lumos
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qui ne tente rien n'a rien
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apparences trompeuses
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Chaotique. Chaotique et douloureux. Si Hermione Granger avait eu l'occasion d'ouvrir la bouche ce matin-là, elle aurait très certainement confirmé sa propre mort. Ce fut pour elle davantage une conviction qu'une certitude, mais ses sens détraqués et sa migraine ne laissait nulle place à l'erreur. La mort n'était tout bonnement pas synonyme de soulagement et tant pis pour les croyances. Timidement, mais non sans éprouver à la clé un déchirement crânien, Hermione s'autorisa la vue. Au-dessus de sa mine terreuse, les mêmes arbres titanesques dont la cime se perdait dans la couleur anthracite du ciel faisaient office de témoins de son prétendu décès. Leurs ombres, d'abord imprécises puis à nouveau tranchantes et provocatrices, découpait son visage en dizaines de morceaux de lumières. L'accès à sa mémoire se figea à la manière d'un hérisson effrayé lorsqu'elle tenta d'y pénétrer, avec pourtant toute la subtilité dont elle se sentait capable. Quoi de plus magique que les aléas de la mort…
Ressasser sa vie antérieure ne la mènerait nulle part ailleurs que plus profondément encore dans l'absence d'existence. Aussi Hermione demeura immobile sur le sol et décida d'apprécier toute l'intensité de la douleur qui se répandait dans les moindres recoins de son corps. Elle attendit patiemment l'instant où l'on coffrerait ses restes dans une boîte mémorable avant de l'enfouir sous un amoncellement de terre, et si ses lèvres le lui avaient permis, avec un mince sourire d'appréhension qu'elle se contenta d'imaginer. Mais le visage qui se pencha soudain au-dessus d'elle eut l'air de tout, sauf d'un croquemort. En fait, il était question de toute autre chose, qui lui parut dans un premier temps d'une incroyable et insupportable absurdité.
- Granger ?
Fabuleusement insensé. Hermione faisait face à ce qu'elle reconnut comme… Hermione Granger elle-même. L'interprétation de la vie après la mort n'inspirant aucun raisonnement cohérent de la part de la Gryffondor, cette dernière ne s'embarrassa nullement à se questionner sur le pourquoi du comment de la présence d'un double de sa propre personne au purgatoire. Elle jeta son regard par-delà la touffe de cheveux bruns qui l'empêchait d'apercevoir l'agréable teinte rosée que prenait à présent l'étendue du ciel, et y déversa toute la confusion de ses sentiments. C'est alors qu'elle réalisa. La mort, la vraie, était celle qui n'avait pas de sens. Celle qui vous attrape au cou quand vous ne vous y attendez pas, et fait de votre cerveau un véritable fiasco sans fin dont le fonctionnement ne dépend plus de rien. Telle était la seule vision plausible de la mort qui se formait peu à peu dans son esprit. Et elle avait le visage fangeux d'Hermione Granger.
- Tu m'entends ? continua celle-ci en lui tapotant les joues de ces longs doigts.
Froids. Très froids. Il s'agissait là de froideur humaine qu'elle reconnaissait bien. De celles qui finissent par atteindre le cœur pour le teindre d'un violet sombre. La couleur mirifique du mal, oscillant entre le rouge et le noir. Des griffes de désir entremêlées aux racines fugaces des ténèbres. Le mélange artistique infernal parfait. Elle avait toujours imaginé le fond des esprits destructeurs au service de l'impropre, coloré, enluminé de ces sinistres nuances.
- Regarde-moi, Granger ! lui cracha sa copie conforme à la figure. Est-ce que tu m'entends ? Réveille-toi !
Elle avait toujours imaginé le cœur de Lord Voldemort, enduit de ce violet maladif. Coupant court à ses réflexions, son double lui flanqua une claque monstrueuse dont elle se jura d'en avoir déjà eu l'honneur.
- Hermione !
En fait, elle avait toujours imaginé le cœur de Drago Malefoy au même titre que son affreux maître. Un cœur qui enverrait à intervalles régulières les pulsations vicieuses façonnant l'individu tel qu'il l'était déjà : si exécrable que même le masque le plus irréprochable aurait peine à l'en dissimuler. Hermione sembla se réveiller à cet instant précis ; une longue inspiration lui écorcha la gorge, comme si une poigne féroce venait de la tirer hors d'une eau où elle se noyait. Le chocolat en fusion qui coulait dans les pupilles de son adversaire évoquait un métal qu'elle connaissait par cœur, ses cheveux hirsutes, dont les racines capillaires interdisaient l'exploration de toute autre contrée lointaine, lui inspiraient fausse confiance. Elle contempla sans y croire cette créature qui portait le nom d'Hermione Granger sans pour autant en mériter les droits. Son apparence semblait lui avoir été volée, puis remplacée. La véritable Gryffondor dégagea d'un coup de coude la tête chevelue et cauchemardesque du chaperon qui l'étouffait. Elle craqua sa colonne vertébrale dans le bon sens avec un hurlement déchirant.
- Reste où tu es ! ordonna l'autre qui se relevait difficilement de terre, baguette en main.
Hermione se tourna vers ce qu'elle considérait comme le diable en personne avec un plissement dédaigneux du nez. Après tout, elle était morte et l'endroit n'était-il pas le parfait lieu de rassemblement des fidèles de Lucifer ?
- Dites, ça vous dirait de la fermer deux secondes ?
Elle se figea presque dans l'immédiat, à l'instant où les mots traversaient ses lèvres. Une bonne minute s'écoula dans un froncement de sourcils, avant que son cerveau ne se décide à donner une explication concevable à la gravité de sa voix. Était-ce les heures passées à somnoler dans le froid qui avaient fait de sa gorge une grotte sans fin ? Ou pire… avait-elle été réincarnée en homme ?
Hermione tâta ses vêtements qu'elle détaillait à présent avec la plus grande horreur. Manteau épais à la fourrure noire, autrefois resplendissante elle le savait mais maculée de terre à cet instant, les chaussures en cuir sombre trop classiques pour en ignorer la noble provenance, la chemise en soie couleur Serpentard et le pantalon tout assorti à la noirceur de l'ensemble. Elle passa son pouce entre les plis du tissu déchiré, dévoilant ses genoux sales et l'orée de ses cuisses aux poils blonds. Avec lenteur, ses doigts se glissèrent dans la chevelure soyeuse qui lui avait été confiée, qu'elle imaginait de la même, l'originelle teinte blonde pâle. Hermione plaça devant ses yeux affolés, les deux mains fatidiques dont la blancheur extrême transparaissait derrière la terre et l'eau. Les mains du Prince des Serpentard. C'était cela même : Hermione Granger était en enfer et la peau de Drago Malefoy lui avait été offerte en guise de châtiment.
- Regarde-moi ! hurla la fausse Hermione qui s'était approchée de bien trop près.
Elle empoigna son col et rapprocha leurs visages aux traits inversés. Ses pupilles pivotaient d'une extrémité à l'autre, analysant chaque œil de la vraie Hermione avec la précision d'un lynx.
- Quel est ton nom complet ?
Son nom. C'était un piège. Elle connaissait son nom, pas vrai ? Elle ne devait pas répondre. Elle savait très bien qui elle était. Hermione défia sa ravisseuse avec un sourire mutin qu'elle ne cacha pas. Après quelques secondes de confrontation visuelle, celle-ci secoua sa chemise et réitéra sa question avec plus de hargne.
- Répond-moi : quel est ton nom complet ?
Hermione sentit dans les veines de son cou la pointe d'une baguette magique qui la ramena derechef à l'évidence : elle était vivante. Le décor apocalyptique qu'elle s'était construit jusque-là s'effondra à la manière d'un rideau qui tombe. À mesure que l'objet lui perçait la peau d'une vive brûlure, la réalité l'atteignait de plein fouet, avec la force inéluctable de la marée et l'intensité démesurée d'un ouragan.
- Je m'appelle Hermione Jean Granger, balbutia-t-elle alors de cette voix tant méprisée qui ne la quittait plus.
La douleur cessa, son clone se retira une poignée de secondes, le temps de la lorgner d'un regard hautain. Mais ce fut pour mieux replonger sur elle au moment même où elle amorçait un mouvement pour se relever. Tous deux retombèrent dans la gadoue, Hermione atterrissant avec la grâce d'un enfant sur ses deux paumes déjà meurtries. À côté d'eux, une immense flaque de neige avait commencé à rendre les armes sous les caresses matinales des maigres rayons de soleil.
- La question était trop facile, articula l'autre en saisissant de nouveau ses vêtements et lui trouant l'abdomen de sa baguette. Comment s'appelle l'action menée par Hermione Granger pour la défense des droits des elfes de maison ?
Comprimée par le poids de son adversaire, la concernée avala l'air glacé du matin qui lui frigorifia les poumons plus que jamais. Est-ce qu'elle était à présent en train de cauchemarder à propos de ses convictions les plus follement engagées ? Elle laissa son visage s'affaisser de lui-même, le cerveau tournant au ralenti. Son double lui saisit le menton.
- Répond !
- La S.A.L.E., murmura-t-elle à contrecœur.
- J'entends rien, rechigna l'imposteur en la malmenant de plus belle.
Derrière les branches sagaces des pins qui les entouraient, la mince chaleur de cette fin d'aurore illumina la clairière d'un voile doré, effaçant les dernières traces de neiges apparentes.
- La S.A.L.E. ! scanda alors Hermione de toutes ses forces. La Société d'Aide à la Libération des Elfes ! Et si personne n'est fichu de s'en rappeler, j'imagine bien comment le monde risque d'évoluer avec de tels ordures tous aussi égoïstes les unes que les autres, tout comme toi !
La fausse Hermione demeura silencieuse un très court moment, plongée dans la contemplation du regard passionné qui l'affrontait. Elle décrocha un sourire en coin, avant de lâcher son col avec brusquerie et de se redresser. La véritable Gryffondor se réceptionna sur le dos, laissant tout le soin à ses vêtements de s'imbiber de l'humidité de l'endroit. Elle finit par rouler sur le côté, à quatre pattes, face à face avec son reflet qui s'était dessiné à la surface de la flaque de neige fondue, à présent devenue limpide. Sur son cou, la trace d'une blessure magique encore fraîche. Hermione la caressa, l'esprit ailleurs. Comme une déferlante, les souvenirs de la nuit dernière affluaient en masse dans ses pensées jusqu'à provoquer en elle un certain dégoût. Les Détraqueurs, dont il n'était d'ailleurs plus questions de leur présence indésirable… Les manières de Malefoy, ses propos aussi injurieux qu'inexplicables, puis… ses lèvres.
- Si prévisible… chuchota-t-il soudain en dodelinant de la tête. Il faudrait bien porter le nom d'Hermione Granger pour rappeler la cause des elfes à une pareille heure.
