lumos
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la danse du pantin
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m'as-tu vu
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Tic. Le temps s'était arrêté. La pendule de l'horloge s'était envolée, et elle ne revenait plus. Tel était le sentiment, affreux, qui écrasait le cœur d'Hermione. Elle était toujours assise sur le lit d'infirmerie, en face de Malefoy qui se tenait fermement debout. Ses genoux se frottaient et se mêlaient aux siens, dans une discorde oubliée. Face à cette malchance qui avait enchaîné leurs chevilles, chacun de leurs corps s'était mis à se raidir, victime d'un poison mortel et imaginaire, serpentant le long de leurs veines. Et celui-ci se chargea d'en immobiliser chaque membre, l'un après l'autre.
- C'est quoi cette histoire ?
Tac. Le corps de l'horloge retombait dans le vide, emportant avec lui les misères du temps. Harry Potter continuait de les scruter de ce même regard douloureux, étranglant sa cape à bout de bras dans son poing resserré par le dégoût et l'incompréhension. Le désarroi avait entouré les trois sorciers d'une bulle privée de sons et d'oxygène, mais où la magie n'avait cessé de grésiller en silence. Le pouls précipité d'Hermione cognant à ses oreilles l'assourdissait. Tic. Une sueur glacée coula sur la courbe tendue son échine, écorchant le milieu de son dos.
- Hermione… c'est toi ?
Tac. Harry la regardait. Et elle reçut, de cette attention, ses sentiments les plus fous et les plus confus. Il ne reconnaissait pas Drago Malefoy au fond de ces yeux gris ; mais il y retrouvait les défauts de sa meilleure amie, et une pincée de son âme. « Ouvrez grand la bouche, faites ̒ aaaaah ̕ ». Madame Pomfresh était encore là, par la seule présence des pans angélique de sa jupe gonflée. Mais cela n'était que mirage, car elle n'avait d'yeux à cet instant que pour le nouveau patient qui dans d'étranges soubresauts recrachait ses tripes. Le cauchemar s'éternisait au-dehors de leur bulle à eux, qu'Hermione se décida à en rompre le libre cours.
Les apparences s'écrasèrent. Elle bondit de sa place tandis que – lui semblait-il – le Serpentard à ses côtés sifflait une insulte à l'égard de l'intrus. Dans sa main, sa baguette magique qu'elle serrait jusqu'à n'en plus sentir ses doigts vibrait d'impatience. Un plan de dernière minute s'échafaudait sous son crâne, derrière les rouages en mouvements de son cerveau. Les sourcils épais d'Harry se froncèrent ; il avait peut-être toujours été plus débrouillard qu'elle, mais jamais aussi vif.
- Hermione, attends…
- Oubliettes ! Impero !
Sa baguette décrivit de furtives arabesques, sous le commandement d'une folie soudaine et interdite. Dans un bruissement quasi imperceptible, la cape d'invisibilité se dégagea de l'emprise dont elle était victime et virevolta au-dessus de son propriétaire, y déversant son irréprochable transparence. La dernière chose que vit Hermione fut alors le regard sinistre, vague, de son meilleur ami et les veines contractées de son cou qui avaient probablement bloqué sa respiration.
Malefoy observait cette suite d'évènement d'un œil frustré, prêt à y apporter son grain de sel. Mais Hermione entraîna Harry dans la continuité de son plan, et pointa sa baguette sur son nombril à présent invisible. Il la vit approcher ses lèvres de ce qu'il devina être l'oreille du Survivant, et lui adresser de fébriles murmures.
- Harry, tu n'as jamais rien entendu de ma conversation avec Drago Malefoy… Tu n'es jamais retourné à l'infirmerie après m'y avoir rendu visite… tu n'as jamais espionné qui ce que soit ni recueilli de nouvelles informations après que tu te sois en allé…
Le ton de sa voix se cassait au fond de sa gorge, comme si des pleurs avaient infesté sa trachée. Malefoy amorça un pas vers eux. Hermione recula d'un autre, instinctivement. Elle emporta le pantin caché sous son bras, non sans continuer de lui murmurer ses doucereux mensonges.
- Tu n'as jamais rien entendu ici Harry, répétait-elle inlassablement, et tout souvenir dont tu en gardes sera oublié dès que tu franchiras cette porte. Tu n'auras qu'à retirer cette cape en prenant bien garde que personne ne te remarque puis rejoindre Ron à la Grande Salle, pour que vous déjeuniez ensemble…
La jupe de Madame Pomfresh s'affaissait de nouveau, alors que la vieille femme se redressait enfin. Malefoy serra sa baguette entre ses longs doigts, suivant du regard la Gryffondor qui n'avait à la bouche que cette même et insupportable ritournelle. Pour la première fois de sa vie il éprouva à l'égard de Potter une certaine pitié, mais elle ne réussit pas à remplacer la très vieille antipathie qui les liait jusqu'à ce jour. Hermione s'éloignait.
- Tu n'as jamais rien vu ici, Harry.
Devant les portes battantes de l'infirmerie, il la vit relâcher un bras invisible et murmurer l'antisort qui rendrait au Survivant sa conscience mais au grand jamais ses souvenirs. Et c'était mieux ainsi. Il ne le lui dirait pas, mais elle avait fait le bon choix cette fois-ci, et ce, sans qu'elle n'ait eu besoin d'obéir à l'un de ces ordres ou précises instructions. Elle apprenait, tout doucement.
- Pardonne-moi Harry…
Potter disparaissait à un angle de couloir et il n'avait pas l'air de se rappeler de quoi ce que soit à propos des dix dernières minutes qu'il venait de vivre. Hermione avait eu un bon coup de baguette, cela n'était pas discutable ; et il était à présent venu l'heure pour lui de remettre son vieux masque de grand méchant loup…
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- Pas si vite, monsieur Malefoy !
Madame Pomfresh claqua la porte du plat de sa main après un rapide regard courroucé. Hermione sursauta, plaquant sa manche sur son nez inondé de larmes. Elle massa d'une main pensive son épaule et le début de son bras, qui avaient commencé à épouser les formes du bois massif.
- Je ne vous ai pas autorisé à quitter l'infirmerie.
- Cela va de soi, marmonna-t-elle pour toute réponse.
La gorge nouée, elle regagna son lit où Malefoy l'y attendait après avoir assisté silencieusement à toute la scène. Elle posa sa baguette humide de sa propre sueur sur les draps défaits et essuya maladroitement ses paumes sur ses cuisses.
- Allons-nous simplement ignorer le fait que ce cher Potter possède une cape d'invisibilité ? demanda courtoisement Malefoy sans lui laisser le temps d'une seule pensée.
L'infirmière passa tel un vautour devant leurs lits avant de s'installer elle-même à son bureau, jetant un méchant regard en leur direction. Hermione frotta une seconde fois son visage et pinça ses narines, tentant de retenir le flot de larmes qui menaçait de s'en écouler. La culpabilité continuait de lui grignoter l'estomac et toute son énergie était concentrée dans le seul fait de s'empêcher d'éclater en sanglots.
- Allô Granger, ici la planète Terre.
Hermione leva ses yeux embués en l'air.
- Oui Malefoy, répondit-elle d'une voix étranglée, si monsieur n'y voit pas d'inconvénient, nous allons tout bêtement se passer de cette conversation.
- À vrai dire ma question était une question purement rhétorique, insista-t-il alors avec une grimace, ainsi je me dois de recevoir des explications. Si madame n'y voit pas d'inconvénient (il sourit).
Hermione parvint à l'apercevoir derrière le voile vitreux qui empêtrait son champ visuel. Son visage lui inspirait, au-delà d'une jalousie évidente envers la jeune célébrité du monde sorcier qu'était Harry et avec qui il ressentait le constant besoin d'entrer en compétition, une expression nouvelle, et qui était celle de l'intérêt. Malefoy avait jusqu'à ce jour paru d'une extrême et incroyable apathie qui le rendait froid, impassible, imperturbable, implacable. Elle l'avait longtemps admiré pour ce trait de caractère, bien que sa piètre existence n'ait cessé de lui inspirer répugnance, humiliation et entière déplaisance depuis leur toute première rencontre, il y avait de cela déjà sept ans. À présent, le désir d'un Malefoy d'accaparer davantage de pouvoir et de magie, même la plus noire, lui apparaissait comme irrécusable, et elle se sentit bien bête d'avoir fut un temps cru à une totale indifférence de sa part vis-à-vis du monde.
- Pour quelle folle raison encore la cape d'Harry t'importe-t-elle tant ? questionna-t-elle alors avec un plissement suspicieux des paupières. Tu auras beau essayer de te défaire de cette rumeur, mais tu resteras un frustré envieux de tout ce qu'il possède…
- Vois-tu Granger, rétorqua Malefoy de son habituel ton supérieur, je me demandais en réalité si tu n'ignorais pas l'incroyable illégalité d'une possession pareille. Toi et ton petit copain balafré pourraient vous attirer de sérieux ennuis si une Autorité de Contrôle venait à découvrir une contrefaçon aussi… impeccable d'une cape d'invisibilité.
La perspective du fameux trio d'or derrière les barreaux pour un vil crime tel que celui-ci semblait éveiller en lui une allégresse de taille. Hermione se sentit frémir de l'intérieur.
- Cette cape est loin d'être une contrefaçon, vociféra-t-elle entre ses dents, tentant de rester aussi silencieuse que possible. Surveille tes propos Malefoy, et ne t'avise pas de parler de ce dont tu ignores tout.
- De fâcheux ennuis même, continua Malefoy comme s'il n'avait rien entendu. La copie d'une telle relique peut vous emmener loin dans les poursuites judiciaires au Ministère. C'est fou ce que les pauvres se démènent pour acheter du faux…
- C'est une vraie !
- Cela reste à vérifier avec le Magenmagot.
Nouveau sourire hautain.
- Autant te dire qu'ils n'apprécient pas beaucoup les menteurs là-bas…
- Je ne mens pas, grinça Hermione qui ne parvenait plus à contrôler sa colère, et Harry non plus.
- À défaut d'être un menteur, il a tout de même dû être naïf au point de se faire avoir, conclut Malefoy avec un haussement d'épaule. Il est devenu monnaie courante que les marchés noirs proposent toute sorte de bêtises.
- Harry n'a jamais mis un pied là-dedans ni pour cette cape ni pour quoi que ce soit d'autre, lâcha-t-elle finalement en s'avançant, les poings fermés. Elle lui a été léguée.
Le silence tomba, lourd de ses aveux, lourd de la tension qui était montée avec la vitesse d'un coup de vent, et de la tempête qu'elle n'avait pas eu la force de contenir dans ses entrailles. Malefoy demeura muet pendant un très long moment et garda ses yeux rivés sur la fenêtre, ses lèvres retroussées en une moue railleuse. Il laissa bientôt échapper un bref ricanement des plus condescendants, dépliant ses bras croisés avec un soupir. Hermione ignora superbement les battements sourds de son sang martelant ses tempes, la honte empourprant ses joues ainsi que ses oreilles. Elle en avait trop dit, encore une fois. Elle qui pensait pouvoir soutirer des informations de cette saleté de Serpentard et être utile aux plans de l'Ordre, voilà qu'elle en arrivait à dévoiler l'un de leurs secrets les plus intimes au camp adverse… Quelle idiote.
