Chapitre 3 : Des cieux déchirés vient Son courroux.

Le vent soufflait tel un démon à l'extérieur de l'infirmerie de fortune de Darse. Le feu des chandelles ne cessait de vaciller dangereusement, faisant craindre qu'elles ne s'éteignent à chaque instant. Le feu de l'âtre, lui-même, résistait vaillamment aux assauts des bourrasques qui s'engouffraient dans la cheminée. Dès le départ des troupes armées, menée par le Commandant Cullen Rutherford, les habitants, pèlerins et autres pauvres hères avaient trouvé refuge dans la Chanterie. Malheureusement, la vieille dame de pierre n'avait bientôt plus pu contenir le flot de gens cherchant abris et refuge en son sein. C'est ainsi qu'une partie des réfugier avaient quitté le lieu de culte avec les gens qui nécessitaient des soins. La cohue avait été telle, qu'on ne put éviter les poussées et les coups perdus, causant des dommages aux uns et aux autres, avec heureusement peu de gravité. Parmi eux, Violine et une femme hurlant à la mort après son mari disparu et sur le point de donner naissance. Dans le flot sans forme de ses paroles, la jeune Trevelyan avait vaguement compris que le père de l'enfant à naître était Templier, et que malheureusement, il s'était rendu au conclave.

« À trois, poussez ! » Lança haut et fort la jeune et noble apostate en posant une main sur le ventre arrondit par la grossesse de la jeune femme. Ses mains étaient déjà poisseuses des fluides corporels de celle qui se battait désormais pour donner la vie et conserver la sienne. Des mèches de ses cheveux noirs collaient à son front couvert de sueur. S'il faisait froid dehors, si certains grelottaient et se collaient aux sources de chaleurs, Violine, elle, n'avait pas froid. La peur lui enserrait les entrailles, la concentration peignait ses traits et elle masquait aussi bien que possible sa crainte de perdre l'un des deux êtres dont elle avait les vies en main.

« Vous êtes sûre de ce que vous faites ? » Lui demanda l'alchimiste, qui s'était improviser guérisseur, avec qui elle avait quitté la Chanterie. Lui-même n'en menait pas large, mais peut-être encore moins qu'elle. Le stress dévorait ses traits pourtant rudes et froids quelques heures plutôt. La Trevelyan lui adressa un regard à la fois interrogateur et à la fois sévère, tentant de lui faire clairement passer le message que ses lèvres vinrent ensuite délivrer :

« Vous voulez prendre ma place, Adan ? » L'alchimiste blêmit et ses mains se mirent à trembler. Bien sûr que non, il ne voulait pas.

Personne ici ne voulait prendre sa place. Ils étaient tous pétrifier tels des statues de glace, se tenant les mains et priant ensemble le Créateur. Pourquoi priaient-ils ? Pour la Divine, qui avait sûrement succombé ? Pour que le Créateur leur pardonne leurs péchés et répare le trou qui ouvrait désormais les cieux ? Pour que cette femme soit délivrée et son enfant en bonne santé ? Si l'hébétude et l'incompréhension étaient les sentiments qui parcourraient actuellement tout le monde, la mage avait, elle, décidé de réagir. Et si en silence, elle priait également, c'était uniquement pour cette dernière option. Pour l'heure, sa seule préoccupation était tournée vers la femme en sueur, devenue douleur et larmes.

« Alors rendez-vous utile. Je vous ai déjà demandé de l'eau chaude et des linges propres. C'est tout ce qui m'importe en ce moment. »

Elle quitta le regard sombre d'Adan qui, ramassant son courage vacillant, s'en alla prestement chercher ce que la jeune femme lui avait demandé. Une vieille femme se leva alors du troupeau agglutiné près de la cheminée, peu sûr sur ses vieilles jambes arquées par le temps. Tout en elle pourtant respirait la sagesse propre aux anciens, mais également la bienveillance. Dans un silence religieux, elle vient prendre la main de la future mère et la serrer dans la sienne. Caressant le front brûlant de la suppliciée, elle lui murmura quelques paroles inaudibles aux oreilles de la mage. La sage-femme improvisée croisa le regard de la douairière, un court instant, un instant intense. Un signe de tête fût simplement échangé, un message sans mot transmit. La voix de la noble demoiselle trancha l'air alors aussi cinglante qu'un coup de tonnerre dans le calme des montagnes : « Poussez ! »


Les vagissements du nouveau-né étaient désormais derrière elle. Elle trônait seule à l'entrée de l'infirmerie, à peine vêtue de sa robe tâchée, recouverte de son tablier de prêt sanglant, les manches encore retroussées à la hâte et s'essuyant les mains méthodiquement. Le vide se voyait dans le fond de ses yeux aux teintes violettes, son esprit était tourné vers ailleurs. Elle fixait sans la voir, ce trou vertigineux dans le ciel aux couleurs émeraude, s'interrogeant sur ce qui avait pu se produire, ce qui s'y produisait encore actuellement.

