- (Non, ça ne me dit absolument rien.) dit Yov en fixant la photographie à travers ses lunettes ovales.

Elle montrait un fragment de la lacrima de l'Enfer, un éclat qui semblait enfermer des nuages de feu, émettant une lueur que l'image fixe avait du mal à rendre.

- (Alors elle n'est pas à Iceberg non plus.) dit Lioran en reprenant la photo et la regardant lui-même.

- (Je ne peux pas te l'assurer, ce serait difficile de chercher ça en l'état actuel des choses) dit Yov en retirant ses lunettes de ses yeux verts ridés.

- (L'explosion n'était pas assez puissante, c'était improbable qu'un fragment ait atterri ici.) dit Lioran, déçu. (Pas à Iceberg, pas à Minstrel. Ne reste plus que Caelum.)

- (Pourquoi vous ne cherchez pas à Bosco et Seven ?) demanda le vieux soldat en passant ses longues mèches poivre et sel derrière ses oreilles.

- (C'est une perte de temps, le Dark Chess a déjà sûrement cherché de fond en comble. Il vaut mieux sonder où ils n'ont pas accès.)

Yov hocha la tête avant de taper inconsciemment des doigts sur la table, comme s'il réfléchissait.

- (Vous prenez de grands risques pour de simples lacrimas.) remarqua l'Iceberi.

- (Si seulement tu avais vu la quantité de magie qui se trouvait dans un seul de ses fragments, tu ne serais pas de cet avis.)

- (Alors il veut s'en servir comme arme ? Ca ne peut pas être si terrible, elle ne pourra pas être plus puissante qu'un Aetherion, où il violera les accords de Motet. Et s'il le fait, il aura tous les pays contre lui, que ce soit Minstrel, Pergrande ou Caelum.)

- (Je doute qu'il veuillent en faire une arme, ça ne lui ressemble pas. Je ne sais pas ce qu'il manigance, mais il n'a pas besoin d'un si grand pouvoir, ça cache quelque chose.) dit-il en joignant ses mains sur la table.

- (Je suis désolé de ne pas pouvoir aider Laudriz davantage.) dit Yov en se levant, marchant en direction de son bureau qui cachait une bouteille contenant un liquide ambré.

A en juger par l'étiquette, c'était du Bjornnandi, un alcool réputé d'Iceberg.

- (Ce n'est rien, je pense qu'il savait à quoi s'attendre.) dit Lioran, écarquillant progressivement les yeux en voyant le verre qui se remplissait bien plus que de raison. en voyant le verre se remplir plus que de raison.

- (Mais dites moi. Nous n'avons pas beaucoup parlé de manœuvres militaires pendant cet entretien sur les manœuvres militaires.) dit-il en posant le verre devant Lioran. (Ce n'était qu'un prétexte pour me parler de votre lacrima ?) ajouta le soldat en se laissant tomber dans son fauteuil.

- (Non, même pas, en réalité ce rendez-vous a été pris pour me permettre de venir à Iceberg impunément. Ce n'est pas facile de voyager dans un pays en guerre.) dit Lioran en respirant les vapeurs de son verre. Il pouvait déjà imaginer son contenant couler dans sa gorge et y mettre le feu au passage.

- (Donc tu es venu chercher les jeunes qui étaient avec Woganar ?) dit Yov en prenant une gorgée, sans faire la moindre grimace.

Lioran hocha la tête, emboîtant le pas de son hôte et regrettant immédiatement sa décision lorsqu'il eut déglutit, l'alcool laissant un chemin de désolation qui se poursuivait jusqu'à son estomac. Il usa de toutes ses forces pour ne pas grimacer, s'il ne pouvait sauver ses entrailles, il sauverait son honneur.

- (Je comprends sa prudence.) dit Yov en reposant son verre. (Je n'ose pas imaginer ce qu'on peut ressentir en perdant un enfant, ça rendrait n'importe qui surprotecteur.)

Lioran baissa la tête et soupira, les coins de sa bouche descendant sur son visage.

- (J'adorais Lyra, c'était toujours un plaisir de la voir tous les jours, tellement curieuse, tellement intelligente. Une enfant formidable.) dit-il en faisant tournoyer le liquide dans son verre.

