Novembre 1997

Théodore la regarda, le cœur à l'envers. Le cœur au bord des lèvres en fait…

- Bah alors Perks ? Tu ne souris pas aujourd'hui ? ricana Goyle en passant devant eux.

- Tu vas sûrement plus avoir besoin de te maquiller avec ce bel œil au beurre noir et tes lèvres toutes rouges…, enchaîna Crabbe.

Drago, derrière eux, ne fit aucun commentaire. Il ne regarda même pas le visage tuméfié de sa camarade, et se rendit directement dans son dortoir. Pansy éclata de rire et Sally-Anne baissa les yeux. Théodore en eut un haut-le-cœur si puissant qu'il lui tordit le ventre et lui noua la gorge. Il n'avait jamais vu Sally-Anne baisser les yeux devant qui que ce soit… Et surtout pas devant Pansy Parkinson. Lui qui était resté calme jusqu'à maintenant, se leva d'un bond et d'une voix sifflante s'adressa à la brune :

- N'as-tu rien d'autre à faire que de te moquer des autres, Parkinson ?

Pansy écarquilla les yeux et ouvrit la bouche, étonnée. Théodore ne s'interposait jamais, restait toujours inexpressif, impassible même, face aux disputes et provocations des autres élèves et semblait indifférent du sort de ceux dont on riait. Théodore était discret, silencieux et intelligent. Tout le monde le savait. En revanche, ce que personne ne savait, c'était qu'il prendrait un jour la défense de Sally-Anne Perks.

Pansy serra les poings puis sembla s'apaiser un bref instant, pendant lequel elle décida de s'en aller et de laisser les deux adolescents en paix. Crabbe et Goyle en firent de même, non sans rire grassement. Théodore les détesta encore plus fort.

Sally-Anne, assise sur le canapé, se roula en boule et posa une compresse sur ses lèvres fendues. Elle avait le goût métallique du sang dans la bouche et son œil droit lui faisait mal, tant et si bien qu'elle ne pouvait plus le fermer sans souffrir le martyr. Elle porta l'une de ses mains à son regard et gémit en constatant que deux ongles avaient été arrachés et avaient laissé sa peau à vif :

- Merlin, j'avais fait mes ongles la veille !

- Es-tu en train de te moquer de moi ? Murmura Théodore d'une voix blanche.

- Quoi ?

- Ne m'oblige pas à répéter.

- Je ne t'oblige à rien du tout.

Bien sûr que si ! Bien sûr qu'elle l'obligerait à faire des choses ! Elle ne s'en rendait même pas compte ! En baissant les yeux face à Pansy, en s'inclinant face à elle et en se montrant vulnérable, Sally-Anne l'avait forcé à prendre sa défense.

Il le referait sans hésiter.

Il avait détesté ça, mais il le referait mille fois et bien plus encore.

Il secoua finalement la tête, passablement énervé. Incapable de rester assis à rien faire, il commença à faire les cent pas, nerveux et inquiet. Il examina le visage de la blonde et eut envie de vomir.

- Tu devrais aller à l'infirmerie. Je vais t'y conduire.

- Si on est surpris hors des couloirs après le couvre-feu, les Carrow vont m'offrir une autre petite séance privée et je pense que je peux me passer de leurs services.

- Arrête de parler.

- Tu sais que j'ai raison.

- Non. Enfin oui, tu as raison. Mais plus tu parles, plus tes plaies s'ouvrent et plus tu saignes.

- Oh.

Elle le sentait maintenant. Le sang avait séché le long de son cou mais commençait à couler de nouveau au coin de ses lèvres, tout gluant et poisseux. Elle en avait même dans ses cheveux blonds. Elle les regarda avec dégoût et se recroquevilla un peu plus.

- Fallait bien que ça arrive, murmura-t-elle.

- Pourquoi t'as fait ça ? Lui demanda Théodore.

Il s'était arrêté en face d'elle, si près, qu'elle n'avait qu'à tendre la main pour le toucher. Sally-Anne ouvrit la bouche. Elle aurait voulu dire qu'elle l'avait fait par justice… La vérité était qu'elle avait surtout cherché à tester ses propres limites.

- Ce gamin n'avait rien fait. C'est juste un gosse…, répondit-elle pourtant.

- Tu n'aurais pas dû t'interposer !

- Et qu'est-ce que j'aurais pu faire d'autre ? S'exclama-t-elle.

- Attendre que Longdubat intervienne ! Il allait le faire mais …

- Mais quoi ? Siffla la Serpentard d'un ton mauvais. Parce que d'autres le feront pour moi, je n'ai pas à agir quand je suis témoin d'une injustice ?