« Ils vont bien. Elle l'a appelé Bryant, comme son père. » L'informa la voix d'Adan dans son dos. Il lui tendit une cape râpée, qui avait connu des jours meilleurs. Elle avait abandonné la sienne à la mère et à l'enfant, pour les protéger du froid. Avec un léger sourire, la jeune femme prit le tissu et le posa sur ses épaules, remerciant de ce fait l'alchimiste bougon au visage désormais détendu. Ensemble, ils regardèrent à nouveau la brèche dans le ciel, silencieux un très long moment, se réchauffant dans leurs habits de fortune.

« Ce n'était pas la première fois, n'est-ce pas ? » Les yeux d'améthystes de l'apostate se tournèrent vers son collègue, elle scruta le fond de ses yeux noirs avant de regarder le village vide autour d'elle.

« Non. » Répondit-elle sans plus de détails, sans vouloir en dire plus. Il était des choses qu'elle gardait farouchement secrète et pour elle-même. Elle était née noble, on ne parlait pas des choses qui pourrait faire honte à la famille. Adan sembla respecté cela et au lieu de chercher à en savoir plus, il observa à son tour le village désert.

Les rares maisons de Darse, toutes en bois, étaient recouvertes d'une neige épaisse et blanche. L'éclat vert dans le ciel, se reflétait parfois sur elle, mais pâle et doux. Au point que cela aurait pu être beau, si ce vortex perçant les cieux n'avait pas été une si terrible réalité. Des cheminées, une épaisse fumée grise s'échappait avec régularité, comme autant de nuage d'un ciel d'orage partant rejoindre les cieux. Rien, ne pouvait dire que ces maisons étaient abandonnées de leurs propriétaires, mise à part quelques portes encore ouvertes, non refermées dans la précipitation du moment. Darse était un village fantomatique à cet instant, aucun bruit ne se faisait entendre. Seul le chant rageur du vent dans leur oreille troublait la paix. Pourtant ils le savaient, le long des remparts du hameau, les rares soldats rester à l'arrière faisaient le pied de grue, rongés par l'inquiétude, attendant de nouveaux ordres. Et finalement, surplombant tout et eux surtout, la Chanterie, semblable à une véritable forteresse, dont les portes rouges étaient closes et gardée de même par quatre gardes transit de froid. Le silence était désormais lourd, mais Adan le rompit.

« C'est si paisible. » Commenta-t-il de but en blanc. « Ce village ne restera pas vide longtemps, je le crains. Nous devrons bientôt faire face à un flot de blessé. Mais puisque nous ne pouvons pas sortir, il nous sera difficile d'aller nous ravitailler en herbe pour soigner tout le monde. » Il croisa ses bras sur son torse et poussa un nouveau soupire.

« Nous ? » Lança Violine en regardant l'homme à ses côtés, comme si elle n'eut pas bien entendu. Elle avait fait ce qu'elle pouvait, c'est vrai, mais pourrait-elle seulement en faire plus sans attirer l'attention sur ce qu'elle était réellement. N'était-ce pas dangereux pour elle, comme pour les autres ? Pourtant, une chaleur nouvelle s'était installée au creux de son ventre, irradiant dans ses veines. Quelqu'un lui reconnaissait enfin une utilité. Elle pouvait aider les gens, comme elle avait toujours voulu le faire. Et cela n'avait pas de prix pour elle.

« Bien sûr, vous pensez que je pourrais me passer d'une assistante de votre valeur ? Vous avez le côté humain qui me fait cruellement défaut. » Cela, elle l'avait aisément compris, en effet. Adan préférait sans doute mille fois s'occuper de ses mixtures, que de s'occuper de soigner les blessés. Malheureusement, dans l'imbroglio des gens présent, il semblait être le seul qualifié pour la tâche. Lui et maintenant elle. Les joues de Violine prirent une teinte rosée et elle baissa les yeux sur ses chaussures invisibles dans la neige, un sourire venant tout de même illuminer son visage.

