Chapitre 2 : Que vienne la punition du Créateur sur son impie créature.

Le froid mordait les chairs, malgré les épaisses couches de vêtements des voyageurs. Les deux jeunes Trevelyan refermaient un peu plus sur elles le col de leurs manteaux d'une main, et tenaient les rênes de leurs chevaux dans l'autre. Le chemin avait été long et silencieux la plupart du temps. Les tensions entre les deux sœurs ne s'étaient pas apaisées en chemin, et ce malgré que s'approchait inéluctablement la séparation finale. Il n'y aurait probablement pas de temps pour les pardons, les reproches restants et les regrets. Violine se voyait déjà être abandonnée devant les portes de la chanterie de Darse par sa sœur, sans même un mot ou peut-être un simple « adieu ». Devant elles se dessinaient à présent les remparts de rondins du village de Darse. Une simple protection sommaire pour dissuader les brigands alentour, de venir semer la terreur parmi les petits commerçants de ces lieux. Se dressait là en se détachant des maisons de bois, crevant la brume matinale de par sa haute stature de pierre, la chanterie. Elle apparaissait telle une gargouille endormie au milieu des montagnes enneigées. Sa nouvelle maison sous peu. Violine baissa les yeux, sa résolution ferme s'étiolait à mesure qu'approchait la fin de son périple et elle sembla s'effacer maintenant qu'elle voyait son lieu d'ermitage final. Peut-être qu'elle aurait dû accepter la proposition de sa grand-tante Lucille, devenir une noble épouse, avoir des enfants et finir sa vie dans la chaleureuse opulence des nobles. Mais tout cela était désormais trop tard, elle n'était plus qu'à quelques mètres du destin qu'elle avait choisi. Un destin qui, quel qu'il soit, ajoutait une mort prompte en hypothétique option. Cela ou l'enfermement… À ses côtés, elle entendit sa sœur grogner de mécontentement et soupirer dans le même temps. Violine ne dit rien, se contentant de regarder le pommeau de sa selle qui bougeait en cadence avec les pas de sa monture.

« Ton lieu d'ermitage est sensationnel… On n'aurait pas pu rêver mieux. » grinça la guerrière à ses côtés, forçant l'allure de sa propre monture, d'un mouvement souple de son bassin.

La jeune femme ne répondit rien. Cela n'aurait servi qu'à accentuer la mauvaise humeur de sa voisine de chevauchée, et malgré tout, elle ne voulait pas quitter sa sœur en des termes encore plus mauvais. Elles mirent pied-à-terre dans le semblant d'écurie de Darse. Qu'Eurydice consente à l'escorter jusqu'à la porte même de la chanterie étonna Violine, mais elle ne releva pas. Elle se laissa conduire jusqu'à la grande bâtisse sans un mot, sans regarder les gens qui les croisaient. Résignée à son sort, car celui-ci, elle l'avait choisi. Pourtant, dans le creux de son estomac, un poids poussait pour qu'elle recule. Une voix dans sa tête lui hurlait de fuir. Toutefois, elle avançait. La porte rouge du lieu de culte local se présenta à elle, le temps des adieux était sans doute venu, mais la cadette ne savait comment s'y prendre. Alors, elle posa sa main sur l'un des anneaux de métal de la porte dans l'idée de l'ouvrir, de s'y engouffrer avant de la refermer. Ce geste serait symbolique, elle le savait. Elle fermait la porte à un autre avenir, autant qu'à son passé. Elle se jetterait volontairement dans la gueule d'un loup monstrueux, qu'elle fuyait depuis l'enfance. Une main forte et solide lui saisit alors l'avant-bras.

