Chapitre 5 : Messagère envoyée d'Andrasté, la menace demeure pourtant
Déception. Violine fixait les cieux gris balafrés de vert sans les voir. Sa riche cape à l'encolure de fourrure sur les épaules et les mains sous les aisselles pour se les réchauffer, elle cherchait des réponses qu'elle ne trouverait sans doute jamais. Cela faisait déjà plus d'une heure qu'Eurydice avait quitté Darse en direction des Marches Solitaires sans un regard ni un au revoir à sa jeune sœur. Elle était restée là, près de la maisonnette de l'alchimiste, dans le froid et le vent, sans savoir ce qu'elle devait faire. Il s'écoulerait bien des jours avant le retour de la Messagère d'Andrasté que pouvait-elle donc bien faire ? La mage avait souhaité l'accompagner dans cette mission, mais l'aînée lui avait purement et simplement ri au nez.
— Que ferais-je donc de toi ? s'était moquée Eurydice, son hilarité faisant briller ses yeux pervenche. Tu ne sais pas te battre. Tout ce que tu sais faire, c'est soigner les autres et être indigne de ton rang. Tu es inutile en somme !
Les joues de la cadette avaient alors rougi de honte autant que de colère, et en son sein était née l'envie démesurée de faire ravaler ces paroles à sa sœur, toute soi-disant Messagère d'Andrasté qu'elle fût devenue. Non ! Violine n'y croyait pas et elle n'y croirait jamais ! pas plus que Solas n'y croyait d'ailleurs. Elle s'était rangée à l'avis de l'elfe parce qu'elle savait au fond d'elle que tout cela n'était que pure magie une magie dangereuse. Violine n'avait pourtant rien dit, ni rien tenté contre l'aînée. Ce serait pourtant si aisé de lui prouver le contraire, de lui montrer quelles forces l'habitaient, aussi destructrices qu'elles pouvaient être bienfaitrices.
— Je suis peut-être inutile à tes yeux, Eurydice, mais pour ces gens, mes qualités de soignante étaient plus que bienvenue ! avait-elle osé opposer à la guerrière, qui abattit sa main gantée sur sa joue la seconde suivante.
— Tu es une Trevelyan, pas une boniche ! hurla l'aînée des sœurs, attirant alors l'attention de toutes les personnes présentes dans la Chanterie à cet instant. Que je ne te reprenne plus jamais à t'occuper des nécessiteux, tu entends ? Et ne me parle plus jamais sur ce ton. Je suis ta sœur ainée et la Messagère de la très Sainte Andrasté, tu me dois d'autant plus de respect. Je porte sa marque !
La femme s'en était alors allée, faisant sonner les éperons de ses bottes alors qu'elle marchait à grande et fortes enjambées. La joue rougie et l'orgueil blessé, Violine était restée là, au pied de la statue d'Andrasté, en frictionnant son épiderme meurtri, tandis que ses yeux brûlaient de larmes amères. Au son de la porte qui s'ouvrait, elle avait relevé ses yeux sur les personnes qui l'avaient ouverte. Cassandra, qui l'avait maintes fois félicitée pour son abnégation et s'était excusée de l'avoir si durement jugée Léliana, impassible, mais qui dégageait non moins une profonde indignation face au comportement d'Eurydice Joséphine, profondément choquée, au point d'en garder la bouche ouverte et enfin, Cullen… celui-là même qui l'avait exhortée à être utile et qui avait veillé sur elle, – même s'il s'était souvent montré dur et désagréable – avec la bienveillance d'un frère. Celui-là même qui, désormais, n'avait plus aucunement voie à la protéger depuis qu'Eurydice était de retour, et ne lui adressait même plus la parole. Violine les fixait sans un mot, sans un geste… Elle ne servait désormais plus à rien comme elle n'avait jamais servi à rien ! Alors elle se détourna prestement et s'enfuit en courant hors des murs de la Chanterie. Derrière elle, un cri retentit :
— VIOLINE !
C'était le commandant de l'Inquisition, mais elle ne s'arrêta pas et s'en alla errer dans les montagnes pour cacher sa honte et son chagrin.
Eurydice était partie. Elle avait emmené Solas, Cassandra, ainsi que Varric. Et elle, Violine, n'avait plus le droit d'œuvrer à l'infirmerie de fortune elle n'avait plus personne avec qui parler. Depuis qu'elle était redescendue de la montage, Dame Trevelyan avait eu tout le loisir de converser avec l'elfe apostat. En sa compagnie, elle avait devisé librement de magie et spéculé, il est vrai, sur ce qui hantait sa sœur et elle-même. Le souvenir de sa voix grave et chaude résonnait encore à ses oreilles, ainsi que ses derniers conseils.