« Merci, Adan. C'est la chose la plus gentille que l'on m'ait dites depuis un long moment. » Confessa-t-elle en coinçant ses mains sous ses aisselles pour les réchauffées. Tout son corps protestait de rester dehors à présent. Il était temps pour eux de rentrer au chaud, car elle commençait à ne plus sentir ses orteils engourdis par le froid.

« Je vous avais sommé de rester dans la Chanterie ! » Sa voix avait claqué dans l'air comme un coup de fouet et Violine, comme l'alchimiste avaient sursauté avant de se tourner vers son détenteur. Dire que le Commandant était en colère aurait été un doux euphémisme. Son regard ambré s'était d'autant plus assombri en voyant l'accoutrement de sa jeune protégée, maculée de sang maternelle, alors qu'elle essayait de le cacher. Dans sa tête, Violine s'en doutait, il s'imaginait sans doute qu'elle eût recours à de sombre sortilèges interdits, bien qu'elle n'en connût même pas une goutte de ce savoir.

« Qu'est-ce que… » Commença-t-il, sa main d'arme amorçant un lent mouvement en direction de son épée. Pétrifiée, la jeune femme n'osa même pas un mot pour se défendre et, elle ne pouvait compter sur Adan pour l'aider. Elle avait agi exactement comme le commandant le lui avait sommé, elle avait caché sa magie. Alors qu'il allait proférer la pire des accusations à son sujet et potentiellement, raccourcir son délai de vie, il fût interrompu par les vagissements du petit-être qu'elle venait d'aider à venir au monde. La vieille doyenne sortit de l'infirmerie à ce moment-là et l'apostropha sans se soucier de la présence du soldat.

« Elle veut vous remercier, mademoiselle. » Les yeux de Violines quittèrent alors le danger le plus immédiat, qu'était devenu celui sensé la protéger, et rentra à l'intérieur de la bâtisse de fortune en compagnie d'Adan et de la vieille dame.

Le calme était revenu dans l'infirmerie, les gens avaient pris leurs aises et n'étaient plus tous agglutinés. Certaines femmes d'expériences se pressaient autour de la jeune mère, maintenant assise sur son lit de fortune et couvant du regard son plus précieux don du Créateur. Ses traits fatigués, ses cheveux luisants ne trompaient pas sur son état physique, mais elle souriait. Elle souriait à ce petit bout d'homme, seul souvenir de celui qui était parti pour de bon, sans doute. Qui aurait pu survivre à pareille explosion ? Personne n'avait l'air de se faire d'illusion. Mais cette naissance, ici au pire moment, une nouvelle vie en bonne santé dans ce chaos, avait semble-t-il apaisé les peurs et les tensions. La jeune femme se tourna alors vers la porte, lorsque la vieille lui indiqua la présence de la mage. Un sourire moindre que celui réservé à son fils l'accueilli et pour la première fois, Violine se sentit gagné par le sentiment de fierté.

« Merci… » Lança-t-elle, encore la proie de sentiment contradictoire quant à sa joie d'être mère et le chagrin d'être veuve. La jeune Trevelyan lui rendit son sourire de son mieux et soutient son regard, afin de lui parler avec sincérité.

« Que vous soyez en vie, sains et en bonne santé est la seule gratitude dont j'ai besoin. Nous veillerons sur vous deux ces prochains jours, je vous le promets. Reposez-vous, vous l'avez mérité… tous les deux. » Il n'en fallut guère plus pour que la mère ferme les yeux et s'abandonne dans les bras du sommeil le plus réparateur. L'accoucheuse fit alors demi-tour sur elle-même et manqua de se heurter à l'homme en arme qui l'avait suivie, sans avoir dégainé. Dans ses yeux, l'incompréhension se lisait aussi clairement que le cantique de la lumière sur un livre de Chanterie. « Je ne suis pas ce genre de personne. » Lui dit-elle alors catégoriquement en passant à côté de lui, ce dernier lui emboitant le pas.

