Bonjour j'espère que vous allez bien ! J'écris actuellement le chapitre 12 et c'est pas la joie ahah. N'hésitez pas à prendre le temps d'ajouter une review ; )
Chapitre 4
– Les spectres dehors –
Il est peut-être livide, comme un fantôme. Il est sûrement vide, plus qu'un fantôme. Vaporeux et inconsistant, il avance comme un courant d'air dans les couloirs de la cité. Il y a un immense trou dans sa tête, le bruit de l'extérieur ricoche contre les parois de son crâne.
Alors il jette des mots :
Vite, vite, vite, vite, vite… Maman, maman, maman…
Maman. Dans le conteneur, il n'y personne.
Personne, personne, personne… PERSONNE?!
— Maman ?!
Il ressort du conteneur, la porte est toujours ouverte. Droite, gauche, sa mère n'est nulle part. Il se recule, percute une chaise, la table, le sol. Où est sa mère ? Qu'est-ce qu'ils ont fait de sa mère ? Il se rue sur le petit communicateur, il a un message :
« Je suis partie me promener, je rentre vite, bisous de maman. »
Sa mère, partie se promener, seule. Bah oui, quelle brillante idée… La laisser sans surveillance, complètement folle dans la nature. Il glisse lentement le reste de son corps sur le sol, fixe le jaune d'œuf, fixe le chronographe. Attendre que ses tripes se fassent ronger d'angoisse lentement, si lentement, trop lentement. Le temps aura sa peau.
Poussant sur ses jambes, il se recule sous la table. Même là-dessous, il y a de la crasse. Mais au moins, il n'y a plus d'heure pour scander le temps. Seulement son cœur qui lui fait mal sous ses côtes.
« CHLAC »
Il relève son nez du cendrier où une bonne dizaine de mégots se sont entassés. Sa mère entre et referme la porte avant de se tourner vers lui, radieuse.
— Coucou mon chéri, tu as reçu mon message ?
Elle ne se préoccupe pas de sa réponse, passe devant lui et fait couler l'eau dans un verre qu'elle descend d'une traite.
— J'étais partie me promener au parc. J'ai même pu discuter avec des gens! C'est fou le nombre de personnes qui me connaissent ! Les habitants du quartier sont si adorables… Luke ? Tout va bien ? Tu es pâle comme un linge.
Rectification : comme un fantôme. Mais il ne dit rien tandis que sa mère place une main, où tous les doigts sont présents, sur son front.
— Tu n'as pas de fièvre…
Elle se recule et fronce les sourcils avant de plisser ses yeux de maman qui détecte une bêtise.
— Qu'est ce qu'il c'est passé ?
Elle se penche vers lui, plonge son regard dans les iris avant de lever son nez au plafond.
— Qu'est ce que tu as fait, Luke ? Vu l'heure et tes pupilles, tu n'es pas encore drogué… Donc vas-y, crache le morceau.
Serait-il plus simple de lui dire qu'il teste une nouvelle molécule ? L'adrénaline : très peu recommandable à haute dose. Serait-elle moins furieuse ? Peu de chance… Mais cela reste à tenter.
— Je suis allé voir Jo'. Quand rentre Leia ?
— Comment veux-tu que je le sache ? Luke, dis-moi tout de suite ce que tu as fait.
— On a plus de médocs, on ne peut plus quitter la maison, on doit attendre Leia.
Les mots sont sortis d'une traite sur une voix blanche, blanche comme lui. Blanc comme le silence qui se dépose dans le conteneur. Sa mère le dévisage, semble ausculter son esprit, le moindre mot qu'il vient de prononcer, décortique et digère sa phrase. Elle tire une chaise et s'assoit face à lui, jette un coup d'œil au cendrier et soupire.
— Envoie un message à Leia.
Il hoche sa tête lentement, mais ne bouge pas pour autant. Il n'attend plus que le temps passe, il attend que sa tempête de mère se réveille.
— Luke, lève-toi et envoie un message à ta sœur, tout de suite.
Il déplie ses doigts blancs d'avoir trop serré l'objet, et commence à tapoter : « URGENT. besoin de thune, médoc maman, URGENT », avant de reposer le petit com' sur la table. Il ne peut pas faire plus, son corps est comme cloué à sa chaise. Alors c'est sa mère qui se lève pour s'approcher de la porte du Tientoufrais et de son calendrier accroché par une ribambelle d'aimants colorés.
