Décembre 1997

« Tu n'es pas n'importe qui, Théodore ! ». « Tu as un rang à tenir ». « Tu es un Nott, porte ton nom comme une couronne car il te fait roi et sera ta seule loi ».

Théodore Nott avait les larmes aux yeux, le cœur gros et le sang qui bouillait.

Il ne se releva pas tout de suite. Il attendit quelques secondes, interminables, qu'il décompta calmement pour ne pas perdre la face. Un goût de fer imprégnait sa langue et son palais. Il s'était mordu en tombant et saignait. Il avait entendu ses dents claquer, sa mâchoire émettre un son qui l'avait effrayé.

Lorsqu'il fut certain qu'il ne pleurerait pas, il redressa la tête, prit appui sur ses deux mains et posa un premier genoux sur le sol. Son ventre se décolla du sol froid et il se releva, petit à petit et lentement, méthodiquement.

Il ramassa ses manuels et réajusta son sac, qui avait glissé de son épaule. Il épousseta son uniforme et réajusta sa cravate pour qu'elle soit de nouveau bien droite.

Le Poufsouffle qui venait de le faire tomber avait un regard triomphant et fier, de ceux que l'on avait lorsqu'on parvenait à ses fins.

Alors c'était donc ça ? Faire tomber Théodore Nott lui procurait un tel plaisir ? Cela faisait-il partie des plans de … Le Serpentard ne parvenait même pas à se rappeler son prénom ou son nom.

Ils étaient de la même année.

– Tu as trébuché ? lui demanda-t-il avec une certaine arrogance dans le regard.

– Non, répondit Théodore.

– Non ?

Plus qu'un murmure, le « non » de son camarade semblait surpris.

Théodore détestait mentir. Dissimuler la vérité était une chose. La modifier et en raconter une autre était bien plus dérangeant selon lui.

Il maintient ses yeux sur ceux du Poufsouffle qui ne cilla pas une seule fois.

Le premier qui baisserait le regard perdrait, et ils le savaient tous deux.

Et le courage de ce Poufsouffle lui sembla infini.

– Aurais-tu quelque chose à me dire ? fit doucement Théodore.

– Pourquoi penses-tu que j'ai quelque chose à te dire ?

– Eh bien… Tu restes planté là, devant moi, à me regarder comme si je détenais toutes les réponses à tes questions.

– J'admirais seulement le vol plané que tu viens d'exécuter.

– J'espère qu'il t'a plu.

– Beaucoup.

– S'amuser d'une chute … Voilà qui est des plus primaire et des plus stupide. Mais j'imagine que les gens comme toi s'en contentent.

Les joues du Poufsouffle rougirent immédiatement.

Théodore venait de renverser les choses en quelques mots, habilement. Manipuler son petit monde l'amusait. Mais là, il sentait que l'enjeu le dépassait.

– Et toi, tu t'y connais en bon divertissement Nott… Regarder ton paternel décharner des nés-moldus, c'est une bonne façon de passer ses dimanches après-midi je suppose.

– Oh mais on ne fait ça qu'une fois par mois. Il ne faut pas abuser des petits plaisirs de la vie, sinon, ils en perdent bien vite de leur saveur.

Provoquer.

Provoquer, c'était toujours mieux que de rester silencieux, interloqué et vaincu.

Provoquer, c'était s'empêcher de réfléchir sur la réelle portée de ces mots, qui le terrifiaient.

« Décharner des nés-moldus ».

Est-ce qu'ils pensaient tous ça, de lui ? Des Nott ? D'où tenait-il cette idée ?

Son père faisait-il vraiment ça ?

Le Pousfsouffle s'avança de Théodore d'un pas lourd et il entendait le couperet tomber chaque fois qu'il s'approchait un peu plus près :

– T'es un monstre, Nott. Et les gens comme toi paieront.

– Je n'ai rien fait.

C'était la vérité. La vraie, cette fois-ci.

Théodore n'avait encore jamais rien fait de sa vie, pas même des choix. Il n'avait pas suivi son père, n'avait pas renié non plus ses idéologies et ses préceptes. Théodore n'agissait pas, restait dans l'ombre, laissait faire, parce que d'autres écriraient bien l'Histoire à sa place. Le monde n'avait pas besoin de lui pour tourner.