— Ne la laissez pas vous écraser, Violine… Vous avez plus de valeur qu'elle n'en aura jamais. Et c'est ce qui l'effraie, avait-il déclaré, les yeux remplis d'une sagesse paraissant séculaire. Œuvrez dans l'ombre et gagnez la reconnaissance que vous méritez. N'attendez rien de votre sœur.
Il s'en était allé sur ces mots, ne lui donnant ainsi qu'un maigre baume à mettre sur la plaie béante de son cœur une plaie qui ne cessait de saigner à mesure que les heures s'étiolaient.
En effet, Violine ne pouvait faire face à la peine qui la rongeait, car malgré tout, la Messagère – aussi blessante fût-elle – restait sa sœur son seul roc dans ce monde de plus en plus dévasté et désolé sa chaire et son sang une amie de naissance qui lui semblait à jamais perdue. La mage revoyait le moment fatidique où Eurydice lui avait interdit d'entrer dans la Chanterie sans elle, refusant qu'elle prêtât allégeance au Créateur en tant que fidèle servante. Le temps où elle pouvait croire qu'elle retrouverait sa sœur d'antan était loin et résolu. Elle n'osait même pas lui demander pour quelles raisons elle avait ainsi réagi avant que n'explose les cieux. D'entrer au service de la Chanterie, il n'en était désormais plus question. Cette dernière était déchirée depuis le trépas de Justinia et l'explosion du Saint Temple Cinéraire. En sus, elle n'était autre que la sœur de celle qui se proclamait la Messagère d'Andrasté, acclamée par l'Inquisition et décriée par la Chanterie. Dame Trevelyan soupira longuement et quitta son point d'observation. Elle se détourna de Darse.
Les pieds enfoncés dans la neige, les mains gantées de cuir doublé de fourrure, Violine coupait quelques branches d'elfidées aux abords du village fortifiés à la hâte. Au loin s'élevaient les bruits caractéristiques des soldats qui s'entraînaient, leurs armes de fortune s'entrechoquant dans le lointain. Le vent était tombé, et le froid était sec, ce qui rendait son ouvrage plus aisé. Si elle ne pouvait plus œuvrer à l'infirmerie, elle pouvait tout de même se rendre utile en s'en allant seule à la recherche des quelques plantes curatives poussant dans la montagne. Elle n'avait pas pris la peine de savoir qui sa sœur avait désigné comme chaperon cette fois-ci. Elle espérait même qu'elle eût fait le choix de la laisser seule à son sort, au moins ses oreilles et celles de l'état-major seraient-elles épargnées de ses cris.
— Je vous avais demandé de veiller sur ma sœur, pas de céder à ses caprices ! aboya Eurydice en pointant un index rageur en direction du Féreldien en arme. Une noble demoiselle n'a pas à s'occuper des blessés et des mourants, à salir ses mains ! Sans parler du nombre d'hommes qui auraient pu attenter à sa moralité irréprochable !
Cullen ne broncha guère et resta aussi impassible qu'une montagne battue par les vents, ses yeux mordorés lançaient quelques éclairs en direction de la guerrière. Les bras croisés sur son plastron rutilant, il semblait la défier du regard alors que Violine, elle, aux côtés de sa sœur, gardait les siens baissés. Elle se sentait terriblement honteuse d'être l'objet de cette incartade entre sa sœur et son ancien chaperon. Même si Ser Rutherford et elle avaient échangé des mots violents, elle n'en oubliait pas qu'il avait été son soutien et son protecteur durant de nombreux jours.
— Il ne s'agissait nullement de caprices mais d'une demande de notre part. Votre sœur a eu la bonté de se mettre au service des plus démunis, et croyez-le bien, j'ai veillé à ce que son honneur et sa moralité ne soient jamais bafoué, répondit-il avec calme, alors que tout son être tremblait de colère. Je vous saurais gré de vous en rappeler, Dame Trevelyan, et je ne tolérerai plus de pareille accusation à mon propos !
— Messagère d'Andrasté, Commandant. Puisque vous tenez à votre titre, je tiens au mien,s'exclamaEurydice en lui tenant tête sur un ton des plus imbuvables. Sans moi, vous ne pourriez caresser du doigt l'idée de fermer cette brèche, alors je vous conseille de me témoigner le respect dû à mon statut. Ma sœur est désormais sous ma protection et ma tutelle, tel qu'il fût décidé par ma famille. J'entends que vous ne lui adressiez plus la parole. Est-ce bien clair ?