— Nous sommes presque à la fin du mois. Leia ne devrait pas tarder.
— Est-ce qu'on a encore une carte de crédit ?
Le regard qu'elle lui jette en dit long. Très long. Ses yeux doivent jeter des couteaux immatériels.
— Luke, qu'est-ce que tu as fait ?
Il ouvre sa bouche, la referme devant la main soudainement tendue de sa mère.
— Non finalement, je ne veux rien savoir tant que ta sœur n'est pas rentrée. Dis-moi juste ce qu'il faut faire.
— Rester ici, ne pas sortir, attendre-
— Leia. D'accord, d'accord. Et bien, je vais aller me prendre une douche et te laisser à ta chaise de réflexion. Tu as intérêt à ce que cette histoire se règle vite fait, ou tu auras affaire à ta mère, jeune Luke.
Il ne sait pas ce qu'il lui fait le plus peur : Leia, ou sa mère ? Il déglutit. Non, ce qui le terrifie, c'est le gros œil rouge de Jo' qui doit l'observer de dehors.
.oOoOoOo.
Au plafond, l'heure vient de sauter et c'est un nouveau jour qui s'écoule à présent.
« Bip ».
Il presse sur l'écran du petit communicateur avec lequel il dormait. Encore une rectification : avec lequel il veille, allongé près de sa mère. Les symboles s'affichent, il s'arrête quelques minutes dessus avant de plaquer l'écran contre son cœur. Il y a comme un morceau de glace qui coule et se fraie un chemin dans ses entrailles. S'il trouvait la nuit longue, il avait été très optimiste : la journée qui débute s'annonce infinie.
Ses jointures lui font mal, mais il continue de serrer son petit com'. Il redresse une dernière fois l'écran, juste pour être sûr…
« Traître. » qu'il affiche.
— Je suis tellement désolé. Leia, reviens.
.oOoOoOo.
C'est un tout petit bruit qui scande le temps de manière si sporadique. Si anarchique. Si effrayant. Ce petit, tout petit son fourbe qui le propulse vers l'espoir et le fait s'écraser dans son cauchemar. Ce n'est plus sa poubelle de vie, ce n'est plus non plus une misère de vie : c'est une angoisse de vie.
« Menteur. »
Il tressaillait au début, entortillait ses doigts blanchis dont les jointures n'étaient même plus capables de craquer. Maintenant il reste bloqué sur son rebord de lit, les yeux rivés sur le calendrier cloué au 3000.
Une main se pose sur son genou.
— Tu trembles.
Il écrase son énième mégot dans le cendrier, rétracte ses jambes.
— Pourquoi elle ne rentre pas ? Elle devrait déjà être rentrée. Elle… Elle pourrait au moins envoyer un message.
Est-ce qu'ils l'ont attrapé ? Est-ce que Leia est en sécurité ? Rien ne peut l'être à l'extérieur du conteneur.
Le soir, il y a de l'eau avec de la poudre qu'il touille. Est-ce vraiment le soir ? C'est le deuxième repas de la journée. Vraiment ? Ou le troisième ? Ou le quatrième ? Depuis combien de temps n'a-t-il pas dormi ?
Le bruit des pilules qui se cognent dans leur boîte de rangement vide lentement son souffle. Il sait ceux qui manquent à l'appel. Sa mère aussi. Le rose a déserté leurs vies.
— Leia va rentrer. Ne t'inquiète pas Luke, elle va rentrer.
S'il veut croire en toutes les miettes d'espoir qui lui restent, tout sonne faux dans l'intonation de sa mère. Alors qu'il la regarde, elle lui sourit et avale tranquillement ses pilules. A-t-elle remarqué celle qui manque ? Sûrement. Pourtant, elle sourit.
— Fait chier…
— Luke, pas de grossièreté.
— Mais pourquoi est-ce qu'elle rentre pas ? Et pourquoi est-ce qu'elle répond jamais aux messages ?!
— Elle va bientôt rentrer, répète-t-elle d'un ton ferme.
« Bip. »
Il attrape par réflexe le petit communicateur, le lit, le jette.
Sa mère contient en elle toute sa frustration. Et si cette frustration ne transparaît pas en mots, elle fuite dans les gestes. Elle déplace des objets d'un endroit à un autre, piétine. Elle aussi elle en a marre d'être ainsi enfermée.
