La bibliothèque de Tempesta était souvent bien vide, au grand bonheur de la vieille dame qui y travaillait, même si elle pouvait parfois se sentir seule. Elle lisait comme à son habitude les quatre même livres, des traités de magie théorique qu'elle avait elle-même sauvé de la destruction, ou de l'enfermement dans des lieux inaccessibles. Régulièrement, elle entendait un bruit sourd, résonnant entre les étagères. Pour d'autres, ç'aurait été un étrange bruit inconnu, pour elle, c'était le bruit d'un livre qu'on fermait, violemment.

- Qui est là ? dit-elle à voix haute.

Pas de réponse. Elle dut donc se résoudre à enquêter sur l'origine de ce bruit. Bien aidée par les lacrimas lumineuses que Laudriz avait installées, la vieille dame retrouva la trace du bruyant lecteur. Il s'agissait d'Eleyon, entouré de deux larges piles de livres. La bibliothécaire le regardait arpenter les pages bien trop vite pour qu'il puisse y comprendre quelque chose. Alors qu'elle s'approchait pour lui faire la remarque, elle vit d'étranges lunettes posées sur son nez ainsi que la lueur qu'émettait le cercle magique qui se dessinait sur les verres. Les écrits et diagrammes des livres brillaient de la même lueur et semblaient aspirés par les lunettes, permettant à Eleyon de les comprendre plus rapidement.

- Eleyon ? Qu'est-ce que tu fais là ? demanda-t-elle dans le vide.

Bien trop pris dans sa lecture, Eleyon ne faisait pas attention à ce qui se passait autour de lui, aussi ne s'aperçut-il de la présence de la vieille dame que lorsque cette dernière lui posa la main sur l'épaule, le surprenant malgré elle.

- Oh, c'est toi Leiti. Tu m'as fait peur. dit-il en retirant ses lunettes, dissipant les cercles magiques sur les verres.

- Alors c'est toi qui les avait. dit-elle en faisant un geste de la tête vers ses lunettes. Tu as dû arriver tôt ce matin.

- J'ai dormi ici.

La vieille dame eut un mouvement de recul, elle ne savait pas que quelqu'un d'autre pouvait passer autant de temps à lire. En passant son regard sur la pile de livres, son regard fut attiré par un grand livre à la couverture blanche qui ne laissait que peu de doute sur son identité. Elle s'en approcha néanmoins et le retira de la pile.

- L'Index Magiarum Prohibitorum ? Ce n'est pas vraiment une lecture que je recommanderait. dit-elle en le reposant. M. Le Directeur m'a prévenu que tu viendrais sûrement ici.

- Alors pourquoi n'avez-vous pas caché le livre s'il vous avait prévenu ? demanda Eleyon, s'affaissant sur sa chaise.

- Il m'avait dit de ne pas le faire.

Ca avait encore moins de sens, si Laudriz ne voulait pas qu'Eleyon perde son temps, alors pourquoi le laisser chercher ? Il devait cependant se rendre à l'évidence, rien de ce qu'il avait trouvé ne l'avait aidé, exactement comme l'avait dit le Directeur. Il ne voulait cependant pas complètement perdre son temps.

- Tu as une idée de comment un mage peut prendre le contrôle d'un autre ?

Leiti réfléchit quelques instants, parcourant des yeux les piles de livres, puis les étagères autour d'eux. Avec une agilité qui n'était pas de son âge, elle s'élança vers une des échelles qui permettait l'accès aux étages supérieurs. A la force de ses bras, elle naviguait de gauche à droite, ses longs cheveux gris flottant au rythme de ses allers-retours. Elle attrapa au vol un livre, et glissa le long de l'échelle jusqu'à ce que ses talons ne claquent doucement sur le parquet.

- Tu devrais trouver ce que tu veux là dedans, "Compendium sur le Mentalisme". Mais d'ordinaire, pour un contrôle mental efficace, il faut soit être à proximité de la cible, soit avoir apposé un sceau de quelque sorte sur la personne à contrôler. Que la cible soit un mage ne change pas vraiment la donne en vérité.

