Ils avaient sans doute réalisé leur plus grande avancée dans le combat contre l'Empereur. Le secret des mages au service du monarque n'en était plus un, et ils avaient maintenant une bonne idée du piège qui leur était tendu s'ils souhaitaient les affronter. De même, ils avaient maintenant un objectif pour renverser l'Empereur, pas juste l'empêcher d'agir. Il ne restait plus maintenant qu'à patienter, le temps que le groupe de Nephilim ne revienne d'Iceberg, Lioran était avec eux, ils ne couraient donc aucun risque. Eleyon passait son temps à réfléchir pendant ses entraînements avec Shaporo. Ce dernier y mettant de moins en moins d'entrain, cela laissait le temps de la réflexion au mage de Tempesta.

- On arrête cinq minutes. dit le blond, la sueur commençant à peine à perler sur son front.

Eleyon acquiesça, plus par dépit que par envie. Le problème de Shaporo était commun chez les mages, mais chez lui, c'était arrivé bien plus vite, et bien plus intensément que prévu.

- C'est normal cette sensation de stagnation, on a tous ce sentiment de toute puissance quand on découvre ses pouvoirs, et c'est normal de se sentir mauvais quand on se rend compte que ce n'est pas le cas, ça passera. tenta de lui expliquer Eleyon.

- C'est juste que, même sans ça, je vois mal comment je pourrai renverser un village ou raser une montagne comme toi et Yasha.

"Je suis l'un des mages de feu les plus puissants de l'Empire et Yasha est un autre type de monstre. Et en plus je ne peux pas raser une montagne" était la réponse qui était venue en premier dans la tête d'Eleyon. Il avait heureusement réussi à s'empêcher de la dire, ne sachant pas comment quelqu'un dans la situation de Shaporo pourrait réagir si on lui disait qu'il avait raison de se penser inférieur.

- Il y a tant de choses que tu peux faire avec ta magie, même si c'est laborieux, ça portera ses fruits. finit-il par dire.

Le blond se contenta d'hausser les épaules, quittant l'arène où ils se battaient tous deux. Comme à son habitude, Khēlā observait les deux mages et regarda Shaporo sans tenter de l'arrêter.

- Il a l'air déçu. dit le vieux Maître.

- Oui, il ne progresse plus aussi vite qu'avant et du coup il a l'impression de ne plus avancer.

- Je vois, je vais aller lui parler, peut-être que moi, il m'écoutera. dit le vieil homme en tournant les talons.

- Attendez. dit Eleyon. Avant ça, j'aimerai vous parler.

Khēlā haussa les sourcils, se demanda bien ce que lui voulait le mage de feu.

- Vous avez dit que vous étiez prêt à m'aider. C'est toujours le cas ?

Khēlā afficha un large sourire et hocha la tête d'approbation.

- Bien évidemment. Mais j'aimerais savoir ce qui t'as fait changer d'avis.

Le mage de feu réfléchit quelques instants, cherchant comment formuler sa phrase sans pour autant lui avouer qu'il avait rencontré l'Empereur.

- S'il pouvait ramener les morts, il l'aurait déjà fait, il l'aurait fait savoir au plus grand nombre pour s'attirer la sympathie de tous, peu importe qu'il se soit mit ce qu'il reste de Zentopia à Fiore à dos. Ce n'est pas vraiment quelque chose qu'on cache.

- Je vois. Dans ce cas, attends moi ici, je reviens te voir dès que j'en aurai terminé avec Shaporo.

Il ne mit pas bien longtemps à retrouver ce dernier. Le blond était assis dans le Hall des Mages, seul, face à une coupe de glace qu'il fixait sans vraiment la regarder.

- J'espère vraiment que tu n'es pas sorti simplement pour manger Shaporo. dit Khēlā avec une déception non dissimulée dans la voix.

Comme si on venait de le réveiller, le blond cligna rapidement des yeux, cherchant l'espace d'un instant d'où provenait la voix qui venait d'appeler son nom.

- Oh, c'est vous, Maître. dit-il tristement.

