Septembre 1997
- Pourquoi t'es partie ?
La voix traînante de Théodore la tira de ses pensées. Ses yeux restèrent vagues un moment, presque voilés, et Théodore les observa reprendre pieds avec la réalité. Ils s'ancrèrent sur lui, sur l'instant présent et aussitôt, Sally-Anne cessa d'être ailleurs pour être ici.
- Je te demande pardon ? Sourcilla Sally-Anne.
- En cinquième année. Deux semaines avant les BUSES. Pourquoi t'es partie ?
A l'époque, on ne parlait que de Harry Potter et de ses hallucinations quant au retour du Seigneur des Ténèbres. Les évasions d'Azkaban de Bellatrix Lestrange ainsi que de la plupart des mangemorts, avaient aussi occupé pas mal de monde, si bien qu'à la fin de l'année, quand Sally-Anne Perks avait disparu, personne n'avait eu le courage de se demander où elle était passée. Théodore avait entendu plusieurs rumeurs, les plus solides exposant de façon très simple que ses parents l'avaient retiré de Poudlard. Seulement, les Perks étaient une famille de sang-purs et n'avaient strictement rien à craindre… D'autres disaient qu'elle était tombée malade, qu'elle avait attrapé la dragoncelle. Théodore n'y avait jamais cru. Trois semaines plus tard après sa disparition, Celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom était de retour et les quelques personnes qui s'étaient intéressées à la disparition de Sally-Anne Parks, s'en fichaient bien comme de leur premier sort.
- Alors ? s'impatienta Théodore.
- Cela t'intéresse vraiment ? s'étonna la jeune fille.
- Je m'ennuie.
Ils étaient tous les deux dans la salle commune des Serpentard, encore incapables l'un comme l'autre de trouver le sommeil. Leurs rencontres nocturnes devenaient récurrentes. Cependant, elles avaient quelque chose de rassurant, à l'instar d'une bonne vieille routine. Ils se posaient dans des canapés en cuir opposés, attendaient que le temps file et se parlaient rarement.
- Je suis rentrée chez moi, expliqua simplement Sally-Anne.
- Et tes BUSES ?
- Je les ai passées en deuxième session.
- Il n'y a pas de deuxième session.
- Pour Sally-Anne Perks, il y a eu une deuxième session ! Sourit-elle.
Elle inspecta ses ongles vernis, d'une couleur légèrement dorée et pailletée. Elle s'était démaquillée et avait enlevé son rouge-à-lèvres bordeaux de sa bouche, qui semblait maintenant dix fois moins grosse et pulpeuse. Théodore s'étonnait toujours, de la voir sans cet espèce de masque sous lequel elle se baladait la journée.
- Qu'est-ce que Sally-Anne Perks a de plus que tous les autres étudiants de Poudlard, pour qu'on lui accorde le plus privilège d'une deuxième session ?
- Une vie de merde, Théodore Nott. Voilà ce que Sally-Anne Perks a de plus que toi.
Parfois, il oubliait qu'elle avait une certaine répartie et qu'elle s'en fichait bien, de froisser ou non l'égo de son interlocuteur. Sally-Anne ne s'était jamais embarrassée d'hypocrisies ou de faux-semblants. Elle était franche. Trop, souvent. Juste assez pour blesser Pansy Parkinson en lui affirmant qu'elle était aussi aimable qu'un « inferi ayant fait la bringue toute la nuit », ou pour vexer Millicent Bulstrode en lui assénant que sa « voix de scrout-à-pétard en chaleur lui donnait la migraine ». Elle était inventive, quand il s'agissait de formuler de belles comparaisons. Théodore le lui reconnaissait volontier.
Cependant, il la trouvait irrespectueuse et presque méchante, d'asséner avec autant d'aplomb qu'elle avait une « vie de merde », contrairement à lui. Après tout, elle ne le connaissait pas. Elle ne savait rien de lui.
- Ma tante est morte.
- C'est pour ça que tu as raté la première session ? Parce que ta tante est morte ?
- On dirait que tu trouves ça invraisemblable ! s'amusa la blonde. Tu sais mon petit Théodore, la mort, c'est ce qui arrive quand la vie s'arrête…
- Comment est-elle morte ?
- On l'a tuée.
Un silence tomba sur eux et Sally-Anne leva enfin les yeux vers lui. Elle trouvait toujours cela cocasse de voir la gêne s'installer chez quelqu'un après qu'elle ait annoncé que sa tante avait été assassinée. Un meurtre, chez les sorciers, ce n'était jamais anodin. Surtout quand le sorcier en question était un sang-pur et de ce fait, une personne respectée dans la communauté, bénéficiant d'un certain statut.