- (Et je n'étais pas là pour l'aider.) dit-il en posant son verre. (Quand il a voulu partir à Fiore, je n'ai pas su le persuader de rester, et quand il a perdu sa fille, je n'étais pas là pour lui.) dit-il en se recroquevillant sur son fauteuil, la tête dans les mains.

- (Il ne te reproche rien, il est parti pour ne pas élever Lyra dans un pays en guerre. Tu n'aurais rien pu faire pour le ramener. Et il me semble que quand Lyra est partie, la guerre des clans se terminait tout juste, vous étiez bien pris ailleurs.)

Yov reprit son verre et le siffla d'une traite, serrant les dents et exhalant bruyamment. Il hocha ensuite la tête, fixant le sol.

- (Quand tout sera terminé, je viendrai à Fiore, ça fait trop longtemps qu'on ne s'est pas parlé, j'espère juste que tu dis vrai et qu'il ne m'en veux pas.)

- (J'en suis sûr.)

Après quelques secondes de silence, Lioran se décida à poser une question qui lui trottait dans la tête.

- (Est-ce que vous pensez que Pergrande peut être battue ?) dit Lioran d'un ton grave.

Yov se laissant quelques instants de réflexion. Il retourna vers son bureau et en tira un rouleau, qui s'avéra être une carte lorsqu'il l'entendit sur la table entre lui et Lioran.

- (Pergrande n'a pas l'avantage du nombre, contrairement à ce qu'on pourrait croire, nous sommes plus nombreux, même seuls, mais ils sont plus avancés technologiquement et surtout mieux organisés. Iceberg ne se bat pas comme un seul pays, nous n'avons pas de commandement central, d'un côté ça rend les espions de Pergrande inefficients, de l'autre, nous ne pouvons pas nous coordonner, ou plutôt, certains ne le veulent pas.)

- (Un ennemi commun ne suffit donc pas à les unir ?)

Yov hocha la tête pour nier.

- (Certains veulent la paix, certains veulent limiter les dégâts. Il y a un certain consensus, c'est que la région proche de la Porte de la Gloire est dispensable et qu'elle peut être rendue à Pergrande si les choses tournent mal. Dans les faits, ils contrôlent déjà la zone, c'est trop tard.) dit-il en pointant l'arc montagneux séparant les deux pays.

- (Et toi ? Qu'en penses-tu ?) demanda Lioran, connaissant d'avance la réponse.

- (Certains de mes amis sont morts pour ce morceau de terre, c'est hors de question de la rendre comme ça.)

Lioran hocha la tête, la prolongation de la guerre avait déjà été votée, il n'y avait plus à s'inquiéter de ce côté-là.

- (Quelle est la plus grande force de Pergrande ?)

- (C'est difficile à dire.) Yov se prit le menton. (En termes d'infanterie, nous sommes équivalents, mais ils sont de grands constructeurs de vaisseaux, ils auront la maîtrise des airs, et il n'y rien que l'on puisse faire actuellement contre ça.)

Lioran ne voyait pas non plus de solution, Fiore ne disposait pas à sa connaissance des armes nécessaires pour abattre un vaisseau de Pergrande, encore moins pour lui contester la supériorité aérienne. Il ne restait pas beaucoup de solutions.

- (Donc sans mages, nous serons à la merci de leurs vaisseaux.)

- (A moins que vous n'ayez vous-même des aéronefs, j'ai bien peur qu'il n'y ait pas d'autres choix.)

Lioran ne pouvait qu'acquiescer, par chance, le Dark Chess disposait d'un grand nombre de mages en tout genre, il ne pouvait qu'espérer que cela suffise.

Il ignorait qu'en plein cœur de Fiore, Kurasa œuvrait justement à résoudre ce problème. Le pays n'était pas non plus armé pour lutter dans les airs, elle n'en avait ni les moyens techniques, ni les ressources. Ce que Fiore avait en revanche, c'était les travaux de Kurasa. C'était impressionnant de voir à quel point il pouvait avancer rapidement en ne se souciant pas de concepts hypocrites comme la morale ou l'éthique, il s'en félicitait même, le problème, c'est que beaucoup n'était pas de son avis. Mais même ceux-là n'hésitaient pas à faire appel à lui dès que la situation les dépassait.