Même enveloppé de la plus improbable couverture, sa personnalité transparaissait avec précision, dépassant toutes les limites de l'apparence d'Hermione Granger, débordant son cadre respectable dans la plus grande subtilité. Il rabattit sa capuche sur les cheveux bruns dont il avait hérité et qu'il abhorrait au passage de toutes les manières possibles, avant de se retourner vers Hermione qui se débattait avec son manteau en lambeaux et sa taille trop grande. Elle n'attendit pas de s'y habituer et fonça sur lui, le visage déformé par la haine.
- Qu'est-ce que tu as trafiqué ? explosa-t-elle en se jetant sur son col.
Si tout ce qui se tramait dans cette foutue clairière était encore le fruit d'un de ces satanés coups montés, sa baguette allait sans doute finir par lancer un malencontreux Avada Kedavra et il ne va pas falloir lui pleurer à la figure après ça. Malefoy ne bougea pas d'un seul poil. Malgré sa présente petite taille, il soutint le regard révolté de son ennemie avec un haussement de sourcils imperceptible. Le court silence qui suivit acheva de révulser Hermione. Ses pupilles se dilatèrent sensiblement, laissant une remontée brûlante couler en elle et la rage s'y déverser avec lenteur. Il était en cause de toutes ces manigances. C'était lui. C'était encore et toujours lui. Qui d'autre ?
- Qu'est-ce que tu as fait ?
Elle enfonça ses ongles un peu plus profondément dans son cou et serra les dents.
- J'en ai par-dessus la tête de tes petits manèges malsains Malefoy, cracha-t-elle entre deux convulsions de colère. Tu es allé trop loin cette fois-ci, beaucoup trop loin ! Et si tu crois que je vais continuer à passer l'éponge sur chacune de tes provocations, tu te fourres la baguette dans l'œil.
Malefoy reprit contrôle de la situation sans tenir compte ne serait-ce que d'une once de sa fureur. Il se dégagea dans un mouvement hargneux et saisit la cravate d'Hermione, l'autre main occupée à menacer son cou d'une autre vive brûlure.
- Crois-moi Granger, que cette fois-ci la plaisanterie n'est pas du jeu.
La froideur de sa voix, pourtant si familière aux oreilles d'Hermione et en ce matin-là si méconnaissable, calma les laves incandescentes de colère glissant sur sa peau. Il ne lui avait fait part d'aucune justification, d'aucune preuve ni d'aucun éclaircissement sur le sujet, pourtant elle ressentit le goût amer de la vérité à travers ses mots. Le silence qui en résulta accompagna la doucereuse terreur qui s'insuffla en elle. Chacun de ses membres se détendit, un à un, entre la poigne féroce de Malefoy qui se résout enfin à la relâcher. Son regard se perdit dans la blancheur de la neige, derrière la touffe de cheveux bruns qui n'était plus sienne.
Il fallait se rendre à l'évidence : Malefoy n'était pas impliqué, elle non plus. Plus rien n'avais de sens, elle n'était plus celle qu'elle croyait être, mais celui qu'elle n'avait jamais souhaité devenir. Hermione se détacha de son ennemi de gestes mécaniques, une masse de pensées s'entrechoquant entre les parois de son esprit dans une incroyable incohérence. Était-elle bien sûre d'être éveillée ? L'hypothétique mort de sa propre personne lui revint comme un coup de marteau en plein crâne. À quel point la situation était-elle dramatiquement dantesque pour qu'Hermione doute de son existence même sur terre ? Malefoy épiait les moindres aspects de sa réaction, un coin de ses lèvres relevé dans une énième preuve de son arrogance.
Entre ses doigts, une baguette en vigne, dissimulant en son cœur un brin de ventricule de dragon et des dizaines de vies sauvées à son actif. Il était inutile de se poser la question : elle ne lui appartenait bel et bien pas. Hermione fixa pendant une longue minute l'instrument qui avait été jusque-là le sien, sans apparente réaction, avant que Malefoy ne le dissimule de sa vue. L'heure n'était dans tous les cas pas à toute complication de ce genre. L'impasse dans laquelle tous deux venaient de se retrouver constituait à présent la seule et unique question qui méritait bien plus que toute leur attention et forces réunies. Le problème semblait aux yeux d'Hermione d'une telle gravité que la liste d'échappatoires possibles lui apparaissait complètement vide. Rien ni personne n'était en mesure de leur porter secours. Personne sauf…
- Dumbledore, chuchota-t-elle d'abord pour elle-même.
Elle se tourna vers Malefoy dont le regard se mit à crépiter d'agacement, les yeux pétillants, une graine d'espoir germant dans son cerveau.
- Dumbledore saura quoi faire ! Je suis certaine qu'il serait capable de nous apporter tout le soutien nécessaire pour palier à cette difficulté ! Il nous suffit simplement de…
Hermione laissa sa phrase suspendue dans l'air glacial du matin, guidée par ses pieds qui se décidèrent d'eux-mêmes à prendre le chemin du retour, dans la ferme intention de rendre au directeur la visite la plus matinale qui soit. En bon rabat-joie qu'il avait toujours été, Malefoy fit honneur à son image et chassa cet élan de sa voix de givre.
- Un seul pas de plus et je t'envoie faire coucou à tes aïeuls Granger.
La Gryffondor sentit plus qu'elle n'imagina ses desseins se faner dans les champs nébuleux de son esprit. Le gouffre de solitude qui s'installa brièvement en elle laissa bientôt place à la rage, la douleur et l'arrière-goût insipide de la défaite. Comment avait-elle pu croire, durant un si long moment, que Malefoy était doté de quelle que faculté de communication que ce soit ? Comment avait-elle pu oublier ses précédents aveux, la mentalité corrompue qui l'animait et le démon qu'il cachait sous son masque de bon fils à papa ? Comment avait-elle pu ? Dents et poings serrés, naseaux en dehors, elle lui offrit en guise de réponse sa colère la plus sincère. Pendant un instant, elle se sentit comme un Malefoy…
- Maintenant tu vas m'écouter, espèce de sale Mangemort repoussant, grinça-t-elle en dévorant les quelques pas qui les distançaient. Je ne sais pas quelle idée folle tu t'es mise encore dans la tête, je ne sais pas ce que tu cherches en nous amenant dans tout ce foutoir, je ne sais pas ce que tu penses être pour te permettre un tel comportement, mais je peux t'assurer encore une fois que si tu t'attends à me voir suivre à la lettre tes ordres tel un petit chien, tu te trompes lourdement.
La connexion visuelle établie dégageait une si lourde tension qu'elle parvenait presque à grésiller, telle une ampoule surchauffée dont les filaments finiraient tôt ou tard par sauter. Malgré tous les efforts de Malefoy pour lui prouver son innocence, Hermione ne pouvait s'empêcher de nier sa blancheur dans l'histoire. Il fallait bien que ce soit lui, ou alors ce n'était plus personne. Et ça, elle ne pouvait l'accepter.
- Tu cherches les ennuis et tu te réjouis de m'observer lutter contre mon propre sort, bien à toi. Mais tu n'as pas le droit de m'empêcher de sortir la tête de l'eau pour ton simple égo, Malefoy. Je prendrai mes décisions seule parce que je n'ai nul besoin de ton semblant de sollicitude, et compte sur moi : je parlerai à Dumbledore.
Le Serpentard, caché sous ses allures de miss-je-sais-tout, avait ses bras entrelacés sur sa poitrine, le menton et un coin de ses lèvres relevé dans une parfaite mimique du Malefoy prétentieux. Il n'avait pas bronché et avait écouté son ennemie défendre ses droits presque avec délice. Hermione garda ses sourcils froncés tandis qu'il dodelinait de la tête et décroisait ses bras.
- Ça s'appelle Hermione Granger, ça prononce de longs et pompeux discours et ça veut sauver le monde.
Il émit un ricanement hautain, le regard tourné vers l'extraordinaire profondeur de la forêt dont les arbres semblaient s'être resserrés autour de la petite clairière. À présent et elle ne saurait l'expliquer, Hermione sentait un branchage de veines palpiter dans son cou et le battement sourd de son organe vital traduire sa nervosité grandissante. Et elle n'eut plus besoin d'en questionner l'origine lorsque Malefoy attrapa sa cravate dans un élan sauvage, avant de lui susurrer à l'oreille :
- Mais c'est tout petit et drôlement insignifiant, quel manque de chance…
Hermione n'osa mouvoir ne serait-ce que le petit orteil. Elle savait que la conversation était loin d'être terminée, qu'il s'apprêtait une fois de plus à lui faire preuve de son incroyable méchanceté et qu'elle était sur le point de perdre tous ses moyens face à lui. Si tel n'était pas déjà le cas…
- Tu m'appartiens désormais Granger, poursuivit-il en tournant vers elle un visage dur. Tu es à ma merci et tu le seras aussi longtemps que j'en déciderai, ce dont je t'avais, semble-t-il, déjà exposé les aspects. C'est ce que tu récoltes pour avoir voulu sympathiser avec un de mes collègues et c'est d'ailleurs tout ce que tu mérites : être dominée.
- Je ne suis en aucun cas responsable des agissements de tes amis Mangemort, grinça Hermione entre ses dents et tentant de se débattre. Ce n'est pas moi qui suis venue vers lui mais bien l'inverse, alors lâche ma veste.
Elle retira sa poigne avec hargne et réarrangera sa cravate.
- D'ailleurs, quelle que soit la manière dont tout cela s'est passé, ce n'est sûrement pas toi qui va m'empêcher de vivre ma vie. Je ne suis pas ta chose, Malefoy.
Elle n'eut guère le temps d'identifier sa réaction qu'une étincelle verte vola en sa direction. La seule chose qui frappa en dernier son esprit figé par le froid fut le sourire infernal de son ennemi, avant qu'elle ne perde toute conscience. Tout paraissait soudain sans importance, sans intérêt, seulement le fait d'obéir à Malefoy qui semblait n'être rien de moins que son unique raison de vivre.
- Granger, mon paquet de cigarettes se trouve dans la poche gauche de mon manteau, entendit-elle tout près de ses oreilles. Donne-le-moi je t'en prie.
L'ordre fit écho longtemps dans ses tympans tandis qu'elle plongeait ses doigts dans l'emplacement indiqué. Elle tendit à son maître cette petite boîte cartonnée qu'elle reconnaissait vaguement. Malefoy sourit narquoisement, tira une cigarette qu'il alluma et se réjouit du silence de son esclave.
- Tu vois quand tu veux, Granger, murmura-t-il d'une voix posée. Tu es si sage lorsque tu es sous mon joug.
Après un doux silence sous les premiers flocons du matin, Malefoy mit fin au maléfice, presque à contrecœur.
- Finite Incantatem.