Khēlā prit place auprès du blond, l'observant longuement.

- Ça ne te ressemble pas de te morfondre comme ça, qu'est ce qui t'arrive ?

- J'en sais rien, mais je crois que ça ne m'amuse plus de travailler à être un mage.

- Ça ne t'amuse plus ?

- Oui, avant j'étais content d'être un mage, j'étais heureux de découvrir tout ce que je pouvais faire avec la magie, mais maintenant, je ne veux plus. dit-il en touillant sa glace.

- Shaporo, laisse moi te dire une chose. Ni toi, ni aucun d'entre nous ne sommes en position de choisir ce que nous souhaitons faire, nous n'avons pas ce luxe. Je comprends bien que devenir un mage ne te motive plus autant qu'avant, mais tu ne pourras faire ce choix que lorsque nous serons victorieux.

Shaporo fixait le vieux Maître, se sentant maintenant honteux, comme si on l'accusait de vouloir laisser tomber ses amis.

- Écoute, je ne te demande pas de te tuer à la tâche, mais j'ai besoin de savoir que je peux compter sur toi, que tu pourras te protéger toi-même mais également les autres.

- Evidemment. dit le jeune blond, outré qu'on puisse penser ça de lui.

Khēlā sourit avant de se lever et posa sa main sur l'épaule de Shaporo et soupira.

- J'espère que ce sera bientôt fini, moi aussi je suis fatigué. dit-il en quittant les lieux, laissant sa main traîner sur l'épaule de Shaporo jusqu'à ce qu'elle n'en glisse, emportée par la lente marche du vieil homme fourbu.

De retour dans l'arène, Khēlā se mit en tailleur au milieu et, d'un geste de main, demanda à Eleyon d'en faire de même.

- J'ai beaucoup discuté avec les mages hébergés ici, avec Lioran, et surtout Laudriz, et c'est là que j'ai appris pour Lyra. Je sais que c'est dur de perdre un être cher, mais je ne peux qu'imaginer à quel point ça a pu être dur pour vous deux. Je suis vraiment désolé.

Eleyon hocha la tête.

- Merci.

- Ce devait être une jeune fille formidable.

Eleyon baissa les yeux, esquissa un sourire et hocha la tête.

- Oui.

- Est-ce que tu pourrais me parler d'elle ?

- Je sais pas par où commencer…

- Dis moi la première chose qui te vient à l'esprit.

La première chose qui venait dans l'esprit d'Eleyon, c'était la dernière fois où il l'avait vu, et il ne voulait pas du tout parler de ça. Le jeune homme tournait du nez, cherchant n'importe quoi qui pourrait accrocher son regard dans la pièce, n'importe quoi qui pourrait lui donner une idée de ce qu'il pourrait raconter. Il tomba sur une entaille profonde qui ornait le mur de l'arène où il se trouvait.

- Une fois, il y a longtemps, je m'étais vanté d'avoir du talent dans la magie de feu. Mes maîtres me l'avaient dit, Laudriz aussi, et j'avais fini par le croire, même si j'avais pas vraiment de… de modèle, pour me sentir supérieur ou pas. Le seul mage avec qui je me battait à l'époque c'était mon frère, quand il voulait bien, et il me bottait les fesses à chaque fois. Donc pour moi, il n'y avait que lui qui pouvait être meilleur, du coup quand Lyra m'a provoqué en disant qu'un mage de feu ça battrait jamais un mage d'eau, je me suis pas méfié et j'ai accepté.

- Donc j'imagine qu'elle a gagné ?

Eleyon hésita un instant, fixant à nouveau l'entaille dans le mur d'enceinte de l'arène.

- Oui, on peut dire ça, Laudriz nous surveillait et il a décidé d'arrêter le combat parce qu'il pensait que ça pouvait devenir dangereux.

- Donc la magie de l'eau a un avantage sur la magie de feu ?

- Non. dit Eleyon en niant de la tête. Elle était juste… plus maline. ajouta le mage de feu en regardant les douves remplies d'eau qui encerclaient la zone de combat.