Si Kurasa en avait encore, il aurait pu dire que créer un véritable dragon était l'un de ses rêves. Plus jeune, c'était le cas, maintenant, devant l'impossibilité de la tâche, travailler sur ces créatures lui paraissait comme une corvée, un ersatz dont il ne pourrait jamais se satisfaire. Malgré tous ses efforts, il n'avait jamais réussi à rendre une créature "magique". Les dragons qu'il allait créer seraient au mieux des lézards volants. Pas question de magie ou de cracher le feu, mais pour ce qu'il comptait en faire, ce serait suffisant. Il n'en était pas encore là.

- Il est encore trop lourd pour décoller, et si je rend ses ailes plus grandes, elles seront trop fragiles. dit-il en gribouillant sur un carnet, regardant une bête ailée bondir de rocher en rocher.

Les plus habiles ne faisaient que planer, ralentissant leur chute avant de se rattraper sur des rochers. Elles auraient été parfaitement viable dans la nature, elles couraient à une vitesse acceptable et leur capacité à planer les aurait protégé de la plupart de leurs éventuels prédateurs. Mais Kurasa ne voulait pas créer des animaux, il voulait créer des armes.

Ayant vu ce qu'il voulait voir, il disparut dans une fumée noire, rapidement accompagné de toutes les bêtes qu'il avait fait sortir. Après tout, ces recherches étaient censées rester secrètes. Au moins pour le mourioche, les travaux de Kurasa étaient terminés, ne restait plus qu'à trouver un moyen de les produire en grand nombre et de les préserver en attendant de surtout, trouver comment s'en servir. Si Kurasa en avait encore, il aurait de la pitié pour la population qui devrait s'occuper de ces bêtes. La plupart des villages ont déjà besoin d'aide pour gérer une meute de loups, alors une bête encore plus grande, qui en plus peut nager, n'imaginait pas de manière aisée de s'en sortir.

- Peut-être les implanter dans le Lac Perché, de là, le fleuve les mènera directement à Santamons, ça rendra la capitale invivable, espérons. gribouilla-t-il sur son carnet.

Du côté de la Trinité en revanche, rien de nouveau, aucun fragment supplémentaire n'avait été trouvé pour le moment, et Kurasa ne pouvait avancer sans ça. La seule chose qu'il avait comprise, c'est que le flux de magie était trop lent pour en faire une arme et qu'il n'avait aucun moyen de puiser dans les énormes réserves de la lacrima en passant par une machine. Il se demanda alors ce qu'il se passerait s'il pouvait implanter la lacrima dans un corps. Il ignorait toujours cependant pourquoi l'Empereur lui demandait de travailler dessus, c'était loin d'être urgent, et Kurasa traînait naturellement les pieds, préférant ses projets personnels.

- Essayons de terminer la journée de bonne humeur. dit-il en quittant sa tour.

Le dernier de ses fameux projets prenait place bien loin d'ici, sur une île au large, entre Fiore et Caelum. Après quelques heures sur les flots, il posa enfin le pied à terre sur cette île sans nom, et fut reçu par un comité bien trop accueillant pour être sincère.

- Oh, monsieur Maginal, on ne vous attendait pas, vous auriez dû prévenir, nous aurions pu préparer votre visite. dit un homme, vêtu de ce qui ressemblait à un tablier de cuir aux manches de tissu blancs.

Kurasa l'écarta d'un revers de la main.

- Je suis sûr que vous le ferez très bien Oreste. Je vous évite un stress inutile, mais commençons, je n'ai pas vraiment le temps.

Les deux se dirigèrent vers la grande tour au centre de l'île, de loin le bâtiment le plus imposant, Kurasa resta silencieux pendant la route, prêtant peu d'attention à ce que lui disait son subalterne sur les problèmes de fondations et de structure que la tour pouvait avoir. Ce qui l'intéressait n'était pas le bâtiment, mais ce qu'il contenait, si la tour avait des problèmes, il ferait déplacer son contenu ailleurs, voilà tout.