Hermione distingua un geste nonchalant de sa baguette, qui fit affluer en elle toutes ses pensées volées. Un nuage de fumée verte, aux arômes de menthe poivrée, intensifia le retour de sa raison. Malefoy sentait bon. Malefoy sentait toujours bon ; et elle se haïssait au plus profond de son âme pour se laisser avoir de si sombres et absurdes pensées. Malefoy était aussi un imbécile fini. Il était d'ailleurs d'une si grande imbécilité qu'il venait d'utiliser le sortilège de l'Impérium contre elle. Le sortilège de l'Impérium ?
- Bon retour parmi nous, Granger.
La lionne bondit sur lui, ses derniers neurones regagnant leur place par grands groupes. Malefoy l'agrippa par son cou, avec une telle force que la totalité de son sang parut remonter vers son visage à vitesse grand V.
- Tu n'as pas le droit d'user des Sortilèges Interdits, espèce de sale dépravé, cracha-t-elle d'une voix hachée, et ce encore moins sur moi. Tu vas me lâcher tout de suite ou je te tue, Malefoy.
Ce dernier esquissa un sourire en coin, sa cigarette calée entre les dents.
- Je te jure que j'en suis capable, ajouta-t-elle dans un souffle. Et si j'en viens à ne finalement pas pouvoir effacer ton existence, je ferai tout pour que tu passes le restant de ta vie à Azkaban.
Son ennemi aspira ses dernières bouffées de menthe, nullement impressionné.
- Bien sûr que non, Granger, chuchota-t-il sur un ton où l'arrogance transparaissait, tu ne feras rien. Absolument rien. Veux-tu savoir pourquoi ?
Il dégaina une baguette qui n'était pas la sienne et la fourra sous son nez de telle sorte qu'elle louchait pour pouvoir la garder en vue.
- Le sort a été jeté avec ta baguette, par conséquent reporter l'incident reviendrai à condamner ta propre misérable vie, non la mienne. Et, poursuivit-il avec un semblant pitié, dis-moi qui diable croirait les propos d'une Moldue violant directement le fils d'un grand allié du Ministère de la Magie ? En rajoutant à cela que tu ne possèdes aucune preuve à l'appui et toute accusation sans preuve est cause perdue.
À défaut d'être violacé tant son adversaire l'étranglait, le teint d'Hermione vira au blanc neige. Malefoy se révélait être beaucoup trop intelligent, ou en tout cas, aussi intelligent qu'elle dans tous les domaines possibles et inimaginables. La tâche devenait de plus en plus complexe ; si elle pensait pouvoir le battre haut la main, elle se faisait de drôles d'idées.
- Rien ni personne ne le fera, ma pauvre enfant, conclut Malefoy face à son silence. Granger, tu es irrécupérable.
Malgré les picotements désagréables qui commençaient à brouiller sa vue, Hermione percevait nettement le faux sourire compatissant du Mangemort et les dernières effluves de menthe qui flottaient autour d'eux. Il faisait froid. Si froid…
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Prrr. Prrr. Prrr. Swoosh. Prrr. Prrr. Prrr.
Hermione reprit connaissance. Ce qu'elle constata en premier fut les bruits de pas s'enfonçant dans la neige qui l'avaient réveillée et la noirceur inquiétante de la forêt dont elle semblait s'éloigner à vue d'œil… en sens arrière. Elle écarquilla les yeux et tenta de se redresser, remarquant l'un de ses pieds suspendus dans les airs. Devant elle Malefoy, sous son apparence de miss-je-sais-tout, se frayait un chemin parmi les branchages envahissants qu'il écartait d'un coup de baguette magique à intervalles réguliers. Dans son autre main, sa propre baguette qui la maintenait pendue dans le vide par les chevilles.
- Repose-moi à terre tout de suite ou je crie.
Crac, boum ! Hermione atterrit sur le sol ferme la tête première, dans un fracas épouvantable. Malefoy venait de jeter le contre-sort sans autre avertissement apparent que son fidèle sourire en coin et il en avait l'air très heureux. Un mal de chien lui enserra lentement les côtes et sa lèvre fendue déversa un jus d'un rouge poignant, au goût métallique. Elle se releva avec difficulté et boita jusqu'à lui, le regard sombre. Il ne perdait vraiment rien pour attendre. Quelle pourriture…
Les deux contrefaçons progressèrent dans le silence le plus complet, Hermione calquant les pas de Malefoy en laissant diverses manières de lui ôter la vie en toute légalité divaguer dans son cerveau. Ils atteignirent la bordure de forêt plus tôt que prévu, mais nul ne s'en plaint le moins du monde car ni l'un ni l'autre ne sentait déjà plus ses pieds, et ce malgré le sort de Réchauffage lancé par Malefoy. Loin devant, et pourtant pas assez pour pouvoir y échapper en ce matin si glacial, les tours du château se dressaient avec grâce, menaçantes. Hermione contempla l'édifice avec l'étrange impression de le découvrir pour la première fois de sa vie. Combien donnerait-elle pour revenir rien que quelques années en arrière, lorsque vivre était tâche bien plus facile… Tout paraissait hors de portée à présent, hors d'atteinte, dissimulé dans une toute autre dimension que celle dans laquelle elle se trouvait désormais. La réalité et l'irréalité se confondait dans la plus grande subtilité, et les détacher nécessitait un concentré d'effort qu'elle se sentait incapable d'accorder.
- Je suis décidément diablement beau.
Hermione eut un vif mouvement de tête vers la présence nuisible qui l'accompagnait, avec un froncement dégoûté du nez. Malefoy la lorgnait de haut en bas, visiblement en pleine crise de narcissisme. S'ils en étaient déjà arrivés à se préoccuper de telles absurdités puériles pendant que leur vie étaient en jeu, ils étaient très, mais alors très mal partis.
- Tu n'es tout de même pas sérieux, Malefoy ? laissa-t-elle échapper en riant nerveusement.
Mis à part un discret reniflement dont elle savait qu'il ne lui était pas adressé, Hermione ne détecta aucune réponse concrète à sa question, pourtant sérieuse.
- Ho eh là, debout !
Elle claqua son pouce et son majeur à hauteur de son nez en espérant capturer une once de son attention, qui semblerait-il s'était perdue dans les ténèbres de la beauté malefoyienne.
- À moins que tu ne l'aies déjà oublié, ou que tu t'en réjouisses, ce qui est d'ailleurs sûrement le cas (elle pinça ses lèvres), nos existences sont présentement suspendues à un fil. Qui plus est, le même fil. Alors écoute-moi bien : ou tu coopères gentiment et tu cesses tes bêtises, ou alors je te jette moi-même un sort puisque de toute façon c'est à cela que nous sommes réduits.
- Et avec quoi Granger ? nargua enfin Malefoy qui avait tiqué au mot « sort ».
Il agita la baguette d'Hermione qu'il avait toujours en sa possession devant le nez frémissant de sa propriétaire, un sourire narquois à la commissure de ses lèvres. D'un geste maladroit, elle amorça une tentative désespérée de reprise de force, laquelle échoua lamentablement.
- Doucement, l'incita-t-il en exécutant un pas en arrière.
La sensation insupportable de vulnérabilité qu'éprouva à cet instant la Gryffondor était telle qu'elle donna pendant un moment l'impression d'être sur le point de fondre en larmes. Si elle en venait à pleurnicher à nouveau devant lui, elle pouvait bien aller réunir la totalité de ses bagages et séjourner dans un coin reculé d'Écosse avant même qu'il ne songe à s'approcher d'elle. Malefoy faisait preuve d'une incroyable injustice et elle n'était pas sûre de pouvoir tenir encore très longtemps ses petits jeux cruels.
- En parlant de coopération, reprit celui-ci sur le ton de conversation et triturant l'objet au rythme de ses paroles, comme nous ne sommes pas encore exposés au public…
Il désigna le château d'un signe de tête entendu.
- … profitons de ce moment de quiétude pour mettre les choses au clair.
Hermione avala une bouffé d'air glacé qui gela ses entrailles. Elle n'était mentalement pas prête non plus à devoir endurer chacun de ses beaux discours qui n'avaient d'utilité que de l'humilier un peu plus face à lui à chaque fois.
- Je n'aurais de cesse de te le répéter Granger, et je ne plaisante pas une seule seconde.
Son ton avait à présent quelque chose de sérieux, implacable. Sa manière habituelle de parler, ou plutôt… de commander, avait repris le dessus. Mauvaise augure.
- Il va falloir que tu suives mes instructions au pied de la lettre, et aucun faux-pas ne sera toléré. Autrement, je peux t'assurer qu'il te mènera à ta propre perte, et voilà qui serait fâcheux car ce n'est absolument pas ce que nous recherchons tous les deux, n'est-ce pas Granger ?
Hermione ravala sa salive avec difficulté. Préférait-elle observer sa vie tomber dans les ruines les plus profondes plutôt que de subir une collaboration infinie avec son ennemi de toujours ? Probablement que oui, et c'est ce qui était le plus choquant dans cette situation. L'arrogance de Malefoy atteignait des proportions et sommets inimaginables, et ce n'était pas pour lui plaire. Mais qui croyait-il être, par Merlin ? Avait-il ne serait-ce qu'omis le fait qu'il s'adressait à la plus intelligente et sans nul doute meilleure élève de tout Poudlard ? Pensait-il pouvoir la réduire à un animal de compagnie dont on avait la possibilité de sermonner à souhait ? Tant qu'à faire, il ne lui restait plus qu'à lui passer un collier autour du cou ! Elle frissonna. Il était en train de commettre une terrible erreur et il ne s'en apercevra que bien trop tard : bien à lui d'être borné et têtu comme une mule, nul n'ignorait qu'Hermione Granger l'était deux fois plus que lui, ou d'ailleurs n'importe qui d'autre. Qu'à cela ne tienne, elle n'était pas aussi naïve qu'il le pensait : elle allait jouer le jeu, et il y avait tout à parier qu'elle ne serait pas la perdante. En tout cas, c'était ce qu'elle espérait.
Le court silence qui venait de s'imposer acheva de satisfaire l'égo de Malefoy. Il esquissa un rictus méprisant qui révulsa Hermione au plus profond de son être.
- Pas de contestations… conclut-il alors. Parfait ; je sens qu'on va bien s'amuser toi et moi.
Le faux Prince des Serpentard ne broncha pour le moins du monde. Oh que oui, ils allaient bien s'amuser…
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- On ne peut tout de même pas débarquer comme des fleurs en plein milieu de la matinée, protesta Hermione qui en avait déjà assez de son acolyte cauchemardesque.
Malefoy les maintenaient cachés derrière un énorme pilier de pierre, de sorte à pouvoir garder une vue directe sur l'entrée du château. La cour était déserte, et seul le bruit de leur respiration réunie semblait troubler la sérénité des lieux. Le matin n'avait pas encore bien fini de pointer le bout de son nez et une unique partie de l'endroit bénéficiait d'un éclairage blafard.