- Ça devait tout de même être une mage peu commune pour t'avoir battu.

- Oui c'est sûr. Et elle se privait pas pour me le rappeler dès qu'on se voyait, et on se voyait tous les jours. dit Eleyon, dont la tête s'abaissait au même rythme que sa mine devenait sombre.

- J'ai entendu dire que les mages de l'eau avaient presque disparu, de qui Lyra l'a-t-elle apprise ?

La première fois que les mages avaient été déclarés hors-la-loi, avant la prise de pouvoir de l'Empereur, ceux qui avaient été chassés les plus durement étaient les mages de l'eau, puis les mages de terre et enfin, les mages de feu et les mages de l'air. Ces magies élémentaires avaient l'inconvénient d'être extrêmement destructrice, même entre les mains de mages inexpérimentés, et en plus de pouvoir s'apprendre relativement facilement. L'Inquisition avait donc fait leur possible pour éradiquer les mages élémentaires de Fiore. Pour les mages de feu, c'était peine perdue, le nombre était bien trop important, et les mages de terre avaient bien trop de facilité à se cacher. Les deux autres en revanche n'avaient pas autant de chance, aussi, à la prise de pouvoir de l'Empereur, les mages de l'eau avaient été virtuellement éradiqués.

- Elle est née avec, naturellement, elle ne l'a pas apprise.

Khēlā hocha la tête, elle était donc dans le même cas qu'Evan, personne ne lui avait appris sa magie.

- Est-ce que vous aviez souvent l'occasion de pratiquer avant que l'on arrive ici ?

- Ca arrivait qu'on prenne des missions quand on avait besoin d'argent, ou qu'on doive sortir pour… diverses raisons. Pour vous par exemple, on était surpris de ne croiser aucune patrouille sur la route, mais on était prêt à se battre.

Khēlā hocha la tête.

- Vous étiez plutôt occupés.

- On n'a pas à se plaindre, la seule obligation qu'on a c'est de rester discret, donc on peut bien essayer d'aider qui on peut de temps en temps.

Le vieux maître se mit à sourire.

- Est ce que je peux te parler de nous ? dit-il.

Eleyon le fixa quelques instants, ne comprenant pas pourquoi il lui demandait la permission.

- Oui, bien sûr. dit-il en lui faisant signe de continuer.

- Quand notre nombre a commencé à baisser, nous avons décidé de cesser de prendre des missions. Ça devenait trop compliqué, trop risqué. Je pensais que vous étiez dans le même cas, il n'y a pas l'air d'avoir beaucoup de mages autonomes ici, pourtant tu me dis que tu es parfois parti en mission, je me demande comment vous avez fait ?

- On y allait, c'est tout. On n'avait jamais eu de problème, même des combats, au final il y en avait rarement. Donc on s'était jamais posé la question de comment ça pourrait mal se passer. On avait de la chance.

Les deux restèrent silencieux, Khēlā pensant qu'Eleyon allait continuer de lui-même, et ce dernier sachant pertinemment où allait se terminer cette conversation.

- Elle vous a quitté pendant une mission, n'est-ce pas ? dit le vieil homme, aussi calmement qu'il le pouvait.

Le jeune homme resta silencieux quelques instants, la tête basse, immobile. Avant de nier de la tête. Sa respiration se faisant de plus en plus profonde.

- Que lui est-il arrivé ?

A nouveau, il resta silencieux et immobile, se limitant à faire non de la tête. Saisissant le message, Khēlā se tut et cessa la discussion.

- Si tu le souhaites, nous pourrons revenir ici demain à la même heure. dit le vieil homme, toujours assis les mains sur les genoux.

Eleyon évita le regard du vieil homme, se leva et lui tourna le dos. Il s'arrêta un instant et opina du chef.

- D'accord.

Eleyon errait dans les couloirs qu'il connaissait par cœur, sans destination particulière. Pour une fois, il pouvait marcher seul sans être importuné par qui que ce soit. Au détour de ses pensées, il se retrouva face à la porte de sa chambre et y entra, traînant des pieds jusqu'à se laisser tomber, assis sur son lit. Affaissé, le front calé dans une main, l'autre pendant entre ses genoux. Personne ne viendrait le déranger ici, personne ne viendrait lui parler.