Une fois à l'intérieur, Kurasa put admirer l'intérieur morne de froid de la tour. Il se sentait chez lui, des murs en métal gris, des portes du même coloris, et une odeur qui lui faisait comprendre que tout était propre et rangé. Au moins ça ne sentait pas le papier et l'alcool comme le laboratoire du Conseiller.

Dans la cage d'escalier, un seul étage était protégé par une serrure. Oreste s'activa pour ouvrir la porte, révélant un paysage entièrement différent. Tout avait été fait pour que cela ressemble à une maison classique. Ils arrivèrent dans un couloir ocre, qui faisait tout le tour de l'étage, en desservant les différentes pièces. Des cadres sur les murs abritaient des photos de famille, Kurasa y reconnaissant certains chercheurs. Pendant qu'ils avançaient dans le couloir, les deux visiteurs remarquèrent une odeur particulière, très agréable et les emplissant d'une douce chaleur. Quelqu'un faisait à manger, sans aucun doute. Kurasa regarda sa montre, puis hocha la tête, elle était ici inutile.

- Quelle heure est-il à cet étage ? demanda Kurasa, le sourire au lèvres.

Oreste remonta sa manche, il s'y trouvait deux montres, dont l'une ne semblait pas marcher, à en juger par la trotteuse qui ne bougeait qu'un coup sur deux, c'était pourtant celle-là qui était la bonne.

- Il est onze heures vingt monsieur.

Kurasa hocha la tête, c'était tôt pour que quelqu'un soit ici, en espérant qu'il ne reste pas trop longtemps avec le sujet, ça ne devrait pas causer de problème.

- J'ignorais que l'un de vous prenait tant de plaisir à cuisiner. dit le mage sur un ton qui n'était pas vraiment blagueur.

- L'enfant devient difficile, on doit s'adapter. dit Oreste qui commençait à devenir rouge.

- C'est une gamine, obligez-là et elle mangera. dit le Conseiller, prêtant peu d'attention à la couleur du front de son guide.

D'une des portes, une jeune femme fit irruption. Elle tenait ses longs cheveux sombres dans une queue de cheval et portait des vêtements visiblement déjà usés et sales.

- Oreste, c'est vous ? dit elle en s'arrêtant nette lorsqu'elle aperçut Kurasa.

- Qui est-ce ? demanda le mage noir en regardant son assistant de haut.

Il hésita un instant, puis, comprenant qu'il n'avait pas d'échappatoire, il se mit à dire, à mi-voix.

- Nous avons engagé trois personnes pour s'occuper du sujet.

Kurasa reprit sa route vers le fond du couloir, suivi de près par le chercheur coupable, la jeune femme aux cheveux lie de vin resta muette et regarda les deux hommes partir, soulagé que tout se soit si bien passé.

- Vous avez engagé des personnes extérieures et ce alors que je vous avais demandé de vous en occuper vous-même ? dit-il calmement.

- Monsieur, c'est une enfant, même normale, elle demande beaucoup d'attention, alors en plus avec ce qu'elle subit —

Kurasa s'arrêta et se tourna vers le chercheur.

- Oreste, c'est *précisément* parce que ce n'est pas une enfant normale que c'est l'un d'entre *vous* qui doit être avec elle, de plus, il me semble que mes recommandations indiquaient de ne pas lui imposer une présence continue.

L'homme resta muet, hochant simplement la tête et remettant en place les quelques mèches restantes sur son crâne dégarni.

Enfin arrivé à destination, Oreste ouvrit la dernière porte, elle donnait sur une chambre d'enfant, aux murs décorés de bulles jaunes et bleues. Comme toutes les chambres d'enfant, elle était en désordre, problème qu'essayait de régler un jeune homme aux cheveux céruléens, et une petite fille aux boucles blondes d'à peine dix ans.

- Bonjour. dit le jeune homme en se levant d'un bond, se mettant par réflexe entre Kurasa et la jeune fille. Bastian, enchanté de vous rencontrer. dit-il en tendant une main vers le mage des ténèbres, sans réel espoir.

Par pure politesse, Kurasa lui rendit son geste, se présentant également, mais ne lui accordant pas plus qu'un regard, ce qui l'intéressait se trouvait derrière lui. Le Conseiller Noir s'accroupit, se mettant à hauteur de la jeune blonde, effrayée de l'irruption d'un homme intimidant en plein cœur de sa chambre.

