voulez, je peux vous aider. dit Nephilim.

- Je vois difficilement comment, mais je vous écoute. dit Sigvid, intrigué.

Nephilim ravala ses mots, elle ne pouvait décemment pas proposer à Sigvid de manipuler les dirigeants d'un autre pays, qu'est-ce qui lui donnait le droit de faire cela ?

- Non rien, oubliez ça. dit-elle en tournant les talons.

Sigvid semblait dubitatif et s'apprêtait à questionner la jeune femme, mais le cor indiquant la reprise du Godisamnar se fit entendre, rappelant tous les notables à l'intérieur. Alors que les participants avancaient tout droit à travers la grande porte, les simples spectateurs devaient emprunter les escaliers extérieurs qui les amenaient à deux estrades surplombant la salle de réunion.

Tous étaient autour d'une grande table de bois et de métal. Visiblement, ils étaient répartis par leur rang, différenciés par leurs chaises. Aux côtés de la chaise vide du monarque se trouvaient Woganar et trois autres soldats, dont un, armé d'une lance à la lame creuse, était au moins aussi imposant que lui. Ensuite, c'était Sigvid et sept autres personnes, des soldats également mais de rang inférieur. Ensuite, vint le tour de huit autres personnes qui ne ressemblaient ni à des soldats, ni à des clercs. Visiblement aisés, ils séparaient la noblesse et le clergé. Ces derniers étaient représentés par dix personnes dont une sortait du lot, c'était visiblement celle dont le rang s'approchait le plus du roi. Il portait une robe similaire à celle des autres prêtres. De couleur cuir, celle du Grand Godi possédait cependant de nombreuses griffes cousues dans sa robe. Il était également le seul à porter une coiffe ornée de fils d'un métal aussi blanc que ses cheveux. Une fois les portes fermées et les notables assis, il fut le premier à prendre la parole.

- (Comme je vous l'ai dit, notre situation est précaire, Adalborg est tombée, et avec elle, ce sera au tour de toute la région du Snærverold. Sæmbiod suivra peu après, c'est une certitude.) dit le vieux prêtre aux cheveux longs d'un ton grave.

- (Ils nous dépouilleraient de nos terres, nous serions sans le sou.) cria un des membres de la table.

- (Si nous voulons préserver ce qui reste et répliquer plus tard, nous devons nous retirer maintenant de ce conflit et laisser faire Bellum.) lui en répondit un autre.

- (Combien de temps allons nous rester comme cela, la queue entre les jambes ? Cinq ans ? Dix ans ? Je ne veux pas que mes enfants paient le prix de notre lâcheté.) dit une dame âgée en bout de table.

A mesure que le ton montait, on pouvait facilement distinguer deux camps. Les militaires étaient pour la plupart pour la poursuite de la guerre, tandis que certains des prêtres ou des nobles, surtout ceux ayant perdu des terres par l'envahisseur souhaitaient limiter la casse. Aussi, quand le vote fut demandé, les deux options reçurent encore le même nombre de voix. Parmi ceux partageant le grade de Woganar, aucun ne souhaitait voir la guerre s'arrêter, et parmi eux, Nephilim aperçut une teinte de colère dans l'aura d'un homme, qui visiblement appréciait peu le déroulé du vote. L'homme armé de la lance creuse gratait la table de son index, agacé.

- (J'ai peur que certains ne doivent se faire une raison et changer leur, vote, autrement nous ne sortirons jamais d'ici.) dit-il calmement.

- (C'est une des raisons pour laquelle nous sommes un nombre impair au départ.) répondit Sigvid. (Pour ma part je pense que la reddition est malvenue pour le moment, il y a encore trop de facteurs qui pourraient changer le déroulement de la guerre. Bellum ne pourra rester indéfiniment sur la défensive, et nous avons des envoyés de l'Empire de Fiore qui nous informe de sa prochaine entrée dans le conflit. Si vous voulez vraiment vous battre pour vos terres, alors rassemblez ceux qui peuvent se battre et retirez-vous, brûlez les vivres que vous ne pouvez emporter et retrouvez les troupes en zone libre.)

- (Nous perdrions des années de récolte, et ce serait peu utile alors que Pergrande est limitrophe, ils pourraient sans problème continuer de s'approvisionner.) répondit un des nobles.

- (Sommes nous sûr que Fiore veut entrer en guerre ? Je ne vois pas ce qu'ils auraient à y gagner.) dit le plus vieux des Stahird.