Dès le lendemain, il se retrouva à faire les cent pas autour de Khēlā qui se contentait de le suivre du regard, assis en tailleur au milieu de la pièce. Après de longues minutes ponctuées par le bruit des pas d'Eleyon, le vieil homme soupira.

- J'ai l'impression que tu attends que ça se termine.

- Non, c'est pas ça…

- Alors pourquoi est-ce que tu tournes en rond ?

Il cessa ses allers-retours, fixant le vieil homme. Il s'apprêta à parler mais y renonça, reprenant sa marche.

- Qu'est-ce que vous attendez de moi ?

- Rien. Mais qu'est-ce que *tu* attends-tu cette discussion ? Pourquoi es tu revenu alors que tu ne voulais plus rien dire hier ?

- Je ne sais pas. dit le jeune homme, incapable de rester en place.

- Tu as peur ?

Eleyon s'arrêta net.

- Peur de quoi ?

- Je ne sais pas. A toi de me le dire.

Eleyon baissa la tête et prit une profonde inspiration. Il s'apprêtait à reprendre sa marche, luttant visiblement pour ne pas le faire. Il leva les yeux au ciel et se mordit les lèvres.

- Je ne veux pas faire comme si elle… n'avait pas existé.

- Personne ne t'a demandé cela. dit Khēlā en niant de la tête.

- Je ne vois pas comment ça peut changer autrement, et je ne sais pas si je suis prêt.

Pendant qu'Eleyon s'affaissait de plus en plus, le Maître se leva.

- Tu ne peux, ni ne dois oublier ceux que tu as perdu, c'est impossible. Et ce serait leur faire un grand déshonneur que de penser cela.

- Alors comment je peux faire pour que ça s'arrête ? Pour ne plus avoir mal à chaque fois que je pense à elle ?

- Ça ne s'arrêtera pas. Jamais. J'aimerais pouvoir te dire qu'un jour, tu y penseras et que ce ne sera plus que les bons souvenirs, mais ce serait te mentir. Tu as perdu un être cher, peu importe ce qu'on a pu te dire, mais le temps ne guérit pas toutes les blessures, et tu ne retrouveras pas ta vie d'avant.

- Alors qu'est-ce que vous voulez que je fasse si rien de ce que je fais ne changeras quoi que ce soit ? cria Eleyon, la gorge nouée.

- Je veux que tu sois capable de porter ta peine sans que cela t'empêche de vivre. dit le vieil homme, attendant quelques secondes qu'Eleyon se calme. Ca finira par être supportable, parfois tu auras l'impression que tout va bien, puis il suffira d'un visage, d'une voix ou d'une date pour tout réduire à néant. dit le vieil homme, le regard à son tour perdu. Mais cela devient supportable, la plupart du temps.

Eleyon dévisagea son interlocuteur, imaginant difficilement ce qu'un si vieux Maître d'une guilde mourante avait bien pu subir. Il finit par se rasseoir après avoir essuyé ce qui perlait au coin de ses yeux.

- J'imagine que tu n'en as jamais parlé avec Laudriz ?

- Comment j'aurais pu ? C'était sa fille.

- Et tu la connaissais depuis tout petit, vous l'aimiez tout autant. Qu'est-ce qui t'empêchait de lui en parler ?

Eleyon se mura dans le silence, pas dans une tentative de fuite cette fois, mais incapable d'en dire davantage, les mots lui manquaient, et il ne savait pas s'il aurait la force de les dire.

- Parce que je lui ai menti.

Le Maître fronça les sourcils, ne sachant pas à quoi le jeune garçon faisait allusion.

- Sur quoi ?

Eleyon déglutit et finit par s'asseoir.

- J'ai dit à Laudriz qu'on était arrivés trop tard pour faire quoi que ce soit. Qu'il n'y avait rien à faire.

- J'en conclus que ce n'était pas le cas.