- Bonjour EM-9L. Je ne sais pas si tu te souviens de moi, je suis celui qui t'as fait venir ici. dit Kurasa, essayant le plus possible d'être agréable.

La jeune fille fixa Kurasa et hocha la tête pour dire non, préférant se cacher derrière Bastian. Ce dernier lui mit la main sur l'épaule et la poussa doucement.

- Tout ira bien, dit bonjour Émi...lie. dit Bastian, ne voyant que trop tard les grands gestes d'Oreste lui disant de se taire.

- Vous lui avez donné un nom ? dit Kurasa, toujours accroupi, en regardant Bastian.

- Et bien, c'est plus simple de l'appeler comme ça que EM-9L. hésita le jeune homme.

- Mais personne ne vous a demandé votre avis. dit Kurasa en se relevant, dépassant Bastian d'une bonne tête.

- J'aime bien Émilie. dit la jeune fille.

- Mais Émilie n'est pas ton vrai nom. dit le Conseiller.

- Mais je voulais juste un nom qui ressemble à celui des autres.

Kurasa prit une profonde inspiration. Est-ce que c'était vraiment dérangeant qu'elle soit renommée ? Pas vraiment, en tout cas, ce n'était pas la chose la plus grave qu'il avait vu aujourd'hui. Il hocha la tête, préférant se concentrer sur autre chose.

- D'accord, va pour Émilie.

Le moins que l'on puisse dire, c'est que la visite ne se passait pas comme prévu. Néanmoins, Kurasa demeurait calme, laissant penser que tout ne le dérangeait pas tant qu'il voulait bien le faire croire. Bastian se retourna, se mettant à hauteur de la jeune fille.

- Il va te poser quelques questions et il va te demander de lui montrer tes pouvoirs. Ça va aller. dit-il, les mains sur les bras d'Émilie.

Visiblement pas très rassurée, la jeune femme hocha la tête néanmoins, se détachant peu à peu du jeune garçon à chemise blanche. Elle était loin d'être rassurée, mais elle se disait que si Bastian n'avait pas peur, il n'y avait pas de raison d'être effrayée.

Dans la longue pièce qui leur servait de salon, Kurasa s'était assis en face de la jeune fille, Bastian et Oreste était derrière Kurasa, visible par Émilie.

- Alors comment tu te sens ? demanda Kurasa.

- Je ne sais pas, j'ai un peu peur. dit la petite blonde, les pieds sur sa chaise, serrant ses genoux comme un doudou.

- De quoi ? demanda Kurasa, avant que la jeune fille ne le regarde de haut en bas, un homme grand, fin, au teint pâle et habillé presque uniquement de noir. C'est de moi que tu as peur ?

Émilie hocha la tête et se recroquevilla encore plus derrière ses jambes. Kurasa leva les yeux et prit une mine de réflexion, il hocha ensuite la tête en hochant les épaules.

- C'est compréhensible. dit-il. Mais je t'assure que je ne te veux aucun mal, je veux simplement en savoir plus sur toi et ce que tu sais faire.

A nouveau, la jeune fille hocha la tête.

- Alors ? Tu me montres ? Fais ce que tu veux. dit-il en montrant l'ensemble de la pièce.

Enfin, Émilie laissa tomber ses jambes. Elle regarda autour d'elle, le papier peint rayé, le tapis aux motifs exotiques, les chaises finement ornementées, son regard fut finalement attiré par une large vitrine sur le grand meuble de la pièce. Celle-ci était remplie de sculptures de verre en tout genre, aussi bien des fleurs, des animaux, que des personnes, des danseurs ou des porteurs de seau. Elle imagina ces sculptures s'animer, et c'est ce qu'elles firent.

Quelques instants après, Kurasa entendit les sculptures taper sur la vitrine pour s'en échapper. Il s'approcha doucement et ouvrit la vitrine, se faisant immédiatement assaillir par une statuette en forme de lion qu'il attrapa au vol. Animer des objets n'avait franchement rien d'impressionnant, mais pendant que cette pensée traversa l'esprit de Kurasa, il vit la statue de verre dans ses mains prendre des couleurs, devenir plus chaude au toucher et surtout, devenir velue. En quelques secondes, c'est un véritable lion miniature qui se tenait dans ses mains. Kurasa retourna à sa place, et déposa le lion sur la table, ce dernier s'avança vers Émilie avant de la regarder, visiblement confus.