- Granger, nous sommes actuellement en week-end et il doit sûrement n'y avoir que nous, pauvres gens, à l'extérieur des dortoirs à une heure aussi matinale et par ce temps.
- Puisque tu en parles ! s'exclama Hermione dont les membres ne répondait presque plus sous son manteau de fourrure. Est-ce qu'on pourrait discuter de nos désaccords à l'intérieur et entrer par derrière comme je l'ai proposé, sans quoi on risque de nous retrouver sans vie ici, c'est moi qui te le dis !
Malefoy n'accorda aucune importance à ce qu'elle venait de lui chuchoter furieusement à la figure et lui attrapa le bras. Chaque partie de son corps ankylosée par ce froid polaire, Hermione ne trouva pas la force de débattre davantage sur le sujet et se laissa entraîner vers la tiédeur de l'édifice sans rechigner. Son cœur, seul organe fidèle ayant encore la force de militer pour sa vie, accéléra sa course à mesure qu'ils approchaient des portes. Celles-ci laissèrent bientôt place à une ouverture béante, telle une énorme gueule, qui poussa un gémissement à faire réveiller tout le château.
- On va se faire prendre la main dans le sac, couina Hermione en posant un pied à l'intérieur et scrutant chaque recoin des couloirs en quête d'une quelconque âme matineuse.
- Ferme-la Granger, intima Malefoy qui avait à présent lâché prise. Je te préviens : je ne le répéterai pas une seconde fois.
Il s'était également mis à inspecter les alentours, mais d'un œil bien plus professionnel. La véritable Gryffondor s'exécuta et s'accorda plutôt tout le temps nécessaire pour détendre ses jambes engourdies. Il voulait se garder la corvée à lui tout seul ? Qu'il y prenne plaisir, elle n'allait plus insister. Son regard s'aventura sans qu'elle n'y prenne garde dans la Grande Salle, complètement vide, en face de laquelle elle se tenait. Une lueur jaune émergeait par rayons des immenses fenêtres, baignant Hermione d'une chaude lumière. Elle vendrait jusqu'à son âme pour pouvoir revenir ne serait-ce qu'une poignée d'heures en arrière, assise entre Harry et Ron à se chamailler pour des broutilles. Il était fascinant, et effrayant à la fois, de se rendre compte à quel point une milliseconde avait le pouvoir de faire basculer toute une existence… Le cœur serré, elle se détourna de cette vision idyllique qu'elle n'était même plus sûre de pouvoir revivre un jour. À la place, ses yeux fatigués se posèrent sur l'ombre qui s'étirait démesurément dans le couloir depuis ses semelles. Une ombre masculine, aux contours tortueux, sinistre, aussi noire et perverse que tout ce qui avait trait à son authentique propriétaire. L'ombre d'un Mangemort célèbre, et de son propre ennemi qu'elle était désormais elle-même devenue.
- Émerge, Grangy.
Hermione se réveilla de sa torpeur pour faire face à la fausse version de sa personne, et qui lui parut comme vieillie de plusieurs années. La maturité de ce garçon était telle qu'elle transperçait n'importe quelle enveloppe charnelle.
- Suis-moi, et ne fais aucun bruit.
Dans un silence presque impossible, Malefoy ouvrit la marche. Sa camarade se résigna à suivre ses pas, non sans un dernier coup d'œil suppliant à l'immense réfectoire. Les premières minutes s'écoulèrent avec lenteur, durant laquelle Hermione demeura totalement subjuguée par la manière dont la masse de cheveux qui lui avait autrefois appartenue se mouvait au rythme de ses enjambées. Bon Dieu, mais quelle horreur… S'était-elle coiffée la veille ? Probablement pas. Malefoy tourna à un angle de mur. Peut-être devrait-elle se remettre à ces fameux sortilèges de soins capillaires intensifs ? Ils prenaient un temps fou à exécuter le matin ; et puis si c'était pour se retrouver avec des poils de tapis sur le crâne au soir, c'était non merci. Bam !
- Demi-tour ! Demi-tour !
Malefoy venait de faire marche arrière sans crier gare et leurs deux corps se culbutèrent férocement. Hermione reçut la fameuse crinière qu'elle lorgnait en pleine face, et n'eut guère le temps de retenir le gémissement rauque de douleur qui résulta de la collision. Elle sentit qu'on l'attrapait par le col et fut traînée de force vers elle ne savait où. Tous deux trébuchèrent jusqu'au préau qui précédait le parc du château et Malefoy la fit littéralement plonger au sol avant de se vautrer lui-même de tout son long sur l'herbe.
- Mais ça va bien dans ta tête ? se lamenta Hermione en recrachant une poignée de terre.
- La ferme !
Un miaulement qu'elle ne connaissait que trop bien s'invita bientôt à la conversation en apportant toutes les réponses à ses questions. L'animal était accompagné de son maître, à en juger par les frottements lents et réguliers de ses pas contre la pierre. Elle parvenait presque à l'entendre lui souffler des surnoms tous aussi mignards les uns que les autres. Voilà qui était d'une incroyable répugnance.
- Tu m'excuseras cette curiosité mal placée, hésita Hermione dans un chuchotement quasi inaudible, mais… pourquoi est-ce qu'on se cache de Rusard ? A priori, on ne fait rien de mal, si ?
Pendant qu'elle parlait, un deuxième individu fit irruption dans le couloir. Il se révéla être Colin Crivey, l'air aussi ébahi que lorsqu'elle l'avait vu la veille ; quelque chose n'allait décidément pas chez lui.
- Au cas où notre miss-je-sais-tout l'aurait oublié, répondit enfin Malefoy qui ne lâchait pas une miette de la scène, cela aurait été la deuxième fois que cet idiot de Cracmol nous tomberait entre les pattes et au vu de ce qui s'était passé le soir dernier, je ne suis pas sûr qu'une nouvelle rencontre serait de tout repos. Maintenant, ferme-la.
Fair enough. Hermione engloutit la justification sans qu'elle ne lui passe en travers de la gorge. Malefoy était un parfait idiot, cela ne faisait aucun doute, mais elle se devait d'admettre qu'il possédait de sacrés bons réflexes, en plus d'une mémoire à la faire verdir de jalousie. En attendant, ce qui la préoccupait davantage en cet instant fut l'état de son jeune camarade de Gryffondor. Il venait de passer devant le vieux concierge aigri sans aucune apparente réaction que son évidente béatitude et qui semblait ne plus le quitter.
- Malefoy, reprit-elle en se maudissant d'être aussi bavarde, arrête-moi si je me trompe, mais j'ai la curieuse impression que Crivey est comme… ensorcelé.
Rusard accosta l'adolescent en lui reprochant son manque de politesse (« Alors vous ne dîtes même plus bonjour le matin ? »). Malefoy ne pipa mot, bien qu'il paraisse réellement prendre en considération ce que sa voisine venait de lui faire remarquer.
- Bonjour, répondait machinalement Colin.
Plus de doute possible pour la Gryffondor : le jeune homme avait définitivement été victime d'un sortilège. En plus de n'être plus maître de lui-même, il avait perdu toute la joie de vivre qu'elle lui connaissait habituellement.
- Donne-moi ma baguette, lança-t-elle à la touffe de cheveux qui lui barrait presque entièrement la vue.
- Tiens-toi tranquille, Granger, répliqua Malefoy du tac au tac, c'est moi qui gère la situation.
- Ma baguette ! insista-t-elle fougueusement. Ça commence à bien faire ces manies de vouloir toujours tout avoir sous ton joug ! Tu vas me la donner bon gré mal gré Malefoy ; c'en est assez maintenant !
Alors qu'elle prononçait ces paroles, elle se rua sur lui et plongea sa main dans sa poche. Malefoy attrapa ses poignets dans une tentative désespérée de contenir ses soudaines pulsions de violences ; mais c'était sans compter les bras savamment sculptés dont elle seule avait à présent le contrôle. Hermione se donna, pour la première fois depuis qu'elle se trouvait dans ce corps méprisant, un malin plaisir à mettre cette musculature à profit. Qu'on la balance sur un ring, elle allait faire péter les scores ! Un combat qui promettait d'être acharné naquit de ce désordre qui avait trop duré entre les deux candidats, et son regard attrapa le sien dans la confusion des mouvements, avec un plissement d'yeux partagé. La minute de silence qui s'ensuivit n'eût d'utilité qu'à déclarer la guerre formellement ouverte et un premier coup de canon imaginaire autorisa la véritable bataille. Une confrontation où la parole n'avait plus sa place s'éternisa, jusqu'à ce que ni l'un ni l'autre ne se soucie plus de rien autour d'eux : ni de Rusard, ni de Miss Teigne, ni de Crivey, ni même de la discrétion qu'ils s'étaient précédemment imposés.
- Lâche-moi espèce d'ordure !
- Mais tu vas rester tranquille, oui ou merde ?
Hermione pencha sa tête en arrière lorsque son détracteur attaqua ses cheveux, grinçant la mâchoire de douleur. À l'aveugle, le regarde rivé sur le plafond pierreux qu'elle avait été forcée d'observer indéfiniment, elle plongea sa main dans la cape adverse et tira un grand coup sec. Au creux de son poing qu'elle brandit en l'air, l'objet tant convoité, qu'elle serrait avec tant de force qu'elle n'aurait pas été surprise de le voir se briser sous la pression. Un sifflement enragé s'échappa de ses lèvres entrouvertes au ressenti d'une vive brûlure dans sa nuque, semblable à celle dont elle avait été victime plus tôt ce matin. À ce stade-là, il était tout aussi efficace de prendre un ticket sans retour pour l'enfer, et Merlin l'en pardonnera inévitablement. Hermione lança un coup de coude au hasard et l'exclamation de douleur qu'elle reçut pour toute réponse lui apprit qu'elle avait visé juste. Elle se releva en vitesse et trébucha presque immédiatement, lorsque deux petites mains attrapèrent ses chevilles pour la faire chuter. Sa tentative de fuir le ring n'avait pas l'air d'être passée inaperçue…
- Stupéfix ! hurla-t-elle, mais le sort ne fit que frôler ses cheveux pour venir érafler le mur le plus proche.
Malefoy, qui sembla presque étonné qu'ils en soient arrivés si vite aux baguettes, fit preuve d'une fraction de seconde d'inattention qui lui fut fatale. C'était maintenant ou jamais. Les longues jambes d'Hermione se déployèrent d'eux-mêmes et elle se mit à détaler dans le couloir comme s'il lui avait poussé des ailes. Elle croisa en chemin le vieux concierge qui, à son expression aussi ahurie qu'indignée, avait l'air de découvrir les méfaits beaucoup trop tard. Crivey ne réagit pas pour une Mornille ; il tourna un regard lassé vers ce brouhaha comme s'il y avait assisté tous les matins depuis sa naissance. Tous deux ne devinrent aux yeux de la Gryffondor plus qu'un mélange de couleurs dans le décor alors qu'elle continuait de prendre ses jambes à son cou. Elle risqua un coup d'œil en arrière sans cesser de courir, apercevant la petite silhouette de Malefoy qui se relevait à peine de terre pour se lancer à sa poursuite.
