Yannis regardait avec circonspection le combat qui opposait Jaune à Cardin. Ce dernier le surpassait en tout point, et finit par le battre en moins d'une minute. Après que la professeure Goodwitch sermonna le jeune blond, Yannis fut appelé à combattre.
- M. Lemage, avez-vous un souhait particulier quand à la personne que vous voulez affronter ?
L'interpellé regarda autour de lui : il pouvait choisir n'importe lequel de ces élèves, même ses propres amis. Mais ces dernier connaissaient aussi bien ses points faibles que ses points forts, il ne serait donc pas avantageux de les combattre. En revanche, il aurait bien apprécié choisir Pyrrha Nikos, mais détrôner la meilleure élève attirerait l'attention de tous, chose peu enviable durant ces... temps troublés...
Il choisit un élève au hasard, un type qui avait l'air d'être aussi fort qu'un blob-fish (enfin, selon les standards de sa planète). Ce gars-là se prénommait Baxter quelque-chose, et il portait une sorte de hache couplée à un ASG Ingram M11. Il était moins grand que lui, mais ça n'était pas étonnant ; Yannis était le plus grand des premières années du haut de ses 1m96. Il se mit en position de combat, le Héron Qui S'agite Sous le Saule, non sans demander :
- C'est quoi mes handicaps ?
Le type en face de lui fut d'abord étonné, avant d'être traversé par une colère sourde ; il avait manifestement crut que Yannis se moquait de lui. Il n'a pas entendu parler de moi ?
- Interdiction d'utiliser votre Semblance et... vos autres aptitudes. Seule l'Aura est autorisée.
C'est cramé pour le Déphasage, dans ce cas, se dit Yannis. Bon, il n'était pas à ça de devenir extrêmement faible sans cet atout, mais quand même : ça lui coupait 90% de sa puissance physique. Il soupira, et le match commença.
Immédiatement, le type commença à lui tirer dessus. Yannis, qui ne possédait pas la vision de Dilatation Temporelle de Uguette, ne chercha pas à éviter les balles. À la place, il les prit de plein fouet. Il observa ensuite sa jauge d'Aura : celle-ci était descendue d'un millimètre à peine. Baxter l'avait aussi remarqué, et passa à la vitesse supérieure : il fonça sur lui, hache levée pour l'abattre.
Le problème, c'est que Yannis avait largement le champ libre pour le terrasser d'un coup à la mâchoire. Néanmoins, quel que soit la force qu'il applique dans son coup, celle-ci serait brisée sous le choc, et les os brisées du gamin l'étoufferaient, envahissant sa gorge. Sans compter le sang, et la peur de mourir.
La seule chose qu'il pouvait faire, c'était forcer Baxter à capituler. Comment ? Même si c'était encore qu'un gamin, il s'était entraîné comme un fou pour arriver à Beacon, et donc le briser ne serait pas facile...
"L'aura est le manifestation physique de notre âme."
Les paroles du professeur Goodwitch surgirent dans son esprit. Bien sûr... pensa-t-il en souriant. Tandis que Baxter s'apprêtait à lui asséner un coup de hache, Yannis fit surgir sa main pour attraper le visage de son adversaire, et y injecta une grosse dose d'Aura.
Comme prévu, la sienne descendit d'une traite, jusqu'à atteindre 30% de sa capacité maximale. Et celle de Baxter ne bougea pas d'un poil. Mais Yannis savait, à la vue du visage pétrifié du gamin, qu'il n'avait pas pris des dommages physiques. Un filet de bave descendit le long du menton du jeune Chasseur, ses yeux révulsés.
- Qu'est-ce que vous avez fait ? cria le professeur Goodwitch tandis que Yannis laissait tomber la loque au sol.
- Ne vous inquiétez pas... Il reprendra conscience dans 3...2...1... Top !