Eleyon resta muet et nia de la tête.

- On a été trop lents, on aurait pu arriver… avant. dit le mage de feu en prenant une grande inspiration.

- Qu'est-ce qui vous a fait perdre du temps ? Il y a eu des combats j'imagine, ils ont duré plus longtemps que prévu ?

- On peut dire ça. dit le regard embrumé, fixant le vide.

Des jours durant, le vieil homme se heurtait à un mur, impossible pour lui de connaître le fin mot de l'histoire. Il se contenta donc de ce qu'Eleyon voulait bien lui dire, car, bien que cela ne faisait rien pour résoudre le problème, il ne voulait pas brusquer le jeune homme davantage.

Leurs rendez-vous quotidiens se répétèrent jusqu'au retour de la troupe de Nephilim. Son arrivée ne se fit pas dans le silence et rapidement, tout le monde était au courant que la jeune mage des bulles était à Tempesta.

- Enfin te revoilà Nephilim ! dit Klamp, le crâne blanc qui fonçait dans les couloirs en direction de la jeune femme, vite suivi de ses deux compères.

- On se demandait quand est-ce que tu allais rentrer, parce que ça devenait plutôt moribond ici. dit Chanyu le bleu.

- Une vraie ambiance de mort ! interjecta Khan, le crâne rouge.

- Non pas que ça nous dérange personnellement tu sais ?

- La mort, ça nous connaît.

- Si on dit ça c'est pour vous, c'est pas super agréable.

- Entre Yashaigri et Ele-ouin-ouin, c'est pas super vivant comme endroit. ajouta Klamp.

- En parlant de ça, ils sont où ? dit Nephilim qui, exténuée, en ignora les crânes.

- Yasha reste avec la blonde qu'il a ramené, il passe son temps à la surveiller. dit Chanyu.

- Et Eleyon, on sait pas où il est, on le voit plus en ce moment. dit Klamp.

- Mais attendez… dit Khan. Si Nephilim est rentrée, ça veut dire…

- Que Tsura aussi ! On va s'éclater ! dit Klamp.

- Non, c'est pas ça…

Alors que Nephilim commençait à se détourner d'eux, les crânes jurèrent voir deux lueurs les fixer depuis les replis de son manteau. Ne sachant que trop ce qu'elles signifiaient, ils ne demandèrent pas leur reste et quittèrent les lieux.

- Alerte Rouge ! crièrent les crânes, poursuivis par Améthy qui avait jailli des vêtements de Nephilim, sans que cette dernière ne s'en soucie.

Sans prêter plus d'attention aux créatures magiques, la mage aux bulles traîna les pieds jusqu'à l'infirmerie. A l'intérieur se trouvait Yasha, au chevet de Salanna, la jeune blonde dépourvue de sentiments.

- Comment elle va ? demanda la jeune femme.

- Pas de changement, je ne sais pas si c'est une bonne nouvelle.

- Si elle est dans le même état que quand je suis partie, c'est que mon sort a marché, donc c'est bien !

- Vous parlez de moi ? demanda la blonde qui semblait regarder Nephilim sans vraiment la voir.

- Oui, désolé. C'est dur de savoir si tu écoutes ou non.

Salanna resta de marbre, fixant toujours Nephilim d'un étrange regard.

- Vous pouvez me faire redevenir comme avant ?

- On va essayer en tout cas.

- Tu te souviens de comment tu étais autrefois ? Ou bien as-tu toujours été comme ça ? demanda le mage aux sabres.

- Je ne crois pas, je me rappelle avoir été triste, ou avoir eu peur, mais je ne me rappelle pas très bien pourquoi.

- Si tu lui rendais ces sentiments là, peut être qu'elle se rappellera ?

- C'est hors de question que je lui donne juste de la peur ou de la tristesse. Je préfère laisser ça pour la fin.

- Si tu penses que c'est mieux, alors vas-y. dit le mage aux sabres en tendant le bras vers la blonde.