- Tu as tout intérêt à t'arrêter sur-le-champ si tu ne veux pas mourir dans la minute !
- Stupéfix ! se contenta de répéter Hermione en passant sa baguette par-dessus son épaule.
- Expelliarmus !
- Eh, où allez-vous comme ça ! beugla soudain la voix hystérique de Rusard. L'usage des baguettes magiques est formellement interdit dans le hall !
En tournant à un angle de couloir, elle constata s'être soudain retrouvée dans un cul-de-sac monstrueux où elle se liquéfia littéralement sur place. Aucune issue à l'horizon. Mais qu'est-ce qui lui avait pris tout-à-coup ? Était-elle à ce point suicidaire ? Malefoy allait sûrement être invivable après ça, en plus de lui faire passer un sale quart d'heure… Peut-être même qu'il la tuerait. Quelle imbécile ! Ledit potentiel meurtrier déboula à son tour dans l'impasse et Hermione le fixa avec des petits yeux terrifiés. Elle était fichue. Comme s'il se rendait peu à peu compte de la situation dans laquelle son ennemie venait de se fourrer, Malefoy reprenait son souffle avec un sourire terrorisant, baguette à bout de bras. Le duel n'était pas terminé…
- Stupéfix ! rugit Hermione qui ne savait plus quoi faire.
D'un geste parfaitement maîtrisé, le Mangemort repoussa le sortilège comme s'il s'était agi d'un moucheron. Son regard, si sombre, provoqua en elle un traumatise hallucinant qu'elle se savait incapable d'oublier à compter de ce jour. Son rythme cardiaque redoubla d'intensité, témoin de la véritable crise de panique qui s'infiltrait à une vitesse ahurissante en elle et secouait ses membres de tremblements d'une rare violence. La vision de cette Hermione d'aspect cauchemardesque retourna ses tripes en même temps que ses pensées, qui s'entrechoquaient entre elles. Avec l'étrange impression de perdre la raison, la jeune femme réalisa qu'elle avait continué de se défendre, inlassablement, et le dernier sort qu'elle lança se révéla aussi vain que tous les autres. À la seconde qui précéda sa perte totale de connaissance, les iris d'Hermione se dilatèrent lentement dans leur pupille. Elle emporta en guise de souvenir ce sourire troublant, et ces yeux, dans lesquels l'Enfer lui-même semblait y avoir été enfermé.
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2
les règles du jeu
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La matinée s'éternisait. Hermione ouvrit les yeux avec le sentiment détestable d'avoir été ce jour-là dans les vapes bien plus que n'importe quel grand amateur de marijuana. Est-ce que les sorciers consommaient aussi ce genre de drogues-là ? Un sujet de plus sur lequel se documenter à la bibliothèque. La bibliothèque ? Tout semblait si loin… Un lancement de tête répétitif avait fini par entourer son crâne d'une douleur vive, et Hermione avait désormais l'allure chétive de quelqu'un qui se remettait à grand peine d'une mauvaise grippe. Rien n'allait plus. Un voile de noir persistant depuis son réveil brouillait sa vue et il lui fallut plus de deux minutes avant qu'elle ne puisse à nouveau distinguer l'univers autour d'elle. Des bruissements de capes et des murmures lui parvenaient vaguement mais le faible état de sa personne ne lui permit d'identifier qui que ce soit. Elle était fatiguée. À présent et plus que tout au monde, elle ne ressentait que le besoin urgent de se réfugier dans l'étreinte chaleureuse et réconfortante de sa maman. Elle ne voulait rien d'autre.
- …totalement inadmissible, vous pouvez me croire. Et soyez-en sûr, j'en toucherai définitivement un mot au directeur.
Hermione esquissa un mouvement pour se redresser. Il y avait tout à parier qu'elle venait de se fourrer dans de très gros ennuis. Sa spécialité ! Si son sens de l'écoute ne lui faisait pas défaut, elle reconnaissait là les voix très occupées de sa directrice de maison, Mrs McGonagall, Rusard et… Hermione Granger, soit dit en passant l'homme redoutable qui ne la quittait plus : Drago Malefoy.
- Ils couraient partout dans les couloirs, racontait Argus avec une pointe de mépris, il n'y a qu'à jeter un œil à c'mur-là. Vraiment n'importe quoi.
Très, très gros ennuis. L'Écosse c'est tout près, à bien y réfléchir.
- Miss Granger, reprit le professeur après un silence dépité, je pensais pourtant m'être exprimée clairement en début d'année. J'attendais de votre part et de monsieur Malefoy un comportement exemplaire. Vous représentez à chacun de vous deux grandes maisons de l'école Poudlard et je ne saurais tolérer de telles… débauches au sein de notre communauté. Qui plus est constituée de beaucoup de jeunes gens qui n'hésiteront pas une seule seconde à reproduire vos idioties.
Des débauches… Elle pouvait tout autant pérégriner sans aucun bagage. Ça ne ferait rien. Un nouveau départ. Quoi de plus rafraîchissant.
- Vous me décevez beaucoup Miss Granger, finit-elle par lancer.
Malefoy semblait avoir ouvert la bouche pour caler une justification mais il n'en fit rien. Au diable l'Écosse, elle n'aurait jamais su s'habituer aux jupes masculines de toutes manières. Avec un sérieux effort puisé dans les landes de sa bonne volonté qui ne s'était pas encore fait la malle, Hermione s'appuya sur ses deux paumes et releva la tête.
- Je n 'y suis pour rien professeur, répliqua-t-elle d'une voix pâteuse.
Ce timbre rocailleux qui s'échappait de ses cordes vocales… beaucoup trop familier pour en oublier le véritable propriétaire. Une catastrophe. Elle venait de déclencher une catastrophe. Miss Catastrophe. N'était-ce pas à présent Mr ? Hermione plissa les yeux. Un éclair de douleur s'abattit sur son crâne, à la vue des trois visages contrits qui commençaient à la dévisager avec lassitude. Celui de Malefoy affichait l'air crispé d'une mère silencieuse mais frémissante de honte devant ses enfants désobéissants et les invités. Après avoir passé les derniers jours à tenter de déchiffrer chacune de ses expressions, elle mettait sa main à couper que cela ne reflétait en réalité qu'une extrême colère, et qui d'ailleurs ne tarderait certainement pas à lui retomber dessus. Elle se laissa à nouveau choir sur ce qu'elle devina être un brancard flottant de l'infirmerie, avec le souhait formel de vouloir se faire enterrer six pieds sous terre. Cette journée n'en finissait pas, et elle n'en retirait que l'impression insupportable de vivre toute une vie avant d'avoir à rencontrer la mort au soleil couchant.
- Assez parlé. Emmenez-donc votre camarade chez madame Pomfresh, reprit la directrice sur un ton sec. Et que je nous vous y vois plus à dégrader les fondations de notre établissement. C'est d'une inconscience…
Les pas alanguis de Rusard semblaient déjà s'éloigner, et il ne restait désormais plus qu'elle-même, Malefoy et madame McGonagall qui prit également congé après une dernière remarque :
- Vous serez convoqués dans le bureau du professeur Dumbledore après votre sortie. Le mot de passe de la gargouille est Patronus. Bonne fin de matinée, lança-t-elle en tournant les talons avec aigreur.
Hermione s'était rarement sentie aussi impuissante, bête, et si peu utile que ce matin-là. Elle aurait voulu crier à sa professeur qu'elle avait besoin d'aide, que rien n'allait et qu'elle avait le sentiment terrible d'être délaissée de tout et tout le monde. Qu'elle était prisonnière de cette enveloppe charnelle cauchemardesque et qu'une douleur mentale la consumait à petit feu. Mais elle se contenta d'observer de ses yeux vitreux les mouvements ondulants de sa cape noire, à l'image des remous ténébreux tourmentant sa vie autrefois si tranquille, avant qu'elle ne disparaisse au coin. Pour ne rien changer, Malefoy se révéla tout aussi insensible et cruel qu'à son ordinaire. Le regard foudroyant qu'il lui adressa la dissuada de tout commentaire à propos de la présente situation et elle se laissa emmener à l'infirmerie sans rechigner. Le potentiel assassinat de cet individu devenait aux yeux d'Hermione bien plus qu'une option à mesure que le temps s'écoulait.
- Ne t'avais-je pas interdit toute implication que ce soit dans les affaires qui allaient suivre ?
La tonalité de sa voix, aussi féminine soit-elle, lui fit froid dans le dos. Sans réponse, elle osa lever la tête vers lui et ne remarqua qu'à cet instant les ecchymoses bleuâtres qui coloraient par endroits son visage. Ses yeux suivirent les lignes de son cou et ses épaules tout autant tuméfiés, qui portaient les mêmes traces. Elle devait sans aucun doute être à l'origine de chacune de ces plaies, mais elle n'en avait pour le moins strictement rien à faire et de toute façon, elle devinait en être également balafrée. Il ne manquait plus qu'elle s'inquiète de la santé de cette espèce d'odieuse enflure et elle était fichtrement bonne à l'abattoir.
- Ta constante désobéissance à mon égard te sera fatale si elle ne cesse pas dans les jours à venir, poursuivit-il d'une terrifiante nonchalance. Et que dis-je… dans les heures et minutes à venir.
Les portes de l'infirmerie se trouvaient à présent sous leurs deux paires d'yeux réunies, qu'Hermione contempla un très long moment avec dégoût et une pointe d'appréhension. Elle ne comprenait plus tout à fait le cours que sa vie venait de prendre, et les changements se révélaient d'une telle brutalité que rien ni personne ne semblait capable d'avoir un quelconque impact positif sur elle. Et cela ne promettait que de s'aggraver, surtout si elle était condamnée à se coller un cruel et parfait idiot aux pattes. C'était à se demander si les gros soucis ne faisaient pas partie intégrante de son quotidien.
- Maintenant écoute-moi bien miss Parfaite : nous sommes sur le point de pénétrer à l'intérieur de cette salle et cela constitue notre premier grande tentative de se débarrasser de cette malédiction. Un seul faux pas de ta part Granger, un seul, et tu pourriras dans ce corps qui n'est pas le tien pendant l'éternité. C'est entendu ?
Hermione se dandina sur son brancard, l'air de lui prouver que son état ne lui accordait la possibilité à aucune témérité ou imprudence que ce soit à ce moment précis.
- Encore une fois, sache que c'est moi qui décide, lâcha-t-il en guise de fin de discours.