Durant un court instant, elle songea à lui jeter un sortilège d'amnésie qui serait son second cette matinée, mais sa baguette dont il ne séparait jamais et qu'il tenait présentement du bout des doigts la narguait et la dissuada complètement de cette imprudence. Malefoy esquissa son plus beau – et moqueur – sourire en coin.
- Un héritage et trésor du monde sorcier au plus haut degré, remis à un Sang-Mêlé et traître à son sang de surcroît ? Les Sangs-de-Bourbe sont décidément beaucoup trop naïfs.
Une bombe éclata, quelque part en elle. Les propos racistes de son ennemi référant aux origines moldues de Harry et les siennes propres griffèrent le long de sa gorge. Il y avait un bout de temps qu'elle n'avait plus entendu cette insulte, ni de sa bouche à lui, ni de qui que ce soit d'autre. Comme une petite fille inexpérimentée, elle avait naïvement cru à une once de maturité perçant sa carapace de sorcier vulgaire. Hermione déglutit difficilement et se retint à grand peine de lui cracher à la figure.
- Va te faire foutre Malefoy.
- Je vous demande pardon ? intervint tout à coup Madame Pomfresh qui ne remarqua qu'à cet instant la querelle quasi silencieuse qui crépitait entre eux.
Elle tenta de séparer les deux élèves, se défiant chacun du regard.
- Lâchez-moi, lança patiemment Hermione.
Elle s'arracha des sabots de la vieille infirmière, le souffle court, et jaugea son double avec le plus grand dégoût. Celui-ci le lui rendit bien et ourla ses lèvres d'un étrange sourire satisfait. Ce ne fut qu'à cet instant qu'elle réalisa lui avoir donné la seule et unique chose qu'il avait toujours recherché en elle, et ce qui constituait son éternelle motivation en tant qu'élève de Poudlard : la satisfaction d'avoir piquée au vif la miss-je-sais-tout intouchée et intouchable, et par stricte conséquence, une victoire de plus dans son fichu palmarès de vipère. Malefoy lui adressa un bref haussement de sourcils et un mot se forma silencieusement sur ses lèvres :
- Touché.
Ce fut la goutte d'eau qui fit déborder le chaudron. Une poignée de serres venimeuses déchirèrent les côtes d'Hermione à cette ultime provocation. Avant même qu'elle ne songe à s'en empêcher, elle se jetait déjà sur son col et tenta de le faire basculer au sol, au risque de lui causer un traumatisme cervical pour lui avoir éclaté sa nuque contre la pierre. La pointe d'une baguette s'enfonça dans sa hanche, et Malefoy entrouvrit sa bouche pour prononcer un sortilège qu'elle devinait aux limites même de la mort. Mais le besoin de vengeance continuait de l'aveugler et elle leva sa main pour lui flanquer la claque de sa vie, ignorant les conséquences fatidiques qui s'écrivaient à la hâte sur les pages de leur destin.
La dernière syllabe du sort vibrait sur les cordes vocales de Drago, et Madame Pomfresh intervint avant qu'elle ne franchisse la barrière sonore interdite. Elle attrapa Hermione par l'encolure de son chemisier et la jeta sur le côté comme on se serait débarrassé d'un enfant désobéissant. Elle trébucha sur ses propres pas, sans cesser de fusiller Malefoy de ses yeux assombris par la colère.
- Ça suffit ! s'exclama l'infirmière, son regard en alternant entre les deux ennemis. C'en est assez ! Je vous conduis immédiatement chez le directeur ! Pour qui vous prenez vous ?
Hermione renifla.
- Au cas où cela vous serait sorti de la tête, cette infirmerie est tout sauf un terrain de Quidditch ! Quelle honte vous représentez à notre école !
Bien que le reproche soit clairement et initialement adressé à Drago Malefoy, la Gryffondor ayant été forcée de porter son masque ne put empêcher une grimace de déformer ses traits déjà tirés par l'irritation. Voilà qu'elle décevait une énième fois les attentes des professeurs de l'école vis-à-vis des étudiants, et son cœur se pinçait à cette pensée. Ils n'étaient qu'à quelques heures à peine de leur malédiction et leurs actions retournaient déjà Poudlard sens dessus-dessous. Mais ce n'était pas sa faute, c'était celle de Malefoy, et elle continuerait de se conforter à cette idée. L'antidote au poison qui souillait leurs vies respectives devait néanmoins être trouvé, et vite.
Madame Pomfresh leur lança à chacun leur cape et les redirigea vers la sortie, où elle inspecta longuement les lieux.
- Severus ! s'exclama-t-elle.
En effet, le directeur de la maison Serpentard apparaissait au premier angle du couloir, précédant sa longue robe noire dont les pans se mouvaient avec lourdeur à chacun de ses pas. L'estomac d'Hermione se contracta avec force et elle mordit sa langue jusqu'au sang. Berner Madame Pomfresh était une chose, vouloir se faire passer pour le chouchou et petit protégé du professeur Rogue en était une clairement une autre. Elle doutait que jouer la comédie sous le nez crochu et les yeux perçants de ce dernier fût aussi simple que tous les obstacles qu'ils avaient déjà franchis, mais aucun retour en arrière n'était possible.
- Madame… salua-t-il âprement avec un signe de tête. Monsieur Malefoy.
Hermione avala bruyamment sa salive. Rogue l'observait mystérieusement et elle s'efforça de ne laisser paraître aucun trouble, qui pourtant semait la discorde dans son cerveau. Malefoy de son côté avait légèrement tiqué à l'approche du professeur de potion, et la présence de ce dernier ne semblait l'enchanter d'aucune manière. Pourtant il ne laissa rien paraître d'autre, ni à lui, ni à Hermione.
- Ces deux jeunes élèves ont été surpris à entretenir à plusieurs reprises de violents conflits sous les toits de cette école, informa l'infirmière tandis que ses narines frémissaient. Monsieur Malefoy en particulier se montre foncièrement méchant avec la préfète-en-chef, et ses agissements ne peuvent se poursuivre plus longtemps. Ils ont rendez-vous avec le professeur Dumbledore qui en a été avisé, ainsi si cela ne vous ennuie pas, conduisez-les à son bureau…
Il était au moins clair que Malefoy était le fautif. Mais à ce stade-là, Hermione ignorait si cela constituait une bonne ou mauvaise nouvelle pour elle.
- …Auquel cas j'ai bien peur qu'ils ne finissent par s'entretuer en chemin.
- Cela ne sera pas nécessaire, contra soudain Malefoy d'une voix ferme.
Tout le groupe se retourna vers lui. Rogue en particulier lui adressa un regard cruel et pinça ses lèvres.
- Taisez-vous Miss Granger, susurra-t-il en donnant l'impression qu'il savourait un instant qu'il avait attendu comme Noël. N'ayez crainte, ajouta-t-il à l'adresse de Madame Pomfresh qui ouvrait la bouche pour exprimer son désarroi, je me ferais une joie de conduire la miss-je-sais-tout à la potence.
Hermione ne se laissa pas le temps de réfléchir ; le besoin de défense supplanta tout autre sentiment.
- Je n'étais pas du tout...
- Malefoy aussi est en tort, couvrit immédiatement celui-ci qui rattrapa sa gaffe à temps. En tant que professeur, n'est-ce pas votre rôle de rendre justice ?
- Vingt points en moins pour Gryffondor, ce n'est en tout cas pas votre rôle de me dicter mon travail, Miss Granger. Votre insolence que vous tentez désespérément de faire passer pour du courage ne vous mènera nulle part d'autre qu'à votre perte. Suivez-moi, et en silence.
Le petit groupe se mit en mouvement avec des gestes enragés et Rogue fit virevolter sa cape de son habituelle, délicieuse arrogance. Le visage aux traits fins de Malefoy ne laissait entrevoir aucune émotion à cet instant, néanmoins Hermione avait parfaitement conscience qu'elle avait mis leurs vies en péril et son erreur allait lui coûter très, très cher.
- Marchez devant moi, ordonna le professeur en désignant le couloir de sa baguette.
Les deux préfets s'exécutèrent en silence, et Hermione fourra ses poings dans ses poches où elle attrapa la sienne par mesure de précaution inutile et désespérée. Une colère brûlante serpentait entre eux, consumant leurs esprits dont la sanité s'était égarée en forêt.
- Ainsi donc, vous avez décidé de jouer les rebelles où vous le voulez et avec qui le voulez ?
Rogue calquait leurs pas, et le ton de sa voix laissait entrevoir une jubilation déplacée.
- Je constate que le caractère impertinent de ce cher Potter commence à déteindre sur vous.
Hermione ignora superbement sa remarque ainsi que les battements nerveux de sa tempe. Malefoy resta tout aussi silencieux, et elle remercia Merlin pour cela. Après l'humiliation qu'il venait de lui faire subir, elle devrait à présent s'attendre à tout et surtout, au pire. Nul n'était à l'abri de ses coups bas, et elle le voyait très bien répondre aux invitations continues à l'impudence que Rogue balançait dans l'air, lui causant des torts inimaginables.
- Malgré cette fâcheuse manie entretenue par le directeur Dumbledore et de nombreux autres professeurs de vous chouchouter vous, et les deux blancs-becs qui vous servent d'amis, gardez en tête que de tels comportements n'ont jamais été tolérés au sein de l'établissement.
Un nouveau silence accueillit ces foudroyantes provocations. La Gryffondor mordit l'intérieur de ses joues pour s'empêcher de balancer son meilleur stock d'insultes au nez du professeur, et se contenta de poursuivre sa marche pendant que la haine grignotait lentement son cœur.
- J'ose espérer que le directeur saura vous corriger de la manière la plus juste qu'il soit, à commencer par vous retirer votre titre de préfète.
« Dumbledore lui fait confiance ». La conviction qu'elle s'était fixée tournait en boucle dans la tête d'Hermione, pendant que les attaques directes du maître des potions continuaient de s'enchaîner en bruit de fond, à la manière d'un disque rayé. Son monologue s'éternisa, espérant réveiller ne serait-ce qu'une once de sa véhémence et son sens de la justice. Pourtant ni Malefoy, ni elle ne se risqua à se jeter dans la gueule du loup, aussi béante en semblait l'ouverture.
Ils furent bientôt arrivés devant la majestueuse gargouille qui gardait l'entrée du bureau du directeur, et Hermione retint à grand peine un long soupir de soulagement. Rogue était de si furieuse compagnie qu'elle en avait presque oublié ce que cela signifiait d'être convoqué par le dirigeant même de l'école, une idole pour elle qu'elle répugnait de décevoir de quelque manière que ce soit. À nouveau, son estomac se tordit et elle ne broncha pas lorsqu'elle entendit le professeur prononcer le mot de passe.
- Chocogrenouilles.