- Tu te souviens de ta mère ? Demanda Sally-Anne.
- Non.
- Tu aimerais te souvenir d'elle ?
Théodore se pencha en avant et posa ses coudes sur ses genoux, fatigué. Il hésita quelques secondes, puis se décida à dire la vérité.
- Parfois.
Il mentait. Il s'en rendit compte en prononçant ce mot.
- Non. Tout le temps, rectifia-t-il.
Sally-Anne resta décontenancée un bref instant, ne s'attendant pas à ce que le Serpentard fasse preuve de vulnérabilité avec elle. Parce qu'il s'agissait bien de cela…
- Ma tante voyageait tout le temps. Elle disait qu'elle adorait partir, souffrir de la distance qu'elle s'imposait à elle-même, ainsi qu'à ses proches.
- C'est tordu.
- Elle était tordue.
Elle souriait tendrement, étrangement, comme une personne se trouvant face à une portée de chatons.
- Tu sais pourquoi elle aimait ça ?
Théodore leva les yeux au ciel. Il détestait cette manie qu'elle avait de poser des questions rhétoriques, des questions auxquelles il était impossible de connaître les réponses. Théodore n'aimait pas, ne pas avoir de réponses.
- Elle disait que les retrouvailles étaient si belles, si magnifiques, qu'une séparation de dix ans s'oubliait dès qu'elle me prenait dans ses bras.
- Tu aimais ta tante.
- C'était ma personne préférée de tout l'univers.
Elle le fixa un instant et s'allongea de tout son long sur le canapé, qui couina. Elle se coucha sur le côté, et le regarda :
- Et toi Théodore ? Qui est ta personne préférée de tout l'univers ?
- Je n'en ai pas.
- Même si tu n'aimes personne, il y en a bien une que tu supportes plus que les autres…
Il fouilla dans sa mémoire. Il n'aimait pas vraiment son père. Ils ne se connaissaient pas. Il n'avait pas non plus d'amis. Drago Malefoy lui tapait sur les nerfs, Crabbe et Goyle étaient deux crétins dont les cerveaux étaient terminés à la bièraubeurre… Il fut presque tenté de répondre « Toi, Sally-Anne. C'est peut-être toi, ma personne préférée.», mais n'ouvrit pas la bouche.
- Qui est la personne qui efface toutes tes douleurs qu'elle t'a elle-même infligée en partant, en un millième de seconde seulement après vos retrouvailles ?
- Je n'ai pas de personne préférée, affirma-t-il.
- C'est triste, déplora la blonde.
- Je n'ai jamais eu de retrouvailles avec qui que ce soit …
- Ah oui ? s'étonna-t-elle.
- Personne ne me manque…
Sally-Anne éclata de rire, l'air franchement amusée.
- Les retrouvailles ne sont pas réservées qu'aux personnes que l'on aime.
Elle ferma paresseusement les yeux et Théodore se demanda même si elle n'était pas en train de s'endormir. Sa respiration devenait plus lente, lâche, et elle était parfaitement immobile. Puis elle se mit à parler :
- Moi par exemple, je ne t'aime pas particulièrement et pourtant, nos rencontres nocturnes dans la salle commune des Serpentard, je les attends… Elles sont ce qu'elles sont : des retrouvailles.
Théodore réfléchit. Ils passaient la plupart de leur temps à s'ignorer, sauf la nuit venue. Peut-être qu'il les attendait, ces « rencontres nocturnes », comme elle les appelait. Mais le terme « retrouvaille » induisait l'idée d'un manque… Enfin, selon sa propre définition. Sally-Anne semblait penser que des retrouvailles n'étaient pas forcement entre amis. Il se demanda si elle lui manquait, le reste du temps. Peut-être un peu. Ou pas vraiment… Il aimait bien la retrouver le soir, chacun sur leur canapé de cuir, l'un en face de l'autre. Ça faisait toujours une présence silencieuse, et de ce fait, agréable, pour lui qui aimait la solitude. De là à admettre qu'il attendait leurs rencontres avec impatience et qu'elles le rendaient heureux et extatique…
- Des retrouvailles…, murmura-t-il.
- Tais-toi, j'essaie de dormir, grogna-t-elle.
Non. C'était impossible. Sally-Anne Perks et lui … Dans la salle commune… Ce n'étaient pas des retrouvailles. Juste des rendez-vous quotidiens avec une saveur particulière, qu'il n'arrivait pas à définir pour le moment.