Eleyon hocha la tête, sans doute que la marque que portait Gagola devait y être pour quelque chose dans ce cas. Restait à savoir ce que ça signifiait, s'il pouvait y en avoir d'autres, et surtout, quel était ce spectre qui avait attaqué Khēlā. Eleyon avait jusqu'au retour de Yasha pour en savoir plus, mais il avait l'impression que cela arriverait encore trop vite.

Dès son arrivée, le mage aux sabres fut embarqué par Eleyon, laissant Falcon seul dans la guilde, vite rejoint par Shaporo.

- On va te couper les cheveux, on voit presque plus tes yeux. se moqua le blond, encore en train de manger une glace.

Falcon se passa frénétiquement les mains sur la tête, espérant que sa chevelure noire reprenne son aspect hérissé comme avant, mais rien n'y fit. La gravité était plus forte que le jeune homme et ses cheveux retombèrent après quelques secondes, lui donnant un air bien triste.

- J'avais pas trop le temps de les couper, j'étais occupé, pas comme toi. dit-il en auscultant Shaporo de haut en bas.

- J'ai travaillé aussi hein. dit le mage de feu, outré, mais n'oubliant pas de manger sa glace.

Pour la plupart des mages, ressentir l'énergie magique au repos requérait un certain savoir-faire, sinon un talent. Falcon ne disposait d'aucun des deux, mais il connaissait assez Shaporo pour savoir que rien n'avait drastiquement changé depuis son départ.

- Où sont les autres ? demanda le mage des tempêtes, n'ayant trouvé personne depuis son arrivée mis à part les mages de feu.

- A Iceberg, j'ai pas très bien compris où. Y'a des ruines comme à Hortens, et Ryuu et Nathaël pensent qu'il faudrait y aller pour trouver les lacrimas

- Pourquoi c'est toujours les filles qui vont dans les ruines ? Moi aussi j'aimerai bien faire un truc tranquille de temps en temps.

- Y'a Tsura aussi avec elles.

- Quel planqué celui-là. dit-il en levant les yeux au ciel. Et Haze, il est parti avec eux ?

- Ah non, Haze il est toujours dans la caserne.

Falcon ria à haute voix, se demanda bien comment Haze pouvait supporter la rigueur militaire, lui qui trouvait la moindre occasion pour ne rien faire. La réponse était : plutôt mal.

- Gavin, je t'en supplie, couvre moi, pour que je puisse partir. dit le jeune homme aux cheveux noirs, le souffle court et couvert de sueur.

- On m'a pas demandé de te surveiller, fais-ce que tu veux mais je vais pas me mettre dans la mouise pour toi. répondit le soldat aux yeux bleu glacé.

Les deux faisaient leurs tours quotidiens de la ville, et Haze, bien qu'en meilleure forme qu'auparavant, tenait encore difficilement la distance. Sa tête bringuebalait au rythme de sa foulée et ses bras au mouvement autrefois si mécanique se balançait maintenant erratiquement à ses côtés.

- J'en peux plus, il faut que je m'arrête trente secondes.

- Non, il faut pas s'arrêter, tu pourras pas repartir après. dit Gavin en ralentissant sa foulée.

Finalement, Haze mit les mains sur ses genoux, ne pouvant supporter la douleur dans ses côtés et les brûlures de ses poumons. Le soldat reprit sa route, visiblement Haze ne souhaitait ni écouter ni continuer. Pendant de longues secondes, Haze resta prostré, s'appuyant sur ce qu'il trouvait pour reprendre son souffle. C'est enfin sur un banc que Haze s'échoua, trop heureux de pouvoir reposer ses jambes exsangues.

Deux paires de mains s'emparèrent de lui, une sur la bouche pour l'empêcher d'hurler, l'autre sur le torse pour le faire disparaître dans un recoin isolé. Il n'avait aucune idée de qui cela pouvait être, personne n'était censé passer par ici pendant les courses des soldats. Il n'y avait cependant aucune malice dans leurs gestes, mais pas vraiment de délicatesse non plus. Rapidement, les trois se retrouvèrent à terre, en pleine rue, mais loin des voies fréquentées. Sa bouche enfin libérée, Haze ne se fit pas prier.