- C'est un vrai lion ? demanda le Conseiller.

- Oui ! dit tout fièrement la jeune fille.

- Mais il est un peu petit non ?

- C'est beaucoup plus gros un lion ? demanda Émilie, qui n'en avait probablement jamais vu.

Kurasa hocha la tête en souriant.

- Oh.

Le félin se mit alors à grossir, il faisait maintenant la taille d'un chat, et il n'y avait pas de doute maintenant, il avait tout de l'animal, de la couleur doré de ses yeux jusqu'au pinceau au bout de sa queue. Maintenant de la taille d'un lion, c'est les traits et les rides de son visage qui attira le regard de Kurasa. Mais l'animal continuait de grandir et était maintenant plus grand qu'un ours. Fort heureusement, il resta couché sur la table qui soutenait miraculeusement le poids de l'animal.

- Ça va aller je pense. dit Kurasa en regardant l'animal remuer la queue en le fixant.

Émilie caressa l'animal qui reprit la pose de la statuette avant de rétrécir rapidement et devenant translucide peu à peu. Finalement, c'est à nouveau une statuette de verre qui trônait sur la table. Kurasa s'en empara et la regarda sous toutes les coutures. Il aurait aimé pouvoir comparer avant et après la transformation, mais il n'y avait sur la statuette aucune trace d'une quelconque transformation ou manipulation magique.

- C'est remarquable. dit Kurasa, trop heureux de voir qu'elle ne se pouvait pas se limiter au réel, mais à ce qu'elle pensait l'être.

Malgré tout, ce n'était pas suffisant pour le mage noir, il devait avoir la certitude de l'étendue des pouvoirs de la jeune fille.

- Est-ce que tu peux faire apparaître quelque chose ? Ou même quelqu'un ?

- Oui je l'ai déjà fait. Je fais quoi ? demanda la jeune fille qui semblait enfin ne plus avoir peur du Conseiller.

- Ce que tu veux, ce n'est pas très important.

Elle hocha la tête et regarda de nouveau dans la pièce. Son regard s'arrêta finalement sur Kurasa, qu'elle dévisagea, le regardant de haut en bas.

- Et bien c'est plutôt une réussite. dit une voix familière derrière le mage des ténèbres.

Kurasa tourna subitement la tête pour voir quel était le nouveau venu dans la pièce. Il se retrouva face à son double parfait, la même posture, les mêmes mimiques, rien n'aurait permis de les différencier.

- C'est surprenant. dit l'original, se dévisageant, cherchant le moindre défaut qui aurait pu trahir la copie.

De son côté, Oreste se sentit défaillir, comprenant difficilement comment le monde pouvait supporter d'avoir deux Kurasa.

- Il n'y a pas de différence visuelle ? demanda la copie.

- J'ai l'impression que non.

- Même notre manière de parler est similaire.

- Notre ton également.

- Nous avons la même odeur.

Les deux Kurasa tendirent leur main droite, paume vers le ciel, et laissèrent échapper un filet de fumée noire qui se dissipa dès qu'ils eurent fermé le poing.

- Nous avons la même magie.

- Alors qu'elle ignorait que nous en avions une.

Kurasa sembla alors pris d'une illumination, puis d'un frisson, ses yeux s'écarquillèrent et une réelle inquiétude pouvait se voir sur son visage.

- Est-ce que tu connais le sceau pour déverrouiller la tour ? dit-il, d'un ton beaucoup moins enjoué que sa conversation précédente.

La copie fronça les sourcils et baissa les yeux, comme s'il avait la réponse sur le bout de la langue, mais rien n'y faisait, elle ne venait pas.

- Non, la plupart des mes souvenirs sont flous, je me rappelle de mon entrée, enfin, de *ton* entrée dans cette pièce, mais plus je remonte et plus ma mémoire est diffuse. C'est une sensation étrange.

- Ça ressemble à un lendemain de beuverie. s'hésita Bastian.

- Quoi ? dirent de concert les Kurasa.

