Octobre 1997
- Arrête de bouger, grommela Théodore.
- Comment sais-tu que je bouge ?
- Quand tes mains sont sous la table, c'est que tu bouges.
- Tu ne les vois pas. Comment sais-tu que je bouge ? Répéta Sally-Anne.
- Tu fais trembler la table en triturant tes doigts.
- Pourquoi tu t'es assis à côté de moi ? Geignit-elle.
Le cours venait à peine de commencer et Mcgonagall leur parlait de théorie, en arpentant l'allée. On n'entendait que sa voix, les plumes qui glissaient sur les parchemins des élèves les plus assidus, et Sally-Anne qui faisait trembler le pupitre qu'elle partageait avec Théodore Nott.
- Parce qu'avec toi, je n'ai pas à faire semblant, répondit-il.
- Tu n'es pas obligé de faire semblant avec les autres non plus.
- Je n'ai pas envie de faire comme si leurs vies m'intéressaient. J'en ai marre d'écouter Pansy se plaindre de Drago, d'essayer de déchiffrer les sons qui sortent de la bouche de Goyle… Avec toi, je peux juste …
- T'asseoir et te taire ? Le coupa Sally-Anne.
- Exactement.
- Alors pourquoi tu me parles ?
- Parce que tes mains font trembler la table !
- Très bien ! Soupira-t-elle.
Elle posa ses mains sur le bois et desserra les poings. A l'intérieur de l'un d'eux, il y avait une petite fleur rose, emprisonné dans un flacon. Ses doigts jouaient avec le bouchon, sans jamais l'ouvrir et ses ongles cliquetaient sur le verre. Nerveusement, elle ne pouvait s'empêcher de jouer avec et Théodore se pinça l'arrête du nez.
- Tu commences à m'agacer ! Murmura-t-il.
- Regarde ailleurs !
Le problème c'était que Théodore en était incapable. Les mouvements de Sally-Anne attiraient ses yeux. Il n'y avait rien de plus normal : les gestes de la jeune-fille étaient des stimuli visuels qui attiraient son regard, voilà tout. Sally-Anne trempa sa plume dans l'encrier de son voisin, le sien étant vide, et Théodore sursauta.
- Désolé de pénétrer à l'intérieur de ta petite bulle, s'excusa-t-elle.
- Je regrette…
- Tu regrettes quoi ? De m'avoir choisis comme camarade de pupitre par dépit ? Tu préfères renifler l'odeur des cheveux gras de Milicent ? Ou peut-être préfères-tu observer combien de fois Goyle fourre son doigt dans son nez en pensant que personne ne le remarque…
- C'est immonde.
- Trente-six.
- Pardon ?
- Goyle a fourré son doigt dans son nez trente-six fois depuis le début du cours.
Théodore n'aurait su dire ce qui le dégoûtait le plus : le fait que Goyle soit décidément un homme répugnant, ou le fait que Sally-Anne l'ait observé faire…
- C'est quoi ce truc ?
Les yeux de Sally-Anne se baissèrent sur sa fiole.
- C'est une fleur.
- Incroyable.
- Arrête de te moquer.
- Je vois bien que c'est une fleur, railla Théodore.
- Ma tante me la offerte.
- Tu parles tout le temps de ta tante.
- Parce que ma tante est un sujet de conversation intéressant. En as-tu un autre à me proposer, toi qui aimes si peu parler ?
Sally-Anne se remit à triturer la fiole.
- C'est un souvenir.
- De ?
- D'un de ces voyages. Je ne sais plus lequel.
Selina avait visité tellement de pays que Sally-Anne était incapable de tous les compter. Elle avait longtemps supposé que cette fleur venait du japon, avant que sa mère ne la contredise, comme à l'accoutumée. Elle avait beau cherché dans ses souvenirs, Sally-Anne ne se souvenait quand est-ce qu'elle avait eu cette fiole… Elle l'avait porté en collier très longtemps, avant que la chaîne ne se casse. Selina lui avait ramené tellement de babioles de toute façon... Sa mère adorait faire des grands ménages, et se faisait un plaisir de tout jeter à la poubelle chaque fois que l'occasion se présentait. Parfois, Sally-Anne se disait qu'elle avait hérité de la mauvaise sœur Croupton pour mère…
- Pourquoi tu le tritures ?
- Pourquoi tu me parles ? Fit-elle sur le même ton maussade.
Ils se regardèrent tous les deux, sans cligner des yeux. Un frisson parcourut Sally-Anne mais elle maintint ses yeux à hauteur de ceux de Théodore, impassible. Parfois, elle se demandait s'il lui arrivait de sourire pour de vrai. Son visage était si dur, si froid… Elle prit la fiole et la mit entre eux, rompant cet espèce de lien qui s'était crée.
- Elle ne fanera jamais. C'est une fleur magique…Ça me rappelle que ma tante a existé.
- T'as peur de l'oublier ?
- Tu n'as pas de souvenir de ta mère ?
- Je n'ai rien de ma mère.
- Faux, le contredit Sally-Anne.
- Je n'ai pas connu ma mère.
- Mais tu as la moitié de son sang.
- Ça me fait une belle jambe, railla-t-il.
Il aurait préféré avoir une fleur dans une fiole lui aussi, un truc lui ayant appartenu, une chose qu'il aurait pu toucher. Une chose qu'il aurait pu serrer contre lui… Mais son père s'était débarrassé de tous les objets, toutes les photographies et autres choses qui étaient reliés à sa mère.
- Ça m'apaise. C'est comme un grigri.
Théodore trouvait le mot « grigri » ridicule.
- Tu sais, moi, ça me rend folle que tu sois toujours aussi immobile.
- Et moi, ça m'irrite de te voir gesticuler dans tous les sens.
Il était persuadé qu'elle perdait une énergie considérable à bouger comme ça, dans tous les sens.
- J'arrête de m'agiter si toi, t'arrêtes de faire ta loque.
Sally-Anne lui fourra la fiole dans la main, en signe de bonne foi. Il resta figé sur place, alors qu'elle s'était remise à écrire. Il contempla la fleur rose, ses pétales d'une couleur éclatante et les pistils au cœur de cette dernière. Il posa son pouce sur la bouchon. Il se demandait quelle odeur elle avait, cette fleur. Sally-Anne se mit à sourire en continuant d'écrire.
- Je te passerai mes notes, ce soir.
Il hocha simplement la tête. Il aurait aimé avoir un souvenir de sa mère à tenir dans le creux d'une main, lui aussi. A la fin du cours, Sally-Anne était partie bien avant lui. Il garda la fiole toute la journée, sans qu'elle ne vienne la lui réclamer une seule fois. Il l'entendit rire dans les couloirs de Poudlard, avec une Poufsouffle de leur âge. Il tritura la fiole entre ses doigts… Ça avait quelque chose d'apaisant.