- Crimson devrait se montrer plus prudent ! Grogna Théodore.

- Non. Nathaniel est un gosse de onze ans ! Un pauvre gosse sang-mêlé, qui a eu la grande malédiction d'être réparti à Serpentard … Là, où c'était un honneur il y a encore quelques années. Du moins pour moi.

Théodore avait plaint ce gamin dès qu'il avait entendu le Choixpeau hurler sa décision. Il avait vu Sally-Anne l'accueillir, alors que tout le monde lui avait tourné le dos et ignoré. Elle l'avait materné depuis la rentrée, l'avait accompagné à tous ses cours, lui avait appris quelques sortilèges pour se défendre et lui réservait toujours une place à ses côtés lors des repas.

Sally-Anne aimait bien ce gamin. Mais Théodore savait aussi qu'elle s'en servait pour faire enrager les Carrow.

De la provocation. Voilà, ce que c'était.

- Tu ne devrais pas t'attacher à ce môme.

- Il pourrait être moi.

- Tu n'es pas une sang-mêlée.

- Aujourd'hui, plus aucun sorcier n'a le sang tout à fait pur, grogna Sally-Anne.

- Tu t'es fait torturée à sa place…

La blonde cligna son œil valide, le cœur battant et le sang tambourinant dans ses oreilles :

- Alors quand ce sont les autres ce sont des exercices d'entraînements, mais quand c'est moi, c'est de la torture ?

- Je… Tu…

Théodore bredouilla, incapable de trouver ses mots. Il avait entendu Sally-Anne hurler et crier de douleur sous l'assaut des endoloris et autres sorts plus inventifs les uns que les autres en terme de sadisme pendant très exactement trente-sept longues et interminables minutes. Crimson avait pleuré à chaudes larmes pendant le premier quart d'heures, déterminé à attendre celle qui avait pris sa défense face aux Carrow. Puis il était resté silencieux dix minutes, le visage pâle. Théodore s'était retenu de lui boucher les oreilles, pour lui épargner ça. La culpabilité dans ses yeux était immense.

Mais elle avait toute sa place. Après tout, c'était de sa faute.

Théodore n'avait même pas eu le temps de réagir en fait. Et s'il était sincère et honnête avec lui-même, il n'était pas certain qu'il l'aurait fait… Au bout d'une demie-heure, il avait prié pour que cela prenne fin et Sally-Anne s'était même tut, probablement évanouie. Alors, en colère et complètement impuissant, il avait ordonné à Nathaniel Crimson de déguerpir en vitesse : si les Carrow l'avaient vu en sortant de cette salle, le gamin l'aurait payé cher et Sally-Anne aurait subi tout ceci pour rien…

- Pourquoi cherches-tu sans arrêt à te faire remarquer ? S'exclama enfin Théodore.

- Je ne peux plus ne rien dire ! S'écria-t-elle.

Sa voix s'était brisée, pleine des sanglots qu'elle avait retenu.

- Tu ne peux pas me blâmer d'avoir essayer de faire ce qui est juste.

- Non, approuva-t-il malgré lui.

Elle avait eu raison. Crimson n'avait fait que bousculer Alecto Carrow. Rien de plus. On ne punissait pas un élève pour ça.

- Mais ne me blâme pas d'être en colère, rétorqua-t-il.

- Tu n'as aucune raison de l'être.

Il la regarda et plongea son regard dans ses yeux verts. Sa colère monta encore plus en flèche.

- Ne me dis pas comment je dois me sentir, s'il te plaît.

Son père l'avait fait toute son enfant et Théodore en payait le prix.

- Ne me crie pas dessus, marmonna Sally-Anne.

Théodore avait haussé le ton, sans s'en rendre compte. Son visage se figea. Il avait perdu le contrôle. Il lui en voulait de s'être mise en danger. Il lui en voulait d'être dans cet état. Il lui en voulait de le forcer à se sentir aussi mal alors qu'il n'était même pas directement concerné.

- Je suis désolé.

Sally-Anne éclata en sanglots en face de lui.

- J'ai eu tellement peur…

Elle pleura longtemps et il s'assit à côté d'elle. La Sepentard chercha le contact, et posa sa tête lourde, si lourde, contre son épaule. Théodore sursauta, mais ne la repoussa pas, alors que ses cheveux chatouillaient sa main. Il la laissa pleurer son épaule jusqu'à ce qu'elle s'endorme et resta près d'elle.

Quand elle se mit à gémir de douleur dans son sommeil, il blâma les vrais coupables. Il blâma les Carrow et les détesta jusqu'à ce que le matin arrive et lui permette d'emmener Sally-Anne à l'infirmerie en toute sécurité.