La statue pivota sur elle-même et les marches s'actionnèrent avec lenteur et un bruit mécanique paresseux. Malefoy y posa les pieds le premier, la devançant sans lui adresser un seul regard. Au moment précis où elle prenait une inspiration pour se donner courage, Rogue amorça un geste brusque et lui saisit le bras, d'une étrange violence qui la fit douloureusement trébucher dans la réalité.
- Ne commettez pas l'erreur de croire que je vous sauverai la mise une seconde fois, Monsieur Malefoy, glissa-t-il dans un chuchotement parfaitement inaudible. J'ai juré votre protection mais je ne jouerai pas constamment les baby-sitters derrière vous, alors cessez immédiatement toute imprudence de ce genre et usez de votre intelligence au moins une fois durant votre misérable vie.
Rogue avait parlé avec une telle vitesse qu'elle n'était même plus sûre d'avoir saisi le sens de ces paroles. Et pourtant, elle les devinait précieuses... Hermione soutint le regard perçant qui lui faisait face. Il lui donnait la désagréable impression que la menace proférée attendait une réponse mais elle ne trouva absolument aucune contre-attaque, et à la place s'efforça de toute son âme de masquer la surprise et le désarroi qui s'emparait de son esprit. Une angoisse brûlante lui monta à la tête, avant que le professeur ne se décide enfin à lâcher hargneusement son avant-bras. Elle s'empressa de monter les marches, les yeux rivés sur la cape noire qui s'éloignait dans le couloir, attrapant de doigts tremblants le corps animal de la statue.
Malefoy était protégé par Rogue… Mais Rogue faisait partie de l'Ordre ! Alors qui avait envoyé un garde du corps spécial au monstre qui n'en nécessitait aucun, et surtout, pourquoi… Hermione escalada les dernières marches avec un tambour dans la poitrine et des questions plein la tête. Finalement, cette malédiction se révélait bien plus bénéfique qu'elle ne l'aurait cru, et le reste était d'ailleurs encore à venir…
- Je vois que tu ne comprends toujours pas ce que « fermer sa grande gueule » signifie, Granger.
- Pardon ? demanda la concernée en le regardant comme s'il s'était agi d'une saleté sur sa semelle. Parce qu'en plus de ça tu oses encore m'adresser la parole ?
Malefoy venait tout juste lui aussi de terminer son ascension et se tenait devant la porte du bureau, pendant que l'escalier en colimaçon se rétractait derrière eux. C'était la première fois depuis la forêt qu'ils se retrouvaient véritablement seuls et cette nouvelle perspective ne semblait réjouir personne. D'abord à cause de cette haine ancestrale qu'ils s'appliquaient à cultiver à tout instant, et ensuite parce que le racisme de l'un absorbait toute volonté de communication de l'autre.
- Quand diable est-ce que tu vas te mettre dans le crâne qu'à présent tu ne t'appelles plus « Granger » ? cracha-t-il dans un murmure haineux. Non pas que cela m'enchante que tu te retrouves à porter un noble nom que tu ne mérites nullement, mais si tu n'opères pas très vite je me verrais forcé de te placer sous Imperium.
Et voilà, il se sentait obligé de remettre sa gaffe sur le tapis en prenant bien soin de n'exposer aucune des siennes. Il avait une main posée sur le bois de la porte, une autre sur la hanche, et le ton de sa voix se voulait intimidant.
- Et tu peux me croire sur parole, ajouta-t-il un peu plus bas, je le referais autant de fois qu'il m'en sera nécessaire.
- Oh, s'il-te-plaît Malefoy ! lança Hermione qui n'avait même pas envie de discuter. Si cet horrible professeur Rogue faisait preuve ne serait-ce qu'un tantinet de justice dans le rôle académique qui lui a été confié, il ne me ferait pas porter le chapeau comme il l'a fait tout à l'heure ! Mais en bon racistes que vous êtes tous, c'est beaucoup plus drôle d'accuser la petite Sang-de-Bourbe ! Et si tu avais d'ailleurs pensé à me défendre avant, dit-elle après un très bref silence, peut-être que je n'aurais pas eu besoin de le faire !
Sa dernière réplique avait dû être désopilante car son interlocuteur éclata d'un rire sans joie. Une dizaine de tics se mirent alors à agiter son corps, et elle réalisa lentement que le Serpentard trouvait toujours le bon moyen pour la rendre dans tous ses états. Au train où allaient les choses, elle allait finir par y laisser sa santé mentale ainsi qu'une grande partie de sa raison.
- Hilarant Granger, railla-t-il froidement. À croire que je suis sous tes ordres.
- Je ne suis pas sous les tiens non plus ! protesta-t-elle du tac-au-tac.
Elle avait haussé la voix, et le regard noir qu'elle reçut en guise de réponse lui glaça l'échine.
- Ça suffit. Je me suis exprimé aussi explicitement que possible, libre à toi désormais de considérer mes propos ou non. En attendant…
Il esquissa un sourire paralysant, et entrouvrit la porte du bureau du directeur.
- Ladies first ?
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Hermione était assise sur un petit pouf en chintz. Une chose était sûre : en sortant de ce bureau, elle aura au moins appris qu'il abritait en tout neuf portraits, deux tapis, quatre fenêtres et pas d'air conditionnée. Cela faisait une bonne dizaine de minutes que Dumbledore déblatérait un discours sur l'importance des bonnes relations entre les différentes maisons de Poudlard, mais elle se surprit à ne guère écouter et elle mettait sa main à couper que Malefoy non plus. Toute son énergie était concentrée sur un vieux télescope rouillé dont elle avait décidé d'en faire sa cible visuelle, et elle tordait ses doigts dans tous les sens. Depuis le début de l'entrevue, chacun s'était soigneusement appliqué à éviter le regard du directeur en explorant tout détail insignifiant pourvu qu'il ne fasse pas partie de l'apparence de celui-ci ; jusqu'au moment où les traîtres minutes s'écoulèrent de plus en plus lentement en rendant cette lourde tâche difficile, puis bientôt, fichtrement insupportable. Hermione appuya son avant-bras sur l'accoudoir et se redressa sur son pouf en toussotant.
- …Cela avait été établi comme un principe essentiel par les quatre fondateurs de l'école et… Oui monsieur Malefoy ? s'interrompit tout à coup la voix de Dumbledore.
Les yeux rivés sur le parquet, la jeune sorcière sentit tous les projecteurs se braquer sur elle et une perle de sueur coula de son front.
- Rien ! assura-t-elle finalement en prenant le soin monstrueux de ne jamais le regarder. Absolument rien !
Après un second toussotement, elle ajouta :
- Un petit rhume ! Rien de bien méchant.
Son pantalon avait absorbé à cet instant tant de transpiration que ses cuisses en devinrent poisseuses, et elle tenta de décoller le tissu de sa peau. Elle commit l'erreur fatale de tourner sa tête vers Malefoy, qui lui donna alors la terrifiante impression de vouloir lui ôter la vie. Pour combien de temps encore allait-elle se garder saine et sauve ? Ses jours semblaient comptés.
- Allons, allons, un peu d'entrain ! reprit gentiment Dumbledore. Vous n'avez pas prononcé un seul mot depuis que vous êtes entrés dans mon bureau. Vous non plus miss Granger ! dit-il en se tournant vers Malefoy.
Hermione lança un regard en biais à son acolyte cauchemardesque. Il n'avait jamais apprécié la compagnie de Dumbledore, cela était un fait qu'il n'était plus nécessaire de prouver. Au-delà de la justice et du bon cœur du vieil homme, son pouvoir et son statut de seul adversaire à la taille de Voldemort le rendait aux yeux de la famille Malefoy et toute sa clique de fidèles un ennemi de plus sur la liste, à éliminer à tire-d'aile… Pourtant à présent, son attitude ne reflétait qu'indifférence à l'égard du plus grand sorcier de tous les temps, et peut-être même, une pointe d'ennui. Hermione ne put s'empêcher de repenser aux paroles de Rogue qui tournaient en boucle dans sa tête depuis qu'elle les avait entendues. La protection du maître des potions expliquerait-elle cette étrange sérénité ? Se sentait-il hors d'atteinte, rassuré ?
- C'est que… débuta simplement Malefoy qui feignit l'air d'une miss-je-sais-tout mal à l'aise.
Dumbledore croisa ses longs doigts sous son menton et ses lèvres s'ourlèrent d'un sourire indulgent. Hermione détailla du regard les profondes rides qui encerclaient ses pommettes et affaissaient son front. Il paraissait si vieux, si épuisé. Puis elle se tourna à nouveau vers Drago, exécutant à merveille sa performance grangérienne en calant nerveusement une mèche derrière son oreille.
- Professeur, je me sens terriblement honteuse de me trouver dans votre bureau pour de si fâcheuses raisons… Bien sûr, il vous revient de droit de décider de la sanction la plus adaptée, mais je tiens tout de même à m'excuser que les choses aient tourné à ce point au drame.
Partagée entre l'agacement et le soulagement, Hermione pinça les lèvres et haussa ses sourcils. Fichu Serpentard.
- Bien, bon, écoutez, babilla le vieux sorcier en caressant sa barbe et se trémoussant dans son siège, il est de notoriété publique que vous et Malefoy ne vous entendez guère. Ainsi, le seul châtiment que je me vois tenté de vous infliger serait de faire des efforts chacun de votre côté pour cohabiter dans la paix et l'harmonie la plus parfaite !
Pour la première fois depuis l'histoire de leur inimitié, les deux jeunes élèves s'adressèrent un regard complice de dégoût et d'amertume.
- Je doute que cela puisse être de tout repos… commenta Hermione qui parlait enfin.
- C'est complètement absurde, approuva Malefoy avec un hochement de tête désabusé. Une telle tête de mule ? Autant se jeter d'un pont.
- Fichtrement drôle venant de ta part, ma foi.
- Un comportement typique de votre maison auquel je n'arrive pas à m'identifier.
- Je ne te le fais pas dire, espèce de Mange…
- Quoi qu'il en soit ! s'écria-t-il en claquant des mains de toutes ses forces.
Malefoy venait de lui épargner une autre de ses maladresses alors qu'elle mettait les pieds droits le plat. Elle se mordit la lèvre jusqu'à ne plus la sentir. Mais qu'est-ce qui ne tournait pas rond chez elle à la fin… À ce stade-là, il allait finir par croire qu'elle cherchait clairement les ennuis, ce qui n'était certainement pas le cas… Leurs habituelles querelles lui faisaient tout oublier, jusqu'à l'endroit même où elle se trouvait. Dumbledore parut l'air amusé, et se mit à les observer alternativement par-dessus ses lunettes en demi-lune.
- Quoi qu'il en soit… répéta Drago plus calmement en esquissant un sourire qui ne venait pas du cœur, nous nous efforcerons Monsieur d'appliquer cette punition à la lettre, ou en tout cas… autant que l'avenir ne nous le permettra.
Son sourire s'élargit de plus belle, Hermione tentait en vain de se fondre dans le décor, et le directeur semblait satisfait.
- Rien à ajouter, monsieur Malefoy ?
- Non, assura vigoureusement Hermione avec des yeux exorbités. Tout est parfait !
Elle reçut un coup de coude discret mais douloureux à souhait.