Impossible pour les participants de se mettre d'accord, chacun campait sur ses positions et n'entendait que peu les arguments adverses. Sans voir l'issue, le Grand Godi se leva, mettant un terme à la discussion.

- (Messieurs, nous devons prendre une décision, et vous ne semblez pas vouloir changer d'avis. Aussi, me semble-t-il normal que le dirigeant ait le dernier mot en cas d'égalité.) dit fièrement Runar.

- (Nous n'avons aucun texte qui permette cela.) répondit Sigvid.

- (Le Godisamnar n'est pas une obligation, le dirigeant peut décider sans passer par les notables, je suis malgré tout heureux de connaître vos états d'âmes sur le sujet. Sur ce...)

A son tour, Woganar se leva, d'un bond.

- (Il n'y a que le Roi qui puisse passer outre le Rassemblement. Vous n'en avez pas le pouvoir.) dit-il entre ses dents.

- (Une décision doit être prise, et je suis le seul qui soit en position de le faire.) se justifia le Grand Godi.

- (Vous n'êtes. Pas. Roi.) rugit Woganar en frappant des poings sur la table et se penchant vers le vieil homme.

Dans les faits, il l'était pourtant. Le Roi avait été enfermé pour lâcheté, et il pouvait s'estimer heureux d'avoir encore une tête sur les épaules. Il commandait à tous, clercs, nobles, marchands et guerriers, alors pourquoi ? Pourquoi était-ce lui qui s'était assis de peur, et pas Woganar ? Son insubordination devait cesser, et il n'y avait qu'un seul moyen. Rassemblant tout son courage pour ne pas bégayer, il se tourna vers l'homme à la lance creuse.

- (Elof. Veux-tu bien escorter Woganar à l'extérieur je te prie, sa présence n'est plus souhaitée.)

Le dénommé tourna la tête vers Woganar puis se figea, comme s'il réfléchissait à comment s'y prendre. Seule Nephilim avait la moindre idée de ce qui se tramait en contrebas, les changement de couleur dans l'aura des participants lui indiquant ce qu'ils ressentaient. Si tous semblaient curieux de voir ce qui allait se passer, Elof était joyeux voire amusé.

- (Vous voulez discuter de la guerre contre Pergrande sans inclure un des Stahird ? Grand Godi, je n'ai cure de vos ambitions ou de qui se trouve sur le trône, mais ne faites pas loi de vos caprices.)

- (Dans ce cas, pourquoi ne pas passer à un nouveau vote, nous sommes sans roi actuellement, et comme l'a fait remarquer Woganar, cela nous empêche d'agir. Il est temps de changer de dynastie.)

A ces mots, Kavlin, qui se trouvait à quelques mètres des mages, dans les gradins, ne put réprimer un grondement, un cri étouffé. Si elle le pouvait, elle sauterait de l'estrade et s'occuperait elle-même du Grand Godi. Son cri n'était pas passé inaperçu et Woganar lui fit signe de se calmer.

Le plus vieux des Stahird prit alors la parole avant que le vote n'ait pu être demandé.

- (Le Roi a une descendance, nous ne pouvons la punir pour les crimes de son père.) dit le vieux soldat.

- (Son droit à la succession a été révoqué lors de la destitution du Roi. Ce n'est pas sans précédent.) dit un des prêtres.

- (Aurions-nous cette conversation si l'héritier était un homme ?) dit Sigvid en parvenant difficilement à camoufler son sourire. (Je sais qu'il est rare pour nous d'avoir une reine, mais notre souverain est défini par primogéniture, si le seul héritier est une femme, alors elle a le droit à la couronne.)

Cette remarque venait de nulle part, mais elle avait malgré tout semé l'incertitude parmi ceux qui n'avaient pas une réponse claire à opposer.

- (Nous savions depuis le départ qu'elle ne pourrait accéder au trône, cela n'a aucun sens d'en parler maintenant.) dit l'un des vieux prêtres.

- (Pourtant Sigvid a raison, nous avons eu nombre de reines guerrières par le passé). répondit une femme grisonnante.

- (Combien de temps s'est écoulé depuis la dernière ? Et est on au moins sûre que Kavlin est faite dans le même bois que les reines d'antan.)

Woganar fit un geste de tête à Sigvid, comme pour le remercier, car tant que les notables ne pouvaient se mettre d'accord sur la légitimité ou non de Kavlin, alors aucune chance qu'ils puissent choisir un nouveau roi.