« Ne fais pas ça ! » Violine stoppa son geste, suspendant sa main gantée de cuir dans le vide et elle se tourna vers Eurydice. Avait-elle bien entendu sa sœur la supplier à demi de ne pas entrer dans cette chanterie ? Le regard affolé que lui lançait la blonde finit d'enterrer la possibilité d'une hallucination auditive. Elle interrogea son aînée de ses yeux irréels, sans un mot. « Pas encore… s'il te plait. » continua la voix grave de sa sœur, qui relâchait progressivement la pression instaurée sur le bras de la future sœur chantriste. Où était donc passé les reproches qu'elles lui faisaient hier encore ? N'étaient-ils destinés qu'à couvrir la peur, qui rongeait la puissante guerrière, de la voir disparaître dans les abîmes d'une vie dédiée à la contemplation du Créateur ? Violine ne savait pas et elle ne le saurait probablement pas avant un moment.

« Mesdames. J'ai bien peur que la plupart des membres de la chanterie ne soient en route pour le Saint Temple Cinéraire. Puis-je vous aider ? » Les deux Trevelyan se retournèrent soudainement d'un même mouvement, comme si elles n'étaient qu'une seule et même personne, une seule et même vie. Une chaleur nouvelle prit la plus jeune au creux du ventre, lorsqu'elle se rendit compte qu'un brin de leur complicité d'antan n'était pas encore morte.

L'intrus, qui venait d'interrompre sans le savoir les confidences d'Eurydice à sa sœur, était un homme de haute stature aux cheveux blonds et au charisme tout militaire. Il avait ce quelque chose que les deux femmes connaissaient pour l'avoir déjà vu. Ce port de tête différent, la façon de se tenir droit en toute circonstance et de parler d'un ton très carré. Il leur rappelait simplement Achilles, leur frère devenu Templier. Pourtant, même si tout en lui dégageait cette identité templière, il n'en portait pas l'armure. Au contraire, il arborait un plastron sans armes particulières sur un pantalon simple, le tout surmonter d'une sorte de manteau sans manches à col de fourrure imposant. Mais cet homme fût un jour Templier, elles l'auraient juré. Violine plus que sa sœur encore, car elle avait passé suffisamment de temps à les craindre pour ne pas savoir les reconnaître. Toutefois, en regardant son visage marqué d'une vilaine cicatrice au niveau de la lèvres supérieur, elle sut qu'elle ne devrait pas le craindre. C'était inexplicable, mais il semblait être homme à s'être détourné de sa voie initiale et s'être tourné vers un tout autre but, que celui de chasser les gens de son espèce.

« Je cherche un abri sûr pour ma sœur. » lança la voix tonitruante d'Eurydice, coupant cour à la tension qui se faisait maintenant sentir. Chacun toisait l'autre, jugeant sans doute s'il représentait une quelconque menace. « Je me rends moi-même au Conclave pour y représenter ma famille, au nom de Dame Lucille Trevelyan. Je suis sa nièce, dame Eurydice Trevelyan et voici ma soeur, dame Violine. » Comme le voulait la convenance, Violine adressa un semblant de révérence à l'homme venu les cueillir devant la chantrie, ses yeux fixés sur la neige qui les entourait. Elle ne s'immiscerait pas dans la discussion qui viendrait. Elle était la cadette et en tant que telle, sa sœur serait celle qui prendrait les décisions pour elle. Et quand bien même, elle aurait voulu faire entendre son avis, Eurydice l'aurait remise à sa place. Elle n'avait eu qu'à regarder sa sœur lorsqu'elle s'adressait à l'ancien Templier, pour savoir que son moment de faiblesse était derrière elle.

« Ser Cullen Rutherford, pour vous servir. » répondit l'importun en saluant, comme la convenance le demandait, les deux femmes qu'il avait devant lui. « Je puis me charger de trouver un abri à votre sœur à votre place, dame Trevelyan. Il ne vous reste que peu de temps avant l'ouverture du conclave. Si toutefois, mademoiselle le veut bien ? Je sais qu'il est inopportun, de proposer à une jeune personne respectable de demeurer seul avec un homme, sans chaperon. » Violine releva ses yeux du sol avec un air des plus surpris sur le visage. Il lui demandait réellement son avis sur la question ? Cette voix au chapitre était-elle réelle ou simplement un leurre dans l'espoir d'adoucir Eurydice ? Pour la première fois depuis son arrivée sur place, Violine accepta de desserrer les dents et de faire entre sa voix.