- Enfin je veux dire… je n'ai rien à ajouter si ce n'est que j'apporterai les efforts nécessaires à cette… sanction.
Dumbledore leur adressa un sourire radieux, et se leva de son siège. Sa longue robe lilas traînailla sur le plancher tandis qu'il les accompagnait vers la sortie.
- Souhaiteriez-vous devancer votre homologue ? demanda-t-il au moment où Hermione remerciait Merlin de la sauver de cet endroit. J'aimerais que nous nous entretenions ensemble un instant.
Ce n'est pas à elle qu'il avait posé cette question, mais bien à Malefoy qui eut soudain l'air d'avoir reçu un coup de casserole sur le crâne.
- Je peux attendre ici, insista-t-il en s'immobilisant devant la porte d'un pas décidé.
Hermione devina qu'il ne faisait confiance à aucun d'eux, et encore moins à elle étant donné qu'elle avait mis en péril à deux reprises le secret qu'ils s'appliquaient à garder depuis le début de la journée. Et pour cela, elle ne pouvait lui en vouloir.
- C'est une discussion privée, appuya Dumbledore sur un ton doux mais catégorique.
Les deux ennemis se consultèrent d'un rapide coup d'œil, et Hermione interpréta celui de Malefoy comme une menace silencieuse, et qui pourtant lui laissait le privilège d'imaginer les conséquences funestes d'une non-coopération de sa part. Elle allait devoir se concentrer cette fois-ci, mais l'appréhension avait déjà enserré son estomac.
- Très bien, je m'en vais, céda-t-il après un long silence significatif. Au revoir Monsieur.
Il prit la porte après un dernier avertissement visuel, et elle se retrouva en tête à tête avec le directeur, avec la seule motivation de pouvoir en découvrir davantage sur l'homme qu'elle détestait le plus au monde. Et puis zut, elle se chargerait de sa vilaine curiosité un autre jour. Avec un demi-sourire gêné, elle indiqua qu'elle était à l'écoute.
- Y a-t-il quelque chose dont vous souhaiteriez me parler ?
Il savait. Hermione oublia toute précaution précédemment établies, et planta un regard confus dans les prunelles bleutées de Dumbledore. En résulta un terrible sentiment de culpabilité, de vulnérabilité et un tiraillement au plus profond de ses entrailles. Un silence assourdissant s'installa alors, pendant lequel elle se sentit mise à nue, dévoilée au grand jour par l'attention inquisitrice dont elle était victime. Son cerveau s'embrouilla au milieu de ses propres pensées et elle débita les premiers mots qui lui vinrent à l'esprit.
- Je… non. Au revoir professeur.
Elle avala bruyamment sa salive et se précipita sur la porte de sortie. Ses pires craintes étaient fondées : Dumbledore savait et il avait su lire en elle comme un fichu livre ouvert. Avant qu'elle ne pose ses doigts sur le bois de de la porte, un pan de sa cape entraîna avec elle le contenu d'une étagère et une ribambelle de fioles s'écrasèrent sur le sol dans un fracas retentissant. Avec un cri horrifié, Hermione se répandit par terre et en excuses, dans l'espoir fou de minimiser les dégâts :
- Pardon ! Je suis terriblement désolée, je ne voulais pas… !
- Ce n'est rien ! s'écria Dumbledore qui l'obligea à se relever. Ne touchez à rien, je vais m'en occuper !
Des battements étourdissants se mirent à remuer sa poitrine, si bien qu'elle s'attendait à tout moment à ce que le directeur puisse l'entendre. Au lieu de cela, il l'invita à quitter son bureau en montrant la sortie et lui tendant une main qu'elle devinait devoir serrer. Un regard incompris plus tard, elle attrapait sa poigne, avant de découvrir que celle-ci contenait en réalité un morceau de parchemin plié en plusieurs fois. Sans plus attendre, elle le fourra dans sa poche et passa le pas de la porte en quête d'un nouvel oxygène qui ne lui écorcherait pas la gorge. Puis, au dernier moment, une infime parole lui parvint des tréfonds du bureau.
- À bientôt miss Granger.
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- Écartez-vous… Ah ! Monsieur Malefoy, vous voilà ! Miss Granger vous attend en bas de l'escalier et elle a l'air de furieuse humeur ce matin… Que faisiez-vous planté là ?
Le professeur McGonagall venait d'apparaître de nulle part devant l'entrée du bureau et la détaillait d'un air curieux, ses lunettes glissant sur le bout de son nez et menaçant de se laisser tomber dans le vide. Déboussolée, Hermione lâcha la poignée de la porte comme si elle venait tout à coup d'être chauffée à blanc.
- Eh bien, je… balbutia-t-elle, le rendez-vous que vous nous avez établi avec…
- Ma foi, c'est vrai ! s'exclama la vieille femme sans la laisser finir. Très bien, très bien…
Elle remonta enfin ses lunettes et serra de plus belle la pile de livres qu'elle avait calé sous son aisselle.
- Très bien, répéta-t-elle d'un ton absent. Vous m'excuserez mon cher Malefoy, je suis pressée. N'oubliez pas surtout de passer dans mon bureau après le déjeuner pour récupérer certains documents.
Elle s'engouffra dans la pièce en ne laissant qu'une mince ouverture de laquelle seul son chignon et le bout de son nez n'étaient visibles.
- J'ai fait part des indications précises à miss Granger. Bonne journée.
Puis elle claqua la porte.
- Attendez ! hurla presque Hermione qui se rua sur celle-ci.
Sans réfléchir aux conséquences de ses actes, elle ouvrit la porte à la volée et se retrouva au milieu d'un bureau immense… et complètement vide. Pendant un très long moment elle n'entendit que le bruit irrégulier de sa respiration, et aucun autre hôte ne vint l'accueillir si ce n'est le chant piailleur des oiseaux et les cliquetis des bibelots de Dumbledore. Ne sachant si elle devait se sentir soulagée ou déçue, elle prit congé de cet endroit où les apparences ne purent être trompeuses, et où son ultime souffle d'espoir venait de lui échapper des mains pour se perdre dans l'insouciance de la nature…
- Où étais-tu ? attaqua Malefoy dès qu'elle descendit les dernières marches de l'escalier tournant. De quoi a-t-il parlé ? Que s'est-il passé ? finit-il par dire en remarquant l'air grave dont le visage d'Hermione s'était peint.
- Il sait, répondit simplement la sorcière d'une voix blanche.
- Quoi ?
- Il sait tout, répéta-t-elle en avançant déjà dans le couloir.
Le Serpentard lui attrapa brusquement le bras et la força à se retourner.
- Regarde-moi quand je te parle Granger ! Qu'est-ce qui s'est passé dans ce putain de bureau ?
- Lâche-moi ! protesta Hermione en se dégageant de son emprise.
Elle devina à son regard glacé que son geste avait été de trop, si ce n'est plus, car il dégaina sa baguette au quart de tour et lui flanqua un coup de genou qui la projeta au mur. Elle étouffa une exclamation de douleur, les yeux en feu et attrapant son entrejambe qui commençait à la lanciner violemment. Malefoy se pencha sur elle, avançant son visage si près du sien qu'elle s'en trouva troublée.
- Ouvre bien grand tes oreilles, sale petite peste. Il n'est l'heure ni de jouer les rebelles, ni de tenir tête à plus fort que toi. Si tu préfères que ma baguette se charge de te délier la langue, je te prie de m'en faire part.
- Ça commence à bien faire tes constantes menaces, Malefoy, se contenta de répondre Hermione d'une voix hachée.
Ses mains qu'elle pressait sur l'impact du choc tremblaient de colère. Elle sortit sa baguette à son tour, mais il la lui chipa des mains et l'envoya valser derrière son épaule. Comme une vieille et mauvaise habitude qui reprend le dessus, la haine écorcha ses veines avant même qu'elle n'ait eu le temps de s'en empêcher. Il était probable qu'à cet instant et plus que tout au monde, elle exècre Malefoy avec une force qu'elle ne réservait pas à Lord Voldemort lui-même.
- Laisse-moi tranquille espèce de pourriture, éructa-t-elle en fronçant le nez. Ne me touche plus et rends-moi ma baguette, je n'ai aucun compte à te rendre.
Malefoy relâcha la pression qu'il exerçait sur son col pendant une fraction de seconde. Ses sourcils se rejoignirent, dessinant sur son visage un air suspicieux qu'Hermione ne comprit pas.
- Plus le temps passe et plus tu m'apparais comme une potentielle coupable de la malédiction qui nous habite, Granger, chuchota-t-il en s'attardant sur chacun de ses yeux comme pour y déceler une quelconque étincelle traîtresse. Crois-moi si tout ça est une fois de plus une saleté de plan entre toi et tes petits copains pour recueillir des informations sur moi ou mon entourage, vous allez le payer très, très cher.
Hermione demeura interdite pendant un long moment, papillonnant des paupières. Malefoy continuait de la jauger, comme s'il essayait d'identifier tout autre signe qui pourrait la trahir elle et sa soi-disant « couverture d'espionne ». Puis elle éclata de rire. Des minutes durant, elle rit à gorge déployée, puisant cette énergie dans cette boule nerveuse qui lui enserrait les entrailles depuis la nuit dernière. Quand elle eut terminé, toujours affalée au pied du mur où il la tenait en joug, elle lui adressa un sourire affreusement sarcastique.
- Franchement Malefoy, t'es pas en train de m'accuser là ?
- Il me semble que si, rétorqua seulement le sorcier qui n'avait pas réagi à ce numéro pour une Mornille.
Elle se redressa et approcha son visage du sien.
- Je ne rentrerais pas dans ce petit jeu, murmura-t-elle entre ses dents, pas cette fois-ci. Me suspecter et me faire passer pour la coupable n'absout pas toute trahison venant de ta part Malefoy, et si tu crois m'avoir le premier avec ce genre de supercheries tu te fais de drôles d'idées.
Les deux jeunes gens se fixèrent une poignée de secondes, avant que la fausse Gryffondor ne se décide à briser le contact. Il se leva, la scruta de haut en silence, et lui rendit sa baguette d'un coup de pied nonchalant. Hermione attrapa l'objet clinquant sans mot dire, se mit également debout et se prépara déjà à prendre la route du retour. Se battre sur le pourquoi du comment et prendre sa propre défense sur quelque sujet que ce soit étaient désormais rayé de sa liste car inutiles et surtout, mangeurs de temps. Dans la même lancée, vouloir raisonner Malefoy relevait de la folie et plus jamais elle ne perdrait son énergie à répondre à ses provocations. Elle avait pris sa leçon toute la sainte journée.
- À partir de maintenant, je ne te lâcherais pas d'une semelle Granger.
- C'est vrai que tu as été relativement loin ces derniers temps, ironisa amèrement son interlocutrice.
- Allons donc, tu n'oserais tout de même pas nier la plénitude de ma compagnie ? Ne t'en fais pas, tu réaliseras cela bien assez tôt…
Il étira ses lèvres en un sourire mystérieux et Hermione ne préféra pas donner suite à une telle conversation. Comme s'il lisait dans ses pensées, il détourna la présente discussion mais le nouveau sujet abordé n'était pas non plus pour lui plaire.