« Vous conviendrez, qu'il était naturel que je doute de vous. Surtout après votre petite démonstration, il y a quelques heures de cela. » Continua-t-il sans la lâcher d'une semelle, sans doute décidé à mettre à profit son temps pour avoir une discussion avec la jeune femme. L'attention de cette dernière fût d'abord préoccupée par le nombre de blessés qui franchissaient les portes et par le flot de gens qui quittaient la Chanterie. Mais elle se retourna sèchement vers le grand blond, faisant voler sa longue crinière noire autour d'elle.

« J'en conviens ! Mais il vous arrive souvent d'accuser les gens d'être mage du sang, sans preuve ? » Elle planta ses iris irréelles dans ceux de son vis-à-vis. « Qu'est-ce qu'un peu de sang sur une robe ? Une raison suffisante ? Je ne connais rien à cette magie, mais je pense tout de même savoir qu'il en faut plus que cela. » Elle soupira et leva impérieusement ses mains encore sales. « Mais admettons. Je ne vous en tiendrais pas rigueur. Dites-moi seulement maintenant, ce qu'il en est de là-haut… Qu'avez-vous vu et trouvez ? »

Par-là, elle entendait bien sûr de savoir ce qu'il était advenu de sa sœur. Elle n'avait guère d'espoir, il s'était évanoui avec les heures qui s'étaient écoulées sans lui laisser le temps de réalisé. L'après-midi déclinait déjà et ils devaient encore tous faire bien des choses. Adan et elle devrait s'occuper des blessés et plus vite cette discussion prendrait fin, plus vite elle pourrait se remettre au travail. L'homme d'armes en face d'elle sembla un instant embêté par sa question, comme s'il redoutait quelque chose et qu'il souhaitait lui cacher la vérité.

« La brèche vomit des démons de toutes sortes et elle crée… des filles. D'autres failles s'ouvrent un peu partout, déversant ces cauchemars de l'immatériel. » Il l'invita à marcher plus loin en sa compagnie tout en continuant de s'adresser à elle. « Beaucoup de mes hommes ont été blessés, d'autres tués… Par chance, Darse est hors de portée de ces failles pour l'instant. Mais, si nous ne trouvons pas le moyen de les fermer, nous ne pourrons pas les tenir à l'écart des civils très longtemps. Ceux qui vivaient à l'écart sont soit mort, soit disparu ou ont été rapatrié ici. »

Au fur et à mesure qu'ils avançaient, une sensation étrange reprit la jeune femme. La même sensation qu'un peu plus tôt. L'effet d'un monde qui tournait au ralentit et qu'elle évoluait sur un nuage irréel. Seule la voix du commandant était claire à ses oreilles et lui rappelait qu'elle était encore bien là où elle était quelques instants plus tôt.

« Il n'y a pas de survivants à l'explosion… Et votre sœur… » Commença-t-il sur un ton mal assuré, car il fût empêché de continuer la suite de son récit. Un son dans la foule sembla ramener les choses à leurs places et à leur vitesse normale. Deux femmes venaient d'entrée dans Darse, tout en étant en grande conversation. Elles étaient suivies par deux gardes portant une civière, sur laquelle un corps reposait.

« EURYDICE ! » S'écria Violine en courant vers sa sœur, mais elle n'y parvient pas.

D'abord, parce que Cullen l'empêcha d'aller plus loin en la retenant par le bras. Ensuite, parce qu'elle s'effondra elle-même au sol, terrassée à nouveau par cette douleur sourde dans son crâne. Avant de retourner dans cette cécité effrayante, qu'elle n'aurait jamais voulu rencontrer à nouveau. Mais avant tout cela, elle avait vu un flash de lumière verte monter du corps inerte de sa sœur. Alors qu'elle hurlait à pleins poumons sans s'entendre, son esprit était à nouveau plongé dans cette mélasse anthracite et émeraude. Un flot de murmures, de cris empli ses oreilles et peu importe où elle posait les yeux, le sol était jonché de cadavres calcinés. D'autres couraient enflammer avant de tombé au sol dans un bruit glaçant. Cette vision était apocalyptique, Violine se demandait où elle était, ce que tout cela pouvait bien signifier, mais surtout, comment sortir de là. Une nouvelle douleur la prit, mais cette fois à l'arrière de la tête et ce fût le trou noir.