La mâchoire de l'ancien templier venait soudainement de se serrer plus avant et une violente couleur rouge lui monta aux joues : c'était de la rage. De sous sa mèche tombant devant ses yeux, Violine l'observait à la dérobée, avec tout l'air désolé et contrit dont elle était capable. L'homme l'avait menacée, certes, mais il l'avait également vue au plus mal et l'avait consolée, encore dernièrement, alors qu'elle perdait un énième patient. S'il n'était pas ce qu'elle qualifierait d'un ami, elle tenait néanmoins à lui et à sa compagnie, et plus encore à sa protection et son silence religieux quant à sa condition.
— On ne saurait être plus clair, Messagère,grinça-t-il, visiblement indisposé des paroles de l'élue d'Andrasté et tout aussi peu convaincu de ses paroles. Toutefois, – la cadette le savait –, il tiendrait parole, parce qu'il était un homme d'honneur.
Violine revint à elle. Les larmes lui brûlaient les joues à ce souvenir alors qu'elle rangeait le petit couteau qui lui servait à couper les branches rêches. Il y a longtemps, elle avait tenté d'arracher ses plantes à mains nues et se les était passablement abîmées jusqu'au sang. Depuis, la mage était bien plus prudente et usait d'outils dans sa quête de plantes médicinales. À part Solas, personne d'autre ne lui parlait plus à Darse, de peur de s'attirer les foudres de la Messagère foudre dont l'elfe se moquait éperdument. Même Adan, l'alchimiste, la fuyait comme la peste afin de préserver sa tranquillité. Jamais Violine ne s'était sentie plus seule de sa vie, surtout lorsque même sa sœur refusait de lui parler, en punition de son déshonneur. Personne à part l'apostat et Léliana…
La maître-espionne s'était présentée un jour matin alors qu'Eurydice s'en était allée inspecter les troupes, à la porte de la maisonnette que les sœurs partageaient. Ses yeux de glace fixaient la modestie des lieux avec austérité avant de se poser sur Violine, sincèrement surprise de la voir là.
— Eurydice est…
— Je ne suis pas venue voir votre sœur, Dame Trevelyan, coupé Léliana avant de s'asseoir sur l'une des chaises de l'abri de fortune. Je suis venue pour comprendre ce qui vous motive à lui cacher, et à nous cacher, ce que vous êtes.
Violine tressaillit, bien qu'elle sût parfaitement que Léliana avait deviné depuis longtemps qu'elle fût mage.
— Nous n'avons aucun grief contre les mages dans l'Inquisition, vous le savez pourtant. La jeune femme acquiesça. Alors, pourquoi ?
Dame Trevelyan soupira, triturant le riche tissu de sa robe de ses fins doigts, et fuyant, pendant un très long moment, le regard perçant de l'autre femme. C'était après tout la première fois qu'on l'interrogeait à ce propos qu'on s'intéressait un tant soit peu à elle.
— Dame Pentaghast est-elle au courant ? demanda Violine en retour à son vis-à-vis, qui hocha de la tête. Je comptais vous le dire… mais je craignais qu'Eurydice ne l'apprenne. Il ne vous a pas échapper que notre relation est conflictuelle. J'ai toujours été le vilain petit canard. Au sein de ma famille, seuls mon père et mon plus jeune frère sont au courant. Ils me feraient enfermée s'ils le savaient. Eurydice… Elle serait capable de me tuer de sa propre main,soupira-t-elle avant de se laisser tomber assise sur son lit de fortune.
Ces quelques mots avaient suffi à faire comprendre tout le désespoir de la situation à Léliana, qui ne l'avait interrogée plus avant. Même si elle désapprouvait, elle jura devant le Créateur de n'en rien dire à Eurydice Cassandra elle-même fit la même promesse quelques temps après au détour d'une petite demeure. Tout l'état-major était désormais dans la confidence et protégeait ses arrières. Elle, veillait à ce qu'aucun indice ne permette à sa sœur de découvrir son secret. Il en allait de sa survie, elle le savait.