Toujours hésitante malgré ses résultats, Nephilim posa son regard sur Salanna, son visage dépourvu d'émotion et son regard détaché lui firent rapidement changer d'avis. Pendant qu'elle s'approchait de la blonde, jusqu'à s'asseoir au bord du lit, elle créa au creux de sa main deux bulles, l'une d'un orange chaleureux, l'autre d'un jaune diffus.

- Tu vas peut-être ressentir une certaine euphorie, et poser des tas de questions. Attends un peu que ça passe et on s'occupera de toi. dit-elle avant de poser sa paume sur le torse de la jeune blonde.

Les deux sphères disparurent, absorbés par la jeune femme. Cette dernière n'eut aucune réaction, jusqu'à ce que des larmes ne s'écoulent le long de ses joues.

- Je croyais que tu ne voulais pas lui donner de la tristesse.

- Je l'ai pas fait ! s'offusqua Nephilim.

Un léger rire les empêcha de se disputer davantage. La jeune blonde touchait ses larmes et regardait ses doigts humides, comme si elle ne pouvait pas y croire. Elle se mit à rire aux éclats, qui sait depuis combien de temps elle n'était qu'une coquille vide, simple spectatrice qui ne pouvait ressentir que la fin et la soif. La blonde se jeta au cou de Nephilim qui l'enserra à son tour, autant pour lui rendre son affection que pour ne pas tomber à la renverse.

- Merci. Merci beaucoup. dit Salanna en s'épanchant sur l'épaule de Nephilim qui lui frottait doucement le dos.

Bien que la mage des bulles n'avait jamais utilisé sa magie sur une personne comme la jeune blonde, elle s'attendait à une telle effusion. Elle se disait cependant qu'elle y avait été un peu fort, car Salanna ne commençait à se calmer que de longues minutes plus tard avant de s'effondrer dans les bras de Nephilim. Cette dernière la remit en place, à nouveau allongée.

- C'était trop d'un coup finalement. dit la mage des bulles en bordant la jeune blonde. On va devoir attendre qu'elle se réveille pour en savoir plus.

La jeune mage poussa un profond soupir.

- Il s'est passé quoi pendant que j'étais pas là ?

Yasha lui parla de tout, mais évita cependant soigneusement d'évoquer les tatouages de l'Empereur et ce qu'impliquaient leurs restrictions, préférant laisser à quelqu'un d'autre le soin d'en faire part à Nephilim. Il lui parla de l'expédition pour secourir l'Inquisition, de l'étrange jeune femme qui leur avait remis une lettre, et surtout, de ses escapades à Crocus avec Eleyon. Elle en devint livide, encore plus quand elle vit que Yasha ne mentait pas.

- Vous êtes des crétins, on va se faire tuer à cause de vous ! dit-elle en lui tirant le col.

Yasha n'eut même pas la gentillesse de lui faire croire que cela avait un quelconque effet, restant parfaitement immobile.

- Ce n'est pas comme si ça changeait la donne. dit le mage d'un ton monotone.

- C'était l'idée de qui encore ? C'est toi qui voulait encore—

- C'est Eleyon.

- Oh, oh bah...

Nephilim sentit sur elle le regard de Yasha, elle sentait aussi qu'il voulait des excuses, mais elle n'allait pas lui faire ce plaisir, oh non, certainement pas.

- Je vais devoir aller voir M. le Directeur, je pense qu'il va nous passer un savon.

Elle s'éclipsa sans laisser l'occasion à Yasha de la retenir marchant d'un pas vif vers sa chambre. Pas question pour elle de continuer avant de renouer avec un lit digne de ce nom. Maintenant emmitouflé et immobile, elle n'avait plus du tout l'envie de quitter les lieux et sombra quelques instants.

Comme depuis de nombreux jours, Eleyon était avec Khēlā, pour une fois, les deux étaient assis, le jeune mage de feu ayant l'air visiblement calme.

- Alors tu t'es décidé ? demanda le vieil homme ?

Sans dire un mot, Eleyon opina, prit une profonde inspiration et fixa le vieil homme. Il ne savait pas si raconter toute l'histoire allait le faire aller mieux, mais au moins, il devait essayer.