- Au secours ! hurla-t-il, avant de s'apercevoir qu'il s'agissait de Falcon et Shaporo. Oh purée, c'est vous, vous avez failli me péter la nuque.

- Bah au moins t'aurais plus été courir. dit Falcon en se relevant

- Ha. Ha. Ha. se moqua Haze toujours allongé au sol. Je préférais quand tu étais parti finalement.

- Tu cours tous les jours ? demanda Shaporo.

- Tous. Les. Jours, Shaporo, c'est affreux, on peut pas manger ce qu'on veut, on est jamais tranquille, c'est l'horreur. dit Haze en se mettant en chien de fusil et en s'essuyant les yeux.

- Bah tu sais, avec Yasha c'était pareil, je l'avais toujours sur le dos, mais justement, on va changer ça, Eleyon et Yasha vont partir, on sera tranquille. dit le mage des tempêtes.

- Oh génial. Je suis tellement content que tu sois revenu Falcon. dit Haze en bondissant sur ses jambes, ses forces retrouvées. Allez venez, je crève la dalle moi. ajouta-t-il en ouvrant la marche, faisant douter Falcon et Shaporo que sa fatigue n'était que factice.

- Alors finalement tu as fait quoi dans le grand nord ? demanda Shaporo.

- On a été sur une montagne bizarre, la magie ne marche pas pareil alors c'était galère, et il m'a dit que si j'apprenais à m'en servir là bas, ça m'aiderait en temps normal aussi.

- Tu t'en es sorti comment ? demanda Haze.

- C'était dur, même pour l'entraînement, c'était compliqué de rester concentré, alors en combat réel, je vois pas comment je pourrai faire mieux. Mais je peux pas dire que ça a servi à rien.

- C'est cool, au moins y'en a un qui a voyagé. Tu as vu des trucs sympas ?

Falcon se mit alors à raconter absolument tout de ce qu'il avait vu à Iceberg, depuis la taverne remplie de soldats jusqu'à l'être mystérieux que Falcon avait réveillé. Bien évidemment, il avait ignoré les instructions de Yasha et avait tout dévoilé de ce qui se trouvait sous le Mont de Cristal.

- Mais vous le dites pas hein ? dit-il en tournant la tête, pour s'assurer que Yasha n'arrivait pas.

- Nooon… répondirent les deux autres en chœur.

Au cœur de la bibliothèque de Tempesta, Eleyon s'était retrouvé avec Yasha entouré des livres que le mage de feu avait sélectionné, les trouvant d'un quelconque intérêt pour leur quête.

- Tu veux aller voir l'Empereur, à Crocus, pour entendre ce qu'il a à te dire ? dit Yasha, adossé à une étagère les bras croisés.

- C'est ça. répondit le chasseur assis à sa place de lecture habituelle.

- On se jettera dans la gueule du loup. dit-il en hochant la tête.

- J'ai pas le souvenir que ça te gênait tant que ça avant. Qui est-ce qui a attaqué le Bastion seul ? C'est à cause de toi s'ils ont renforcé la sécurité, c'est presque impossible d'y rentrer maintenant.

- Moi au moins j'y allais pour sauver quelqu'un d'encore vivant. grogna Yasha.

- Et à qui la faute ? dit Eleyon en se levant d'un bond, envoyant sa chaise au sol et forçant Yasha à se préparer à l'attaque.

- Silence dans la bibliothèque. cria Leiti au loin.

Profitant de l'interruption pour se calmer, les deux mages reprirent sur des bases moins hostiles, Eleyon reprenant sa place assise et Yasha prenant place face à lui sur un autre siège.

- Tu ne peux pas me reprocher de faire la même chose que toi. Il n'y a rien de différent. dit Eleyon.

- Tu y vas pour négocier, et c'est hors de question.

- Pas vraiment, j'ai d'autres idées. dit Eleyon en cherchant quelque chose dans sa poche.

- Ah ? Par exemple ? dit-il en s'approchant.

Eleyon sortit une boite grise, à peine plus grosse qu'un doigt et ornée de plusieurs boutons et la posa sur la table.