- (Tout ceci peut être rapidement réglé.) dit Elof. (Kavlin a-t-elle éveillé Eldurhjarta ?)

Tous les regards se portèrent sur Woganar pendant que Kavlin, impuissante, serrait son épée de pierre dans sa main.

- (Cette épée est muette depuis des siècles, il est vain d'attendre qu'elle l'éveille.) dit Woganar.

Ainsi donc, même Woganar n'avait plus d'espoir pour elle. Kavlin lâcha prise et s'apprêtait à quitter la pièce, rien ne la retenait ici dorénavant, elle se débrouillerait seule. Pourquoi son père lui avait dit de lui faire confiance si lui-même n'en avait aucune pour elle ? Ou alors peut-être qu'il avait dit ça pour la protéger, afin que les notables ne s'attendent pas à ce qu'elle parviennent à l'éveiller ?

En contrebas, les discussions continuaient, et aucun accord n'était trouvé. Ainsi, après quelques heures, le Godisamanar se termina pour la journée. Mais une chose était sûre, Runar n'était pas élu Roi.

Pendant que le susnommé allait bouillir dehors, Woganar fut approché par le plus vieux des Stahird.

- (Woganar, je sais bien que tu essaies de gagner du temps, mais tu ne pourras pas retenir Runar indéfiniment dans sa course à la couronne. Il nous faut quelqu'un à mettre sur le trône, que ce soit Asger, Kavlin, ou même toi). dit-il en prenant soin que la dernière proposition ne soit pas entendue par d'autres.

Woganar écarta sa suggestion d'un geste de la main.

- (Mais actuellement personne ne peut s'opposer à Runar à part toi, ce serait facile de rassembler des soutiens, le Grand Godi n'a pas un grand soutien populaire, tout le contraire de toi.)

- (Nous avons un roi et une héritière Halbjorn, je n'ai pas à m'ajouter à ce marasme.)

Le vieil homme ne pourrait pas le faire changer d'avis, et il le savait. La loyauté était rarement une valeur mise en avant à Iceberg, mais Woganar en était un parangon, le trône était à portée de main, il aurait été plus qu'aisé d'écarter Kavlin définitivement et de prendre la place de son père, mais Woganar n'en avait aucune intention. Halbjorn hocha la tête, tapa l'épaule de son homologue et quitta les lieux.

Enfin, c'est Sigvid qui retrouva Woganar à l'extérieur du bâtiment. En le voyant, le Stahird ne put s'empêcher de pouffer.

- Tu vas faire un politicien hors pair Sigvid. ria Woganar.

- Je vous en prie, ne me parlez pas comme ça, surtout après vous avoir sauvé la mise. dit le jeune blond faussement modeste.

- C'est vrai, tu nous as fait gagner un temps précieux, mais nous n'avons pas encore gagné la guerre, littéralement. Nous pourrons nous occuper de Runar après. souffla Woganar.

Peu après, ce sont Kavlin et les mages qui le rejoignirent. Pendant que Woganar s'expliquait avec Kavlin, Sigvid tentait de garder les mages au courant de ce qu'il s'était passé.

- Les nobles ne voient pas d'issues, il faudrait savoir si Fiore compte vraiment entrer en guerre ou non. Vous ne seriez pas au courant par hasard ? demanda le jeune blond.

- Non, mais peut-être que la Reine le saura. demanda Nephilim en se tournant vers Tsura. Tu pourrais la retrouver ?

- Ça ne devrait pas poser de problème. dit le jeune chasseur.

Tsura prit une large inspiration et Nephilim vit instantanément son aura virer au bleu. Tsura resta immobile de longues secondes sans que Nephilim comprenne ce qui l'effrayait tant. Sigvid aussi remarqua que quelque chose n'allait pas.

- Tout va bien ? demanda-t-il.

- On va avoir des problèmes. dit Tsura en tremblant.

- Ça, je confirme. dit une voix sèche derrière eux.

Nephilim se figea à son tour et les deux mages de Tempesta se retournèrent lentement pour s'assurer de la personne qui venait d'arriver. Pas d'erreur, c'était bien Lioran. Il venait d'arriver en ville, n'avait pas mangé, ni dormi depuis plusieurs jours et était d'humeur massacrante.

Pensant qu'il s'agissait d'une menace, Sigvid s'interposa entre Lioran et les mages. Ces derniers furent rassurés l'espace d'un instant, sans doute que Sigvid allait raconter ce qu'ils avaient fait, et que cela calmerait le Directeur Adjoint.

