Chapitre 2
– Des miettes d'étoiles –
Il émerge sereinement. Il y a, au loin, une petite gerbe d'orangé. C'est l'aurore. Il sourit à ce morceau de soleil qui, doucement, prend des contours plus nets. La veilleuse du conteneur B-232.5 lui souhaite une bonne journée dans le monde réel. Et, tout comme le monde réel, son sourire a perdu sa candeur.
Un pied sur le sol de métal l'ancre un peu plus parmi les quatre murs de grisaille. Il étire ses muscles et se lève machinalement en direction de l'espace d'eau qu'un paravent aux motifs vieillot-fleuries délimite. Il glisse sur ce qui doit être une étoffe, se rattrape à la table bancale. Si son corps avance, son cerveau a dû se rendormir. Direction la douche. L'eau qui pleut sur sa peau recompose son âme morcelée par le sommeil. C'est une sensation agréable, un moment de solitude entre lui et lui-même.
L'obscurité de la pièce lui plait. C'est mieux que le cru jaune d'œuf du plafond. Peut-être qu'il n'allumera pas le jaune, aujourd'hui. Peut-être qu'il doit aller se recoucher, refermer les yeux. On passe le temps comme on veut, on s'occupe comme on peut.
Une bonne hygiène de vie commence par un bon rythme de veille et de sommeil. C'est du moins ce que répète Leia. Mais, n'est-ce pas pour ceux à qui la vie ne l'a pas faite à l'envers ? La vie en rose, ça ne se passe pas sous un jaune d'œuf. Il faudrait parler de survie saine… Est-ce un brin de luxe qu'ils pourraient s'offrir ? Sûrement. Peut-être. Il s'en fiche.
Il secoue sa tête mouillée et sort de la douche. Ce qui est sûr, c'est que sa mère a besoin d'un bon rythme. Même si le réveil est toujours une corvée quand on a la tête bourrée d'hypnotiques.
Sur le lit, il n'y a qu'un corps. Sa sœur est déjà partie. Il ne la pas entendu partir. Elle ne l'a pas attendu pour s'enfuir. Il prend ce faux soleil de veilleuse ocre et part à la recherche de la petite carte rose.
- Où es-tu ? qu'il chantonne doucement. Offre-moi une dose, que je vois la vie rose, car ici c'est l'abattoir, quand j'me lève je broie du noir… ah, te voici petite coquine !
De l'obscurité d'un sac elle passe à l'obscurité de sous le lit, près du petit communicateur. Il fixe quelques minutes ce dernier. Il enverrait bien un message à sa sœur pour savoir combien de crédit exactement il reste dessus. Les factures ont déjà été payées, les courses faites… il doit rester juste assez pour les médocs du mois.
Sans un bruit, il se glisse sous les draps. Sur le côté, il devine les formes de sa mère. Dans le silence il écoute son souffle. C'est si rassurant.
Oui, il pourrait envoyer un message à sa sœur qui de toute façon ne répondrait pas, parce qu'elle ne répond jamais. Les lit-elle seulement ? A-t-elle seulement un communicateur ? Le sien indique pourtant que les messages sont délivrés. Si ça se trouve, il envoie au mauvais destinateur depuis des années. Une fois il avait écrit : « À mon destinataire inconnu ». Sans plus de réponse.
Ses réflexions sont interrompues part un long soupire de sa mère. De quoi rêve-t-elle dans ses sommeils plombés ? Il n'a pas envie de la tirer de ses mondes qui n'appartiennent qu'à elle. Peut-être qu'elle aurait dû rester au sol. Y rester, paisiblement, jusqu'à…
Non. Il presse ses paupières sur ses yeux trop secs.
- Pardonne-moi, maman.
- Dans ma tête, c'est terrible. Luke, c'est terrible.
Rouvrant grand ses paupières, son souffle se coupe. Il peut les discerner, les yeux de sa mère qui le fixent dans la pénombre. L'immobilité de son visage, jusqu'à ses cils qui ne battent pas même l'air. Dans la nuit du conteneur, il n'y a plus un souffle.