Lorsque la jeune femme s'éveilla, la douleur à l'arrière de son crâne se manifesta à nouveau et elle passa ses doigts fins sur son cuir chevelu endoloris. Quelqu'un l'avait purement et simplement assommé sans sommation. Peut-être il y avait-il eu une raison cela dit. Elle mit un peu de temps à s'habituer à la pénombre du lieu et sa vue brouillée s'éclaircit progressivement. Ses doigts glissaient sur de la fourrure douce et chaleureuse, l'invitant à rester allongée sur ce lit et a replongé dans le monde des songes. Cependant, elle devait s'éclaircir les idées sur ce qui s'était passé. Pourquoi l'avait-on assommée ? Qui l'avait amenée ici ? Et surtout, où était-elle ? Elle fit alors un effort pour se redresser et observé les lieux. Elle retient un cri de surprise en se rendant compte, qu'elle était dans le baraquement qui lui avait été attribué par le commandant. Cela élucidait également une autre question… C'était probablement lui, qui l'avait amené ici, avec ou sans aide. Par voie conséquente, peut-être que c'était le même commandant, qui l'avait assommée. Cela faisait beaucoup de supposition, mais l'ensemble comportait une certaine logique. Non sans mal, car sa tête lui tournait, elle quitta son lit et se remit sur ses deux pieds encore chancelants. Elle devait retrouver Eurydice et trouver un moyen de quitter Darse, avant de rentrer chez elle par n'importe quel moyen. Et de préférence en restant en vie et en un seul morceau.

Alors qu'elle se tenait au mur de bois, qui jouxtait le lit, elle entendit une chaise racler le sol et dans ce qui lui sembla le même mouvement, elle se retrouva avec la pointe d'une épée pointée sur son cœur. Ses yeux améthyste suivirent la lame, jusqu'à la main gantée de son propriétaire, puis remontèrent jusqu'à croiser les yeux de celui qui la menaçait. Les yeux d'ambre, pourtant avant bienveillant, s'étaient teinté d'un étrange mélange. La colère, l'incompréhension, la peur… Tous les traits de son chaperon semblaient tirés, glacés, durs et rendait l'ensemble encore plus menaçant que la lame elle-même. Pourtant, elle ressentait la morsure de la pointe de celle-ci dans sa chair, si bien qu'elle n'osait plus respirer.

« Qu'est-ce que vous êtes ? » Dit-il en rompant le silence, mais en ajoutant une tension supplémentaire à cette scène déjà insoutenable. Violine haussa ses sourcils foncés, se demandant un instant ce qui l'avait mené à devenir ainsi et surtout, quelle réponse il attendait. Le silence s'installa de nouveau, la mage n'osant pas rompre le non-bruit, de peur sans doute que la lame ne s'enfonce en son sein.

« Vous n'êtes pas une abomination au sens stricte du terme. Vous n'êtes pas possédée par un démon, sinon il se serait défendu pour sauver l'enveloppe charnelle qu'il occupe. Alors, expliquez-moi ! » Cette dernière réplique, il l'avait hurlé, faisant sursauter la jeune femme et faisant s'enfoncer l'arme dans sa peau fine. Elle voulut lui hurler à son tour qu'elle ne savait pas, mais la réponse ne lui suffirait pas.

Elle avait l'horrible sentiment d'être prise au piège, qu'elle n'était encore en vie à cet instant, que pour répondre à cet interrogatoire. Violine ne voyait pas d'issue favorable à cette altercation. Il lui avait déjà prouvé qu'en ce qui concernait les mages, il ne faisait aucune concession et cela ne l'étonnait qu'à moitié. Un goût des plus amer régnait en maître dans sa bouche, qu'elle en avait du mal à déglutir. Elle sentit la chaleur poisseuse d'une goutte de sang qui s'écoulait de la blessure infligée, parcourant la peau de son ventre et continuant sa course. Elle refoulait son envie de pleurer, ses yeux lui brûlait méchamment. Bravache, elle avait assuré à son père, qu'elle n'était pas effrayée par la mort, mais à quelques pas de celle-ci, elle aurait voulu faire demi-tour. La Trevelyan en avait fini avec les illusions et les espoirs déments. Elle ne reverrait jamais sa sœur, ne saurait jamais ce qu'elle avait voulu lui dire. Elle ne serrerait jamais plus son père dans ses bras et jamais elle ne pourrait lui dire qu'elle était désolée de lui causer du tourment. Elle ne rirait plus avec Nicholas, ne broderait plus avec Cassiopée et ne parlerait plus lecture avec Priam. Jamais, elle ne pourrait revoir Achilles… Elle allait mourir et ces souvenirs lui permirent de se décider à affronter la mort, en regardant son bourreau dans les yeux.