- Si je ne m'abuse, je n'ai toujours pas eu droit à tes explications par rapport à Dumbledore. Moi et ma baguette s'impatientons.
- Je te l'ai déjà dit Malefoy, répondit-elle sur un ton excédé. Il sait, c'est tout. Et puis où est-ce qu'on va d'abord ?
Elle réalisa qu'ils marchaient depuis quelques minutes vers une destination inconnue, et qu'elle ne le suivait que sous les ordres d'un réflexe qu'elle ignorait jusqu'à ce jour posséder.
- Aux cuisines, continue d'avancer. Granger, tu excuseras mes caprices mais la mention de « il sait et c'est tout » ne constitue pas une justification plausible et tu ne fais que nourrir mes soupçons.
- Pourquoi va-t-on aux cuisines ?
- Répond à ma question ou je t'ensorcelle sur-le-champ. Et je t'assure que je ne plaisante pas.
- Par Merlin, lâche-moi les baskets une bonne fois pour toutes avec ça ! s'impatienta Hermione. Il s'agit de Dumbledore, Malefoy ! Il serait même capable de te décrire la couleur de tes sous-vêtements que personne n'en serait jamais surpris ! Mais je te vois venir, il n'y a que les frustrés comme toi qui se risqueraient à remettre sa magie en question.
Malefoy poursuivit sa rapide et silencieuse ascension dans les couloirs, l'air d'analyser dans sa tête si la réponse qui lui avait été donné tenait la route ou non, et faisant fi de la dernière provocation.
- En plus de cela, ajouta-t-elle en reprenant son calme, je doute que notre petit numéro de pantins ait réussi à le berner. Encore une fois, il est ici question de Dumbledore et cela ne m'étonne pas une seule seconde qu'il ait pu lire en nous comme des livres ouverts.
- À qui la faute, répliqua sinistrement Malefoy.
- On se le demande.
Hermione garda son regard rivé devant elle pour ne pas avoir à affronter le courroux qui aurait suivi sa mauvaise foi. Mais il ne se passa rien et Malefoy avait dû s'attendre à cette réponse puisqu'il n'insista pas davantage.
- Au risque de me répéter, rappela-t-elle dans l'espoir de changer définitivement de sujet, pourquoi va-t-on aux cuisines ?
- Pour manger Granger ! Cela ne t'est-il donc jamais venu à l'esprit ?
Une fois de plus, le caractère préventif de Malefoy irrita la jeune femme plus qu'il ne l'impressionna. Une sorte de jalousie dont elle ne saisissait plus le sens se couplait à chaque trait de personnalité de son ennemi, si tel était un tant soit peu honorable. À présent qu'il avait éveillé une partie de son subconscient qui n'avait cessé de lui manifester son manque flagrant de nutrition, la faim lui retourna l'estomac. Les gros morceaux de chocolats de Madame Pomfresh remontaient déjà à longtemps et ce maigre petit-déjeuner n'avait contribué qu'à l'assoiffer plutôt qu'autre chose.
- Et moi qui pensais que Dumbledore réglerait l'affaire d'un simple coup de baguette magique.
Hermione se tourna vers Malefoy qui continuait de marcher mais n'avait pas arrêté de réfléchir. Il n'en avait pas fini avec elle et ne comptait pas rabattre le tapis sur cette histoire de sitôt.
- Ne te moque pas de moi, jamais telle pensée ne pourrait traverser l'esprit d'un Malefoy.
- Dis-moi Granger, je te trouve beaucoup trop à l'aise à parler de choses qui ne concernent que moi pour quelqu'un qui me méprise.
- Je n'ai pas besoin d'être dans ta tête pour savoir de quoi elle est faite puisque tu te charges toujours si gentiment de m'en faire part,. Et puis, dois-je te rappeler la crise que tu as piquée dans la Forêt Interdite quand j'ai suggéré de chercher de l'aide auprès du directeur ?
Ils avaient à présent atteint le tableau derrière lequel les cuisines de Poudlard surchauffaient, celui-ci n'attendant qu'à être sollicité par les nouveaux arrivants. Malefoy entreprit de faire une pause dans leur marche à cet endroit et Hermione ne lui en voulut pas d'un côté de mettre fin à cette conversation avant de pouvoir passer à table.
- Je m'en rappelle très bien, reprit-il avec un sourire forcé, et en vérité tu as parfaitement raison car je n'ai jamais songé à ce que ce vieux fou puisse effectuer un tour de passe-passe pour nous sortir de ce pétrin. J'éprouvais tout bonnement le besoin de te rappeler que ton idole commence à battre de l'aile.
Il se gratta le coin du sourcil, son air supérieur peignant les nouveaux traits féminins dont il était doté avec une subtilité déconcertante. Le front d'Hermione se froissa d'énervement.
- Ce n'est premièrement pas un vieux fou, et il est deuxièmement fort déplacé de ta part de te réjouir de la vieillesse d'un homme qui t'a apporté refuge et éducation dans ce château… N'oublie pas qu'il a réussi à deviner le seul fait que nos destins sont actuellement collés l'un à l'autre tel des sangsues. S'il devait y avoir un camp qui batte de l'aile, ce ne serait assurément pas le sien.
Elle prit un air grave, parce que la conversation chutait dans une sombre réalité.
- Je ne ferais aucune insinuation et n'ajouterais rien d'autre à ce sujet, mais tu sais très bien de quoi il en est.
Les deux ennemis se scrutèrent au milieu de la bulle hypocrite qui enflait autour d'eux.
- Ma petite Granger, susurra Malefoy avec ce ton doucereux qu'elle répugnait, tu pourras bien cracher sur le camp adverse autant que tu le souhaites. En attendant, ton vieux charlatan t'a délibérément laissée pour compte à Merlin.
Hermione frémit. L'arrogance à laquelle elle avait droit faisait bouillir son sang comme une potion de Mort Vivante dans son chaudron. Elle aurait volontiers sacrifié sa vie dans le seul but de lui prouver ses torts mais voilà, elle ne trouvait rien à redire. Puis, elle se souvint. Le morceau de parchemin que Dumbledore lui avait légué avant sa sortie. Le fameux tour de passe-passe, le possible antidote. Elle plongea sa main dans sa poche et en ressortit la boule de papier froissée, avec une précaution que l'on réserve aux plus chers joyaux de cette terre.
- Il m'a donné ça.
Les narines de Malefoy se haussèrent et il observa le bout de parchemin presque avec dégoût, comme s'il s'était agi d'un déchet malodorant.
- Impressionnant.
- Ferme-la.
Elle le déplia et tous deux se penchèrent sur les quelques lignes griffonnées.
Besoin de :
- 5 gouttes d'eau de Jouvence
- 18 cl de sang de caméléon barbu
- 7 œufs de lézard à cornes
- 1 demi-douzaine de têtes de scarabées d'Égypte
L'écriture, à grand peine visible sur le grain rugueux de la feuille, formait quelques pâtés ici et là, entremêlant les lettres entre elles dans une sinuosité confuse. Seuls les chiffres crochus, relatifs aux quantités imposées, avaient été plus soigneusement gravés sur le parchemin. Hermione lut et relut le texte jusqu'à n'en plus saisir le sens commun. Étrangement et également pour la première fois, une déception à l'égard de Dumbledore lui pinça le cœur et ses espoirs se fanèrent devant le sourire narquois de Malefoy.
- C'est une recette de boisson protéinée ?
Débordée, elle froissa le papier dans son poing et le remit dans sa poche.
- Ferme-la, répéta-t-elle d'une voix fatiguée. Ce que tu peux être ingrat.
Ourlant ses lèvres de son éternel sourire goguenard, Malefoy chatouilla la poire qui émit un léger rire et se changea aussitôt en poignée. Puis la porte s'ouvrit sur une vapeur odorante de petit-déjeuner, enivrant les ennemis qui se lancèrent un furtif regard entendu. Hermione se laissa guider par ses pas, l'esprit entièrement tourné vers le morceau de parchemin qu'elle serrait à l'intérieur de sa poche. La seule explication plausible et logique était celle d'une potentielle liste d'ingrédients destinée à la préparation d'une potion. Seulement voilà, elle avait la certitude désagréable que celle-ci était loin d'être complète, car beaucoup trop brève…
Une lignée d'elfes vêtus de leurs pagnes maculés de sauces et autre mixtures diverses s'inclinèrent sur leur passage, leurs grands yeux pétillant à la venue de nouveaux et jeunes maîtres à satisfaire.
- Bienvenue, couina l'un deux dont les grandes oreilles retombaient tristement sur ses épaules. Que désirent Monsieur et Mademoiselle à déjeuner ?
Un groupe de trois autres de ces frêles créatures accoururent en portant des tabourets au-dessus de leurs têtes et se précipitèrent pour les disposer devant eux. Hermione se surprit à vouloir leur venir en aide mais la raison la frappa à la dernière seconde, lui rappelant le rôle de méchant maître des Serpentard qu'elle incarnait désormais. Elle se contenta plutôt, lorsque son homologue eut le visage tourné, de leur adresser à tous un sourire radieux. Ce à quoi ils répondirent par un regard interloqué.
- Petit-déjeuner classique pour moi, annonça Malefoy qui s'installait déjà sur son tabouret et se tourna vers elle. Et toi ?
Hermione observait avec minutie chaque geste des elfes, de la pointe de leur pieds dressés devant les marmites jusqu'à leurs longs doigts enfoncés dans la pâte à pain, le martèlement continue de l'un d'eux qui coupait du bois pour la cheminée et quelques fils de tricots pendouillant sur la poignée d'un tiroir. La marque de son passage à elle et de l'intérêt qu'elle portait à la liberté des elfes de maison. La curiosité et l'empathie se lisait dans ses yeux gris et Drago étouffa un ricanement avant de l'interpeller.
- Hermione.
- Oh euh, oui ? se réveilla-t-elle enfin. Qu'est-ce qu'il y a ?
Elle s'arracha à la contemplation de la cuisine qui continuait de bourdonner et refit face à Malefoy. Il l'épiait avec un drôle d'air.
- Que veux-tu manger ?
- Je… eh bien, hésita-t-elle, un café ? un chocolat chaud ? Je ne sais pas, des toasts au beurre et à la confiture…
- Deux petit-déjeuner classiques, coupa Malefoy qui ne l'écoutait déjà plus. Ce que tu peux être capricieuse, ajouta-t-il après avoir passé la commande.
Hermione s'assit à son tour et le jaugea avec une pointe de dédain, non sans un froncement du nez.
- C'est l'hôpital qui se fout de la charité.
- Encore une de tes expressions moldues, j'imagine ? commenta-t-il.
Il croisa ses jambes. La jeune femme se perdit un instant dans ses pensées, les yeux rivés sur les lacets de ses propres converses qu'il portait.
- Malefoy…
Le ton de sa voix trahissait une certaine curiosité dont elle ne parvenait pas à se défaire et que Drago lui connaissait bien. Aussi ne s'étonna-t-il pas de la question qui s'ensuivit et entreprit de tourner une partie de son attention sur la dizaine de plats cuisinés par les elfes.