Mais le souvenir de cette entrevue était autant amer, que les souvenirs plus lointains. Fixant à présent ses mains, Violine plongea dans le souvenir de son enfance où s'étaient pour la première fois manifestés ses pouvoirs. La crainte dans les yeux de son père de la voir partir avec les Templiers l'avait poussé à tout dissimuler. En cela, il l'avait condamnée au secret et à la solitude, même au sein d'une si prolifique fratrie. Elle se souvint alors de la peur qui l'avait pétrifiée lorsque Nicholas avait découvert le pot au rose, et de son empressement à le faire jurer de ne rien dire. Ah ! Nicholas ! Que n'aurait-elle donné pour revoir son sourire espiègle et entendre à nouveau ses inconvenantes paroles ! Dame Trevelyan soupira longuement, se releva et frictionna ses jupes pour en chasser la neige elle devait rentrer à présent.
Sa besace pleine d'herbes, elle alla les déposer devant la demeure d'Adan comme elle le faisait depuis plusieurs jours maintenant. S'il se doutait que ce fût son œuvre, il n'en soufflait mot, se contentant d'un hochement de tête en sa direction lorsqu'il la croisait un remerciement silencieux. Remontant la capuche fourrée sur le sommet de son crâne, au détour d'une avancée de rochers, Violine s'arrête brusquement. Appuyé à quelques pas, dans un silence religieux, se tenait son ancien protecteur, les traits figés dans une grimace de douleur, semblant intenable. Un instant, elle souhaita faire marche-arrière et agir comme si elle n'avait rien vu. Après tout, elle ne pouvait plus le côtoyer de quelque façon que ce fût. Au lieu de quoi, elle était bien incapable de laisser l'homme seul face à sa peine physique, en bonne guérisseuse qu'elle était devenue au fil du temps.
— Commandant ? appela-t-elle d'une faible voix en s'approchant lentement, à petits pas, de la silhouette massive du Féreldien.
Son corps tout entier tremblait comme une feuille bercée par le vent, alors qu'il était vêtu de circonstance pour affronter le froid. Il semblait pourtant pris de fièvre, les boucles dorées de sa chevelure luisaient et se collaient à son front. Sa respiration semblait des plus difficile. Lorsqu'il releva ses yeux, ils étaient rougis par la douleur. Violine recula d'un pas, consciente qu'une menace latente régnait en ses lieux.
— Je… je ne voulais pas vous déranger. Je m'en vais…
— Non… je…, commenca-t-il en levant avec difficulté son bras ballant jusqu'ici, une énième grimace déformant ses traits. Restez, je vous en prie… marmonna-t-il alors qu'il se laissait tomber à genoux dans la neige, physiquement épuisé d'ainsi lutter.
Lâchant sa besace, Violine se précipita à ses côtés pour le soutenir et l'aider à s'installer contre la roche, bien que le froid les entourât. Ses yeux d'améthyste cherchaient frénétiquement la source du mal, une blessure quelconque. Rien. Alors, elle l'interrogea du regard avant de froncer les sourcils.
— Qu'est-ce qui…
Et elle se tût soudain, comprenant enfin.
— Le lyrium…
Elle se laissa choir sur la neige, se sentant une fois de plus impuissante face à la détresse d'autrui. Cullen était un ancien Templier, cela ne lui avait jamais échappé, mais jamais elle n'avait pensé à la profondeur de ce que cela représentait. Quittant le sein de la Chanterie, il renonçait à l'apport de la source de leur pouvoir : cette substance émergeant du sol sous forme rocheuse, profondément addictive, qui peu à peu les détruisait. Triste sort pour celles et ceux qui prenaient le blason pour ce qu'on qualifierait de noble cause douce vengeance, sans doute, du point de vue de certains mages radicaux.
— Vous aviez raison, lança la voix de l'ancien Templier avec difficulté., Ce jour-là, quand je vous ai menacé… Quand vous m'avez dit que nous étions des esclaves et des drogués… En sortir n'est pas chose aisée, vous savez.
La grimace se solda par un puissant soupir noyé dans un gémissement à fendre l'âme, tirant une larme à la jeune femme qui posa sa main sur l'épaule de Cullen.
— Que puis-je faire, Ser ? demanda-t-elle, bienveillante envers celui qui l'avait bien amèrement meurtrie de ses paroles venimeuses.
Le Commandant lui signifia d'un geste de la tête qu'elle ne pouvait rien pour lui un nouveau constat d'échec qui fit baisser les yeux de Violine vers la neige. Elle sursauta lorsqu'elle sentit le cuir des gants du grand blond se poser sur sa main et la lui serrer.