« Je ne voudrais pas être un fardeau, Ser. S'il n'y a pas de place pour moi à la Chanterie, je me contenterais parfaitement de suivre ma sœur et le reste de notre délégation. » Plus que tout, Violine craignait qu'on ne la prenne ainsi pour une pauvre chose fragile, une princesse capricieuse, qui n'aurait pas toléré de se coucher dans le froid d'un bivouac de fortune. Au-delà de ça, sa sœur ayant volontairement omis de préciser pourquoi elle se trouvait ici, elle l'omettait sciemment elle-même. Elle aurait même souhaité accompagner sa sœur et la confronter. Elle voulait savoir pourquoi Eurydice avait manifestement d'autres raisons de la retenir d'entrer dans les ordres. Mais comme elle s'y attendait, celle-ci n'était pas de cet avis.

« C'est entendu, Ser. Je prends sur moi de vous laisser ma sœur. J'ose seulement espérer que vous saurez prendre soin d'elle comme si elle était la vôtre et d'assurer son chaperonnage. Vous serez aimable de me rappeler la peine que vous avez encourue, lorsque je redescendrais du conclave. Il serait injuste que vous ne soyez pas gratifiée pour votre serviabilité. Quant à toi, ma sœur, je pense avoir vu quelques âmes en perdition sur la route qui arriveront promptement. Je suis certaine que tu trouveras de quoi t'occuper avant mon retour. Je ferai laisser ta malle aux écuries. Au plaisir. » conclu sèchement la guerrière blonde. Elle se pencha vers sa sœur, passant un bras musclé sur l'épaule frêle de sa cadette. Là, elle posa sa joue basanée contre la peau blanche de Violine et lui murmura : « Tu n'entre pas dans cette chanterie sans moi, tu as compris ? Prends soin de toi en attendant. » Elle rompit cette courte étreinte, croisant le regard surpris autant qu'inquiet de la plus jeune. Puis, sans un mot de plus, elle fit volte-face pour quitter la compagnie qui lui avait été imposée. Marchant aussi vite que si l'un et l'autre des laisser-sur-place avait été porteur de maladie.

Violine regarda sa sœur disparaître de sa vue et une étrange sensation la prit à la gorge. Une sensation comme elle n'en avait jamais ressenti. Elle ne pouvait expliquer pourquoi, elle avait le sentiment que c'était la dernière fois qu'elle la voyait. Elle ressentit comme une urgence. Celle de courir après elle et de la serrer dans ses bras, de la supplier de faire ensemble demi-tour afin de rentrer chez elles. Elle n'en fit rien, mais cette émotion ne fit que croître en son sein, jusqu'à lui donner le tournis. Portant sa main à son front, elle se pencha dangereusement en avant, des éclairs dansant devant ses pupilles. Elle se sentit partir vers l'avant et ne dût de rester debout, qu'à la poigne de fer qui lui saisit le bras.

« Mademoiselle ! Est-ce que ça va ? » s'enquit le nommé Cullen Rutherford, qui gardait respectablement ses distances, tout en lui prêtant assistance. Cela ne suffisait pas à tenir Violine debout, si bien qu'il dût user de ses deux mains pour la retenir de tomber en avant, mais il s'enquit rapidement que personne n'y prête plus d'attention. Il en allait de la moralité de chacun d'eux après tout.