- Qu'est-ce que tu comptes faire avec un dictaphone ? demanda le mage aux sabres, dubitatif.

- On va aller voir l'Empereur et l'écouter, et on va enregistrer ce qu'il va nous dire. Si les choses ne se passent pas comme on le souhaite, on s'en ira et on donnera l'enregistrement à qui le veut bien. dit Eleyon en triturant l'appareil.

- Et s'il nous empêche de partir ? Si on doit se battre pour s'échapper ? dit Yasha.

- On fera comme d'habitude, on fera exploser quelque chose pour faire diversion et on s'en ira discrètement. dit-il en haussant les épaules.

- Si jamais on doit se battre, si jamais il ne nous laisse pas le choix, tu seras prêt à tuer l'Empereur ? dit Yasha en fixant le mage de feu.

- C'est la seule raison qui te fait venir avec moi, c'est ça ?

- S'il meurt, nos problèmes aussi. dit Yasha. On pourra toujours gérer après, le problème le plus urgent c'est l'Empereur, et c'est le moyen le plus rapide de le régler.

- Tu nous condamneras tous, notre image ne s'en remettra jamais, et qui te dit que tu ne te feras pas te lever un autre Empereur ? Ce sera sans fin. dit Eleyon en hochant la tête et haussant les épaules.

- J'y ai déjà pensé. dit Yasha en regardant ses mains pleines de cicatrices. Il suffit d'un bouc-émissaire, on l'arrêtera nous-même et on le livrera nous-même à la justice.

- Et qui paiera ? Toi ?

Yasha ne savait que répondre, c'est vrai qu'il y avait pensé, mais dans l'état c'était impossible. Il avait encore trop de choses à faire, il était trop important pour se laisser arrêter si tôt. Il aurait été plus judicieux de se servir d'autres mages, et, malgré lui, c'est ceux de Fairy Tail qui lui venait en tête, mais ils étaient bien trop jeunes pour une telle tâche. Pour Eleyon, cette absence de réponse en était une plus que suffisante.

- Pourquoi tu le ferais ? Tu ne penses qu'à toi. dit Eleyon d'un ton dédaigneux.

- Et pourquoi pas ? dit le mage aux sabres, prenant son collègue de court. On va faire un marché, si jamais l'Empereur nous demande quelque chose de démesuré, on fera en sorte que tout le monde sache que c'est moi qui l'ai tué, et que tu m'as arrêté.

Eleyon plissa les yeux, c'était un changement d'avis bien trop rapide pour être sincère, mais il n'envisageait pas une seconde que Yasha ai pu avoir d'autres intentions que de tuer l'Empereur, et si les choses en arrivaient là, il pourrait l'en empêcher.

- Ça marche. dit Eleyon en se levant. On partira ce soir et on reviendra cette nuit, je ne veux pas que Laudriz soit au courant.

- C'est d'accord.

- Plus qu'à espérer qu'il n'ai personne pour le protéger.

- Ça n'a pas d'importance.

Les deux mages quittèrent ensemble la pièce, ne voyant pas derrière une étagère que Falcon, Shaporo et Haze étaient venus les espionner.

- Je t'avais dit qu'ils étaient là, pourquoi t'as voulu venir ? chuchota le blond.

- Ça va, je voulais juste être sûr d'être tranquille ! s'étouffa Falcon.

- Maintenant que t'es bien sûr, on peut retourner se poser ? demanda le dernier comparse.

- Ouais, on déguerpit. dit Shaporo.

A des lieues de là, au cœur de la capitale, l'Empereur faisait les cent pas, perdant son regard dans les nouveaux immeubles de verre et d'acier de Crocus. Il sentit un picotement dans ses tempes, signe que le Roi souhaitait communiquer avec lui.

- Kagami, ça fait longtemps que j'attends un de tes appels. Je te prierai néanmoins d'être bref. J'ignore si tu es au courant mais nous préparons une guerre, et — il jeta un regard vers son bureau en désordre, rempli de papiers, d'autorisations et de demandes en tout genre — je déteste la bureaucratie.