- Tu ne dors pas ?
Rien. Absolument rien ne bouge. Même le temps a dû s'immobiliser.
- Maman ?
Elle bat des cils, enfin. Puis se tourne dos à lui. C'est à son tour d'être pris dans des filets invisibles. Il n'ose prononcer le moindre mot, se force à respirer lentement. Oui, se rendormir, c'est ça. Heureusement, bientôt il retrouvera le marchand de rêve. Il presse ses paupières. Les spectres ne sont pas sous son lit. Ils dorment avec lui.
.oOoOoOo.
Il ne s'est pas rendormi. Il a attendu. Lorsqu'il se décide à se relever, le chronographe au plafond affiche une heure indécente pour prendre un petit-déjeuné. Un bon rythme de veille, qu'il s'était dit…
La lampe éclabousse brutalement de lumière crue les quatre murs.
- C'est l'heure, maman.
Un grognement au fond du lit lui répond et elle chiffonne les draps en remuant. Lui, il a déjà sa clope au bec et prépare la table : dans une composition d'aliments bons pour la santé, comme le crient si bien les publicités, un cachet et deux pilules se promènent. Tout est bon à la santé, même ce qui vous ronge la mémoire.
- Bien dormis ?
- Où est Leia ?
- Déjà repartie.
Elle fait la moue et ouvre le 3000 pour en sortir une bouteille de lait avant de s'installer et siroter son café une fois ses trois cachetons avalés.
- J'espère qu'elle reviendra vite, j'aimerais qu'on aille au marché tous ensemble.
Ah. Elle n'a pas oublié. Pas encore ? Il ne sait pas s'il doit se réjouir de ce constat ou s'en inquiéter.
- On peut aller au parc si tu veux.
- Avec plaisir Luke. C'est une si belle idée… Cette nuit j'ai rêvé que j'étais une reine sur une planète verte de prairie. J'aime tellement cette couleur. Tu crois qu'il y a du vert de prairie au parc ?
Non. Finalement, sa mémoire n'a pas changé. Elle est aussi trouée que son jean, bouffée par les mites.
Le parc n'est pas très loin. Sur un banc, ils regardent en silence les rares enfants qui jouent sur des constructions aux couleurs salies. Leurs cris résonnent entre les bâtiments, ricochent sur le gris des murs.
- Au moins le sol est vert de prairie, fait-il ironiquement.
Sa mère hausse un sourcil suspicieux en fixant l'air de jeu d'un air désabusé. Au sol, les plaques luminescentes qui ne sont pas encore fracturées affichent un vert criard qui bouge par endroit.
- On peut repasser pour la verdure…
- Salut.
Il sursaute et se retourne sur son banc. Un œil immense entouré de peau jaune le scrute. Sa mère quant à elle n'a pas même pris la peine de se bouger, trop absorbée par la fausse prairie.
- Je t'ai fait peur ?
- Je m'attendais juste pas à te voir, tu fous quoi ?
Son pote sort un petit communicateur de son pantalon troué et l'agite en l'air :
- Tu m'as envoyé un message hier, t'as déjà oublié ?
- Tu veux pas qu'on se voit plus tard Jo' ?
Sa pupille unique se déplace alors sur le crâne de sa mère.
- Ho, Madame Naberrie !
Jo' fait quelques pas pour contourner le banc et se placer face à elle, la troublant dans son voyage contemplatif.
- Bonjour m'dame, j'vous avais pas reconnu de dos, vous allez bien ?
Elle ne bouge pas, ne daigne pas même soulever ses yeux. Luke prend alors une de ses mains qui se crispe à son contact. Ses doigts sont si froids.
- Il fait un peu froid, on est crevé… on va bientôt rentrer, hien maman ?
Soudain elle redresse sa tête et envoie un rayon de douceur solaire à travers son visage :
- Mon fils a raison, je suis épuisée… Nous allons rentrer, veillez nous excuser.
Elle s'est redressée d'un mouvement gracieux, avant de partir en direction du conteneur. Les laissant en plan sur le banc, lui et Jo'.
