Merci pour tes reviews Almayen, je le répète : elles m'ont vraiment fait chaud au coeur !

Sur ce, voici la suite de cette fanfiction, j'espère que la suite vous plaira, n'hésitez pas à laisser un commentaire !


Chapitre 3

Les pilules du bonheur

Ses cheveux tombent sur le sol comme de petites miettes. Ils n'ont pas beaucoup grandi ces dernières semaines. Juste assez pour que sa mère prenne la petite tondeuse, fixe le sabot et règle sur deux millimètres.

— C'est dommage, tu as de si beaux cheveux blonds.

La même rengaine, il ne prend même plus la peine de répondre. Avant il se posait des questions : d'où lui venait tout ce blond ? Sûrement pas de sa mère. Il imaginait un père inconnu aux cheveux clairs. Maintenant, il s'en fiche.

Le sabot passe, repasse et s'arrête. Il entend sa mère qui se recule pour jauger son travail.

— Des cheveux blonds… ça me fait penser à quelqu'un…

Il se retourne sur sa chaise, patiente. Il ne veut pas la presser. Il y a des souvenirs qui lui reviennent depuis qu'il a changé les traitements. Comme des miettes, ils sont difficiles à appréhender pour la mémoire. Non, il ne veut pas la presser, pourtant il espère tellement.

Elle secoue sa tête comme pour chasser un insecte.

— Non, ça ne me revient pas.
— Peut-être plus tard ? la rassure-t-il avec un sourire.
— Oui, sûrement.

Elle passe une main dans ses longs cheveux bruns pour les démêler.

— J'aurai bien besoin d'une nouvelle coiffure, moi aussi.
— Je te coifferai des tresses après le grand rangement.

Elle sourit, radieuse comme une veilleuse. Ses yeux habituellement éteints ont pris un éclat nouveau ces derniers jours. Ils sont rieurs, comme le reste de son visage, comme son âme. Cela faisait si longtemps qu'il ne l'avait pas vu ainsi. Des années. Des souvenirs…

Il allume le poste radio et y branche son petit baladeur. Les notes et paroles ricochent contre les parois du container, les encourageant dans leur grand rangement. Ramasser et trier ce qu'ils pêchent au sol de leurs mains, les entasser dans les cartons, empiler les cartons contre les murs et sur les étagères. Ce n'est pas tant le désir d'avoir de la place qui les anime. Dans leur conteneur aménagé, il ne faut pas rêver : la place, il n'y en a pas. « On ne peut pas pousser les murs », que répétait leur mère.

Nettoyer le sol, certes. Préparer le terrain pour qu'un nouveau troupeau de moutons de poussière débarque, absolument. Mais c'est surtout pour ranger l'esprit, tourner une page de vie et aller la mettre dans les bennes à ordures.

— Tu balades les moutons ? rit sa mère, tandis qu'il les pousse du balai.
— Ouvre le sac au lieu de te moquer ! Tu veux en garder un en souvenir ?

Le soir venu, il y a trois énormes sacs noirs devant la porte. Sa mère est épuisée, mais ravie. Elle n'est pas habituée à bouger autant. Elle fait claquer ses mains sur ses cuisses et se relève de sa chaise.

— C'est l'heure de la douche, qui y va en premier ?
— À toi l'honneur !
— Insinuerais-tu que je suis plus craspouille que toi, mon fils ?

Il rigole. Elle part prendre une poêle sur l'égouttoir et le menace de ses gros yeux.

— Alors, fils ?
— Je me rends ! Tu as toujours l'air d'une reine !
— Sage décision… C'est tout de même moi qui irai la première !

Elle s'incline souplement et part disparaître derrière le paravent fleuri-vieillot. Sa mère est vraiment une altesse, lorsqu'elle s'y met.

— Et moi, j'ai droit à aucun compliment ?!
— Toi tu es mon fils, qu'elle crie depuis la cabine de douche. Les princes ont moins de pouvoir que les reines !
— Ha ! Tricheuse !

C'est si bon de rire. Ça faisait si longtemps. Il est resté de longues minutes sous la douche lorsque ce fut son tour. Des minutes, mais pas des heures. L'eau chaude a un prix. Et on s'en rappelle amèrement à la fin du mois devant les factures.

— J'éteins ?

Sa mère au fond du lit hoche la tête et sans transition, il fait nuit dans le container. Les étoiles, ce sont les petites veilleuses disséminées çà et là sur la table et le 3000.