Sans lui laisser l'opportunité de répliquer, ni même de se défendre, Malefoy agita sa baguette d'un coup sec. La Gryffondor suivit les deux portes battantes d'un regard chargé d'amertume, et laissa le son grinçant de celles-ci bercer ses oreilles fatiguées. La matinée poursuivait son lent chemin à l'intérieur de la salle d'infirmerie, autour de la lignée de matelas qui se suivaient et dont les couvertures se délectaient d'une faible lueur hivernale. Devant son nez frémissant d'impatience, Malefoy continuait de faire flotter son brancard à travers la pièce, jusqu'à ce qu'elle aperçoive le bureau en apparence inanimé de madame Pomfresh. Après quelques secondes de silence durant lesquelles Hermione se mordit la langue pour s'empêcher de repartir dans une éternelle ritournelle de questions, elle passa enfin une tête étonnée par l'encadrement de la porte.
- Bonjour miss, caqueta une voix tout près de ses tympans.
Hermione fronça longuement les sourcils. Malefoy avait redéployé ses manigances qui l'insupportaient. Ses imitations parfaites de sourires Grangériens, la position idéale de ses mains sur le devant de sa jupe, jusqu'au relèvement parfait de son menton en une mimique irréprochable de miss-je-sais-tout. Merlin, qu'est-ce qu'elle détestait cette imposture…
- Bonjour à vous, babilla la vieille femme absorbée par l'amassement de documents qu'elle serrait entre ses mains. Que me vaut votre visite matinale ?
Une infime poignée de secondes, le temps que l'infirmière ne se décide finalement à lever son nez hors de ses papiers, suffit à Malefoy pour gratifier Hermione du plus glaçant regard qu'il avait en réserve et ces seuls mots, qu'elle ne lut que le bout de ses lèvres : « Joue le jeu ». La Gryffondor perdit ses yeux dans le vide de la salle, ses spasmes de terreur lui serrant de nouveau les tripes à la vue de cette personnalité qu'elle méprisait du plus profond de son âme, et à l'idée de ce qui allait suivre cet énième avertissement de Malefoy.
- Merlin mon Dieu ! s'écriait la vieille femme en portant une main à son cœur. Monsieur Malefoy, ce n'est pas vrai… alors vous avez recommencé à harceler cette jeune élève ? Mais qu'avez-vous donc dans la cervelle ? Regardez dans quel état vous me la ramenez !
Il y avait longtemps qu'Hermione n'avait pas ressenti un sentiment de satisfaction aussi jouissif. Depuis qu'elle traînait avec cette autre ordure, finalement. Elle tourna vivement la tête vers ladite ordure et la gratifia d'un rapide haussement de sourcils, suivi d'un sourire en coin. Prend-ça dans ta gueule, Mangemort. Malefoy, sous ses apparences de miss-je-sais-tout, n'eut aucune réaction si ce n'est un mince plissement de ses lèvres, tout juste visible. Un claquement de doigts impatient tira la jeune Gryffondor de cette vision pour le moins incompréhensible.
- La moindre des choses serait de me répondre, très cher, grinça Madame Pomfresh à l'adresse de ce qu'elle considérait comme le Prince des Serpentard. Vous êtes d'une insolence exemplaire.
« Joue le jeu ». « Joue le jeu »… Elle était Malefoy. C'était elle Malefoy. C'était à elle que l'infirmière faisait des reproches, c'était son attention à elle qu'elle tentait d'attirer. Hermione retint à grand peine une exclamation de surprise. « Joue le jeu », c'était cela qu'il voulait dire !
- Elle l'a bien mérité, se contenta-t-elle de lancer avec toute la hargne dont elle était capable.
Crédible. Ils se détestaient.
- Et ça vous fait rire ? trembla son interlocutrice qui frémissait déjà d'indignation.
Ses prunelles claires, crépitantes, qui lui évoquaient presque la vivacité visuelle de Dumbledore, achevèrent de la rendre mal à l'aise. Contre toute attente, elle contourna le bureau à la vitesse d'un vautour et saisit le bras d'une Hermione dépassée par les évènements. C'était donc cela d'être dans la peau d'un Malefoy ? Considéré fautif à la première occasion, sans aucun autre jugement préalable que celui d'une évidente arrogance et l'effronterie bien connue issue de ses nobles racines ? Elle atterrit avec brutalité sur un lit couinant de l'infirmerie, sur lequel Madame Pomfresh venait littéralement de la jeter. Dans le même temps, un hibou de la taille d'un chaton s'engouffrait au sein de l'immense salle dans un bruissement d'ailes. Il resta tout juste le temps d'effectuer un virage au-dessus du chignon hirsute de l'infirmière et laissa tomber un minuscule bout de parchemin qu'elle attrapa d'une main sèche et se mit à le lire immédiatement.
- Restez où vous êtes, ordonna-t-elle froidement à Hermione qui haussait le cou.
Avec un soupir frustré, elle s'affaissa à nouveau sur ses couvertures dont les essences de lavande lui évoquaient douloureusement les énormes paniers de linges de sa mère, chez elle, à des kilomètres d'ici. Au loin, l'imposteur de Malefoy semblait se délecter de la scène à en juger par son fin sourire narquois et le plissement joyeux de ses paupières. Hermione réprima toutes les envies meurtrières qui s'infiltraient dans ses veines, jusqu'à agiter les terminaisons nerveuses de chaque partie de son corps. Le hibou était parti. Le mot. Elle tourna les yeux et tomba nez à nez avec le visage colérique de Madame Pomfresh qui lui désignait le morceau de papier de si près qu'elle ne pouvait en apercevoir les quelques lignes. Malgré tout, elle crut reconnaître les arabesques hâtivement griffonnées par la plume du professeur McGonagall, et elle déglutit avec bruit.
- Vous êtes convoqués chez le directeur Dumbledore à neuf heures pétantes.
- Je vois cela, bredouilla Hermione en rentrant les épaules.
- Miss Granger, lança-t-elle à la cantonade sans apparente transition, prenez le lit près de la fenêtre. J'arrive dans un instant.
Elle adressa un dernier coup d'œil courroucé au faux Serpentard et tourna les talons, pendant que Malefoy s'exécutait en silence. Elle le vit observer avec une attention toute particulière les moindres faits et gestes de l'aide-soignante qui farfouillait les étagères de son armoire secrète dans un cliquètement répétitif.
- Débarrassez-vous de vos vestes, recommanda-t-elle en tournant le verrou du buffet.
Malefoy contempla consciencieusement l'endroit où elle dissimula la clé, comme s'il cherchait à la voler dans un temps ultérieur. Mais qu'est-ce qu'il trafiquait… Madame Pomfresh déposa diverses fioles sur un chariot et le laissa traîner à travers la salle. Elle s'approcha d'Hermione qui retirait encore ses chaussures et le manteau encrassé de son acolyte. Les roues stridentes du chariot calquèrent ses pas et les battements furieux de son cœur redoublèrent d'intensité. Hermione planta deux perles d'acier dans le regard indifférent de l'infirmière. Le blanc de ses yeux s'était constellé de sillons rougeâtres et des cernes entouraient sa vue, à l'image du brouillard noir qui avait désormais enveloppé sa vie. Une cuillère d'argent se présenta à elle, qu'elle s'empressa d'accueillir dans sa bouche. Le mélange de liquides médicamenteux lui brûla la langue, l'œsophage, brouilla sa vue de milliers d'abominables picotements qu'elle n'avait plus la force de pouvoir endurer encore une fois. Sa conscience s'envolait doucement, incapable de réagir à sa tension qui chutait incontestablement, aux formes noirâtres qui remplaçaient son champ de vision, à Malefoy, qui avait su feinter le dos tourné de la vieille femme et recrachait la totalité de la potion par la fenêtre entrebâillée.
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- Drago n'aurait levé le doigt sur votre petite copine sous aucun prétexte, ce à moins qu'elle ne l'ait volontairement provoquée. Ce qui ne m'étonnerait pas étant donné son caractère fouineur de miss-je-sais-tout.
Sifflements moqueurs.
- Bien sûr Parkinson, voilà qui serait idiot de notre part d'attester de tels propos d'un Mangemort surentraîné ; d'ailleurs Malefoy n'a jamais rien fait de son propre chef, c'est évident.
- Quand il dit chef, c'est simplement façon de parler…
- Croyez ce qu'il vous chantera, il est innocent et il serait temps de mettre votre sale Sang-de-Bourbe en cage avant que d'autres ne s'en chargent.
Une tension magique, des grésillements sournois, bruissements de capes et chuchotements furieux. Hermione émergea d'un sommeil sans rêve, brut, auquel le mélange antibiotique de l'infirmière avait accordé le don d'être aussi réparateur qu'elle l'aurait souhaité. Elle ne mit guère de temps à se tirer de sa léthargie et ses pupilles commençaient déjà à s'agrandir de surprise. Qu'est-ce une bande d'inconnus fichaient à hurler le nom de son de son pire ennemi près de son lit à baldaquin et de si bon matin ? Attends voir…
- Personne ne veut de problèmes ici, alors baissez tous gentiment vos baguettes et tout se passera pour le mieux.
Harry… C'était Harry ! Hermione bondit de son lit, les ongles cramponnant les plis de ses draps avec toute l'adrénaline qui lui montait au cerveau et lui faisait perdre la tête. À moins qu'elle n'ait été victime d'hallucinations de la plus haute gravité, elle assistait bien là à un début de duel entre son meilleur ami et Blaise Zabini, Pansy sur ses arrières et un Ron écumant de rage entre eux, les jointures tremblantes. Rien de toute cette mascarade n'avait de sens.
- Arrêtez !
Hermione fut secouée d'un sursaut craintif. Elle ne sut d'abord vraiment si elle avait pensé à haute voix ou si quelqu'un d'autre avait crié à sa place, mais de l'autre côté de la pièce, une masse de cheveux en bataille qu'elle connaissait par cœur pour l'avoir elle-même portée sur son crâne lui épargna toute autre investigation. Le décor autour d'elle s'effondra lamentablement. Elle n'était pas dans ses appartements de préfète, ni même dans l'un des dortoirs des Gryffondor, et encore moins dans son propre lit qu'elle chérissait. Elle était toujours à l'infirmerie, à l'intérieur d'un corps qui ne lui appartenait guère et face à la situation qu'elle avait eu le temps de redouter mille fois et pourtant pas assez pour la voir se matérialiser de sitôt devant ses yeux.