Que le temps est long, que le temps est lent. Pourtant, il a souvent cette impression de ne jamais l'avoir, ce temps. Pourquoi est-ce que maintenant, il lui semble qu'il déborde de temps ? Il courrait après le temps, maintenant c'est lui qui l'a rattrapé pour l'engloutir. Il ne supporte plus l'heure affichée au plafond qui l'observe comme il en a désespérément besoin. Chaque seconde passée est une victoire, chaque entre-deux est un supplice.
Mais peut-être que le pire est la nuit. La nuit le sommeil le fuit. Sûrement parce qu'il s'agrippe déjà à lui toute la journée. Car si sa mère à un cycle de veille et de sommeil encore bien définit par les médicaments, lui est en roue libre. Il ne fixe plus l'heure lorsqu'il s'endort enfin, ne la calcule plus quand il se lève pour de bon.
Manger, dormir. Et puis dormir encore quand la bouffe vient à manquer pour oublier qu'on a faim. Se réveiller parce qu'on a trop faim. Attendre. Encore et encore, attendre.
Sa mère dort tandis qu'il se lève et attrape au passage ses miettes magiques. Il commence à faire froid dans le conteneur.
« Bip. »
Indifférent, il roule ses miettes. Il presse ses paupières à la première bouffée, la délivre presque avec réticence. Ses gestes se ralentissement et ses tremblements redoublent. Cela faisait si longtemps… Il se lève et va ramasser le petit communicateur qui traîne encore au sol. Dans la nuit du conteneur, sa vive lumière lui arrache une grimace.
Et puis il lit. Il lit comme d'un œil nouveau les messages qui défilent sous ses yeux, qui prennent un sens magique. Une magie sombre.
« À cache-cache, c'est moi qui gagne, Luke. »
C'est une magie sombre qui s'infiltre et lui infecte les organes. Doit-il se cacher sous la table ? À quatre pattes il va se blottir contre un des pieds de celle-ci. Ici, personne ne le trouvera. Ni eux ni le monde entier.
« Ce n'est pas bien d'abandonner tes amis. »
Car la voici, la vérité qui lui saute à la gorge. Même caché sous la table, elle sait où le débusquer : il ne sait pas qui écrit. Depuis quelques jours, ce n'est plus Jo'. L'ampleur de la situation ne lui a pas échappé. Mais il n'a pas voulu l'expliquer à sa mère. Lui faire part de son fardeau, lui en partager un petit bout pour le rendre plus supportable. Et que lui aurait-il dit, de toute façon ? Que Jo' est peut-être mort ? Que dehors ils l'attendent ? Des spectres avec la gueule pleine de crocs et des yeux remplis de fiel.
Un objet tombe de la table à ses pieds et il sursaute. Non, il sait ce qui l'a fait tomber : c'est lui et son corps qui se balance contre cette table bancale. Dans les zones de pénombre, il y a des formes qui bougent. Il y a des couleurs qui éclaboussent en rythme le sol. Rouge, bleu, rouge, bleu. Rouge. Le rouge vient lécher ses pieds. Il ferme ses yeux et cette fois-ci les objets du conteneur dansent et se jettent sur lui. Ils l'attaquent et lui hurlent dessus.
— Luke ?
Vite, rouvrir ses paupières. Vite, se redresser.
— Aille !
Ça, c'était la table.
— Hey m'man, t'es là ?
Sa mère est accroupie, une petite veilleuse dans la main. Il se redresse et tangue, se raccroche à une chaise et s'y assoit. Il y a un grand rire qu'il coince dans son estomac, un sourire qui sinue ses lèvres. Alors il les pince, les mord et les garde sous scellée. Mais les mots se font pressants, si pressants…
— Je cherchais à manger, ça va ?
Et puis il explose d'un rire gigantesque, un rire qui force sa mâchoire. Un rire qui s'égare aussi rapidement qu'il était sorti. Il y a quelque chose qui remue derrière sa mère.
— Luke…
Sa mère se tourne pour regarder la chose, se retourne vers lui.
— Ne bouge pas de ta chaise, je vais allumer la lumière-
— Non attend !
Elle se fige quelques secondes avant de se remettre en mouvement. Le jaune asperge les murs, le sol, le fond de ses rétines.
Face à lui, il y a un lit trois places et une mer de draps. Il se redresse sur sa chaise, le corps crispé et tremblotant. Il y a sa mère et ses rides anxieuses. Ses grands yeux silencieux qui sont la copie de ceux de sa sœur. Pas des siens. Lui, il a les yeux d'un inconnu qu'il a trop souvent imaginé pour continuer à prétendre qu'il s'en fiche.