- T'es bien hautain pour quelqu'un qui m'a demandé de risquer ma vie. déclara la personne à l'autre bout de la conversation, la voix robotisée par la transmission. Si je te dérange tant que ça, je te rappellerai. Dans cinq ou six mois. C'est dommage, j'avais des informations sur le groupe de mages renégats… déclara l'interlocuteur d'une voix faussement déçue.

L'Empereur prit une profonde inspiration puis soupira. Le jeune homme n'avait pas changé, malheureusement.

- Parle donc Kagami.

- Quatre d'entre eux sont partis vers Iceberg, j'ignore quand ils arriveront. Il semble y avoir plus de problèmes que prévus, et par "problèmes", je veux dire "mages".

- Combien ?

- Difficile à dire. En tout ? une vingtaine. D'embêtant ? Neuf. De dangereux ? Entre deux et quatre, pour le moment.

- Pour le moment ?

- La plupart sont jeunes, je ne peux pas dire ce qu'ils deviendront.

- Je vois. Certains pourraient-ils nous venir en aide ?

- C'est possible, j'en ai un en tête, mais la plupart sont convaincus que notre seul but est d'empêcher qui que ce soit d'utiliser la magie, par tous les moyens. dit Kagami, amer.

- Ils n'ont pas tout à fait tort, mais j'imagine qu'ils voient cela comme une mauvaise chose. dit l'Empereur en marchant calmement dans son bureau.

- En effet. Et une dernière chose…

- Oui ?

- Ils savent pour la recherche des Lacrimas et s'y mettent aussi. dit Kagami sèchement.

- Fantastique. se plaignit l'Empereur. Où est-ce qu'ils en sont, est ce que c'est eux qui ont le fragment restant ?

- Ils ont sûrement un fragment, et ils ont remarqué qu'ils réagissent entre eux, ils s'en servent pour chercher le dernier.

- Est-ce que tu sais s'ils savent qu'il y a un fragment à Caelum ?

- J'en doute, ils n'ont pas l'air de chercher par là pour le moment.

- C'est bien, tant mieux, pourvu que ça dure. dit l'Empereur avant de prendre une profonde inspiration. Maintenant Kagami, est-ce que tu veux bien me dire où tu es ?

- Huuum, nan.

- Kagami ? dit-il d'un ton menaçant.

- Oh écoute, où est le défi. On sait où sont les fragments, donc plus besoin de les chercher, et en plus apparemment ils veulent recruter contre toi, donc si j'attend, on pourra tous s'en occuper d'un coup, et après on sera tranquille.

- Kagami, je t'ordonne de me dire où tu—

- Oh désolé, je vais devoir couper y'a des interférences. Krrshhkk. dit-il en faisant de grossiers bruits de bouche. Oh, une dernière chose, tu vas avoir de la visite bientôt. Krrrsshhh.

Et vint le silence. Le Roi avait toujours été autonome, mais Kagami était le pire d'entre tous, c'était impossible de lui donner des ordres, alors maintenant que l'Empereur ne l'avait plus sous la main, c'était peine perdue. Il n'avait dès lors d'autre choix que de lui faire confiance. Une chose cependant avait attiré son attention. De quelle visite parlait-il ? L'Empereur n'avait rien de prévu, et Ourou ne lui avait pas fait part de quelconque demande. De toute manière, il n'y avait pas lieu de s'en inquiéter, personne ne serait assez stupide pour venir l'attaquer en pleine cœur de la capitale.

Pendant de longues heures, l'Empereur resta seul dans son bureau, passant son temps à lire des traités en tout genre, organiser des conseils et des comités et surtout, cherchant comment annoncer la guerre au peuple sans qu'il ne la conteste. Ce n'était jamais chose aisée, d'autant plus lorsqu'elle était si lointaine.

Dans Crocus, deux silhouettes arpentaient les rues désertes à peine éclairées par la lueur nocturne. L'Empereur n'avait pas dit où trouver Ourou Avina, mais si elle travaillait pour lui, elle se trouverait certainement au Palais Mercurius. Si l'extérieur avait été globalement conservé, ce n'était pas le cas pour l'organisation interne. Adieu la grande salle aux immenses piliers qui servait de salle de réception. Elle avait été découpée et comprenait maintenant une antichambre, servant d'accueil. Un homme aux cheveux blonds attendait, passant son temps à lire ce qui semblait être un journal, allongé sur sa chaise et les pieds sur le bureau.