Un bisou sur la joue, une « bonne nuit » soufflée, ses écouteurs en place, il est temps de fermer les paupières. Ce soir, il n'ira pas chercher le sommeil dans les épices. C'est rare. C'est angoissant, aussi. La nuit les monstres rôdent sous le lit. Les monstres sont l'apanage des enfants. Il oublie si souvent qu'il en est encore un…

— Tu dors, mon petit prince ?
— Non.
— Luke, je me suis souvenue. Je ne savais juste pas comment te le dire.
— De quoi ? Et pourquoi tu chuchotes ?
— Parce que c'est la nuit et qu'il est l'heure de dormir.
— Y a que nous, on va réveiller personne !
— Chute. C'est la nuit, j'ai dit. Dors.
— Mais c'est toi qui a commencé !
— Chute !
— Hum.

Il renifle et sourit dans le noir.

— Tu t'es souvenu de quoi, du coup ?

Pas de réponse.

— Tu dors ? Je sais que tu dors pas.
— Je te le dirai seulement si tu chuchotes.

Il se tait. Le silence, c'est encore mieux que les chuchotements, non ?

— Je m'en suis souvenue lorsque je te coupais les cheveux.
— De quoi ?
— De ton père.

Il déglutit, en silence. Mais ce n'est plus le même qui hante le conteneur cette fois-ci. C'est un silence tendu. Elle a continué :

— Il avait les cheveux longs, châtain clair… Enfin, je crois. Luke, respire.

Il se force soudainement à inspirer l'air dans ses poumons. Sous son plexus, tout est comprimé.

— C'est tout ce dont je me souvienne.

Elle se retourne et froisse les draps.

— Juste des images floues, des sons, une odeur… Je suis sûre qu'il avait tes yeux. Oui, tu as ses yeux.

Elle renifle et chiffonne à nouveau les draps.

— J'aimerai tellement me souvenirs de plus…

Elle renifle, encore.

— Merci.

Il a remis ses écouteurs pour la laisser à ses larmes silencieuses. Pourvu qu'il s'endorme vite. Peut-être qu'avec un peu de chance, sa mémoire s'envolera elle aussi.

.oOoOoOo.

Un petit son discret s'incruste dans son rêve et l'en tire. Il a le sommeil léger. À peine ouvre-t-il les yeux que les images s'effacent de son esprit et de sa mémoire. Il n'attrape pas les rêves, c'est eux qui le rattrapent. Avant que la réalité le rappelle.

Un coup d'œil vitreux au chronographe phosphorescent, qu'est-ce qui a pu le réveiller si tôt ? Ses pensées sont embrouillées. Il a le cerveau comme une omelette.

Un autre coup d'oeil à sa mère. Il se rendormirait bien lui aussi, mais quelque chose le chiffonne. Quelque chose qui creuse s'immisce dans son omelette de cerveau, comme un petit asticot. Un petit asticot aux yeux bleus et aux longs cheveux châtains clairs.

Il jure intérieurement. Encore des mots qu'il aura du mal à oublier, un souvenir qu'il faudra travailler au corps pour l'effacer. Ou plutôt : pour l'ignorer. Il n'oublie pas, il fait seulement semblant. Il évite, il contourne. Mais il n'oublie rien.

Sa mère qui voudrait tant se souvenir, lui qui voudrait tant oublier… Ironique, n'est-ce pas ? Mais si lui est une cause perdue, sa mère est une merveille d'espoirs. Il n'aurait jamais cru à une guérison si rapide. Rectification : la folie, ça se soigne, mais ça ne se guérit pas. Il faut dire que l'espoir, c'est comme les miettes, les cendres et les moutons de poussières : ça s'effrite et se disperse ; direction le néant. L'espoir, c'est une ration de miettes en quantité limitée. C'est une clope qui se crame trop vite à force de tirer dessus.

Il pleut de nouveaux bonbons dans le pilulier :

« Plic, plac, ploc ».

Le sommeil ne voulait pas de lui, alors il fait bien s'occuper autrement.
« Ploc, plac, plic ».
Chacun sa drogue du bonheur. Lui, elle lui fait des trous. Elle, elle les rebouche. Comme quoi, chacun a sa vision du bonheur. Pour l'atteindre, on a créé de la drogue pour tous les goûts, à tous les goûts. Comme quoi, un cerveau, même en omelette, ça peut devenir formidable.

Il pouffe. On dirait une recette de cuisine :

« Pour obtenir une omelette ôtez-lui sa mère secouer le très fort pour obtenir un blanc mélange saupoudrez d'épices garnissez le tout de pilules colorées résultat assuré ! »

« Bip. »

Il se retourne, un sac de lait en poudre dans une main, son bol dans l'autre.

Ah… C'était donc ça qui l'avait réveillé.

Il pose tout sur la table et chope une veilleuse avant de s'allonger près du lit. Il n'y voit pas grand-chose, mais connait son emplacement : le petit communicateur continue de prendre la poussière, malgré leur grand ménage de la veille.