- Lioran ? dit Sigvid en dévisageant le mage.

- Sigvid ! dit le vieil homme en ouvrant les bras pour l'enlacer.

Après quelques tapes dans le dos, les deux hommes se séparèrent et commencèrent à échanger sur leurs souvenirs. Les mages avaient évité l'orage et ils allaient pouvoir rentrer dès que leur conversation serait terminée. Cependant, tout ne se passa pas comme prévu. Le sourire des retrouvailles passé, c'est à nouveau un visage autoritaire qu'arborait Lioran.

- A vous maintenant. Nous rentrons immédiatement. dit-il sèchement.

- , vous ne comprenez pas, on devait venir ici. On est sûr de trouver comment arrêter l'Empereur. dit la mage aux bulles.

- Nephilim. dit Lioran avec douceur. J'ai l'impression que tu te méprends. Ce qu'on vous reproche, ce n'est pas ce que vous faites, mais la manière. On ne peut pas se lancer tête baissée, même si la raison en vaut la peine, il y a beaucoup trop en jeu.

- Et si on avait pas suffisamment de temps ? Comment on pourrait le savoir ? demanda Nephilim.

- Nous pouvons agir rapidement sans nous précipiter, nous perdons plus de temps à vous courir après qu'à réfléchir à ce qu'on pourrait faire. Faites-nous confiance. dit Lioran en lui mettant la main sur l'épaule.

- M. Le Directeur est très en colère ? dit la mage aux bulles en faisant la moue.

- Il est plutôt inquiet, déçu. dit Lioran en réfléchissant.

Ses yeux se posèrent sur Nephilim, peu convaincue.

- Oui, peut-être en colère également. dit-il en haussant les épaules. Mais il s'en remettra. Venez. ajouta le vieil homme en faisant demi-tour.

- Si je peux me permettre, j'aurai besoin de votre aide quelques instants encore. dit Sigvid.

Curieux, Lioran apprit la situation actuelle d'Iceberg et écouta attentivement ce qui était attendu de lui. Si Iceberg devait rester dans la guerre, cela dépendra de Fiore, et Lioran devra assurer la participation de son pays à la guerre. Le lendemain venu, Sigvid et Lioran se présentèrent face au Godisamnar.

- (Présentez-vous, et déclinez la raison de votre visite.) dit le Grand Godi sans animosité.

- (Lioran Dotrich. Directeur Général Adjoint de l'École Spéciale Militaire Tempesta. Je suis porteur d'un message de Laudriz Sauber pour le Commandant d'Instruction Kofod, de la caserne Vapn-Foerr.) s'appliqua à dire Lioran, faisant taire le plus possible son accent.

- (Pouvons-nous savoir quelle est la teneur de ce message ?) demanda le Grand Godi.

- (Fiore se prépare à entrer en guerre, nous voulons savoir dans quel état se trouve Iceberg et dans quelle mesure nous pourrons agir.)

Les mots de Lioran provoquèrent des discussions aussi bien parmi les notables que les spectateurs. Maintenant qu'ils avaient la certitude d'au moins un allié dans la guerre, cela changeait tout.

- (Puis-je voir votre missive ?) demanda le Grand Godi en pleine confusion.

Lioran lui tendit sans faire d'objection, c'était loin d'être un secret Défense et elle n'était de toute façon qu'un prétexte pour venir à Iceberg, un mensonge joliment enrobé par Lioran après sa discussion avec Sigvid.

Après inspection, le Grand Godi dû se rendre à l'évidence, la lettre était authentique, portait le sceau de Tempesta et la signature de Sauber. Le nom du Directeur n'était plus connu que par les vétérans, mais c'était largement suffisant pour que la parole de Lioran soit prise avec sérieux.

De tous ceux autour de la table, il n'y en avait qu'un qui semblait apprécier la prolongation de la guerre, les autres étaient au mieux satisfaits, comme Woganar, mais seul l'homme à la lance creuse semblait heureux, ne pouvant cacher un sourire. L'issue du vote ne faisait plus aucun doute, la guerre allait se prolonger. Il fallait cependant gagner du temps avant l'entrée en guerre de Fiore, aussi une retraite fut ordonnée sur tous les fronts, afin de conserver les forces.

Il ne restait plus au Godisamanr que des sujets mondains aussi la prochaine interruption prenait des airs de fin. Elof prit même congé du Rassemblement, presque sautillant et déterminé à repartir à l'assaut, jouissant de la liberté des Stahird qui, sans roi, n'avait à répondre à personne.