La lumière lui fait mal au crâne. Elle le frappe, fait tanguer son cœur et retourne son estomac. Tout son corps de drogué appelle à la délivrance. Du regard de sa mère, de la drogue elle-même et puis du sol… Bordel ! Mais à quoi pensait-il en cramant ses miettes magiques ? Qu'elles le transporteraient dans un autre monde ?
Non, il n'y a rien qui bouge dans cette pièce, pas même sa mère. Il n'y a que lui qui ne maîtrise plus son corps de camé. Un bon à rien de drogué sur une chaise prit en flagrant délit. Il presse les paupières de ses tout petits yeux bouffés de cernes. Qu'un toxico sur sa chaise bancale… il a la gerbe, il est sûrement blanc comme un fantôme. Transparent comme un spectre… Il doit vomir.
Il amorce un mouvement et s'écrase piteusement sur le sol. Le conteneur est un bateau sur l'eau. Il se redresse, pourvu qu'il ne percute pas une autre chaise.
Sa mère est déjà à ses côtés, place un bras sous le sien.
— Merci, qu'il bredouille, la bave aux lèvres, le souffle court.
Du sol il est passé à une chaise puis, après un fondu au noir, à un toilette. Les transitions sont comme des scènes coupées. Son bout de vie devient un film abstrait et onirique dont le sens lui échappe. Et de toute façon, il n'a plus le temps de réfléchir à qui est en train d'assembler les scènes de sa vie : il vide ses tripes dans les chiottes, pose sa joue contre le rebord métallique, attend. C'est froid, ça fait du bien, ça ancre. Où, il ne sait pas trop. Dans la réalité, peut-être. Il renifle, dégluti. Plus que la bile qui goutte de ses lèvres : il y a maintenant du sel qui inonde ses yeux, perle à ses cils, mouille ses joues et roule pour atterrir dans l'eau trouble.
— Respire.
Il renifle, encore. La main fraîche de sa mère passe sur son front qu'il sait brûlant.
— Je suis là, Luke.
Il ancre ses yeux dans le fond des toilettes. Peut-être qu'il y trouvera son âme. Son âme et toute sa dignité attendent patiemment de partir dans les égouts à coup de grandes eaux claires. Pourvu qu'il n'en reste rien, pas une trace.
— Tiens.
Il veut tourner sa tête, mais son corps refuse. Alors il tourne piteusement ses yeux harassés de fatigue et surtout colonisés par des valises. Sa mère lui tend un petit bout de tissu qu'il est incapable de saisir : lorsque sa main se déplace enfin, c'est pour faire des mouvements aussi incohérents que savants pour un résultat affligeant.
Elle soupire et lui colle le mouchoir sur le pif :
— Souffle.
Il souffle et ne peut retenir un petit rire devant le comique de la scène.
— Encore, qu'elle fait, avant de jeter le mouchoir avec son âme – et sa dignité – qui gisent déjà dans les toilettes.
Il exalte l'air de ses poumons, les remplis d'un air nouveau. Un air qui reste lourd des sombres sortilèges d'épices magiques.
Sa vie découpée entre rideau noir et flash trop vivaces n'a plus de sens. Sa joue contre le froid de la cuvette. Puis sa tête contre le sol, sa tête enfin contre la poitrine de sa mère. Les bras de sa mère qui l'enserrent et le bercent. Un fredon qui lui parvient, sans âme, haché menu sous son crâne par les rideaux noirs. Que tout s'arrête.
— Luke, garde-les. Économise-les précieusement, tu en auras besoin si Leia ne rentre pas bientôt…
Dernier lâché de rideau. Il est temps que la pièce se termine.
Mais non, son bad-tripe ne se termine pas sur une note aussi sereine. Les mains du sommeil seraient trop salvatrices, c'est une récompense qui ne lui sera pas offerte. Tout s'entre-coupe et s'entre-choc dans son corps, quand bien-même il a pressé fermement ses paupières pour échapper au monde.
Quelle sombre idée. Il en a trop pris. Après des heures infinies à suffoquer dans le champ de bataille qu'est son épave de corps, il rouvre ses paupières juste assez fugacement, la salive noyant sa bouche.
— 'man…
Sa voix semble appartenir à celle d'un mourant. Est-ce qu'il est en train de mourir ?