Ses bras ballant le long de son corps se mirent en mouvement et elle attrapa la lame qui appuyait contre elle à deux mains. Elle resserra sa prise, goûtant le tranchant de la lame de ses paumes et planta ses yeux améthyste dans ceux du commandant Cullen. Ce dernier l'observa faire, un mélange de surprise et de stupeur jouant un instant dans ses prunelles chaudes. Il ne raterait pas son coup, ça elle n'en doutait pas. Elle ne souffrirait pas, même si la possibilité de la douleur l'effrayait. Tout mouvement fût alors suspendu dans le temps, avant que Violine ne se décide à parler.

« Je n'ai aucune réponse à vous fournir, Commandant. J'ignore de quoi je suis la proie. J'aimerais le savoir. J'aimerais vous répondre. Je ne le peux pas. » Cet aveu d'échec lui était tout aussi amer que l'inextricable situation, à laquelle elle s'était condamnée en venant ici. « Le voile est déchiré, qui sait ce qui va s'abattre sur les mages et si nous allons pouvoir y faire face. Croyez-vous vraiment que nous soyons aveugles au danger que nous pouvons représenter ? Que je n'ai aucune conscience de ce que je suis, simplement parce que j'ai été tenue à l'écart du monde des Cercles ? J'en ai bien plus conscience que vous en tout cas. Et ce que je sais, c'est que je ne suis pas un monstre. Je suis juste une personne comme les autres, avec des pouvoirs que je n'ai pas souhaités. Avec une vie que je n'ai pas souhaitée. »

De ses mains entourant l'épée s'écoulaient à présent des perles de sang, qui courraient sur ses poignets, dans une glissade infernale vers ses coudes et pour finir le sol. Elle attendait une réplique, un aboiement, une autre conjecture ou un contre-argument. Rien ne vient pourtant, le visage de l'homme resta fermer, dur et froid, plus rien d'autre ne traversait ses yeux.

« Vous m'avez jugée et condamnée de toute façon. Rien de ce que je pourrai dire ne changera votre point de vue sur moi. Alors allez-y. Mais faites vite et faites bien. Je ne veux pas souffrir. » Elle ferma alors les yeux, desserrant ses doigts de la lame et laissa ses bras retombés à côté d'elle. Elle attendit le coup fatal, résignée à son sort et pourtant, cela tardait à venir. Elle sentait encore la pointe de fer contre sa chair, mais celle-ci tremblait à présent. Elle recula. Pour mieux frapper, se dit-elle. Puis vient le bruit caractéristique de son retour au fourreau et elle ne comprit pas. Ses yeux s'ouvrirent à nouveau sur le monde et l'ancien Templier.

« Les mages ne sont pas des gens comme les autres. » Trancha-t-il amère et sévère, la jaugeant du regard. « Et ce n'est pas à moi de vous juger. De fait, vous n'avez commis aucun crime. » Il se détourna d'elle ne lui offrant comme seule vue que celle de son dos. « Pas encore. »

Du soulagement qui lui enserra le cœur, elle ne put profiter longuement, car les paroles de Cullen venaient de lui faire bouillir les sangs, comme rarement dans sa vie. Elle sera les poings, malgré la douleur de sa peau à vif. Alors que quelques instants plus tôt, elle fixait le sol, elle leva ses yeux vers le commandant. Tel le tonnerre fou, ses iris s'étaient illuminées de rage et de colère. Le venin lui vient aux lèvres et bientôt, elle ne put contenir ses paroles.

« Les Templiers non plus, ne sont pas des gens comme les autres ! » Cracha-t-elle dans le but évident qu'il réagisse. Il s'arrêta et se tourna à demi vers elle, alors qu'elle continuait sur sa lancer. Envoyant toute la rancœur qu'elle avait envers ces hommes qui l'avait effrayée toute sa vie durant et qui, encore aujourd'hui, semblaient se permettre de juger de qui devait vivre ou mourir. Ou pire, d'être apaisé. « Que sont les Templiers ? Les chiens de garde de la Chanterie. Un ordre d'homme et de femme, qui se croient suffisamment bien né pour juger de la vie d'autrui. Ils se prétendent défenseur des pauvres hères du dehors, qui n'ont pas le malheur d'avoir vu naître en eux la magie. En vérité, vous ne devez vos capacités à nous arrêter qu'à ce qu'on vous fait consommer et qui vous réduit en esclavage ! Des esclaves et des drogués, usant d'une magie non naturelle, pour asservir d'autres êtres vivants. La magie doit servir l'Homme et non l'asservir… Douce ironie. Vous n'en êtes peut-être plus un, mais vous agissez et agirez toujours comme tel. »