- Tu penses réellement que les Moldus vous sont inférieurs ? Je veux dire, sincèrement… en dépit de tout ce que ta famille a tenté de t'inculquer comme valeurs… Tu n'as jamais réfléchi par toi-même sur le sujet ?
Un silence s'installa entre eux, que seuls les clinquements des vaisselles et des soupières brisèrent par moments. Hermione se mordit la lèvre inférieure pour avoir laissé ses sentiments prendre le dessus. Mais cette question lui trottait dans la tête depuis si longtemps que lorsque l'occasion lui fut offerte, elle ne se laissa pas le temps de la rater. Elle souhaitait vraiment savoir si ce Serpentard était aussi noble et discourtois qu'il ne le laissait paraître. Après tout, sa première expérience à l'infirmerie aux côtés de ses amis vipères le lui avait bien prouvé : ils étaient sacrément doués avec les façades. Malefoy continuait de lui tourner le dos, apparemment fasciné par la façon dont le café brûlant s'écoulait au fond d'une tasse.
- Oublie, finit par lâcher Hermione en frottant doucement ses mains sur ses cuisses. C'est ridicule.
- Bien sûr que j'y ai déjà réfléchi, Granger.
Son estomac fit un bond. Il ne s'était pas défilé. Il avait accepté de s'ouvrir à elle. Elle tendit l'oreille, se pencha même un tantinet pour ne pas rater une miette de sa déclaration.
- Malheureusement ou heureusement pour moi, poursuivit-il en décroisant ses jambes, avoir été éduqué au sein d'une famille qui prône la pureté du sang des sorciers et forcé de cultiver pendant des années cette haine envers l'espèce inférieure que représente les… « Moldus » (il prononça le mot avec un drôle d'accent, comme s'il n'y était pas accoutumé)… m'empêche de raisonner autrement.
Les épaules d'Hermione s'affaissèrent. À quoi s'attendait-elle ? Malefoy venait tout juste de la traiter de Sang-de-Bourbe, il n'y avait même pas une heure de cela. Le changement ne pouvait assurément pas venir de lui-même, il avait baigné beaucoup trop longtemps dans l'illusion que les sorciers de sang pur comme lui étaient supérieurs. Si elle espérait le voir considérer ses semblables comme de véritables personnes dotés de sentiments et à l'occasion, de pouvoir magiques, elle allait très certainement devoir y donner de temps et de son énergie. Y était-elle prête ?
- Il arrive un jour où l'humain s'éduque de son propre chef, essaya-t-elle quand même. On doit pouvoir faire la distinction entre le bon et le mauvais arrivé à une certaine maturité, quitte à devoir remettre en question les leçons de papa maman…
Les elfes percèrent leur bulle de conversation, chassant la tension naissante par la venue d'immenses plateaux garnis. Presque avec pitié, Malefoy lui offrit un sourire qui lui parut douloureux et se contenta de ces quelques mots :
- La vie est si facile en t'écoutant, Granger.
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des cendres aux enfers
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Un soleil paresseux et timide déployait de longs bras par-dessus le parc enneigé, noyant le paysage d'une douce chaleur. Pourtant, le sifflement du vent continuait de régner au-dehors et le froid enveloppait le château d'un manteau glacial. Les couloirs mal éclairés criaient leur solitude, fuis par les élèves en quête d'ambiances et de compagnies chaleureuses. Hermione contemplait ce triste tableau le ventre plein et la tête envahie de pensées angoissantes. À ses côtés, Malefoy extirpait un paquet de cigarettes d'elle ne savait où, les mêmes qu'elle avait tenté en vain de lui confisqué la veille. Ce temps-là paraissait à présent si lointain, si inatteignable… Comme s'il avait appris sa leçon, il aventura un pied dans le parc désert et s'assit sur l'un des nombreux blocs de pierre qui se présentaient à eux. Puis il sortit son briquet argenté et laissa son regard se balancer entre les dunes lointaines.
- Et si quelqu'un nous voyait ? rappela Hermione sur un ton qui ne la convainquit pas elle-même.
- Assieds-toi Granger, dit-il posément, et arrête de stresser.
Plus par fatigue que par obéissance, la jeune femme se laissa tomber à son tour sur le bloc, avec un soupir soucieux.
- On se les gèle ici.
Malefoy lui lança un coup d'œil en biais, le sourcil relevé, avant de retourner à sa contemplation et tirer une nouvelle bouffée de sa cigarette. Hermione crut voir un sourire naître sur ses lèvres, qu'elle ne comprit pas. Il lui venait par moments cette curieuse manie de l'observer en silence, presque comme on regarde une enfant, et elle parvenait à apercevoir dans son regard un brin d'amusement, l'air d'apprécier la naïveté dont elle était naturellement dotée. Alors qu'elle se perdait dans ces réflexions, il se tourna vers elle et lui tendit le paquet duquel une cigarette dépassait. Hermione fixa alternativement son acolyte et l'objet qu'il lui tendait, la bouche entrouverte.
- Moi ?
- Non, Merlin. Qui d'autre, Granger ?
Elle éclata d'un rire nerveux.
- Tu es ridicule, je ne touche pas à ça.
Loin d'elle l'idée de lui avouer qu'il lui était arrivé de tenter les cigarettes moldues durant l'été avec ses amies d'enfance. Une once de rébellion, une goutte d'imprudence ; c'est comme cela qu'elle dérogeait à ses principes à de rares occasions, dissimulée derrière le grillage de son jardin, entourée des encouragements de ses copines.
- C'est inoffensif, informa Malefoy avec un sourire. Totalement différent de ces vulgaires déchets moldus dont j'ai entendu parler. Allez Grangy y a pas mort d'homme, débloque un coup.
Sa crinière touffue lui tombait sur le front, parsemée de quelques flocons de neiges, cachant ses sourcils délicats. Hermione le scruta longuement avec l'étrange impression de n'avoir affaire qu'à l'une de ses nombreuses personnalités, la plus rebelle, matérialisée sous son nez sous la forme d'une sorcière malicieuse et indépendante. Elle tendit alors la main, dégageant le fin rouleau de tabac de son emballage.
- C'est ça, approuva vigoureusement Malefoy, fais honneur aux couleurs de ta maison.
- Oh, tais-toi, l'intima-t-elle en tentant tant bien que mal de masquer son sourire gêné.
Elle attrapa maladroitement le briquet qu'il lui lança, mais au moment où les souvenirs s'assemblèrent dans son esprit et lui chuchotèrent la manière dont il fallait s'y prendre, ses gestes se firent soudainement plus précis. En actionnant l'engin, elle se revoyait recroquevillée derrière un buisson, assise en tailleur sur le gazon mal taillé des voisins, riant aux éclats aux boutades de son amie. La première bouffée se laissa tomber dans ses poumons, et ce fut comme si des milliers de fleurs y naissaient. La saveur de ce faux tabac lui inspirait un goût sucré de menthe poivrée et d'autres arômes floraux dont elle se délecta silencieusement.
- La sainte Granger n'est pas aussi sainte qu'elle ne le laisse croire, constata Malefoy qui n'avait pas lâché une miette de la scène.
- Ne pousse pas le bouchon trop loin, se défendit-elle en sentant ses joues rosir.
- Et moi qui appréhendais de devoir t'enseigner l'art et la manière de fumer, quelle ironie.
Hermione ne dit rien. Elle donna un coup de pouce furtif à l'extrémité de la cigarette, laissant les cendres entamer un rapide tourbillon dans le froid, puis s'échouer sur l'épaisse couche de neige. Une poignée de secondes s'écoula avant que ne pousse de terre une maigre touffe d'herbes, surmontée de fleurs d'un blanc laiteux et parsemées de tâches lilas. La jeune sorcière tourna un regard stupéfait vers Malefoy, émerveillée par cette forme de magie qu'elle découvrait.
- Inoffensif, rappela Drago en inclinant la tête d'un geste entendu.
- C'est fantastique, murmura-t-elle pour elle-même.
Pendant un instant il ne fut question que de cette étrange poussière de fée, avec laquelle elle s'amusa jusqu'à ce que sa propre cigarette, ainsi que celle de Malefoy qui s'était éteinte depuis un moment, rendirent complètement l'âme. Les restes finirent par s'ajouter aux autres, s'échouant avec grâce sur le sol neigeux. Les deux sorciers se levèrent alors et empruntèrent le chemin du retour, laissant derrière eux un parterre de fleurs et une trace de leur trêve parmi l'océan de solitude hivernal.
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- Malefoy…
Soupir lassé.
- Je te jure que c'est une question sérieuse, supplia Hermione les mains jointes, en peinant à suivre ses pas.
- Je suis toute ouïe Granger, dit-il après un temps de réflexion.
Le rendez-vous fixé par le professeur McGonagall approchait et ils avaient entrepris de s'y rendre en avance, avant de pouvoir s'intéresser à quoi que ce soit d'autre qui les concerne. Pour autant, Hermione n'avait cessé depuis leur entrevue avec Dumbledore de réfléchir, à propos du bout de parchemin comme de son étrange capacité à avoir débusqué la terrible malédiction qui les hantait.
- Parlons de l'indice de Dumbledore, Malefoy…
- Doux Merlin.
- Je suis sérieuse ! insista-t-elle avec véhémence, accélérant sa course derrière lui. Après mûre réflexion, je crois pouvoir affirmer avec certitude que c'est une liste d'ingrédients, certes incomplète, d'une potion précise…
Malefoy s'immobilisa soudainement, à un angle de couloir, et elle faillit lui rentrer dedans. Il leva un bras pour l'arrêter dans sa marche, dans un silence mortifiant.
- Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Hermione en passant son menton par-dessus son épaule.
- Ferme-la Granger.
La sorcière s'exécuta sur-le-champ, avant même d'avoir eu le temps de tendre l'oreille pour analyser le danger. Un bourdonnement indistinct et des rires entrecoupés de bribes de conversations leur parvenaient de l'autre côté du mur. La baguette de Malefoy glissa de sa manche, tel un vieux réflexe de combattant.
- Ne bouge pas, murmura-t-il à son acolyte qui n'avait pas remué un orteil.
Il entama une marche arrière dans le plus grand calme, la forçant à se plaquer contre le mur avec lui. Le groupe d'élèves apparut enfin, paré de robes vertes et argent et de leur arrogance naturelle. Hermione reconnut l'un d'entre eux comme étant Théodore Nott, celui-là même qui l'avait inexplicablement fixé pendant le petit-déjeuner de la veille, lui et ses copains sournois dont Malefoy et Zabini faisait partie. Le reste lui parut vaguement familier, bien que leurs noms lui échappèrent à cet instant précis. Et pour cause, Malefoy venait de rabattre sa capuche et la sienne sans prévenir, troublant ses pensées qu'elle n'avait pas eu le temps de ranger dans un des tiroirs de son esprit.