— Restez juste avec moi… s'il vous plaît… chuchota-t-il, la voix éraillée et la main serrant la sienne avec difficulté. Votre présence m'est étonnamment apaisante…
La mage acquiesça et prit place dans la neige, soulageant ses genoux de la morsure du froid. Timidement, son corps vint épouser son corps pour conserver leur chaleur le temps qu'il faudrait. Le silence se fit roi autour d'eux, laissant la nature s'exprimer, seulement interrompue par instant par la douleur manifestée du supplicié.
Le soleil descendait déjà à l'horizon lorsque la crise de l'homme fut enfin passée. Il avait repris ses esprits et un visage humain. Violine se sentait engourdie par le froid jusque dans les tréfonds de son âme. Seule sa main était encore chaude, toujours enfermée dans une poigne de fer. Ils échangèrent un regard : celui du Commandant était empli d'une gratitude silencieuse. La mage baissa les yeux en direction de ses pieds cachés par la neige.
— Ma sœur… commença-t-elle avant d'être interrompue.
— Elle n'en saura rien,trancha l'homme redevenu lui-même et lucide. Elle se trouve à des milles d'ici, alors qu'importe ce qu'elle a pu vous ordonner ou m'ordonner. Vous souffrez, je le vois jour après jour.
— Vous me suiviez ?! s'offusqua Dame Trevelyan en se redressant vivement.
L'homme eut le bon ton de rougir de honte avant de détourner le regard. L'air choqué qui teintait les traits harmonieux de Violine se changèrent en incompréhension. Elle était presque en colère.
— Pas intentionnellement au début, confessa Cullen en regardant toujours en direction du campement. Vous comprenez que je ne peux laisser mes hommes me voir dans cet état. Cela saperait mon autorité et serait délétère pour le moral des troupes. Ils ont déjà l'innommable à affronter… Il soupira en passant sa main gantée de cuir sur son visage fatigué. Je vous ai observée la première fois que vous êtes venue ici. Après l'incartade avec votre sœur, j'ai décidé de garder un œil sur vous. Je suis désolé d'avoir courbé l'échine devant elle et d'avoir accepté ses ordres injustes. Ses prunelles mordorées retrouvèrent celle de la jeune femme qui s'était apaisée entre temps. Je vous l'ai dit, je n'ai jamais voulu vous faire de mal…
— Je ne dirai rien quant à votre état. Vous n'avez rien dit du mien, je vous dois bien cela, dit-elle alors, fuyant le regard de l'homme à ses côtés. Et si vous voulez veiller sur moi en secret, alors laissez-moi veiller sur vous. Il doit y avoir un moyen de soulager les effets du manque, au moins de façon à ne plus vous retrouver dans cet état. Je vous prouverai que nous ne sommes pas tous des monstres… même si vous continuez d'avoir peur de moi.
Elle avait senti, en effet, qu'au fur et à mesure que s'apaisait son tourment, que sa crainte de leur proximité s'était à nouveau manifestée. Cela déclaré, Violine se redressa, suivie du Commandant, non sans difficultés tant ils étaient engourdis l'un et l'autre par le froid. En silence, ils avaient repris le chemin de Darse, ainsi personne ne pourrait dire qu'ils ne respectaient pas les règles de la Messagère d'Andrasté. Alors que se dessinait les premières tentes du campement des soldats, Cullen fit soudainement halte, invitant Dame Trevelyan à en faire de même.
— Un jour, peut-être, je vous raconterai pourquoi je crains à ce point les mages….
Violine acquiesça, et, avec un sourire triste, elle répondit :
— Et moi pourquoi je tenais tant à entrer dans cette Chanterie…
Sur ces mots, ils se séparèrent, partant chacun de leur côté lui, rejoignant ses subalternes, comme si sa faiblesse passée ne fut qu'une illusion elle, s'en allant déposer son précieux chargement en silence devant la porte de l'infirmerie avant de rejoindre la maisonnette qui lui tenait lieu de refuge. Mais la porte de l'infirmerie s'ouvrit alors, laissant paraître le visage familier et bougon de l'alchimiste.
— Au diable cette mégère de Messagère d'Andrasté ! s'exclama-t-il en râlant et ramassant le sac rempli d'herbes médicinales. Je vous veux au service demain matin et ce n'est pas négociable ! Je vous ignorerai quand elle sera revenue, en attendant, je fais ce que je veux ! Bonne nuit !
La porte claqua, laissant Violine muette de stupeur. Puis le choc passé, un profond et sincère sourire se dessina sur ses lèvres bleuies par le froid. Le cœur plus léger, elle se précipita chez elle afin de se reposer au mieux sans voir dans son dos, sur le promontoire, le regard de glace d'une certaine maître-espionne qui était fière de son œuvre.
10