« Je ne sais pas… C'était étrange… Merci de votre sollicitude, Ser. Je crains de vous causer plus d'ennuis, que vous ne le supposiez. » La jeune femme se redressa, aspirant l'air ambiant à grande goulée pour tenter de faire passer ce vertige, qui ne voulait pas la lâcher. « Quelle empotée, je fais. Je suis navrée, ne vous sentez pas l'obligation de me porter assistance. J'ai cru voir une taverne, je vais m'y rendre le temps que cela passe. » continua-t-elle en lui offrant le plus pauvre des sourires de contritions. Mais cela ne sembla pas dérouté l'homme, qui lui rendit un maigre sourire également, lui faisant comprendre par là-même qu'il n'était pas dupe. Elle ne saurait jamais se rendre à la taverne sans assistance.

« Fort bien, je vous y accompagne et j'irai ensuite m'enquérir d'un endroit où vous loger, le temps que votre sœur revienne du conclave. Appuyez-vous sur mon bras. » Cela dit, il la relâcha le temps de lui tendre son bras d'arme, le plus solide pour supporter qu'elle s'y appuie de tous son poids. Un instant, la brune voulut tenter une percée héroïque et se redresser pour lui assurer qu'elle n'était pas une jouvencelle en détresse. La douleur qui lui vrilla les tempes suffit à l'en dissuader et elle accepta bon gré malgré, l'aide qu'il lui fournissait. « Cela doit être la fatigue du voyage. Vous venez de loin et votre sœur ne semble pas être femme à souffrir la lenteur. » L'homme était plus proche de la réalité, qu'il ne le pensait réellement. La fatigue pouvait expliquer que la jeune noble se sente mal, mais elle avait l'intime conviction que ce n'était pas cela. Toutefois, elle se garda bien d'en parler à son assistant. D'une part, car la douleur lui enserrait à nouveau le crâne et d'une autre, parce qu'elle ne voulait pas lui être un fardeau plus longtemps.

En compagnie du militaire, elle se rendit au lieu donné et y trouva aisément une place non loin du comptoir, ainsi que de la tenancière. L'endroit n'était pas totalement désert, mais il était loin d'être plein à craquer. Quelques clients se trouvaient attablé ci et là, souvent à distance les uns des autres, trahissant le malaise qui régnait en ces lieux. Ce qui était tout à fait compréhensible. Depuis le début de la guerre ouverte entre les mages renégats et les Templiers, plus aucun endroit à Thédas n'était vraiment sûr. Encore plus aujourd'hui et maintenant, ici sur les lieux même du Conclave convoqué par la Divine. Violine observait les gens autour d'elle. Certains semblaient être des habitués, sans doute des gens qui peuplaient le village et qui venait en clients réguliers ici. D'autres étaient sans aucun doute des pèlerins sans aucun liens avec l'événement en cours. Des gens qu'on avait refouler sur le chemin du Temple et qui prenaient leur mal en patience. Quelques gardes surveillaient l'endroit avec un certain sérieux, sans doute sur le qui-vive avec toutes l'agitation alentour. Un bruit mât devant elle la fit sursauter et sortir de ses réflexions. La tenancière de la taverne venait de poser devant elle, un gobelet remplit d'eau et s'en allait désormais en silence en lui offrant son plus beau sourire. Dans la foulée, elle remarqua que son chaperon désigné, venait de franchir la porte sans plus de cérémonie.