- Je vais la raccompagner, on doit faire des courses.
- Toujours aussi spé'… courage avec ta mère.
- Elle est fatiguée… On se voit ce soir.
Il sait que Jo' le poursuit de son œil unique tandis que lui presse le pas sur les talons de sa mère. Pourquoi fallait-il toujours que son abruti de pote traîne quand sa mère était de sortie ? Heureusement, c'est Jo'. Jo', il ne comprend pas, mais il accepte. Jo', il a la délicatesse de ne rien dire. Et puis surtout, sa mère l'aime bien. Quand elle se souvient de lui, en tout cas.
.oOoOoOo.
Il s'enfonce dans les méandres du puits de métal, vogue entre les êtres aussi misérables que lui. C'est ce qu'il se dit, en tout cas. La misère est plus simple à vivre quand on est plusieurs à l'expérimenter. Même puits, même galère. Plus bas, toujours plus bas, les yeux des gens sont vides de lumière. Peut-être parce qu'ils ne l'ont jamais vu, le soleil. La vraie lumière, pas les néons colorés qui tentent d'égayer leur monde, de peindre les murs et les visages de couleurs qui ne leur appartiennent pas. Les publicités l'éclaboussent de slogans qu'il connaît par cœur. Ce n'est pas des poubelles qu'il faudrait brûler, ce sont ces panneaux publicitaires si prétentieux, si hautins, qui le narguent d'objets et de services auxquels il n'aura jamais droit.
Il descend, encore plus bas qu'il ne l'est déjà. Ici les néons survivants grésillent. Ici les publicités sont déjà fracturées, la foule se fait plus éparse. Il y a des êtres et des âmes aussi perdues que lui. C'est ce qu'il se dit, car qui viendrait se perdre dans les profondeurs de la cité ? Il slalome entre les flaques au sol. L'air est chargé d'humidité, d'odeur de pisse, de poussière et de fumées chimiques. Plus que quelques cages d'escaliers, il descend l'esprit vide. Il connaît la routine, il connaît le chemin de l'appréhension qui sera celui de la victoire à son retour.
- Hey j'suis là.
La voix sur sa droite provient de l'obscurité, entre deux bâtiments entre lesquels il aurait du mal à se faufiler. L'œil énorme s'avance dans une éclaircie. Un œil sans paupière qui capte et attrape tout ce qu'il voit.
- Alors, c'est allé avec ta mère ?
- Comme d'hab'. Des fois ça va, des fois ça va moins bien.
Mais heureusement, ce soir ça ira peut-être déjà mieux…
- Tien, v'la le matos pour le mois. Le dernier de la liste a été une vacherie à trouver ! Et je te parle même pas du prix… J'espère que t'as la carte, sinon je vais me faire tuer !
Il fouille dans la poche de son jean et en sort le petit rectangle rose pétant, vite attrapé par une main jaune et géante. Une main de gloupsi quoi.
- Il reste combien dessus ?
- Assez. En vrai on crèvera juste un peu plus la dalle.
Jo' le scrute de son énorme pupille. C'est un regard qui est plus facile à soutenir qu'il n'y paraît. Un bon coup de Sabacc, c'est des années d'expériences.
- D'ac', qu'il fait enfin. De toute façon tu sais comment ça marche, le chef vérifie les comptes à la fin du mois… Je te redirai. T'as toujours payé rubis sur l'ongle, ça devrait pas poser problème. Fais gaffe quand même.
Jo' passe son énorme bras sur les épaules de Luke dans une franche accolade avant de poursuivre, taquin :
- Ils aiment bien les bons clients là-haut, mais apprécient moyen les retards de paiement, tu sais.
- Parce qu'ils savent qui sont leurs clients les plus rentables ?
Jo' pouffe et dégage son bras de ses épaules pour fouiller dans ses poches et se mettre à rouler. L'envie d'une clope, ça vient vite. Lui aussi il aurait bien besoin de fumer. Mais ça sera pour ce soir. Les plaisirs des bonnes choses, ça se fait attendre.
