Décembre 1997
Sally-Anne n'arrêtait pas de regarder Millicent Bullstrode depuis leur dernière conversation. Elle avait cherché dans ses comportements, dans ses paroles, un gestes, un mot qui aurait pu lui indiquer que Millicent mentait depuis le début. Mais elle se fondait parfaitement dans le décor, avait manifestement appris de ses amis Serpentard, au point qu'elle imitait leurs manières et leurs façons de parler à la perfection. Pour expliquer la raison pour laquelle on ne l'avait jamais vue aux réceptions mondaines très sélectes de la communauté britannique magique, Millicent expliquait que son père voyageait beaucoup. Ce qui était en partie vrai… Le père de Millicent était un oubliator et travaillait dans plusieurs pays anglophones.
– Arrête de la regarder comme ça…
– Comme quoi ?
– Comme si tu cherchais à percer un mystère, fit la voix traînante de Théodore.
– Mais elle en est un.
– Nous parlons bien de Millicent Bullstrode n'est-ce pas ?
Sally-Anne hocha la tête, ce qui alerta immédiatement Théodore Nott.
Jamais, ça non jamais… Sally-Anne ne manquait une occasion d'ouvrir sa bouche pour s'en servir et parler sans rien dire. Ou tout dire. Cela dépendait.
– Millicent Bullstrode n'est pas un mystère, Sally-Anne. Elle en est même à l'opposé.
– Tu as l'air de très bien la connaître…
Parce que Sally-Anne, elle, n'était plus sûre de rien. La claque mentale que lui avait donné Millicent l'avait bien secouée et remise à sa place.
Sally-Anne ne lui en voulait pas. Elle l'avait bien mérité après tout…
Elle qui se dressait en défenseuse des nés-moldus et des opprimés…
Quelle légitimité avait-elle dans ce combat ? Ses paroles étaient vides de sens. Elle était une Perks, une sang-pur. Elle ne craignait rien. Elle était noble. Elle venait d'une famille riche et respectée.
De quel droit pouvait-elle se permettre de gueuler à tout va que tout ça était injuste ?
Sally-Anne trouvait la situation vraiment injuste. Mais elle ne vivait pas ces injustices…
– Tu vas finir par loucher si tu continues plus longtemps, ricana mauvaisement Théodore.
– Tu la connais ?
– Qui ?
– Millicent.
Théodore l'observa à son tour. Sally-Anne se tourna vers lui et le vit la détailler de bas en haut.
– C'est une petite pourrie gâtée qui a toujours eu ce qu'elle voulait dans la vie. Elle n'est pas très intelligente, mais juste assez pour se fondre dans la masse et profiter de celles des autres. Elle est opportuniste, elle n'a jamais échoué nulle part et ça la frustre de passer en troisième, voire en quatrième dans la liste des priorités des autres. Elle est sûrement fille unique. Elle est amie avec Pansy par dépit, elle l'admire mais elle la déteste tout autant. Elle aime sa langue de vipère, mais elle déteste sa méchanceté gratuite. Sa matière préférée est sûrement les potions, parce que c'est une matière assez manuelle…
– Mais la connais-tu ?
Théodore hausse les épaules.
– Je n'ai pas besoin de la connaître pour savoir des choses sur elle.
– Le prénom de son hibou ?
– Patatra.
– Comment tu le sais ?
– Elle l'a beuglé hier, dans la salle commune, lorsqu'il s'est prit les ailes dans la grille du cachot…
Sally-Anne n'avait même pas fait attention à ça.
Elle se mordilla les lèvres. Elle aurait aimé savoir ce que Théodore penserait, si elle venait à lui avouer que Millicent était une sang-mêlé. Mais elle avait promis de garder le silence et le secret. Alors elle ne prononça pas un mot.
Théodore fronça les sourcils, en constatant que Sally-Anne lui cachait quelque chose et luttait manifestement à son envie de cracher certains mots.
– Parle.
– Je ne suis pas à tes ordres, Théodore.
– Tu peux me parler.
– C'est déjà mieux, mais pas vraiment digne de l'héritier des Nott.
– Tu peux me parler, si tu en as envie.
– Moyen.
– Les femmes doivent le respect aux hommes.
– Et ma main dans ta gueule, elle va te respecter ?
Théodore esquissa un sourire.
– Nos parents ont été éduqués de la sorte. Et nous aussi, murmura Sally-Anne. Les apparences, le paraître… Tout ça, ça compte plus que tout le reste pour nous.
– Comment ça ?
– Tout ce protocole. Ces mariages arrangés pour préserver la pureté du sang. Ces préceptes qu'on nous inculque… ne pas rire en montrant ses dents, minauder, rester discrète, toujours approuver les hommes, être intelligente mais pas trop, être jolie mais pas aguicheuse, être sérieuse mais pas froide, être studieuse mais jamais prétentieuse…
– Tu échoues lamentablement. Révise tes préceptes Perks.
– C'est vraiment ce que tu voudrais ? demanda-t-elle très sérieusement.
« Pas le moins du monde » pensa-t-il.
– Non. Tu l'as dit toi-même. Nos parents ont été élevés comme ça.
– Et nous aussi, répéta Sally-Anne.
– Mais nous, nous sommes différents.
– Pourquoi ?
– Parce que le monde change et que nous sommes dans la vraie vie. Pas dans leur petite bulle, isolés de tout et du réel.
– Tout serait plus simple, si j'étais ce qu'ils attendaient tous de moi…
La mère de Sally-Anne serait ravie…
– Tu crois que Pansy correspond à ce que ses parents attendaient d'elle ? s'amusa Théodore. Elle en est à l'opposé. Parce qu'elle est audacieuse, parce qu'elle est bavarde, déterminée et qu'elle sait ce qu'elle veut. Daphné Greengrass, elle, est bien trop timide et se laisse complètement marcher dessus. Son père le lui reproche dès qu'il en a l'occasion…
– Comment tu sais tout ça, Monsieur la commère des Sang-pur ?
– Notre petit monde de sorcier au sang-pur est restreint: j'observe et j'écoute.
– Tu m'as observée et écoutée, avant que l'on soit…
« Amis » ?
Elle ne prononça pas le mot.
– Bien sûr, répondit naturellement Théodore.
Soudainement, la simple idée d'un Théodore en train de noter mentalement tout ce qu'elle faisait et disait, la troubla.
– Nous ne seront jamais eux, Sally-Anne. Parce que nous sommes déterminés à ne pas l'être.
Les yeux de Sally-Anne se reposèrent sur Millicent. Leurs regards se croisèrent. Millicent lui offrit un sourire discret.
– Vous êtes amies, maintenant ?
– Je ne souris pas qu'à mes amis, tu sais.
– Tu n'aimes pas Millicent Bullstrode.
– Je ne la connais pas…
Mais elle était déterminée à ce que ça change…