- Est-ce que vous sauriez où se trouve Ourou Avina ? Nous voudrions lui parler. demanda Eleyon.

- A cette heure-ci ? dit le jeune homme en regardant l'horloge au-dessus de l'entrée.

Ni Eleyon ni Yasha ne répondirent, préférant ne pas se faire remarquer. Le blond les regarda de haut en bas, maugréant et marmonnant quelque chose que le mage de feu préféra ignorer. Il reprit une position de travail normale et s'occupa du cas des deux arrivants.

- Ce serait pour ?

- Une entrevue pour une réaffectation. dit Eleyon calmement.

Le blond hocha la tête et posa sa main sur l'un des orbes de cristal qui se trouvait devant lui, caché d'Eleyon et Yasha par le bord du bureau. Il s'illumina, laissa apparaître à l'intérieur le visage d'une femme aux cheveux noirs et au teint blafard.

- Oui ? demanda-t-elle.

- J'ai deux personnes ici pour une réaffectation, c'est bon pour toi.

Elle hocha la tête tout en lui faisant signe de lui envoyer. Le blond s'exécuta, indiqua le chemin à suivre pour les mages. Quelques instants plus tard, ils se retrouvèrent devant une porte ornée d'une carte de visite au nom de la personne recherchée. Après avoir toqué, une voix les invita à entrer. A l'intérieur, Ourou leur proposa de s'asseoir, sa longue robe noire volant au vent alors qu'elle faisait les cent-pas derrière son bureau.

- Je me dois de vous demander si vous êtes bien certains de vouloir rejoindre l'Échiquier. Est-ce que vous avez prévenu votre famille ou vos amis pour qu'il ne vous recherche pas une fois que vous aurez été intégrés.

- Nous n'avons plus personne, c'est pour ça que nous voulons venir. dit Eleyon.

Ourou hocha la tête, retirant ses courtes mèches de devant ses yeux.

- Je vois, je comprends. L'Empereur souhaite toujours voir les nouveaux arrivants, aussi vais-je vous demander d'attendre le temps qu'il réponde.

Dès qu'Ourou fut trop loin pour entendre, Yasha s'avança vers Eleyon.

- Au moins il n'a pas l'air de venir avec une escorte, ça facilite les choses.

Le mage de feu réfléchissait. Certes, il n'y avait pas de garde, mais il fallait toujours s'occuper d'Ourou et la mettre hors de danger avant le combat.

- C'est pas si simple. murmura-t-il.

- Comment ça ? Il vient seul et l'endroit est désert, à part elle. dit-il en jetant un regard furtif vers Ourou.

- Justement ça change tout. dit Eleyon, un peu plus fort que prévu.

- Tout va bien messieurs ? demanda la dame qui semblait avoir bien besoin d'aller dormir.

- Oui. Tout va bien. On est juste un peu anxieux, ca sera la première fois qu'on voit l'Empereur. dit il en prenant une mine faussement joyeuse.

Ourou sourit, avant de replonger bien vite la tête vers son bureau.

- C'est vrai qu'il se montre rarement, même nous on le voit pas souvent, alors si en plus vous n'êtes pas d'ici, c'est pas étonnant.

- On doit trouver un moyen de la faire sortir. murmura Eleyon.

Yasha hocha la tête, s'il devait en passer par là, alors soit. Il entrouvrit son manteau et y créa de nombreux petits êtres, similaires à Améthy, qui se cachèrent immédiatement dans les ombres.

- Voilà, s'il vient ici, je leur demanderai de la faire sortir, ça te va ?

Eleyon se contenta d'hocher la tête. Après de longues minutes, la dame revint vers eux.

- L'Empereur va vous recevoir, continuez dans le couloir, la porte est au fond. Essayez de répondre sincèrement et correctement et tout devrait bien se passer. dit Ourou en faisant signe à Yasha de fermer son manteau correctement et à Eleyon de retirer les plis sur ses épaules. Bon courage. finit-elle en hochant la tête de politesse.