- Rien, rien. dit le jeune homme en hochant rapidement la tête.

Soulagé de savoir que la copie n'était pas parfaite, Kurasa avait enfin ce qu'il était venu chercher, il avait vu de lui-même le potentiel de la blonde, le reste ne serait pas son affaire. Il se tourna vers cette dernière et afficha un large sourire.

- C'est très bien, tu peux arrêter maintenant.

- Mais il va être triste s'il disparaît.

- Oh non, ne t'inquiètes pas. dit la copie. Ce sera comme si je m'endormais, et après je serai avec lui. dit-il en montrant son original.

- Tu es sûr ?

- Mais oui, ça ira.

Aussi vite qu'il était apparu, le double de Kurasa se dissipa dans l'air, enlevant un poids énorme des épaules d'Oreste.

Il se retrouva cependant bien vite seul avec le Conseiller, qui semblait de fort bonne humeur après sa rencontre avec la petite Émilie.

- Quelle taille fait-elle ?

- Un mètre vingt-sept à la dernière mesure.

- Croissance ?

- Quatre centimètres sur dix-huit mois.

Kurasa réfléchit quelques instants, c'était trop rapide, mais en faire davantage risquait de mettre la jeune fille en péril, et elle était une expérience unique, malheureusement, la reproduire prendrait bien trop de temps. En cela, elle était trop précieuse.

- Augmentez la dischronie, elle grandit encore trop vite.

- Monsieur, il lui arrive déjà d'avoir des problèmes avec le traitement que vous voulez qu'on lui administre, lui donner en plus haute dose risque de grandement lui abîmer les reins notamment. dit Oreste, se plaçant face à Kurasa.

- J'en ai bien conscience, augmentez simplement la dischronie, les doses de bloqueur actuels devront suffire. répondit le mage en continuant d'avancer vers son navire.

- Mais monsieur, même en ce qui concerne la dischronie, nous sommes actuellement à trois pour une, davantage et elle va se douter de quelque chose, encore plus avec les gens qui la côtoient. dit-il en marchant à reculons.

- Et c'est pour ça que vous devrez vous débarrasser des trois intrus. dit-il en affichant un sourire faux. Je me fiche de la manière, je ne les veux plus ici.

Oreste hocha la tête, la bouche bée et les yeux fixes, abasourdi. Il se reprit néanmoins, et se hâta pour rattraper Kurasa.

- Monsieur, peu importe quand elle est venue au monde, elle a le mental d'une enfant, c'était tout le but de l'expérience, de *votre* expérience, et elle a créé des liens forts avec nos trois employés, bien plus qu'avec les chercheurs. Les lui retirer la soumettrait à un stress inutile, ça pourrait être dangereux.

Oreste était l'un des chercheurs magiques les plus brillants de Fiore, Kurasa avait personnellement milité pour qu'il soit sous ses ordres direct. C'était son travail de le contredire quand c'était nécessaire, le Conseiller pensant que ça l'aiderait, que ça le stimulerait. Cependant, à ce moment précis, Oreste n'était qu'un obstacle.

- Ça suffit, cette discussion m'ennuie. Je vous l'ordonne maintenant. dit-il en faisant un geste de main dédaigneux.

Négocier devenait inutile, Oreste se mura donc dans le silence, défait. Il réfléchissait déjà à comment annoncer la nouvelle à Émilie, comment lui dire que ce qui ressemblait le plus à sa famille allait devoir la quitter, certainement définitivement. Il fut tiré de sa réflexion par Kurasa, qui se trouvait déjà sur le pont d'un navire prêt à partir.

- Avez-vous autre chose à me dire Oreste ?

Le chercheur se retourna et admira la tour, dont il avait même participé à la construction il y a des années, et dire qu'elle n'était même pas terminée.

- Nous aimerions beaucoup pouvoir terminer et étudier le Système R. dit-il en montrant l'édifice derrière lui.

Kurasa leva les yeux au ciel, il pensait que son employé aurait oublié cette fable depuis le temps, mais il ne voulait pas lâcher l'affaire.

- Il s'agirait de passer à autre chose mon cher. dit-il en se frottant les yeux.