- Nan… mais moi je connais tout le monde ici. Et toi t'es un bon client, et un bon pote ! Tout bénéf'.
Et c'est bien ce qui le gêne. Quand ton pote est aussi ton dealer de cachetons, c'est faire mu-muse avec une lame de rasoir : aussi pratique que dangereux.
« CHLAC » fait la porte.
« Chlac-chlac-chlac-chlac… » fait le couteau qui coupe les légumes.
- Ce soir, c'est soupe de légumes frais ! fait joyeusement sa mère. Autant en profiter, avant de repasser aux soupes lyophilisées pour les prochaines semaines.
Elle aime cuisiner. La cuisine, ça détend. La cuisine n'utilise pas les parties rongées de sa mémoire. Et surtout, la cuisine est un moyen de se raccrocher à l'une des rares choses qu'elle peut encore faire seule : nourrir ses enfants. Nourrir ses enfants, c'est être encore leur mère.
Alors il n'intervient pas, il ne cherche pas à l'aider dans cette tache. Quand il nous reste plus que des miettes, on les garde jalousement. C'est une fierté qui n'appartient qu'à elle. Les miettes de fierté, les miettes d'intimité, les miettes de dignité… Sans ces miettes, peut-être qu'on passe de l'autre côté. Peut-être qu'on est plus des Êtres. Il n'est pas fait de poussières d'étoiles, mais de miettes.
Honneur aux miettes ! Les miettes de pain qu'il racle avec les dernières goûtes de soupe. Les miettes de douces épices qu'il effrite entre ses doigts. Les miettes de sa vie qui partiront bientôt en cendres. Vive les cendres, quand on a même plus la valeur des miettes !
- C'est une nouvelle couleur ?
Un regard au travers de la fumée de sa clope, sa mère a haussé son sourcil gauche si caractéristique, un sourcil et un œil inquisiteur.
- Un nouveau traitement, oui. Je l'ai récupéré aujourd'hui.
- Hum. Comme si cela allait recoudre les troues de mon cerveau. C'est pas des cachets qu'il me faudrait, c'est du fil et une aiguille ! Ou de la colle forte…
Elle soupire et l'avale dédaigneusement. Le cynisme de sa mère le fait sourire. Lorsque sa tête est présente, elle sait aussi être piquante.
- On verra bien ce que vont donner ceux-là. Ça coûte rien d'essayer…
- Temps que ça nous coûte pas un organe ! Je préfère me laisser crever de folie que laisser mes enfants crever de faim.
Aille. Pourvu que Leia ait fait assez de courses pour le mois. Sinon, ce n'est pas de sa sœur qu'il aura le plus à craindre…
Il a hâte, si hâte que ce nouveau traitement agisse. Des traitements, ils en ont essayé pleins. Des espoirs, il en a brisé beaucoup. Pourtant, lorsque sa mère s'endort à ses côtés cette nuit-là, ce n'est pas l'appréhension qui le mordille, mais l'espoir qui flambe sous son plexus. Alors il chuchote :
- Maman, tu ne nous oublieras pas. Je t'aime trop pour que tu nous oublies.
.oOoOoOo.
Il ne sait pas ce qui est le plus en bordel : le garage du vieux Odile, ou son conteneur. Peut-être bien le garage du vieux Odile… Ici, on devine non pas seulement le sol, mais aussi les murs, et ce jusqu'au plafond. Les objets entassés forment de hauts monticules et ces monticules tracent un labyrinthe dans le grand hangar. Avant il escaladait les carcasses de véhicules pour se repérer, maintenant il connaît. Parfois il fait des trous dans les montagnes pour en sortir des pièces précieuses. La première fois qu'il avait mis les pieds au hangar, ses yeux ne voyaient rien du trésor des collines. Que des montagnes de poubelles bonnes à faire fondre.
Mais quand on est mécano, tout est bon à récupérer et à recycler. Surtout quand on est un crevard de mécano. Surtout quand on est un mécano sans thune, un mécano doué qui restera toujours sous terre. Mais ne dit-on pas que les minerais convoités se trouvent sous la surface ? Alors il faut fouiller.