Malefoy posait deux pieds frissonnants sur le sol de pierre froid, les paumes appuyées sur les bords de son matelas. Hermione se levait aussi, les yeux rivés sur ce qu'elle aimait désormais à surnommer sa sœur pernicieuse. Une de ses épaules s'était dénudée, derrière les ouvertures béantes de sa chemise froissée. Sa crinière sauvage crépitait délicieusement sous ses doigts fins, qui s'affairèrent à former au-dessus de sa nuque un chignon des plus touffus sans rien enlever à la grâce naturelle dont Hermione était dotée. Cette dernière s'approchait encore, lorsque Malefoy enfonçait sa baguette au milieu de ses milliers de mèches entremêlées. Il en faisait trop, il en faisait peu, il jouait ce rôle de miss parfaite à la… perfection. Leurs regards se croisèrent pendant une traîtresse seconde, à la façon de deux aimants aux faces opposées, irrésistiblement attirés. Le rideau tombait, le spectacle était là, prêt à être dévoilé au grand public.
- Hermione ? s'enquit Ron en brisant le cercle litigieux qui avait mystérieusement pris place.
Il dévora les quelques pas qui le séparait de Malefoy et l'enveloppa de ses grands bras en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. Hermione ressentit un pincement au cœur des plus vifs mais ne dit rien. Il ne fallait pas réagir. Il ne fallait rien dire. Si elle voulait assurer sa propre survie, celle de ses proches et de toute autre personne chère à ses yeux, elle n'avait qu'à fermer sa bouche. Pourtant, et elle aurait dû s'en douter après tout ce temps passé à ses détestables côtés, Malefoy ne supportait être touché contre son gré.
- C'est bon, dit-il d'une petite voix, mais assez ferme pour que Ron amorce un geste de recul.
- Malefoy, saluait dans le même temps Harry d'un geste hypocrite du menton.
- Potter, hésita-t-elle avec un froncement de sourcil.
Ron observait ce qu'il croyait être son amie d'un œil curieux mais avait l'air de n'avoir aucune contestation à présenter face à sa réaction. Blaise et Pansy accouraient déjà au secours de leur cher confrère Serpentard, et la réelle concernée se sentit très vite submergée par la panique. La présence de Zabini agitait en elle de nombreuses et confuses pensées qu'elle tentait en vain d'ignorer.
- Est-ce que tu vas cesser de fourrer ton sale nez partout ou devrais-je plutôt m'assurer moi-même que cela n'arrivera plus ?
- Je te demande pardon ? répliqua hostilement Hermione en se forçant à regarder son meilleur ami dans le blanc des yeux.
- Donc ça t'amuse de jouer au plus idiot ?
Harry n'avait pas rangé sa baguette.
- Retenez votre castor avant de venir demander des comptes.
- Tu vas me le payer Malefoy, intervint Ron en relevant ses manches.
Pansy dégaina son instrument au quart de tour.
- On ne bouge pas, le rouquin.
- Dégage le plancher, cracha-t-il en réponse.
- Ça suffit, répéta Malefoy d'une voix forte.
Tout le monde se tut. À l'exception de Zabini, qui était à présent le seul à n'avoir encore prononcé ne serait-ce qu'une syllabe. Il promenait ses yeux sombres partout autour de lui, s'attardait longtemps sur la fausse Hermione mais jamais assez pour que quiconque d'autre que la véritable destinataire ne le remarque.
- Harry, Ron, il n'y a aucun réel fautif dans l'histoire, poursuivit Malefoy.
Il jeta un discret regard à Hermione, la dissuadant de tout autre commentaire ou faux bond de sa part. Les jeunes hommes interpelés tendaient l'oreille, soucieux de ce que leur protégée avaient à ajouter.
- Ce qui devait arriver arriva, et il est trop tard à présent pour se poser mille et une questions. Et puis c'est risible, je vais très bien. Il a eu son compte.
- Je peux en dire autant à ton sujet, ne put s'empêcher de contre-attaquer Hermione.
Trop dit. Trop fait. Elle parlait trop bon sang de bonsoir. Ne pouvait-elle pas simplement se taire et le laisser faire tout le travail ? Non ! Au diable ses petites manières bourgeoises, et tant pis pour lui !
- C'est incroyable, soupira furieusement Harry, tu tends le bâton pour te faire battre Malefoy.
Drago haussa des sourcils entendus à son attention, l'air de donner raison au balafré pour une fois. C'est tant pis pour lui. Au moins, elle était tout à fait crédible et c'était pour l'instant tout ce qui comptait. Ron attira ses amis près de lui, lança un coup d'œil irrité en direction des deux Serpentard et de leur chef, et le petit groupe leur tourna le dos en débutant ce qui semblait être comme une flopée d'insultes. Hermione pinça les lèvres un long moment, avec l'espoir fou de capter un seul regard de Malefoy. Mais parce que c'était un imbécile et une sale fouine malodorante, elle ne reçut rien d'autre en retour que la poigne compatissante de Pansy qui l'entraînait vers son lit. Zabini les suivait en silence.
- Drago, chuchota la jeune femme après s'être assuré que personne d'autre qu'eux ne pouvait les entendre, qu'est-ce que tu as essayé de faire avec cette peste ?
Hermione la dévisagea sans ménagement. Ça allait être son quart d'heure à elle, aujourd'hui.
- Qu'est-ce que tu insinues par-là ?
- Je demande si tu avais tes raisons. Ne prends aucun risque inutile pour l'instant.
- Bien sûr que je ne ferai rien de stupide, Parkinson.
Son cerveau tournait déjà à plein régime. Elle avait au moins une preuve qu'il se tramait tout un tas de pratiques malsaines au sein de cette clique de serpents. Leurs services aux Lord n'étaient évidemment plus mésestimés mais si elle creusait un tantinet plus profondément, elle pourrait en savoir davantage… Bénie soit cette foutue malédiction ! Merlin lui donnait là le moyen de faire le plein d'informations et ils auraient un pas d'avance sur eux pendant la guerre.
- Pour qui me prends-tu ? ajouta-t-elle pour paraître convaincante.
- On te fait confiance, tu sais ce que tu fais, conclut Pansy en se laissant tomber sur son tabouret.
Elle avait l'air beaucoup moins gamine, un peu plus compréhensive, mature, amicale. Hermione en vint à se demander si ses nombreux comportements de chipie à l'école et ses crises de jalousies publiques à l'égard de son blondinet préféré n'étaient en réalité qu'une façade. Après tout, ils étaient tous faux dans cette maison. Sauf peut-être…
- Pansy, susurra Zabini, laisse-nous s'il-te-plaît.
Parkinson avait l'air épuisé. Aucune expression ne vint troubler son visage maquillé avec la plus grande finesse, comme si aucun d'eux ne venait de prendre la parole. Pourtant, elle se massa le front de ses doigts manucurés et Hermione l'observa se redresser.
- Ne vous entretuez pas, dit-elle sérieusement en empruntant le chemin de la sortie.
Elle se déhancha jusqu'aux portes battantes et disparut, après un dernier regard venimeux spécialement dédié à Ron Weasley. Les potentiels désaccords entre les deux Serpentard porteraient-ils sur l'incident de la veille ? Hermione reporta sur son attention sur ce qui était à présent devenu son seul interlocuteur et fut surprise de constater qu'il la scrutait déjà avec semblait-il… une once de frustration, de colère ?
- Qu'est-ce qu'il y a ? s'écria-t-elle sur un ton mauvais. Pourquoi est-ce que tu me regardes comme ça ?
- Comme dirait le petit Potter, tu aimes te faire passer un con.
Les poings enfoncés dans ses poches, les yeux rivés sur elle, un parfum irrésistible émanant de sa peau chocolatée ; la jeune femme se sentit rougir à l'intérieur même de cette enveloppe étrangère. Ce n'était fichtrement pas le moment…
- Ça rejoint les rangs de Potter et sa clique maintenant ? Je t'en prie, va pleurer la Sang-de-Bourbe en leur compagnie, ça te changera les idées.
Qu'est-ce qu'elle faisait un bon Malefoy ! C'en était presque effrayant. Blaise se pencha sur elle jusqu'à lui barrer la vue.
- On t'a déjà appris à avoir un minimum d'humilité ? menaça-t-il entre ses dents.
La pointe d'une baguette lui transperça le torse et elle se fit violence pour ne pas hurler. Bingo, il y avait donc bien controverse entre les deux jeunes gens.
- C'est la dernière fois que je t'y vois à prononcer cette insulte, Drago.
- Tu dois être devenu fou pour être aussi à l'aise avec moi, finit par déclarer Hermione en lui donnant un coup dans le ventre. Écarte-toi et aie toi-même un peu de décence.
Blaise laissa échapper une exclamation étouffée. Il se mit à nouveau debout, en palpant ses abdominaux.
- Si tu veux te battre, ce ne sera sûrement pas ici, se justifia Hermione qui ne souhaitait que faire redescendre cette terrible tension.
Avec un peu de chance, le temps que cela se concrétise, Malefoy et elle auraient peut-être tous deux retrouvé leurs corps.
- Si tu touches encore à un seul des cheveux, c'est devant toute l'école que l'on organisera des retrouvailles entre ta gueule et mon poing.
- Il va falloir choisir un camp Zabini, souffla Hermione avec un froncement de sourcils.
Les deux meilleurs amis étaient définitivement en froid, et elle comptait découvrir la raison de ces désaccords coûte que coûte. Il y avait fort à parier que cela la concernait directement et si tel était le cas, Malefoy n'avait qu'à se préparer à passer un sale quart d'heure.
- On ne reprendra certainement pas la même discussion, Drago. Je t'ai déjà exposé mon point de vue sur la question et je ne le ferai pas une seconde fois.
Blaise réarrangera sa veste d'une geste sec et inclina doucement la tête.
- On se voit plus tard, bon rétablissement.
Hermione ne sut que dire, que faire, et ce même lorsqu'il adressa à la fausse Gryffondor un long regard empli de tendresse et de compassion avant de se retirer. Un énième problème se matérialisa à l'entrée de l'infirmerie et elle retint un cri de pure lamentation. Ginny débarquait en coup de vent, son visage soucieux encadré de centaines de rougeurs chatoyantes et les mains chargées de ce qu'elle pensait être une grosse boîte de chocolats. Les cheveux de Ginny… leur odeur de fleurs, son sourire d'ange tombé du ciel… Hermione sentit les larmes lui monter aux yeux.
- Ça suffit, dehors vous tous ! s'exclama Madame Pomfresh qui sortait d'un coma de plusieurs années lumières.
Où était-elle lorsque ces serpents à sonnette avaient pénétré l'antre ?
- Je viens d'arriver ! protesta la dernière Weasley, outrée.
L'infirmière attrapa les deux Gryffondor restants chacun par un bras et les envoyer valser vers la sortie. Elle arracha les confiseries des mains de la jeune élève sans un remerciement, mais avec tout de même un vieux sourire crispé. Ginny tendit le cou pour tenter d'apercevoir sa fausse meilleure amie qui contre toute attente, lui lança :
- Je te vois dès que possible, ne t'inquiète pas !
