Octobre 1997
- Tu te sens coupable parfois ?
Théodore leva la tête de son manuel de potions. Sally-Anne était penchée au-dessus de lui, ses yeux gris en train de l'étudier.
- Je n'ai pas le temps de me sentir coupable, répondit-il.
- Quand tu as lancé ton doloris sur cette gamine, et qu'elle s'est mise à pleurer de rage, tu ne t'es pas senti un tout petit peu coupable ?
- Non.
Sally-Anne se demandait comme il faisait, parce qu'elle, elle n'en trouvait plus le sommeil. Dans sa tête, elle entendait ces enfants sangloter et hurler, la suppliant d'arrêter. Elle commençait à détester la magie, à force de n'en voir que la noirceur.
- Quand cette guerre sera terminée, dans plusieurs siècles et dans les livres d'Histoire, on parlera des gens comme toi et moi. On dira d'eux qu'ils n'ont rien fait, qu'ils se sont cachés et qu'ils ont obéi par peur. On nous méprisera et on nous détestera.
Théodore haussa simplement un sourcil, intrigué.
- Le professeur Binns nous présentera comme des lâches qui ont torturé leurs camarades, juste pour ne pas avoir à subir un doloris ou un impero à leur place.
- Si le Seigneur des Ténèbres gagne, les livres ne parleront pas du tout de toi.
Sally-Anne finirait probablement mariée à un sang-pur à qui elle donnerait de beaux et vigoureux héritiers…
- Et de toi ?
- Peut-être, soupira Théodore.
Il jura que la peau d'opaline de Sally-Anne était devenue encore plus blanche.
- Tu vas les rejoindre, n'est-ce pas ? Demanda-t-elle d'une voix tranchante.
Théodore ne répondit pas tout de suite. A vrai dire, il n'en savait rien… Son père était un mangemort, trop vieux pour servir convenablement Celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom et les Nott étaient des sang-purs respectés, des nobles… Théodore bénéficiait de beaucoup de privilège grâce à son nom. Les Carrow le laissaient en paix et les autres élèves n'osaient plus le regarder dans les yeux. Ça ne le dérangerait pas. Théodore n'avait jamais aimé les gens de toute façon… Qu'ils s'écartent tous sur son passage lui facilitait grandement les choses et rendait sa vie moins pénible. Il s'attendait à ce que le Seigneur des Ténèbres fasse de lui un mangemort. Il se préparait à le devenir… Il resta silencieux.
- Tu me dégoûtes, souffla-t-elle.
Théodore eut l'impression de recevoir deux paires de gifles. Ses yeux étaient si plissés, qu'il les croyait fermés. Elle s'assit en tailleur, à même le sol, aux pieds du canapé sur lequel il était. Elle l'affrontait, attendant qu'il flanche.
- Pourquoi tu les rejoindrais ?
Théodore eut envie de lui répondre que les sorciers étaient devenus laxistes, faibles, en laissant des êtres moins purs entrer dans leur communauté magique. Les nés-moldus, les sangs-mêlés, les traîtres à leur sang, n'avaient pas leur place. Pour se protéger, il fallait rester soudés. Mais il garda ses lèvres scellées, incapable de parler.
Car ce n'était pas ce qu'il pensait lui.
C'était ce que pensait son père, et les gens qu'il fréquentait quotidiennement.
Comme si elle lisait dans ses pensées, Sally-Anne renifla avec dédain :
- Qu'est-ce qu'ils t'ont fait ?
- Qui ça ?
- Les nés-moldus, les traîtres à leur sang et les autres ? Que t'ont-ils fait, Ccux qui ne sont pas comme toi ?
- Personne n'est comme moi, haussa-t-il les épaules.
- Je ne parle pas du fait que tu as un vrai problème d'anxiété sociale, que tu es psychorigide, trop sérieux, méprisant et hautain… Je ne parle pas du fait que tu es toi, et que de ce fait, Merlin merci, tu es unique. Je te parle de ceux qui ne sont pas des sangs-purs.
Théodore resta de marbre en écoutant Sally-Anne énumérer tous ces défauts. Ainsi, c'était ce que les gens pensaient de lui ?
- Tu es bavarde, grossière, bizarre et tu t'habilles comme une prostituée ! Rétorqua-t-il.
Un éclair passa dans les prunelles de l'adolescente et il s'attendit à ce qu'elle s'énerve. Mais au lieu de ça, elle éclata de rire, réchauffant la salle commune et faisant drôlement gargouiller le ventre de Théodore.
- Je suis tout ça, admit Sally-Anne.
- Je ne suis pas tout ce que tu as dit.
- Ah oui ?
- Je ne te méprise pas…
- Ah oui ? s'étonna davantage la blonde.
- On est pareils.
- Je ne serai jamais une mangemort.
- Pourquoi ?
- Parce que je suis une femme. T'as vu beaucoup de femmes dans cette charmante institution qu'est la vôtre ?
« La leur » corrigea Théodore dans sa tête.
- De plus, je ne crois pas en l'idéologie du sang.
- Pourquoi ?
Théodore était sincèrement intéressé. On lui avait toujours présenté les choses de cette façon. Il était méthodique, raisonnable, intelligent. Il voulait des faits, des preuves, des thèses, des anti-thèses. Il était convaincu, mais pas obstiné. Il voulait la vérité.
- Beaucoup de grands sorciers et sorcières sont des nés-moldus.
- Exact.
Il ne pouvait pas le nier.
- On ne choisit pas de naître. On ne choisit pas sa famille. Ta mère et ton père auraient pu être des moldus.
- C'est ridicule.
Il détestait la persuasion. Le faire essayer de se mettre à la place de ces gens, c'était inutile.
- T'es pas un crétin, Nott.
- Tu n'aimes pas quand je t'appelle Perks. Alors pourquoi m'appeler Nott ?
- Parce que manifestement, tu accordes plus d'importance au nom qu'on te lègue, plutôt qu'à celui que tu pourrais construire.
Sa remarque le piqua et cru recevoir sa troisième paire de gifles de la soirée. Ses joues commençaient à chauffer. Il n'était pas du genre à perdre le contrôle de ses émotions. Mais Sally-Anne commençait à le contrarier, et à lui taper prodigieusement sur le système.
Sally-Anne posa ses coudes sur ses genoux et appuya son menton sur ses mains. On aurait dit une gamine, fière d'avoir taquiner un enfant plus grand qu'elle.
- T'es pas un crétin.
- Et quand je serai un mangemort ? Tu penseras toujours, ça ?
Elle soupira, les lèvres pincées.
- Tu te sentiras coupable.
- Non. Je ferai mon devoir.
- Théodore. Tu trembles quand tu lances tes sorts sur ces gamins, chuchota-t-elle comme un secret.
Il se figea et son souffle se perdit dans sa gorge. Sally-Anne se mit à sourire jusqu'aux oreilles et se releva d'un petit bond énergique et souple.
- Tu verras Nott. Quand tu laisseras parler la culpabilité que tu t'évertues à enterrer au fond de toi, tu péteras un câble.
Elle grimpa les premières marches pour monter jusqu'à son dortoir. Théodore se sentait déjà seul. Il n'aimait pas quand elle partait avant lui… Elle se tourna vers lui.
- Ne deviens pas un mangemort.
C'était presque une supplique et il en perdit davantage son souffle et la tête.
- Et pour info, je m'habille comme je veux Théodore. Si ma tenue te choque, cesse de faire glisser tes yeux jusqu'à mes seins.
Il rougit furieusement et serra les poings. Ce n'était arrivé qu'une fois…