Les deux mages se retrouvèrent seuls dans l'ascenseur censé les amener au perchoir où se trouvait le bureau de l'Empereur. Les deux mages restèrent silencieux dans l'habitacle, jusqu'à ce que ce dernier ne s'arrête.

- Tu ne changes pas d'avis ? demanda le mage aux sabres.

- Jamais.

Yasha hocha la tête et suivit son collègue lorsque les portes leur permirent d'avancer. Une dernière salle se trouvait sur leur chemin, entièrement vide, sans aucune décoration ou ameublement. Des runes se mirent alors à luire au coin des murs avant de provoquer un éclat puissant, comme si un éclair silencieux s'était abattu dans la pièce. Le mage aux sabres se trouva d'un coup bien léger. Il ouvrit son manteau qui laissa échapper une fumée noire, seul reste des créatures qu'il venait de matérialiser. Nul doute que si ces créatures avaient disparu, le dictaphone d'Eleyon n'était pas utilisable non plus. Le mage aux sabres jeta un regard en coin vers son collègue et ouvrit la bouche pour lui faire la remarque.

- La ferme. dit le mage de feu, sachant très bien ce qu'il s'apprêtait à dire.

Avant que Yasha n'ait pu se moquer davantage, une voix forte se fit entendre de l'autre côté de la porte.

- Vous pouvez entrer.

Impossible maintenant de faire demi-tour, les deux mages entrèrent donc dans la salle ornée d'une large baie vitrée, laissant voir le paysage urbain nocturne de Crocus. En d'autres circonstances, ils auraient pu admirer la vue, mais l'homme qui se trouvait devant eux occupait leurs esprits.

Le monarque était de bonne taille et d'une stature imposante, typiquement ce que l'on pouvait attendre des rois d'antan. Pour Eleyon, qui en entendait parler depuis qu'il était né, il s'étonnait de voir qu'il ne s'agissait pas d'un vieil homme grabataire, mais qu'il avait tout juste passé la fleur de l'âge et qu'il devait être donc aussi vieux que lui lorsqu'il avait accédé au pouvoir. Du côté de Yasha, il était presque rassuré de savoir que celui qui avait pris le pouvoir n'était pas un frêle bureaucrate.

- J'imagine que tu es le jeune homme qui a tué Gagola ? dit-il en se tournant vers Eleyon. Et toi, tu es celui qui a affronté Cedwein. dit-il à Yasha.

- Vous n'êtes pas… énervé ? demanda Eleyon.

- Bien sûr que je le suis, mais comme je vous l'ai dit, j'aimerai éviter que l'on s'entretue. D'autant que, sans vouloir vous vexer, nous sommes plus nombreux, vous perdrez. dit-il sans une once de provocation dans sa voix. C'est pour ça que j'aimerai vous faire une offre. Vous êtes tous deux des mages étonnants, et je pense que votre poids dans la balance est suffisant pour faire cesser le conflit.

- Comment est-ce qu'on peut vous faire confiance alors que vous nous chassez comme des rats ? dit Yasha en serrant les dents.

- Vous ne pouvez pas. Pas encore en tout cas. Si vous êtes poursuivis, c'est uniquement parce que les mages ont prouvé qu'ils étaient trop dangereux pour agir sans contrôle.

- Il y avait du contrôle, le Conseil Magique gérait les guildes— dit Eleyon.

- Ha ! l'interrompit l'Empereur. Le Conseil Magique n'a jamais eu la moindre autorité sur les guildes, il n'a jamais su régler le problème des guildes noires et il n'a jamais empêché les guildes légales de faire ce qu'elles voulaient. Les mages avaient tous les droits. Vous pouvez me reprocher beaucoup, mais pas d'avoir fait augmenter le nombre d'incidents.

- Cedwein a rasé Amarylle, il n'y a même plus de ruines. Il y a eu des combats à Hortens qui ont détruit l'hôtel de ville. dit Yasha.