« Rdv au point »

C'est Jo'.

Il lit et relit le message avant de froncer les sourcils. Quel jour est-on ? Le mois est-il passé si vite, que l'heure de recharger les stocks de médocs soit déjà arrivée ? Leia n'est pas encore rentrée. Elle ne devrait pas tarder, car les stocks sur les étagères ont fondu. Tout comme le trésor du coffre cadenassé…

Une livraison particulière ? Une livraison urgente ?

Ou peut-être rien de tout ça.

Toujours au sol, il roule sur le dos et tapote le communicateur sur ses lèvres.

Quoi ? Qu'est-ce qu'il aurait loupé ? Les chiffres au plafond ont changé depuis son réveil. Il attend. L'heure tourne et les chiffres changent encore. Doit-il attendre que sa mère émerge ? Avant ? Doit-il y aller ce soir ?

Il pianote sur l'écran :

« Pas encore de nouvelle carte. »

Il pose le communicateur sur son torse, attend, fixe l'heure… Et puis ferme les yeux.

.oOoOoOo.

— Luke ?

Il sursaute, rouvre ses paupières. Ses yeux papillonnent avant d'atterrir sur le visage de sa mère.

— Tu peux m'expliquer ce que tu fais par terre ?
— Je compte mes moutons.
— Est-ce qu'ils sont tous là ?
— Oui, je crois.

Il se relève et s'assoit à côté de sa mère sur le lit avant de lever le nez, sa mère l'imite.

— J'avais faim alors je me suis réveillée. Je vais préparer le petit déjeuner.

Elle se lève et le matelas tangue un peu, comme la table. Il ne sait toujours pas si c'est le sol qui n'est pas droit, ou les pieds de ces deux premiers à qui il manque des bouts. Sûrement le sol, car lorsqu'ils étaient enfants, leurs billes traçaient anarchiquement leurs chemins parmi les troupeaux des poussières. Ce qui rendait leur jeu affreusement injuste et aboutissait à de nombreuses bagarres.

— Maman, où est-ce que tu avais rangé nos jouets ?
— Vos jouets ?
— Tu sais, on avait des billes et tout…
— Ah oui ! Oh tu sais, j'ai dû les jeter. Comme si on pouvait se permettre d'entasser nos vies ici.

C'est vrai. On entasse déjà bien assez pour le mois, comme si on pouvait entasser pour des années. Pourtant, il est sûr qu'il doit rester des objets qui ont échappé au grand rangement, et ce malgré les années.

Il touille l'eau et la poudre de lait, tente d'écraser consciencieusement les grumeaux de sa cuillère. Sa mère s'assoit face à lui, l'eau chaude fumante de sa tasse. Derrière elle, il repère son communicateur au pied du lit. Vite fait, il replace son regard sur son bol. Erreur. Ne pas oublier de ranger ses choses là. On ne sait jamais quelles questions elles peuvent soulever, encore moins quelles réponses convaincantes il faudrait trouver.

— Je l'ai vu, pas la peine de faire semblant. Il a sonné quand tu dormais par terre.

Sa mère a vraiment, mais vraiment l'esprit beaucoup plus vif qu'avant. Cela fait presque étrange d'avoir une conversation banale au petit déjeuner.

— Si tu comptes rentrer défoncé encore ce soir, aie la délicatesse de ne pas ramener tes amis à la maison. Je sais que ta sœur n'est pas là, ce n'est pas pour autant que je suis d'accord pour que ma demeure devienne un… enfin, soit remplie de plus de drogués qu'elle ne l'est déjà avec nous deux.

Ok, là, c'était vraiment bizarre. Depuis quand sa mère faisait-elle des phrases aussi longues et cohérentes ? Depuis quand était-elle devenue aussi lucide ? Ces nouvelles pilules sont du miracle en poudre. Il faudrait qui se plonge plus en avant dans sa composition.

— J'accepte que tu fumes je ne sais quelles épices, a-t-elle repris. Mais pas indéfiniment. Je sens que ce nouveau traitement agit, j'ai beaucoup réfléchi cette nuit. Luke, je pense que nous pouvons à nouveau redevenir une famille « normale ». Cela commence pas moi, mais cela passera aussi par toi et par ta sœur.

Il avait entendu de bons échos. Ok, un seul, certes. Le traitement était encore expérimental et n'était pas censé sortir des laboratoires. Mais passer de l'état parfois apathique, parfois lunaire de sa mère à… à « ça », c'était tout simplement choquant.