Seule, Violine s'affaissa légèrement sur sa chaise et retira ses gants en cuir. Elle observa alors ses mains, qu'elle avait maintenu enfermée dans ses gants une grande partie du voyage. Elle les regardait comme si c'était la première fois qu'elle le voyait. Étrangement, le monde lui semblait irréel autour d'elle, comme s'ils se déplaçaient au ralentit ou une dimension différente. Elle secoua vivement son crâne et s'empara de son gobelet en bois pour en avalée une gorgée. Elle commençait à croire que c'était l'endroit même qui était la source de cette impression. Elle était assise ici dans un calme relatif, ne pensant à rien de particulier et pourtant tout semblait continuer à se détraquer dans son crâne. Elle reprit une gorgée d'eau et se massa ensuite vigoureusement les tempes en fermant les yeux, fixant son esprit sur une pensée agréable. Aucunes ne lui vient pourtant, triste écho de sa confusion profonde face aux évènements en cours. Ne refit surface que l'incompréhension face à la réaction de sa sœur. La peur intestine qui la labourait secrètement concernant son entrée dans les ordres. La colère à l'encontre de sa mère, qui n'avait même pas eu un geste à son attention lors du départ. La tristesse ressentie dans la dernière étreinte que lui avait offerte son père. Son visage se dessina à nouveau aussi réellement que s'il avait été là en face d'elle. L'orage de ses yeux meurtrit de tristesse. La supplique de ses traits pour qu'elle fasse marche arrière. Mais la fierté et l'orgueil l'en empêchait, même encore à cet instant. Une nouvelle fois, elle prit son gobelet d'eau et le termina d'une traite après avoir ouvert les yeux.

Au moment où elle reposa le récipient, un homme armé entra et l'apostropha : « Mademoiselle, on m'envoie vous quérir. » Cela n'avait pas le moindre sens pour elle et cela devait se lire sur son visage, car le soldat continua : « Le Commandant Cullen vous demande. » La peau d'albâtre de Violine blanchit d'avantage lorsqu'elle entendit cette phrase. Elle était réellement confiée aux bonnes grâces d'un si haut gradé ? Voilà qui était encore plus gênant pour elle. Sans un mot pourtant, elle quitta sa place suivant le soldat, tout en remettant ses gants en cuirs. Une fois la porte de la taverne passée, elle remit sa capuche bordée de fourrure sur sa longue chevelure noire, car la neige tombait désormais à gros flocon. Tant et si bien, qu'on y voyait plus à deux mètres devant soi. Violine ne se laissa pas dépasser pour autant, pressant le pas en relevant sa jupe pour ne pas faire perdre son temps à l'homme en armes.

« Vous me diriez bien pourquoi ces nobles dames voyagent toujours avec autant de choses ! » râlait un homme chauve doté d'une moustache rousse de belle taille, tout en poussant sa malle dans un petit baraquement près des remparts. À ses côtés le commandant, qui l'avait fait demander, tenait dans ses bras le harnachement de sa monture. Derrière lui, des hommes vêtus d'un uniforme qu'elle ne connaissait pas, montait une nouvelle tente de belle taille. Il allait sans doute lui répondre quelque chose de bien préparé, mais Violine l'en empêcha en parlant avant lui.

« Parce qu'il leur faut une dot solide pour rentrer dans les ordres, monsieur. » Le râleur s'arrêta net et se retourna vers elle, à la fois ébahit et surpris d'avoir été entendu. Cullen s'était également retourné et la regardait comme si elle fût démente. Mais Violine ne les voyait pas, elle fixait sa malle sans rien dire de plus et en attendant simplement que les choses avancent. Comme rien ne se passait, elle releva sa tête encapuchonnée et se tourna vers son chaperon imposé. « Est-ce là que je dois trouver mon repos, jusqu'au retour de ma soeur, Commandant ? » Le concerné retrouva ses esprits et regarda tout à tour Violine, puis le pauvre hère qui s'occupait de la lourde malle.

« Euh… oui… oui, c'est bien ici. Merci pour votre aide, Harrit. Vous pouvez retourner à votre forge. Je pense que nous nous arrangerons du reste, mademoiselle et moi-même. » Le taciturne forgeron haussa ses larges épaules et vida les lieux en lançant quelques paroles marmonnées. Dans le lot, la noble demoiselle comprit un : ' À votre service. ' Cependant, elle n'aurait pu le jurer. À son tour, le soldat envoyé la chercher se retira, non sans saluer son supérieur hiérarchique. Ledit supérieur entra alors dans la modeste maison de bois, suivit timidement par Violine. « C'est assez sommaire, mais vous serez au chaud. Ce qui n'est pas une mince affaire par ici. »