La vieille pie referma sournoisement les portes battantes sur eux, comme si elle venait tout juste de chasser des moucherons par la fenêtre. Hermione frémit. Elle en avait marre. Elle lorgna son groupe d'amis prendre congé avec la terrible et impardonnable envie de vouloir tout leur raconter. Pendant ce temps, c'était Malefoy qui en profitait et Merlin savait ce qu'il s'était amusé à faire avec eux pendant tout ce temps. Elle allait l'apprendre tout de suite.
- Ça t'amuse, hein ?
- Quoi donc, Granger ? soupira Malefoy qui se rasseyait déjà.
Il paraissait exténué, comme si retrouver ses véritables manières de ce bon prince des Serpentard lui avait fait défaut.
- De jouer la comédie, comme ça, persifla Hermione en pinçant les lèvres.
- N'est-ce pas ce que nous sommes tous censés faire ? répondit-il mystérieusement.
Elle renifla avec dédain.
- À ce que j'en vois, tu prends un malin plaisir à m'imiter. En fait, tu m'as l'air beaucoup trop impliqué dans ce rôle.
- Et toi pas assez Granger, constata-t-il sur un ton plus dur. Écoute, ce n'est pas le moment.
- Pardon ? Le moment de quoi ?
Il ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais la referma immédiatement. Madame Pomfresh accourait, les pans de sa jupe immaculés tiraillés autour de sa taille par un tablier, dont le nœud dans son dos remettait en question ses capacités respiratoires. Elle déposa l'écrin apporté par Ginny sur la table de chevet et y piocha plusieurs morceaux. Hermione et Malefoy gardèrent chacun leurs yeux rivés sur l'autre, par-dessus le coude de l'infirmière. C'était fou, insensé, incroyablement surprenant, mais Hermione avait cette étrange impression, cette conviction inébranlable de saisir ce qu'il tentait de lui faire comprendre. L'aide-soignante se tourna vers elle. Le contact visuel entre eux s'éternisait ; il était bref, mais lent à la façon d'une scène de cinéma au ralenti. Il unissait les deux acolytes antithétiques qu'ils devenaient, au rythme des jours qu'ils étaient contraints de passer ensemble. Malefoy plongea deux doigts agiles, vifs, au fond de la poche de l'infirmière qui se présentait à lui. Elle versait les chocolats dans les mains en coupe d'Hermione, avec un sourire tordu aux lèvres.
- Merci beaucoup, murmura-t-elle pour retarder le moment fatidique.
Malefoy retirait sa poigne pillarde du tablier, de laquelle jaillit une étincelle. Il venait de voler la clé du buffet à médicaments. Pire encore, Hermione avait su le lire tout au fond de ses fourbes pupilles et ce début de complicité l'effrayait au plus haut point. Que devenaient-ils…
- Mangez, encouragea Madame Pomfresh qui ne se doutait de rien. Vous partirez rejoindre Dumbledore dans vingt minutes.
Elle proposa une deuxième flopée de truffes à la fausse Gryffondor qui les attrapa d'une seule main, l'autre enveloppée dans ses draps avec en son cœur un potentiel moyen de se libérer de la malédiction.
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- Maintenant quoi ? chuchota Hermione qui serrait les chocolats avec tant de force que ses mains en devinrent poisseuses.
Malefoy surveillait l'infirmière, avec toute la discrétion que son statut de Mangemort renommé lui avait inculquée. Elle était retournée à son bureau, au fond de la salle, et s'affairait à nettoyer des seringues usées.
- Il nous faut savoir si ce coffre renferme n'importe quelle sorte de potion révélatrice. Et pour cela, il va falloir faire diversion Granger, ajouta-t-il en tournant son menton vers elle.
Hermione tressauta.
- Faire diversion ? répéta-t-elle comme si elle ne saisissait pas le sens de sa phrase.
- Ton intelligence légendaire te ferait-elle défaut ?
- Je connais très bien la définition de ces termes, Malefoy, répondit-elle avec un soupir excédé. Seulement je ne vois aucun moyen de mettre ce plan à exécution.
Madame Pomfresh disposait ses ustensiles avec soin sur son bureau, juste en face du malheureux buffet que les ennemis convoitaient. Tout avait l'air si compliqué…
- Granger.
Drago planta un regard en elle qu'elle qualifia d'étrangement confiant, mêlé à une pointe de malice et un haussement imperceptible du sourcil.
- À ce que j'ai entendu, tu es douée pour les plans de dernière minute.
Le sang d'Hermione ne fit qu'un tour. Il faisait référence à cette fameuse nuit à la bibliothèque. C'était à elle désormais de tirer son épingle du jeu et elle savait pertinemment qu'il n'en attendait pas moins de son insupportable intelligence. Il semblait avoir appris à attirer toute son attention : il suffisait de la mettre au défi et tout fusait à l'intérieur de son cerveau. Hermione se leva, avec un petit sourire supérieur aux lèvres. Malefoy de son côté, se dirigeait déjà vers l'infirmière, prêt à lui déverser son petit numéro de miss-je-sais-tout un tantinet curieuse. Les bruits de leurs pas, au début indécis, timides, ne firent bientôt plus qu'un malgré les directions différentes que chacun avait emprunté.
- Madame, je me demandais…
Hermione ne se retourna pas. Elle écoutait Malefoy déblatérer ses frivolités, tout en attrapant la poignée des portes battantes.
- … dans l'un des livres que j'ai emprunté à la bibliothèque…
Clac. L'air frais des couloirs lui pinça le nez, mais elle n'eut guère le temps de s'y attarder. Elle renifla profondément, serrant sa baguette à en perdre ses doigts.
- … alors la propagation de virus a-t-elle déjà existée dans le monde sorcier ?
Un petit Serpentard avalait à grandes enjambées les quelques mètres qui le séparaient de la Grande Salle, où un petit-déjeuner digne de ce nom l'attendait sagement. La cible était parfaite. Le moment était parfait. Mais Hermione ne bougeait toujours pas.
- … vraiment ? Je l'ignorais !
Un rire cristallin, autrefois le sien, se détacha de la conversation.
- … non c'est vrai il ne reste plus beaucoup de temps…
Cette réplique lui était adressée. C'était un message codé. Une désagréable piqûre de rappel. Prononcé sur un ton menaçant pour la seule personne à laquelle il était initialement adressé. Hermione lança son sort avant de s'accorder ne serait-ce que le temps de le regretter. Avait-elle au moins une raison de se reprocher cet acte ? L'étudiant fut saisi d'une violente quinte de toux. Il suffoquait, mais pas assez pour perdre connaissance. Si elle faisait tout ça, ce n'était que pour la bonne cause. La bonne cause. Il chancelait, le teint violacé, titubant devant l'infirmerie. Elle oubliait quelque chose. Un détail, insignifiant, critique. Un élément précis qui l'arrangeait, elle, ses principes, ses valeurs et sa réputation intouchable. En réalité, elle était Drago Malefoy.
- Écartez-vous mademoiselle, je crois entendre un élève en détresse.
Madame Pomfresh congédia sa jeune interlocutrice d'un coup de coude. Hermione rentrait déjà, avec la discrétion sournoise d'un chat de gouttière. Elle s'était allongée sur le lit le plus proche, les yeux rivés sur Malefoy qui enfonçait la clé dans la serrure.
- Que vous arrive-t-il enfin ? Merlin, ce froid fait des ravages…
Vite… vite…
- Détendez-vous, respirez…
Malefoy saisit un flacon de ce qu'elle jugea être la potion révélatrice. D'un coup sec, il claqua les portes du buffet et actionnait le verrou avec une hâte sans précédent.
- Ne bougez pas, s'exclamait l'aide-soignante dont la voix hystérique se perdait dans les oreilles chauffées à bloc d'Hermione.
Clac. C'était terminé. Malefoy avait posé la clé sur le bureau et maintenait à présent ses mains derrière son dos. Son poing aux jointures serrées avait l'air enflé par la trouvaille qui s'y cachait.
- Retournez vous reposer miss Granger, lança Madame Pomfresh en contournant la table et empoignant son maigre trousseau. Vous partez bientôt.
Un sourire énorme, de dents immaculées. Le menton et le bout de son nez relevé. Les tressautements réguliers de sa jupe. Tout était joué dans la plus improbable des perfections. Malefoy était inhumain. Et avec cette potion, il redeviendrait peut-être le monstre qu'il était, aux allures de Prince redouté des Serpentard. Il fit apparaître une deuxième fiole dans laquelle il versa la moitié du liquide, et lui tendit.
- Santé, Granger.
Hermione saisit le contenant d'une main hésitante et se laissa trinquer avec la bizarre impression de ne même plus vouloir en boire le fond. Elle ne le sentait pas. Pas du tout même. Mais son ennemi engloutissait cette liqueur d'une seule gorgée, et elle l'imita bientôt. Le mélange lui chatouilla le palais et elle fixa longuement Malefoy, avec une douloureuse appréhension.
- Merde, jura-t-il après un moment. Merde, merde, merde !
Son visage se froissa. Ses yeux, perdus dans le vide et la colère, s'ancraient dans la contemplation de la fenêtre. Ils étaient foutus. Mais c'était perdu d'avance et elle le savait.
- Ça n'a pas fonctionné, informa Hermione d'une petite voix.
- À qui le dis-tu Granger ? cracha-t-il avec hargne.
- Écoute, tenta-t-elle d'un air docte, un transfert d'âme en tant que tel ne peut définitivement pas être résout par une potion aussi simple que celle-ci. Ce mélange ne révèle que les sortilèges mineurs de métamorphose et ce n'est pas du tout ce qu'il nous faut.
Malefoy écoutait, ses cheveux touffus crépitant plus que jamais au-dessus de son crâne.
- Il faut toujours commencer quelque part Granger. Nous savons à quoi nous en tenir à présent.
Ils étaient décidément merveilleusement bien partis. D'un mouvement de sa baguette, Hermione fit disparaître les fioles et observa d'un air distrait le pauvre Serpentard tousser à en recracher ses boyaux. La culpabilité ne tarda pas à lui enserrer les côtes, maintenant qu'elle savait qu'elle venait de causer du tort à un innocent, et ce pour des prétextes aussi inutiles que le serpent à sonnette qu'elle avait en face d'elle. Elle lui jeta un vigoureux coup d'œil, des plus condescendants.
- Je ne supporterais pas bien longtemps de vivre dans la peau d'un tortionnaire, Malefoy.
- Qu'est-ce que cela veut dire ?
Le cœur d'Hermione enfla de plusieurs centimètres dans sa poitrine. Malefoy fronça ses sourcils et leurs regards s'attrapèrent dans la confusion du moment. Dans le décor en apparence vide de l'infirmerie, près d'un lit abandonné, Harry Potter retirait sa cape d'invisibilité. Et à en juger par la pâleur de ses traits, il venait de tout écouter. Du début, jusqu'à la fin.
désolée pour ce monstrueux retard ! j'espère que ce chapitre vous aura plus, à bientôt !
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