Comme promis, Baxter se réveilla. En hurlant comme un diable ; il tremblait comme une feuille, comme si il avait vu quelque chose d'effroyable. Yannis se demandait bien ce que son Aura lui avait montré : ses propres souvenirs, ou ceux des deux autres...?
- Ce comportement sera rapporté au directeur, soyez-en certain !
Yannis haussa ses épaules devant la menace de la vice-principale. Ce qui le chagrinait, c'est que sa petite expérience sympathoche avait fait baissé ses points sociaux auprès de ses amis ; Ruby, par exemple, le regardait avec un œil effaré. Décontenancé, il rejoignit ses amis. Edelyn le regardait avec un air de reproche.
- Quoi ? lui demanda Yannis.
- Tu sais très bien à quoi je pense, répliqua-t-elle d'un ton sec.
Vaincu, il soupira ; oui, la magie animique était classifiée selon son ordre comme étant l'une des pires atrocités prohibées, sinon la plus abjecte. Mais est-ce qu'il avait fait était considéré comme tel ? Mais bon, elle avait tout de même raison sur ce point...
- Je ne le referais plus, bougonna-t-il. Promis juré craché...
- C'est cela, oui... En attendant, tu enchaînes bourde sur bourde. Si tu continues comme ça, tu vas finir hors-la-loi en un rien de temps !
Ah ! C'est Torchwick qui serait content...
Ils observèrent ainsi les combats sans se parler, mais la tension entre eux était assez palpable pour que les étudiants se sentent ma à l'aise. Mais c'était ainsi depuis qu'ils s'étaient rencontrées dans l'univers 7655, l'original : toujours en conflit permanent, car ils étaient les meilleurs amis du monde.
Bon, c'est vrai que j'ai déconné, sur ce coup... Mais la tentation était si grande ! Et j'ai pu gagner sans gagner, perdre sans perdre, alors ça me convient... Peut-être devrait-il s'excuser auprès de Baxter et l'aider à se remettre d'aplomb ? Il se perdit dans ses pensées quand il remarqua que tout le monde était déjà en train de partir. Yannis se leva pour rejoindre à son tour les autres, mais Mme Goodwitch l'interpella :
- M. Lemage ! Le professeur Ozpin souhaiterait s'entretenir avec vous. Suivez-moi.
Il leva les yeux au ciel, mais heureusement elle ne l'avait pas remarqué. Il commença à la suivre parmi les couloirs remplis d'élèves, de personnel et quelques Chasseurs. En sortant, ils se dirigèrent vers la grande tour de transmission, contenant le Système de Transmission Trans-Continental. Un truc presque autant efficace que l'Internet, si ce n'est qu'il était bien plus sécurisé.
À l'intérieur, au rez-de-chaussée, ils atteignirent un ascenseur qui leur demanda de décliner leur identité. Goodwitch présenta son Scroll, et l'ascenseur se mit en branle. Aussi décontracté que possible, Yannis avait néanmoins un objectif précis en tête.
Il libéra ses pouvoirs d'Outsider, faisant vibrer les kirrosì comme une seule et même toile. Sous l'appel de leur Élu, elles lui indiquèrent tout ce qu'il y avait à savoir sur le bâtiment et ses occupants : le nombre de postes informatiques, l'ergonomie, la différence entre les gardes et les employés. Et bien sûr, les centaines de mécanismes officiels et officieux qui constituaient autant la tour que ses... nombreux petits secrets.
C'était si facile... Inviter un Outisder dans un pseudo-base secrète avait été leur principale erreur, car grâce à cet avantage, Yannis aurait toute la liberté nécessaire à l'accomplissement de son but. Il prit tout le temps dont il disposait pour étudier leur système d'exploitation.
L'ascenseur s'arrêta, et ses portes s'ouvrirent.
Ils sortirent sur une salle magnifique, surplombée d'un mécanisme à rouages assez particulier. Au fond, on pouvait apercevoir une baie vitrée offrant une vision d'ensemble sur Beacon, ainsi qu'un bureau où Ozpin était installé.