La jeune demoiselle observa le lotissement avec un air neutre, mais pas dénué d'intérêt. C'était sommaire, mais confortable. Un pan de mur en bois isolait la porte de la pièce principale. Celle-ci abritait un lit assez grand pour deux personnes, une simple table en bois avec deux chaises et une commode. Contre le mur du fond, une cheminée en pierre amenait à la fois chaleur et lumière à l'ensemble. Ci et là, quelques affaires et guéridons finissait l'ensemble. L'un ou l'autre tableaux avaient été ajoutés aux murs, dont une carte détaillée de Thédas. Cela serait bien plus que suffisant pour la jeune femme, qui devrait somme toute s'habituer à un train de vie plus simple désormais. D'ici peu, elle n'aurait pour seul lieu de repos qu'un dortoir avec les autres novices et dans un avenir lointain, une cellule particulière qui n'aurait pas le confort de ce logis. Son attention se porta à nouveau sur Cullen, qui venait de déposer les harnais de son cheval sur un guéridon vide. Sans ajouter de paroles et tout en faisant des gestes amples, il ramassa une caisse en bois et un baluchon au sol. Violine regarda les affaires, puis l'homme blond et recula d'un pas.

« Attendez… c'étaient vos quartiers ? » finit-elle par lancer sur un ton aussi surpris que plein de reproches sous-entendus. Bien sûr, nombres de nobles dans sa situation auraient simplement décidés de se taire ou aurait hautainement commenter la sobriété du logement, mais elle non. Elle se sentait plus outrée et mal à l'aise de privé cet homme de son abri, que le quelconque droit de râler. Bien qu'elle fût dans un sens en train de le faire. Elle n'aurait jamais dû laisser Eurydice décidé pour elle, voilà ce qu'elle se disait en cet instant, et encore moins l'écouter lorsqu'elle lui demandait de l'attendre avant d'aller à la chanterie. Son éclat de voix eut pour effet de surprendre encore une fois l'ancien Templier, qui remit de son émoi passager, haussa ses larges épaules cachées sous son armure.

« C'est petit, je n'en disconviens pas… mais c'est confortable, je peux vous l'assurer. Et une domestique a… » Son plaidoyer en faveur de l'endroit fût interrompu par Violine, qui remettait sa capuche sur sa tête et sortait de la maisonnette. Laissant tomber son matériel ramassé, il la rattrapa en quelques enjambées. « Mademoiselle Trevelyan. » Celle-ci fit volte-face se retrouva presque nez-à-nez avec son chaperon, qui sembla troublé par cette proximité involontaire, mais personne ne se démonta pour le moment. « J'essaie de faire au mieux avec ce que j'ai, vous savez. »

« Je n'ai nullement remis en doute vos bonnes intentions, Ser. Il ne me sied simplement pas de vous priver de votre logis ! » Contra la brunette avec plus de hargne que ce que la bienséance permettait. Désarçonné, son interlocuteur s'était sans doute imaginé, qu'elle vivait mal le manque de luxe de l'habitat, mais il n'en était finalement rien. Violine soupira et baissa les yeux sur la neige immaculées, qui s'amoncelaient à leurs pieds. « Je ne suis pas ici pour me montrer ou être traitée en princesse, Ser. Je pense que vous l'avez compris, maintenant. Je me serais volontiers contentée d'une tente, étant donné que bientôt ma vie sera plus sommaire encore que l'abri que vous me fournissez. Pardonnez-moi de m'être emportée de la sorte. Vous vous êtes montré courtois, secourable, aimable et surtout serviable. Pourtant, je suis encore là à vous le reprocher. Je ne désire pas passer pour une diva et pourtant j'agis comme telle. »