- Et c'est pour ça que les mages doivent être contrôlés, vous ne comprenez pas ? Des personnes qui peuvent détruire une cité en quelques instants ne peuvent pas être laissés libres de leurs actions. De plus, quelle destruction il y aurait eu si vous ne vous étiez pas interposés ? Tout le monde aurait retrouvé son foyer sans problème. Tant qu'il y aura des mages pour interférer, il y aura des combats, et des civils en paieront le prix. Vous faites courir un risque à tout le pays pour la liberté de quelques-uns.

- Et une fois qu'il n'y aura plus de mages qui ne sont pas au Dark Chess, que vont devenir ceux qui travaillent pour vous ? demanda Eleyon.

- Ils auront le choix. Soit ils continuent de travailler comme police, soit ils acceptent de renoncer à leurs pouvoirs et pourront retourner à une vie civile.

- Vous pouvez retirer les pouvoirs d'un mage ? demanda le mage de feu, étonné.

L'Empereur fit non de la tête et sembla agacé, les deux mages ne savaient pas si c'était parce que cette conversation durait trop, ou à cause de la question du mage de feu.

- Ça existe depuis des siècles enfin. Nous l'avons juste modernisé, rien de bien révolutionnaire. Donc, qu'en dites-vous ?

- Et à propos de ce que vous m'avez proposé ? C'est vous qui allez ramener les morts à la vie ? C'est comme ça que vous avez convaincu les autres de vous suivre ?

L'Empereur hocha la tête avant de se masser le front.

- En réalité non, je n'ai proposé cela à personne d'autre que toi. J'en suis le premier étonné d'ailleurs. Et je n'ai pas ce genre de pouvoir, autrement tout aurait été bien plus simple, mais je peux vous aiguiller vers celui qui saura vous aider.

Le monarque sortit un papier plié de sa poche, et le tendit vers les mages entre ses deux doigts. Lorsqu'Eleyon fit un pas pour le prendre, l'Empereur leva la main.

- Notre accord était que, vous me rejoignez, et je vous aide. dit-il en rangeant le papier dans sa poche. Je sais très bien que certains chez vous ne sont pas d'accord, sinon vous seriez venu plus nombreux. Si vous réussissez à les convaincre d'au moins abandonner, je ferai ce que vous souhaitez.

Pendant qu'Eleyon hochait la tête, il entendit un crissement métallique derrière lui. Après avoir fait demi-tour, il se retrouva face à Yasha, l'arme à la main.

- J'en ai assez de ces discussions. dit-il en fixant l'Empereur, avançant vers lui sans une once d'hésitation.

Le mage de feu s'interposa, les bras écartés.

- C'est pas ce qu'on avait dit. déclara-t-il en hochant la tête, les sourcils froncés et le regard sévère.

- Je m'en moque. dit Yasha, la main sur l'épaule d'Eleyon, pendant que l'autre plongeait son sabre dans le bas-ventre du mage de feu.

L'Empereur regarda la scène se dérouler sans un bruit, simplement étonné, sans doute car il s'imaginait toutes les raisons qui pourraient pousser le mage aux sabres à faire cela, mais n'en trouvait aucune qui pouvait expliquer que deux alliés en arrivaient là. Il attendait donc patiemment, les yeux écarquillés, que Yasha ne retire son sabre du corps d'Eleyon, qu'il envoya au sol en lui poussant simplement sur l'épaule.

- Moi qui pensait que vous étiez amis. dit leur hôte, son regard balançant entre Yasha et sa victime.

Yasha jeta un regard vers Eleyon, qui se tordait sur le sol, se tenait le ventre de ses deux mains qui commençaient à se colorer de rouge.

- C'était le cas autrefois. dit-il en s'avançant vers le souverain. Mais ce temps est révolu.

- Donc j'imagine que tu souhaites négocier seul ? Ou alors que tu veux clore la discussion ? dit l'Empereur en haussant les épaules.

- Je n'attend qu'une chose de vous en échange des mes services. Je me fiche des morts ou de ce que vous voulez faire ensuite des mages. dit Yasha en rangeant son arme, sans interrompre sa marche vers l'Empereur.

- Je t'écoute dans ce cas, que veux-tu ?

- Je veux que vous me laissiez diriger Seven comme je l'entend. Dès que vous aurez ce que vous voulez, je veux que Seven redevienne indépendant.