Ici, ça pue la fumée. Des cigarettes, des métaux, des radiateurs, des carburateurs et autres réacteurs. Ça pue les huiles et les produits chimiques. Ici, la crasse rampe jusque sous les ongles et s'incruste dans la peau. Et puis il fait chaud, alors la sueur vient coller toutes les particules, elle roule sur les tempes et laisse des traînées dans la limaille qui se faufile jusque dans les narines.
Et s'il ne sait plus ce qui l'avait poussé enfant dans cet immense terrain de jeu, il sait pourquoi il aime tant y revenir. Il aime y passer des heures à baigner dans le bruit des machines et le silence de l'esprit. On y vient énergique et tendu. On en ressort fatigué et limpide.
- OH GAMIN ! T'ES OÙ ?!
- ICI ! fait-il en agitant une main en l'air par-dessus la ferraille.
Le vieux Odile apparaît d'entre deux carcasses de speeder en claudicant, renifle fort avant de se racler la gorge et cracher dans un mouchoir qu'il range dans la poche de son bleu de travail.
- C'est l'heure de dégager, ça fait trois jours que tu me les casses, va prendre un peu l'air, tu veux.
Traduction : « Je vais fermer le garage pour aujourd'hui, t'as fait du bon travail, va prendre du repos, viens pas demain tu vas m'emmerder ».
- Ok, chef.
Il sort son nez de sa bécane avec réluctance. C'est son bébé. Des mois qu'il travaille dessus. Avec un peu de chance, elle marchera d'ici quelques semaines. S'il trouve les bonnes pièces…
- Tien, j'ai eu ça dans la livraison d'hier.
L'échange est rapide, le petit paquet passe d'une main à l'autre, d'une poche à l'autre.
- Maintenant, dégage.
- C'est quand le prochain arrivage ?
- Fait pas chier j'ai dit.
- Ok, Chef.
Toujours être respectueux face gueule chargée de crocs qui vous dépasse de trois têtes de haut et de quatre de larges.
- Oh hey ! Passe le bonjour à ta mère, tu veux.
- Pas de soucis ! qu'il cri par-dessus le grincement strident du volet d'acier qui descend.
Il ne ressort le précieux paquet bien emballé que sur le banc du parc. Tout à un prix. Travailler chez le vieux Odile, c'est pouvoir se payer le marchand de sable pour la nuit. Dommage que les doux rêves soient payants. Pourtant, il y a comme un goût d'accomplissement à obtenir dans la sueur et le cambouis les précieuses épices bleutées.
La nuit, ce sont d'autres enfants qui hantent le terrain de jeu. Ce sont des êtres plus grands qui investissent les lieux, s'accroupissent sur le sol pour se perdre dans ses couleurs, se balancent lentement et marchent au ralenti parmi les constructions colorées. Comme les enfants, ils cherchent leurs mots, ils chantonnent et s'inventent des mondes. Mais cela reste d'autres enfants. Ce sont des êtres qui jouent aux enfants. Ou des enfants qui jouent aux grands. Avec leurs yeux qui saignent et leurs pupilles énormes. Les mains prises de tremblements. Eux, ils ne courent pas, ils passent et s'égarent. Peut-être parce qu'ils sont perdus à mi-chemin entre l'enfance et l'après ?
Et lui, est-ce qu'il est perdu dans cet entredeux ? Sûrement. Il s'en fiche. Ne veut pas y penser. L'enfance et son innocence, c'est bon pour les films et les publicités. Ça n'existe pas vraiment, et surtout pas pour tout le monde. Est-ce que ça existe pour le gamin qui fait la manche ? Pour celui qui sait monter et démonter une arme ? Pour ceux qui traînent leur mère sur le sol ? Il n'a pas la réponse. Il ne se souvient plus de son enfance. Alors c'est ça, grandir ? C'est oublier ?
Il écrase son mégot sur le sol qui a revêtu le mauve du soir. L'heure de rentrer dans sa poubelle de vie est déjà passée depuis longtemps. Pourvu que sa mère dorme.