« Vous allez réellement entrer au service du Créateur, mademoiselle ? » Le ton cachait mal une sorte de déception au fin fond de l'interrogation. Violine releva ses yeux d'améthyste vers l'homme en armure, tout en fronçant les sourcils. Elle n'avait plus aucune certitude quant à son avenir à cet instant précis, comme si le fait que Cullen énonce cette interrogation, l'avait vidée de ses résolutions. Il avait involontairement mis le doigt sur son incertitude et son interrogation profonde. Et elle ne savait même pas ce qu'elle allait pouvoir lui répondre, parce qu'elle ne savait pas elle-même ce qu'elle voulait réellement faire. Elle ruinerait sa vie, ses espoirs d'enfants et ses rêves les plus profonds en faisant cela, mais quel avenir une mage apostat avait-elle réellement dans ce monde. Bien sûr, elle le cachait depuis des années et avec un talent certain, mais pour combien de temps encore. La jeune fille ne se rendit compte du véritable bouleversement que cette simple question avait créée en elle, que lorsqu'elle ressentit la brûlure de ses larmes sur ses joues.

« Je ne sais pas… je n'ai pas le choix… » Au fond des yeux couleur d'ambre du commandant, l'interrogation se lisait, mais également une chaleur humaine qui trahissait ce qu'il allait lui dire. Il voulait l'aider, elle le sentait. Ce n'était pas par intérêt, puisqu'il ne la connaissait pas, c'était comme ça… Un élan de serviabilité, d'humanité et de bienveillance. Il lui demanderait pourquoi elle était si sûre de ne pas avoir le choix et sa conscience lui hurlait de se méfier, car elle serait capable d'avouer à cet ancien Templier, ce qu'elle était. Mais le Commandant, de quoi elle l'ignorait encore, n'eut pas le temps de prononcer la moindre parole, que la jeune femme se plia en deux. Terrassée par la douleur, elle se retrouva à genoux dans la neige, hurlant à plein poumon sans s'entendre le faire pourtant. Son crâne était labouré par une sensation inqualifiable, à mi-chemin entre le choc électrique et la fureur des flammes. Ses oreilles étaient devenues sourdes à toutes les voix environnantes et seul son corps semblait encore l'informé sur ce qui se produisait autour d'elle. Du froid qui venait de ses jambes dans la neige, à la chaleur des bras de Cullen qui s'était mis à sa hauteur pour tenter de savoir ce qui lui arrivait. Elle devinait sans mal, qu'il était rongé d'inquiétude, se demandant ce qui pouvait bien se passer. À ses yeux aveugles à la réalité, elle voyait dansé des éclairs verts et anthracites, qui ne firent que renforcé la peur qui lui dévorait désormais les entrailles. Dans cette mélasse sans couleurs ni forme, une vision prit forme dans son esprit. Celle de sa sœur étendue dans un marécage poisseux aux mêmes teintes que les éclairs. Sa peau marbrée baignant dans la fange et ses yeux pervenches devenus vides et vitreux, grands ouverts. Son visage toujours dur et fermé, figé dans une expression de peur et d'horreur.

« Eurydice… » marmonna-t-elle alors que peu a eu la douleur refoulait en arrière et que ses sens lui revenaient. Au même instant, une déflagration monumentale parvient aux oreilles du monde et elle releva la tête. Au-dessus de Darse, entre deux pics de montagne, un énorme vortex vert s'élevait vers le ciel déchiré, alors que des morceaux de pierre volaient dans son sillage. Une vision apocalyptique, qui avait fait s'arrêter les badauds alentour. Le silence s'était fait autour d'eux. Les gens réalisaient à peine, que le Saint Temple Cinéraire venait d'exploser. Les cris commencèrent à affluer vers Violine toujours au sol, qui se leva d'un bond pour s'élancer en direction des portes de Darse. « EURYDICE ! »