— Je suis là.
— Vomie.
Bruits de pas, de choses qu'on pose au sol. Des mains qui le traînent. Ses paupières plus lourdes que le monde, ses pupilles qui ont la tremblote. Les haut-le-cœur. Vite, se blottir tel un fœtus. Et surtout : mourir.
Une immense inspiration nettoie ses poumons jusqu'à son estomac. Il reprend une gorgée de cet air, chaque expiration semble le purifier toujours un peu plus. Ou le ramener à la vie. Dans tous les cas, il est trop moribond pour qu'une seule expiration suffise pour le ramener d'entre les cadavres. Il a froid. Les draps sont humides de sueur.
Il lève sa tête – délicatement, son crâne a dû se heurter à bon nombre d'objets intangibles – à la recherche de la lumière de sa vie qu'il trouve heureusement tout près de lui. À ses côtés il y a comme une chrysalide : empêtrée dans ses draps, sa mère dort d'un sommeil de plomb. La nuit a été longue. Et une bonne partie de la journée aussi, au vu de l'heure.
Il sort péniblement, et surtout plié en deux du lit, marche jusqu'à la table et se saisit du verre d'eau qui y repose :
« bois-moi » qu'il y a écrit sur un petit papier en dessous du verre.
Toujours courbé, il sort le pilulier et remplit les cases avec une douce amertume face aux cachets qui manquent à l'appel.
Lorsque sa mère s'est levée à son tour, il lui sembla que la chrysalide avait accouché d'un corps sans âme. Toujours assis sur sa chaise, il regarde cet être papillonner à droite puis à gauche avant de se poser sur la chaise face à lui. Elle butine son semainier sans le considérer le moins du monde. Mais surtout, lorsqu'il croise son regard, il sait déjà que sa mère est restée dans son cocon de draps.
Dans ce temps infinitésimal, il assiste à tous ses espoirs qui se morcèlent et puis se disloquent dans le trou noir qui s'est créé sous son plexus.
Et alors que sa mère passe et repasse devant lui, répète en boucle qu'elle veut sortir, les larmes lui montent aux yeux. Non maman, on ne peut pas sortir. Pourquoi ? Oui, pourquoi… Parce que dehors est dangereux. Pourquoi ? Maman s'il te plait assit-toi. Maman s'il te plait, écoute-moi… Non, je-
— Maman !
— Je veux sortir ! Laissez-moi sortir !
Les voix éclatent et puis de grosses larmes jaillissent. Je veux sortir qu'elle répète, laissez-moi sortir. Mais pour qui sont faites ces suppliques ? Peut-être à lui, son fils, et puis aux démons, colocataires invisibles de leur prison. Laissez-moi sortir, qu'elle hurle quand il l'attrape et l'enserre de toutes les forces qui l'habitent. On ne peut pas, on ne peut pas, maman. Leurs cris s'entrechoquent, mais aucune oreille n'est là pour entendre les supplications.
Ils s'écrasent au sol, lui sur elle, de tout son poids. On ne peut pas sortir maman, qu'il s'époumone dans un fracas de sanglots et de reniflements, le souffle agité et hiératique. Sa voix s'est brisée et puis a craqué, n'est plus que raclements rauques.
Il sent le corps de sa mère sous lui, encore secoué et tremblant de leur bataille vers l'extérieur. Elle boucle les mêmes phrases, comme un refrain sans mélodie. Un disque rayé qu'on aurait oublié dans le lecteur. Combien de temps doit-il encore attendre ainsi ? Doit-il se relever, la libérer ? Et si elle s'échappait ?
Lentement, avec appréhension, il desserre sa prise autour des membres de sa mère. Lorsqu'il se relève, elle se recroqueville lentement, comme une fleur fanée. Elle déplace son regard sur lui, continuant à jeter dans les airs son refrain rayé :
— Laissez-moi sortir.
Ils restent là, à se regarder sans se voir, plusieurs secondes. Peut-être même des minutes, et sûrement le temps de la création d'un monde. Le temps que son souffle s'emballe une nouvelle fois avant de se faire étrangler par l'adrénaline qui lui hurle d'agir. De se relever. D'aller vers le coffre. De sortir les boîtes. Toutes les boîtes. De piler les comprimés. De vider les pilules. Vite dans l'eau. Vite un coup d'œil à cette femme-rayée.
— Bois.