Au moment même où les Serpentard tournaient dans leur direction, il se hissa sur la pointe des pieds, agrippa les deux pans de sa cape et attira son visage vers le sien. La lumière autour d'eux faiblit, absorbée par les tissus sombres qui constituaient désormais les limites de leur monde. Hermione ne voyait plus que les deux prunelles dorées de Malefoy scintiller dans la pénombre et le mélange de désir glacial, brûlant, qui se consumait sous ses paupières. Son cœur entama une danse furieuse, qui endiabla le reste de son corps à mesure que leurs visages se rapprochaient. Un silence affolant les enveloppa, et sans même en avoir la certitude, Hermione sentait qu'ils étaient observés, épiés, jusqu'au plus insignifiant de leurs gestes.
- Come on guys, go get a room !
La boutade de Nott, criée dans le couloir sur le ton de la rigolade, lui tordit l'estomac de honte. Son rythme cardiaque redoubla d'intensité, martyrisant ses tempes. Elle amorça un mouvement pour se dégager, mais se rendit à cet instant compte qu'elle ne pouvait pas bouger.
- Reste tranquille… chuchota Drago d'une voix si basse qu'elle dut se résigner à lire sur ses lèvres.
- À quoi tu joues ?
Une envolée de rires brisa le début de leur conversation. Des remarques à peine murmurées continuèrent de se proférer à leur sujet, mais le groupe ne semblait pas avoir réalisé que se trouvaient devant eux le fameux Prince des Serpentard et la Sang-de-Bourbe, à deux doigts de se rouler une pelle. Sans vouloir vraiment y croire, Hermione commença à comprendre l'initiative prise par Malefoy.
- Ne bouge pas, répéta-t-il sans cesser de la fixer. Fais-moi confiance.
La dernière réplique réveilla une contraction dans ses entrailles, et elle avala sa salive avec bruit. Malefoy esquissa un sourire troublant, retroussant les lèvres roses, pleines, dont il avait hérité. Au dehors de leur carapace où elle se sentait étouffer, des bruissements de cape leur indiquèrent que la clique avait décidé de prendre congé.
- Baise-la bien ! lança Nott dont la voix se faisait lointaine.
Hermione observa un silence mortel pendant encore une minute, avant de s'autoriser à respirer à nouveau. Drago déversa d'ultimes coulées de lave dans son regard, incandescentes d'une tentation malsaine que la Gryffondor avait conscience d'avoir beaucoup de mal à ignorer. Puis il se retira, libéra ses deux poings de la capuche qui en garda les froissements et recula d'une enjambée.
- Je suis heureux de constater que tu es un tantinet plus docile, dit-il en faisant référence à la confiance aveugle dont elle venait de faire preuve.
Et que pour une fois, elle ne regretta pas…
- Tu fréquentes d'horribles misogynes, se contenta de lui répondre Hermione en tentant tant bien que mal de calmer le tambour dans son cœur. C'est vraiment répugnant…
Elle lissa le tissu de sa robe et continua à contempler le couloir avec dégoût, comme si Nott et ses stupides serpents avaient sali la beauté de l'endroit par leur simple présence.
- Me voilà chanceux car je ne les fréquente pas, ironisa Malefoy en laissant tomber sa capuche en arrière.
Ses cheveux ébouriffés apparurent à nouveau en volumineuses et infinies boucles brunes, retombant lourdement sur ses épaules. Hermione se surprit alors à apprécier la crinière qu'elle avait tant rejetée auparavant, avec en tête tant de souvenirs de peignes cassés et de lamentations auprès de Ginny qu'elle redoutait déjà de ne plus pouvoir vivre. Les choses ont toujours eu cette étrange capacité à embellir lorsqu'elles n'ont plus leur place entre nos mains.
- Ce sont des Serpentard, rappela-t-elle afin de justifier ses propos.
- Granger, est-ce que tu parles à toute la clique de peureux qui sont dans ta maison ?
Elle ouvrit la bouche pour rétorquer mais il la couvrit.
- Non ? Parfait, allons-y.
Il avait dû sentir que cette conversation éclaterait en débats sans fin, et elle savait que cette réplique mettait un terme à tout sujet relatif à leurs maisons respectives. Ce qui, en réalité, était honorable venant de sa part. Pourtant, la jeune femme ne put s'empêcher une fois de plus de réaliser les nombreux et divers changements opérant au sein de leur relation. Des changements certes vitaux, mais qu'elle redoutait à mesure que se précisait l'adaptation de l'un au tempérament de l'autre. Des changements étranges, qui la terrifiaient.
- Je n'avais pas terminé, à propos de la potion… se souvint-elle en ouvrant la marche.
- Qu'est-ce que tu me tapes sur le système Granger.
Bon, il restait encore quelques détails à revoir, Merlin merci.
- Qu'a-t-elle, cette fichue potion ? ajouta-t-il avec un balancement désabusé. En quoi cela nous avance-t-il de savoir que ce vieux malade te donne une énigme à résoudre en plus de celle qui occupe déjà nos esprits ? Parce qu'à ma connaissance Granger, cette potion n'existe pas.
Il avait un point, mais ça, elle n'allait pas se gêner pour le lui avouer. Cette potion ne lui disait absolument rien du tout non plus.
- Je ne vois pas comment cela discrédite l'aide qu'il nous a apporté…
Le bureau de sa directrice se profilait à l'horizon, au moment où la grosse horloge du château sonnait les douze coups du milieu d'après-midi. Enfin, cette journée promettait de s'achever bientôt ; Hermione n'en pouvait plus de rester debout et le lit douillet qui l'attendait sagement à ses appartements ne manquait pas de lui alourdir les paupières.
- Sans doute parce qu'il n'y a jamais eu aucun intérêt à vouloir rectifier un problème par un autre, tout simplement, répondit finalement Malefoy, les mains sur les hanches. Perte de temps et d'énergie, inutile à souhait. Ce charlatan te fait marcher.
Ils étaient très mal partis. Cette répugnance que lui, tout comme l'armée de Mangemort dont il faisait partie, cultivait à l'égard du directeur de Poudlard mettait en péril leurs prochaines tentatives de retour à la normale. Hermione doutait posséder la force de conviction nécessaire pour leur permettre d'avancer.
- Malefoy, tenta-t-elle une dernière fois, il faut que tu te mettes en tête que Dumbledore ne fait jamais rien au hasard, et s'il a décidé que cette piste était la bonne alors je peux te jurer devant Merlin que c'est la bonne.
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Hermione bâilla. Il n'était pas encore l'heure de dormir et Merlin savait qu'elle avait épuisé son quota de sommeil pour la journée, mais la fatigue ne cessait d'abattre ses épaules et d'assommer son crâne. Entre ses mains, un porte-document rouge et or à l'effigie de sa maison contenant des dizaines de tracts et autres affiches à distribuer autour du château et à l'intérieur des salles communes. L'un n'allant jamais sans l'autre, Malefoy se tenait à ses côtés et l'inséparable duo se concertait dans un endroit reculé du parc, non sans quelques désaccords.
- J'irai chez les Gryffondor seule, insistait Hermione sur un ton qui ne laissait nul place à la discussion. Un Sortilège de Désillusion et le tour est joué.
- Granger, répéta son ennemi préféré en lui arrachant le dossier des mains, tu n'iras pas.
La sorcière agita ses bras dans l'espoir de rattraper quelques feuilles qui en dépassaient, mais Malefoy fit disparaître le porte-document entier qui alors se perdit dans les airs. Hermione lui jeta un regard farouche, le nez retroussé.
- Rends-le-moi ! Il est absolument hors de question que je te laisse entrer dans notre salle commune !
- Pourquoi ? demanda-t-il sournoisement. C'est qu'ils doivent avoir quelque chose à cacher les gros matous.
- Cela ne te regarde pas, s'énerva Hermione.
Elle sortit sa baguette, la pointa au-dessus de sa tête dans diverses directions en état de dissimuler l'objet, murmurant quelques furieux jurons dans sa barbe.
- Inutile de perdre ton temps, dit Malefoy en lui tendant le dossier vert et argent. Nous allons à la salle commune des Serpentard.
- Quoi ? aboya-t-elle en retour et immobilisant soudain le geste de sa baguette. À la quoi ?
Tous deux se fixèrent en chien de faïence, savourant une minute de pause bien méritée. De loin, la scène statufiée leur donnait l'air de deux sculptures de pierre, jouant le rôle d'un couple passionnément contrarié. Malefoy tenait toujours le porte-document, suspendu entre eux, attendant la sentence.
- Tu es tombé sur la tête ? dit enfin Hermione pour briser le silence de porcelaine.
Le Mangemort se pinça l'arête du nez, puis laissa échapper un long soupir d'exaspération.
- Qu'y a-t-il de si perturbant encore là-dedans, miss Parfaite ?
- Il y a que je ne poserais pas un seul orteil dans vos cachots de bons à rien, voilà tout.
- Bons à rien ou pas, je pense très sincèrement que cela ne te regarde pas, nota-t-il avec un sourire carnassier. Nous partons.
Il se mit en marche sans lui donner plus de détails, comme s'il savait qu'elle finirait par le rejoindre à un moment ou à un autre. Hermione garda ses bras croisés le temps de le lorgner férocement, et de se rendre compte que oui… elle irait à la salle commune des Serpentard, et elle y recueillera pour l'Ordre autant d'informations que Merlin le lui permettra… En ce qui concernait le reste, elle se chargerait en temps voulu de dissimuler tout ragot de sa maison susceptible d'intéresser l'adepte des forces du mal qu'elle côtoyait. Après un mince sourire vicieux, elle suivit ses pas qui les conduisirent jusqu'aux cachots. Bon sang, était-elle Hermione Granger oui ou non ?
« À l'intérieur plus qu'à l'extérieur », lui répondit la toute petite voix dans sa tête.
- Prends ça, ordonna Malefoy lorsqu'ils furent bientôt arrivés.
Ils continuaient de marcher à grand pas, profitant de la quiétude des couloirs et de l'absence de vie qui y régnait. Il fallait dire qu'ils avaient jusque-là eu beaucoup de chance ; le pire restait à venir, lorsque les cours reprendront à la fin du week-end.
- Et écoute-moi attentivement.
Hermione tendit l'oreille et attrapa le dossier, les sourcils froncés. Tandis qu'elle s'attendait à l'un de ses longs, pompeux et ennuyeux discours (et en d'ailleurs baillait d'avance), Malefoy sortit sa baguette. Il tapota le haut de son crâne trois fois, un murmure au bout des lèvres, avant qu'elle ne le voie disparaître sous ses yeux probablement à l'énonciation d'un Sortilège de Désillusion. Un petit « o » se forma sur sa bouche et elle l'ouvrit pour lui demander ce qu'il avait en tête, mais elle se retrouva bientôt nez à nez avec le portrait qui gardait l'entrée des cachots, et elle n'eut pas l'occasion de parlementer une seconde de plus.
- Sang-Pur.
Le passage s'effaça devant elle, comme l'antre béant et ardent de la gueule d'un dragon. Hermione écarquilla les yeux, le cœur battant à tout rompre, tentant malgré elle de faire demi-tour.
- Malefoy ! Arrête ! Je croyais que…
Clac ! Sa langue s'enroula sur elle-même, l'empêchant de formuler les derniers mots de sa phrase. Dans sa tête, de nouvelles pensées s'ajoutaient aux siennes et elles avaient sans surprise l'arrogance, la cruauté, et le timbre de voix de Malefoy.