Elle n'y parvient jamais. Une poigne de fer l'enserra à la taille et elle se retrouva plaqué contre la pièce d'armure, qui recouvrait le torse du commandant. « Non ! » clama-t-il en resserra l'étau de ses bras autour d'elle, alors qu'elle se débattait pour reprendre sa course et rejoindre sa sœur. « Mademoiselle Trevelyan, écoutez-moi ! Vous allez vous mettre en danger pour rien. » L'image de sa sœur morte dans ce marais gluant lui revenait sans cesse et finalement, elle cessa de se battre contre cet homme, qui ne voulait que sa sécurité. Sa respiration était désormais secouée par des sanglots sans larmes, manifestation de sa peur et de sa colère intérieure. Doucement, les bras du chevalier se desserrèrent autour de sa taille et ne servirent bientôt plus d'étau, mais de soutien. « Sergent ! Amenez tout le monde à la chanterie, c'est un ordre. Barricadez-vous et ne l'ouvrez que sur mon ordre. »

Violine n'était maintenant plus qu'une marionnette, que le pauvre homme fit passer dans les bras d'un autre soldat. Ce passage la réveilla et elle tenta à nouveau de se débattre pour sortir des bras de cet homme, qu'elle ne connaissait pas. L'électricité crépita aux bouts de ses doigts, sans qu'elle n'en ait cure à présent. Au diable son secret en ce moment, sa sœur gisait peut-être parmi les cendres du Temple et elle voulait en découdre avec les responsables. Des éclairs dansaient dans ses prunelles aux teintes violettes, vecteurs imagés de la colère qui dansait en son sein. Toujours en prise avec le soldat, deux mains gantées de cuir encadrèrent son visage déformé par la rage.

« Violine. Arrêtez. » Ses yeux se levèrent à la rencontre de ceux de Cullen. « Ne me forcez pas à agir. Je vais retrouver votre sœur, je vous le promest. Rien ne sert de… » Il sembla hésité, se demandant probablement s'il visait juste dans ce qu'il pensait à cet instant. « De trahir votre secret. »

« Ils m'ont pris ma sœur ! Elle n'avait rien avoir là-dedans ! » Une étincelle plus forte au bout de ses doigts firent céder le soldat derrière elle. À nouveau maîtresse de ses gestes, elle plaqua ses mains contre celle du chevalier.

« Ce n'est pas une raison, Violine ! Calmez-vous ! » Le ton était dur, directe et froid, mais il eut le don de la calmer. « Gardez votre sang froid. Je vais sur le terrain avec mes hommes et vous, vous allez vous réfugier à la chanterie. Si vous voulez faire quelque chose, c'est auprès d'eux que vous trouverez une utilité. » Les pouvoirs de la jeune femme refluèrent en son sein et elle se calma alors, réalisant qu'avec son inexpérience du combat, elle serait un fardeau plus qu'autre chose.

« Ramenez-la, Commandant. » Elle crispa ses doigts sur le cuir des gants de son protecteur. « Même si elle est morte, ramenez-la. » Le grand blond acquiesça et relâcha la prise qu'il avait sur elle. Sa respiration était si forte, qu'elle jurerait qu'il vivait la même peur qu'elle et plus encore. Peur des évènements, mais également d'elle.

« À mon retour, nous devrons parler. En attendant, continuer de faire ce que vous saviez apparemment si bien faire jusqu'ici. Cachez votre magie, mademoiselle. » Et il tourna les talons en aboyant ses ordres aux autres hommes, ceux qu'il emmenait avec lui. Ces hommes qui étaient effrayés eux aussi. Qu'allaient-ils trouvés là-haut ? Que c'était-il passé réellement ? Comment cela était-il seulement possible ? De son côté, Violine se laissa escorter vers la chanterie, tout en priant celui qui voudrait bien l'entendre, que sa sœur soit encore en vie. Elle espérait secrètement qu'elle n'ait jamais atteint le temple. Mais connaissant sa sœur, elle aurait chevauché bride abattue pour s'y rendre et ne pas être en retard.

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