- Voulez-vous rester pour un repas avant de repartir ? demanda Sigvid aux mages en sortant de la salle du Rassemblement.

Alors que les jeunes étaient prêts à repartir, ce n'était pas le cas de Lioran qui n'avait pas eu de vrai repas depuis son départ de Tempesta. Il accepta donc joyeusement cette proposition. Ce qu'il prenait pour une invitation conviviale était loin d'en être une. Sigvid mena les mages vers une maison toute en longueur dont les nombreuses cheminées fumaient abondamment. A l'approche du bâtiment, on devinait facilement qu'un festin était en préparation. Avant même d'entrer, tous savaient à quoi s'attendre, ils sentaient que du bétail, du poisson et de la volaille étaient au menu, que des ragoûts mijotaient au centre de la pièce. Quand Sigvid poussa la porte, un brouillard chaud porta les effluves jusqu'aux narines des mages eux qui ne mangeaient que du gruau depuis plusieurs jours n'avaient jamais vu autant de nourriture rassemblée au même endroit. La salle était remplie, comme si toute la ville s'était rassemblée pour y manger. Ils entraient dans un ilôt d'opulence au milieu de la pauvreté. Lorsque questionné sur ce sujet, Sigvid dit à voix basse.

- Les soldats ont besoin de garder en tête pourquoi ils se battent. Il vaut mieux leur rappeler comment tout était avant que de leur montrer la ruine et le désespoir.

Jouant des coudes pour s'installer autour d'une table, les jeunes mages ne réalisaient pas encore ce qui allait se passer.

- Alors on va vraiment entrer en guerre ? demanda Evan.

- Iceberg est loin, Pergrande encore plus. Je ne pense pas qu'on soit en danger si on reste à Fiore. répondit Ryuu.

En l'absence de couvert autre que cuillère et couteau, les mages devaient se résigner à manger à la main, il était donc facile de les repérer parmi les habitants d'Iceberg, mis à part Lioran qui se bâfrait comme les autres. Lui d'ordinaire si raffiné ne faisait plus de manière et ce n'est qu'une fois qu'il n'était plus affamé qu'il se décida à répondre.

- J'ai peur que ce ne soit pas aussi simple. dit-il en s'essuyant avec la première serviette venue. Qui sait ce que Pergrande cache, j'espère que l'Empereur sait ce à quoi s'attendre en entrant en guerre.

- Vous pensez qu'il nous le dirait si c'était le cas ? J'aimerai bien savoir contre quoi je me bat. demanda Tsura.

- Tu ne te battras pas Tsura, tu resteras à l'abri, comme vous autres, à Tempesta. Tu n'es pas un soldat, tu n'as pas à entrer dans les rangs. Surtout pas pour un pays qui veut ta mort.

- C'est pas le problème, mais vous croyez pas que si on peut aider des gens on devrait le faire ? dit le chasseur.

- Tu n'as pas besoin de partir en guerre pour aider les gens Tsura, surtout avec les pouvoirs que tu as. Si Fiore subit quelque attaque que ce soit sur son territoire, toi et Evan pourriez renverser l'opinion à vous seuls. Tu n'as jamais combattu dans une guerre, tu n'as aucune idée de ce que c'est Tsura. répondit le vieil homme.

- Il faut qu'on se cache contre l'Empire, il faut qu'on se cache de la guerre. Vous attendez que les gens aient oublié que les mages existent pour qu'on puisse sortir de notre trou. dit le chasseur, véhément.

- Tsura, ça va… tenta de raisonner Nephilim, interrompue par Lioran.

- Tsura. Il viendra un jour où les gens auront *besoin* de nous, se battre c'est le rôle des soldats, vous avez une autre mission. dit calmement le vieil homme.

- J'en ai marre de me cacher, j'ai l'impression de servir à rien c'est horrible.

- Mais toi, plus que tous les autres, tu sais que les mages doivent être prudents.

De tous les mages vivant dans le pays, Tsura était le seul à avoir connu plus d'une guilde et à demeurer libre. Il n'en tirait cependant aucune fierté, bien au contraire. Bien qu'il n'ait aucun souvenir avant sa rencontre avec Conloelio, il se rappelait parfaitement de ce qu'il avait fait depuis, et c'est en particulier ce qui était arrivé à Sirin Down que Lioran faisait allusion. En un instant, Tsura se remémora ce qui était sa vie il y a trois ans de cela.