Devant la verve de la jeune femme, l'homme n'avait pas l'air de savoir quoi répondre. Pourtant, sa colère se lisait dans son regard et dans la crispation des muscles saillants de son cou et de sa mâchoire carrée. Il était tendu, prêt à bondir et à répondre, mais il restait figé. Rassemblant le reste de son courage, Violine leva la tête, de son plus bel air hautain et noble, elle s'approcha du féreldien.

« Si, moi je suis un monstre, parce que je suis née ainsi, sans possibilité de choix. Qu'est-ce que vous, vous êtes ? Vous, qui avez choisi sciemment de devenir un monstre et un bourreau ? J'ai conscience de ce que je suis, mais en avez-vous jamais eu conscience ? »

Son regard planté dans le sien, le silence s'installa. Long, lourd et tendu à l'extrême. Quel mage au monde, Tévinter mise à part, n'avait jamais craint les Templiers ? Elle avait vécu dans la peur de leur ombre. Celle-ci planant tel un vautour au-dessus de sa tête. Aux moindres faux pas, elle attirerait leur attention et serait punie. La terreur avait d'autant plus grandi avec le recrutement d'Achilles parmi eux. Mais jusqu'ici, Violine leur avait échappé. Douce ironie, que pour sa première aventure en dehors de sa cage dorée, elle finisse chaperonner par l'un d'eux et démasqué par ce même homme. Ce fût elle qui rompit cet échange silencieux, pour regarder la porte qui menait à l'extérieur.

« Je veux voir ma sœur. » Dit-elle à mi- mots, avant de spécifier la suite de ses idées. « Je veux savoir si elle va bien. Cette chose émanant d'elle est ce qui a causé mon malaise. Il faut que je sache. »

« Vous n'y pensez pas sérieusement ? À peine en contact avec cette chose à deux mètres de distance et vous vous êtes mise à hurler comme une possédée ! J'ai dû vous assommer, lorsque j'ai vu la foudre s'échapper de vos mains ! » Contra Cullen en posant son bras contre le pan de mur en bois, stoppant la possible progression de Violine. « En outre, ce petit incident a attiré l'attention de deux des responsables des opérations. Je n'ai pas pu leur cacher votre lien de parenté. J'ai fait au mieux pour cacher votre… état. Elles veulent vous interroger et vous n'y couperez pas. »

« Oh ! Une chance que je n'aie pas fini dans un cachot alors. » Se moqua-t-elle en retroussant légèrement son nez. « Et c'était bien trop aimable à vous de me traiter avec autant d'égard… Pour me menacer ensuite ! » Elle croisa ses bras sur sa poitrine et tout en plissant ses yeux, elle le fusilla du regard. « Eh bien ? Qu'est-ce que vous attendez ? Menez-moi donc à mes interrogatrices. Elles seront déçues, mais qu'importe. »

Cullen ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais rien ne lui vient finalement. Il soupira longuement, porta sa main à sa nuque et la massa avec insistance. Sa journée n'était décidément pas simple et il en avait probablement assez d'en prendre pour son grade.

« Très bien. Il est de toute manière inutile de faire trainer les choses. » Conclut-il en faisant demi-tour. Il prit la cape râpée accrochée au porte-manteau et la tendit à l'apostate. « Mettez ça. Vous ne savez vraiment pas à qui vous allez avoir affaire. Mais puisque je dois retourner sur le terrain… Le plus tôt sera le mieux. »

Sur ces mots, il quitta la maisonnette, laissant Violine seule avec son vêtement à attacher. Elle secoua sa tête brune et soupira à son tour. Elle ne le comprenait pas. Il ne la comprenait pas non plus. Aucun d'eux n'essayait de le faire non plus. Mais comment pouvait-il être aussi accusateur et protecteur à la fois. Elle était habituée à la simplicité de sa vie de noble, elle devrait s'habituer à la difficulté de la vie réelle.