— Luke ? Tu m'écoutes ?
— Houim.
— Ne parle pas la bouche pleine.
— Mais je te répondais !
— Et bien, réponds-moi la bouche vide !
— Je peux pas faire trois choses en même temps : manger, écouter et répondre !
— Par les anciens dieux, qu'est-ce que la drogue a fait à mon fils ? Rendez-moi mon petit prince !
— Ton petit prince est juste devant toi, rassure-toi. Par contre… Rendez-moi ma mère, ce n'était pas prévu dans les effets secondaires des pilules roses. Remboursement !
— Désoler mon fils, les pilules roses sont ni remboursables ni échangeables. Il fallait lire les petites lignes sur la notice.
— Trop long.
— Je sais que tu les connais par cœur.
— As-tu déjà lu les effets secondaires du Prazépox ? Dans la liste, il y a marqué-
— Chuuute. Je ne veux pas savoir. Si je meurs subitement dans des circonstances inexpliquées, je me douterai de la raison une fois dans l'au-delà. Autrement, je préfère rester dans l'ignorance.

Les cheveux de sa mère sont si doux, une fois légèrement séchés après la douche. Et très facile à peigner et coiffer. Ça faisait si longtemps qu'il ne lui avait pas fait de tresses. C'est fou comme il pense au passé tandis qu'il vit dans le nouveau. Comme pour comparer. Que ce soit en mieux ou en moins bien. Le nouveau le sort de sa bulle. Et dans le cas présent, cette bulle était bien terne par rapport à celle nouvelle qui se forme.

Une « famille normale » qu'avait dit sa mère. Oui. Aujourd'hui, il y croit.

.oOoOoOo.

« Urgent. Viens. »

Il referme ses scratchs de botes hautes, prêt à partir.

— Je ne veux pas que tu ailles chez le vieux Odile, pas avant que Leia ne revienne.

Pas avant qu'ils ne fassent de nouvelles courses, pas avant qu'ils puissent manger autre chose que de la soupe lyophilisée matin et soir. Il ne le dira pas ouvertement, et elle non plus, mais ils ont faim. Ils savent le choix qu'ils ont fait : un esprit comblé contre un corps vidé.

— Je vais voir Jo'.

Pour quoi exactement, il ne le sait pas encore. Mais, il saura quoi lui répondre à cette même question : « comment va ta mère ? »
Il pourra enfin répondre sans prendre le choix de l'évasif. Il pourrait dégueuler de bonheur tandis qu'il descend les marches direction le point de rendez-vous. À chaque marche, son esprit se promène vers de nouveaux espoirs, de nouvelles perspectives. Et que dira Leia ? Redoublera-t-elle d'acharnement pour payer le traitement ? La verra-t-il encore moins souvent ? Râlera-t-elle encore sur son coup de sabacc ? C'était si risqué…

— Luke ?

Il fouille du regard l'obscurité et distingue la silhouette de Jo'.

— Jo' ! Jo' tu devineras jamais ce qui s'est passé ces dernières semaines-
— Ta gueule.

Sa voix est roque, écorchée. Inhabituelle.

— Jo' ? Qu'est-ce qui se passe ?

Son gros œil tourne, semble chercher partout un ennemi invisible. Et puis il avance jusqu'à un mince rayon de clarté. Les couleurs ne vont pas : le blanc est injecté de sang, le jaune est parcouru de mauve. Tout en le fixant, Jo' étire ses lèvres, fait apparaître une rangée trouée de dents.

— Ta carte, elle était vide. Ils veulent que tu les paies.

Il passe sa langue sur ses chicots restants, crache avec douleur un mollard sanguinolent.

— Dis-moi que tu as la thune.

Est-ce que ça repousse les dents que gloupsi ? Il y a des créatures chez qui ça repousse.

— Oh tu m'écoutes ?
— J'suis désolé.

Jo' écrase ses énormes mains sur ses épaules. Il sent chacun de ses doigts s'enfoncer dans sa peau. Ils sont tous là.

— Luke, c'est pas une blague tu comprends ?!
— Je te ramène une carte au plus vite-
— Nan, c'est maintenant ! Tu vas m'en chercher une maintenant !

Il se dégage de sa poigne et se recule. Encore quelques pas avant de se retourner pour reprendre les escaliers.

— Luke !

Son genou a la tremblote sur la première marche.

— Regarde-moi. On est pote. M'abandonne pas, ok ?

Il n'aurait pas dû se retourner pour fixer son gros œil rougi. Est-ce que les spectres ont tous le même regard ? Il n'en avait jamais vu d'autres que celui de sa mère. Les démons ne sont plus dans le conteneur, plus sous son lit, plus dans la nuit. Maintenant, ils sont dans la rue.

Remonte. Vite.