– Tu te crois supérieur, Nott ?

– Oui.

Il était plus intelligent, cela ne faisait aucun doute.

– Mais tu ne l'es pas.

– Peut-être.

Après toi, ce n'était pas parce qu'il se croyait supérieur qu'il l'était réellement. Après tout, il n'avait pas toutes les données : peut-être que ce Poufsouffle avait plus de connaissances que lui. Peut-être qu'il était plus malin, que sa logique était meilleure, qu'il était bien plus rigoureux et savant que Théodore.

– Mais t'es comme nous, Nott.

– Je ne pense pas.

Parce qu'ils étaient tous uniques.

Parce que Théodore avait grandi et évolué dans un certain milieu, avec certaines règles et une étiquette qui l'étreignaient encore en permanence.

– Je ne comprends pas comment tu peux regarder des personnes avec qui tu as grandi se faire détruire par les Carrow, par Rogue et…

Théodore fut prit d'une violence nausée et mobilisa ses dernières force pour demeurer immobile, malgré le haut-le-cœur qui soulevait son estomac.

– On était tous gamins il y a quelques années à peine.

Oui. Ils étaient tous des gamins… Mais les gamins grandissaient. C'était dans l'ordre naturel des choses.

Théodore se sentit démuni pour la première fois de sa vie.

« Qu'attends-tu de moi ? » voulait-il demander.

« Dis-moi quoi faire ! » voulait-il hurler.

Il ne savait rien.

Théodore se raccrocha à ses livres. L'air était chargé, lourd et dense. Un mot de travers et les sorts fuseraient. Malefoy n'était pas loin. Crabbe et Goyle étaient trop proches. Les amis du Poufsouffle guettaient, attendaient presque l'opportunité de faire connaître à tous comme ils étaient solidaires et loyaux les uns envers les autres.

– Bah alors Nott ? On a voulu faire un gros câlin au sol ? fit une voix enjouée derrière lui.

Sally-Anne Perks accrocha l'un de ses bras à celui de Théodore et le tira en avant, pour le forcer à avancer.

Tout se brisa et le duel de regard s'interrompit et mourut immédiatement.

Théodore sentit tous les regards dans son dos.

Sally-Anne n'enleva pas son bras avant plusieurs minutes. Elle avait la mine grave et concernée.

– Je l'ai vu.

– Tout le monde l'a vu, grogna Théodore.

– Ça fait des semaines qu'ils espèrent voir ton nez traîner dans la poussière, Théodore.

– Quelle ambition…

– Ne prends pas ça à la légère.

– Comment dois-je le prendre ?

Ce n'étaient que des enfantillages.

– Ils sont en colère, et ils retournent ce sentiment sur des cibles faciles. Les Carrow sont intouchables. Sans même évoquer Rogue, dont personne ne peut effleurer ne serait-ce que son ombre. Malefoy est trop dangereux. Alors…

– Alors ils s'en prennent à moi.

– Tu représentes tout ce qu'ils détestent, Théodore. Tu comprends ?

– Oui.

Bien sûr qu'il comprenait. C'était logique, clair et limpide. Ça avait du sens.

Pourtant, il avait vraiment envie de pleurer.

– Évite de tomber, Théodore. Je n'aimerais pas que tu te fasses mal, souffla Sally-Anne.

Il serra les poings.

– Mais je crois que tu as eu la bonne attitude.

Elle le félicitait, comme si elle avait eu peur qu'il se mette à tous leur jeter des malédictions et use de magie noire.

– Merci.

– Le plus important, c'est que leur montre que tu te relèveras.

Se relever.

C'était le plus important, sans nulle doute.

Ses genoux tremblaient.

Il n'avait jamais été prit à partie de cette façon Il n'avait jamais été bousculé, lui Théodore Nott, celui que l'on respectait, le taciturne à qui personne ne cherchait d'ennui.

Il trouva tout ça très injuste et étouffa un sanglot dans sa gorge.

Sally-Anne l'entendit et le fixa du regard, en attendant qu'il craque complètement.

Lorsque ses premières larmes coulèrent, honteux, il laissa Sally-Anne le prendre dans ses bras et lui murmurer des mots qu'il aurait voulu retenir.