- Ferme-la Granger, et je ne tolérerais aucune forme de témérité de ta part. Rentre dans cette putain de pièce et suis mes instructions.
Hermione se trouvait dans un tel état de panique qu'elle ne se le fit pas dire deux fois : elle posa un pied devant l'autre dans l'espoir fou que sa marche claudicante passe inaperçue. Elle observa avec un œil angoissé la fameuse salle commune des Serpentard, fidèle aux descriptions que Harry et Ron lui avait fait autrefois, lorsque l'heure n'était pas aussi grave qu'elle ne l'était aujourd'hui. Les couleurs dominantes, vert et argent, étaient versées sur chaque mur, chaque rideau ou fauteuil présent autour de cette pièce. Avec un léger trébuchement, la jeune femme passa devant la cheminée allumée sans en sentir la moindre chaleur. À son grand désarroi, un petit groupe d'étudiants était affalé sur les canapés qui lui faisaient face et son cœur se brisa lorsqu'elle reconnut Théodore Nott.
- Concentre-toi, rappela le Malefoy invisible qui l'accompagnait.
Le Sortilège de Partage de Pensées semblait lui fendre le crâne en deux et elle se força à reprendre un rythme respiratoire normal.
- Ne les regarde pas et marche droit vers le tableau d'affichage.
Hermione s'exécuta, la bouche sèche.
- Prépare-toi tout de même à ce que l'un d'eux te salue.
Elle continua d'avancer et se dépêcha de sortir les feuilles de leur porte-document. Pourtant, cela ne l'empêcha pas d'entendre se réaliser ce qu'elle redoutait le plus :
- Nott arrive. Sois prête.
Une grande inspiration plus tard, Hermione garda ses mains fermes, son regard fixe et son esprit clair. Après s'être insultée de peureuse idiote une bonne dizaine de fois, elle s'obligea à voir la salle commune des bons à rien comme un obstacle insignifiant, un jeu d'enfant.
- Tiens, ce bon vieux Malefoy ! lança Nott depuis son fauteuil terni.
- Ne réponds pas, bondit tout de suite le concerné. Ne réponds pas, ne te retourne pas.
Silence. Elle épingla une première affiche, une deuxième. « La prochaine sortie à Pré-Au-Lard se tiendra le 21 décembre en fin d'après-midi ». « Soutien scolaire dans la Grande Salle, tous les mardis soirs à 19H30 ».
- Malefoy, interpella le brun dont la voix se faisait toute proche.
- Now.
Hermione se retourna au signal de Malefoy, affichant sur ses lèvres le sourire le plus faux qu'il ne lui ait jamais été donné d'esquisser. Nott était tout aussi souriant, et tout aussi froid.
- Nott, salua-t-elle avec un signe de tête.
- « Je devine que tu t'es faite Bulstrode hier soir », lui chuchota son mentor.
La sorcière retint à temps une grimace écœurée, mais procéda quand même à la conversation. Plus vite ils en auraient fini et plus vite elle s'échappera de cet endroit malsain.
- Je devine que tu t'es faite Bulstrode hier soir…, répéta-t-elle soigneusement.
Elle se tourna à nouveau vers le tableau, avec des gestes lents. Troisième affiche. « INTERDICTION FORMELLE DES FRISBEE À DENTS… »
- Non bien sûr, contesta le Serpentard sur un ton nonchalant, elle n'était pas consentante et je ne l'aurais pas violé pour tout l'or du monde.
Quatrième affiche.
- Je pense que tu te rappelles à quel point je respecte les femmes.
Hermione avala sa salive avec bruit. Si elle s'était imaginé les horreurs qui se déroulaient sous le toit de cette salle, la vérité se serait toujours arrangée pour être pire. Malefoy paraissant avoir appris à la connaître, il lui murmura un avertissement et les prochaines instructions.
- De toute évidence, abdiqua-t-elle sans un regard pour la pourriture que Nott était.
Celui-ci laissa échapper un ricanement hautain, et elle se jura de découvrir dès qu'elle en aurait l'opportunité la raison pour laquelle il était un prédateur sexuel ainsi que les histoires forcément sordides qu'il dissimulait derrière ses sous-entendus. Cinquième et dernière affiche. La faible lumière au bout du tunnel se faisait plus insistante. Nott tournait une bague en argent autour de son majeur, dans un long silence morbide. « Cours de Défenses contre les Forces du Mal du 11 décembre déplacé… ».
- J'ai ouï dire que tu te tapais la Sang-de-Bourde de Granger.
Noir. Le tunnel imaginaire de son esprit sombra tout à coup dans un mélange de ténèbres fulgurant. Hermione laissa tomber la punaise qu'elle tenait entre ses doigts, son cœur explosant dans sa poitrine. Les suivants évènements se déroulèrent dans une totale absence de conscience qu'elle devinait devoir à un probable Sortilège d'Impérium de la part de Malefoy. Son poing s'abattit sur le nez de Nott qui poussa un hurlement de douleur. Le sang gicla sur sa robe et sur le porte-document vert, argent, et souillé de la malédiction qui la consumait.
- Un seul mot de plus à propos de Granger et je te promets que tu pourriras dans l'un de ces cachots, Nott, s'entendit-elle dire.
Au loin, le groupe de Serpentard qui avait assisté à toute la scène se dépêcha de prendre la fuite et d'autres curieuses têtes sortaient des dortoirs.
- Sale fils de chien, cracha Théodore.
Il passa un coup de manche sur son visage, que le rouge avait défiguré.
- Le chien t'envoie ses salutations les plus distinguées.
Une partie du cerveau d'Hermione ne comprenait pas sa réaction tandis que l'autre lui criait d'obéir à Malefoy et de quitter la salle commune avant que l'agitation ne se fasse plus grande encore. Ses jambes prirent le relais et la dernière chose qu'elle vit avant de disparaître derrière le portrait furent les deux yeux enragés de Théodore Nott, le sang qui coulait de ses narines, et les jointures de son poing serrées autour de sa baguette magique.
Hermione ne se souvint pas du trajet du retour. Elle ne se souvint pas non plus avoir donné le mot de passe de la salle commune de sa maison à Malefoy, mais s'était pourtant vu le faire. Elle ne garda en tête qu'une sourde colère, la vue d'une fausse Hermione Granger déambulant dans les couloirs du château et des milliers de fourmillements autour de son avant-bras.
- Finite Incantatem.
Une inspiration. Le réveil. Le dégoût, l'amertume et la rage. Elle ne pouvait plus. Elle ne voulait plus.
- Malefoy.
Il avançait, toujours. Droit devant lui.
- Malefoy ! répéta-t-elle plus fort.
Le dernier son de ses pas résonna dans la cage d'escalier où ils avaient fini par s'arrêter. Leurs appartements respectifs les attendaient, juste là, du haut de cette dizaine de marches. Hermione serrait ses poings à n'en plus sentir ses doigts. Lui s'était simplement immobilisé dans sa course, lui tournant toujours le dos mais prêt à l'écouter.
- Je ne veux premièrement plus avoir à subir un seul Imperium de plus de ta baguette.
Elle avala les quelques mètres qui les séparaient, ses veines bouillonnant le long de son corps. Malefoy demeurait figé dans la même posture, mais tout de même attentif.
- Je ne veux plus jamais entendre mon nom dans la bouche de l'un de vous, ni mêlé aux affaires indécentes de ta maison.
Lentement, il tourna les talons de ses converses délacées et lorsqu'il ne resta plus qu'une poignée de centimètres entre leurs deux visages stoïques, une vague de haine surgit de la noirceur du fin fond des entrailles d'Hermione. Elle déferla de ses lèvres, noya la couleur de ses pupilles et y déversa à la place son écume dangereuse.
- Je ne veux plus jamais avoir à faire avec toi.
Le sifflement de sa respiration devint alors le seul signe de vie autour d'eux. Malefoy la fixait de cet air vide, désintéressé. Ses mains à elle tremblaient, sales d'un poison rouge. Un silence de plomb alourdit l'atmosphère, longtemps, avant que son ennemi ne se décide à y mettre un terme.
- Granger, tu n'as pas le choix.
Hermione ne réagit pas. Elle ne savait pas si c'était cet homme ou la fureur qu'il provoquait en elle qui lui donnait la nausée. Probablement les deux. Son nez effleurait presque le sien, le monde autour d'eux semblait s'enrouler dans de grandes spirales noires et leurs regards les retenaient prisonniers.
- Ne me prends surtout pas pour un imbécile, continuait-il dans un murmure. Je te connais Granger et tu es une sale petite fouineuse, tout comme le sont tes autres petits copains et la saleté d'Ordre que vous servez quoi qu'il vous en coûte.
Un sourire se dessina lentement sur ses lèvres, pétrifiant. Elle sentit son estomac se retourner de surprise, avant que ses doigts ne se relâchent l'un après l'autre.
- Je ne te laisserais aucune occasion de trahir le semblant de confiance que je repose en ta pauvre petite personne. Chaque seconde que tu passes en ma compagnie est réfléchie. Ne fais pas l'erreur de croire que tu es capable de retourner la situation à ton avantage…
Il pencha sa tête dans une fausse mimique triste, laquelle avait pris parfaite possession de son visage féminin. Hermione se força à avaler, en silence, la salive qui avait stagné sous sa langue. Malefoy était une vipère. Il était un animal intelligent, sans cœur, obnubilé par la soif de contrôle et de pouvoir. Et cet effet sur elle avait bien, très bien marché.
- Connaître les moindres détails de ton entrée dans la salle commune de mes camarades t'aurait permis d'y détecter la plus petite faille et, comme d'habitude, d'y répandre ton incroyable et insupportable curiosité de miss-je-sais-tout. Après quoi, ajouta-t-il non sans avoir marqué une courte pause, tu te serais empressée d'aller le recracher à ta clique de fouinards, n'est-ce pas Granger ?
Il la menait à la baguette. Elle n'était qu'un pantin, une vulgaire poupée de chiffon. Un objet fétiche que l'on connaît par cœur, sur le bout de ses doigts, et jusqu'à son dernier défaut.
- À présent ne t'étonne pas de l'emprise que j'exerce sur toi, susurra-t-il en insistant sur chacun de ses yeux. C'est exactement ce que tu mérites pour avoir tenté de flirter avec le camp adverse.
Il avait juré qu'il ne serait jamais loin, à maintes reprises. Qu'il se servirait d'elle, et qu'il s'en vanterait. Il lui avait assuré qu'elle paierait pour avoir ne serait-ce qu'envisager une relation amicale avec Zabini. Et le moment était venu pour elle de réaliser que Malefoy ne jouait pas avec les promesses, ni avec son égo, mais bien avec les âmes les plus fragiles de ce monde. Dans un souffle, il approcha ses lèvres de son oreille et y laissa couler ces derniers mots, frémissants :
- You asked for it, and you got it.
merci à tous ceux qui continuent de me suivre ! n'hésitez pas à me laisser une petite review pour m'écrire un mot à propos de ce que vous pensez de l'histoire... à bientôt !
n o x