- Je comprend parfaitement que ce ne soit pas votre tasse de thé, mais c'est un projet de longue date pour nous, cela aurait été plus simple si vous n'aviez pas fait tuer Haru—

- Tu penses que j'ai fait tuer Haru ? l'interrompit Kurasa. Nous avons fait toutes nos études ensembles à Procella, c'est le seul ami que j'ai jamais eu, la seule personne avec laquelle je pouvais discuter d'égal à égal. Je n'avais absolument aucune raison de le faire disparaître.

- J'ignorais tout ça, j'en suis navré. Nous voulons simplement récupérer ses travaux, je vous garantie que cela ne vous gênera en rien.

Kurasa hocha la tête. Trahir sa parole ne le gênait en rien, mais il faut avouer qu'Oreste et tout son groupe de chercheurs s'étaient révélés de précieux alliés, ils avaient bien mérité ce geste. Kurasa ouvrit son manteau et plongea sans main dans une des larges poches qui se trouvait à l'intérieur.

- J'étais certain que vous alliez me reparler de votre tour. dit-il en sortant une pile de feuille, sommairement reliée par une fine bande de tissu. De ce que j'ai lu, c'est ça qui vous intéressera le plus dans ses travaux.

- Vous avez lu tout ce que Haru avait écrit ?

- Evidemment.

A vrai dire, il n'en avait pas vraiment eu le choix, ce que lui demandait l'Empereur pour ses travaux sur les lacrimas n'était ni son domaine d'expertise, ni d'intérêt. Nul doute qu'Haru aurait été plus utile à l'Empereur, s'il avait coopéré. Il avait cependant préféré fuir, laissant à Kurasa le double de travail.

Oreste avait enfin obtenu ce qu'il voulait, il le conserva précieusement contre lui, comme un enfant. Il pénétra dans la tour, où la nouvelle de la venue puis du départ de Kurasa s'était répandue.

- Alors ? Qu'est-ce qu'il a dit ? demanda l'un des chercheurs.

Oreste ne répondit pas, il se contenta d'agiter victorieusement les feuilles que lui avait donné Kurasa.

- On va enfin pouvoir terminer le Système R. ajouta un autre chercheur.

- Monsieur, je pense quand même qu'une fois cela fait, nous devrions alerter l'Empereur sur ce que fait Kurasa. Vous savez à quel point il a horreur des expériences sur sujets humains, nul doute qu'il arrêtera tout ce que se passe.

- Dès que Kurasa l'apprendra, il viendra prendre Émilie et il rasera l'île. Nous n'avons aucun intérêt à le dénoncer, quand bien même l'Empereur serait de notre côté.

- Alors qu'allez vous faire ? dit une voix grave sur le pas de la porte.

Un homme d'une quarantaine d'années s'appuyait sur le chambranle, sa peau mate tranchant avec le gris des murs et les blanc des blouse.

- Bonjour Paol. dit Oreste. Kurasa m'a demandé de m'assurer que vous ne soyez plus auprès d'Émilie.

L'homme se relevant, laissant voir toute sa haute taille et sa large silhouette.

- Pour que vous puissiez torturer un enfant impunément ? Je refuse. dit-il en croisant les bras.

- Croyez-moi, je comprends parfaitement ce que vous ressentez, mais Kurasa n'est pas quelqu'un que nous pouvons contrarier actuellement. dit Oreste.

- C'est pour ça que je vous demande d'en parler à l'Empereur. dit un autre.

- Nous ne pouvons pas. répondit un chercheur.

S'en suivit un brouhaha auquel ni Oreste, ni Paol ne prirent part. Les deux s'exilèrent dans le couloir, laissant le chahut s'éteindre derrière eux.

- Qu'est-ce que vous voulez réellement faire ? demanda Paol.

- Je n'en ai absolument aucune idée, je ne sais pas comment Émilie réagira à votre absence, et je ne sais même pas quand Kurasa reviendra. Il attend des rapports hebdomadaires, mais je ne sais pas quand il reviendra, alors il vaut mieux rester prudent.

- Je vais aller prévenir Bastian et Valériane. Nous devons discuter de certaines choses également. dit Paol, en laissant son regard traîner bien trop longtemps sur Oreste pour qu'il ne se sente pas inconfortable.