- Glynda ! Tu as donc réussi à faire venir notre... élément perturbateur (il présenta à Yannis une chaise face au bureau) Je vous en prie, asseyez-vous. Glynda, pouvez-vous nous laisser ? La conversation que nous allons avoir est du domaine... privé.
Tandis que la professeure repartait, Yannis obéit, car de toute manière il n'avait pas vraiment l'intérêt de faire autrement. Seulement, il prit une posture polie et réservée, ce qui ne désarma cependant pas son interlocuteur. Ce dernier resta à le regarder de ses yeux bruns, qui trahissaient son ancienneté. Sachant qu'Ozpin se doutait bien de ses origines, Yannis enchaîna :
- Dites-moi, cher comparse... Comment les nôtres se saluent par ici ?
- Je ne crois pas que vous avez saisi votre situation, déclara Ozpin avec un sourire amusé.
Soudain, Yannis se sentit affaibli, comme si on lui avait brutalement retiré toute magie. Tremblant, son regard fut immédiatement attiré par un objet qui se trouvait sur le bureau du professeur : un cube sphérique.
Le Néanticide !
Cette saleté d'artéfact était la Vérité d'Arian, ou plutôt d'Hadrian. Contrairement à Sceptre Finalisé, le Néanticide était tout le contraire de la magie : la normalité, la banalité, l'ennui... Quand cet artéfact était activé, une certaine zone de l'espace était privé de sa magie, sans pour autant disparaître. Un vrai paradoxe en puissance, mais avec les Fragments de Vérité, il fallait s'y attendre.
Toutefois, comment une telle relique pouvait être en possession de...?
- Je vois, grinça Yannis en se tenant sur sa chaise (il pouvait à tout moment tomber au sol, misérable) Il vous l'a prêté pour me tenir en laisse ? Futé de sa part.
- Sachant les antécédents que vos camarades m'ont rapporté de vous, j'ai du prendre mes précautions. Et j'ai bien fait, car nous pouvons désormais parler d'égal à égal.
Yannis resta interdit.
- Quoi donc ? demanda Ozpin.
- Vous pouvez régler l'anéantissement sur "99%". Cela m'empêchera de lancer le moindre sort ou d'utiliser mes pouvoirs d'Outsider, mais au moins, j'aurais pas l'impression qu'on me vide de toute ma substance !
- Oh ! Excusez-moi pour cette erreur malencontreuse... (Ozpin régla l'appareil, et Yannis se sentit tout de suite mieux) C'est que je n'ai pas l'habitude de manipuler de tels objets, même si c'est pour un petit moment.
Et ça, Yannis le savait : la Vérité n'était utilisable par d'autres que lorsque son porteur "l'allouait" à ce quelqu'un. Et ce, pour un temps qui était limité selon la "situation". En bref, tout un tas de règles biscornues et paradoxales qui ne devaient pas être prises à la légère. Selon sa théorie, il estimait qu'Arian avait prêté la relique à Opzin jusqu'à "qu'il promette d'arrêter ses agissements", ou quelque chose dans le genre. Ça ne m'arrange pas du tout...
- Bien. Maintenant que vous êtes en capacité de m'écouter, je souhaiterais que l'on passe un marché, commença Ozpin en buvant un peu de son café. Grâce à Mlle Blutingen, ou plutôt grâce à Sir Edward Kor'Al'Tain Bluntingen, je suis au courant de tout ce que vous avez entreprit dans votre monde. Vous en êtes peut-être les héros, mais ici, vous devez vous plier aux règles.
- C'est pas trop mon credo, ricana Yannis.
- J'ai certes compris que votre pouvoir vous permet d'échapper à toute forme de causalité et autres désagréments. Cependant, je vous demande à vous, et à vous seul de respecter ces règles.
- Donc vous voulez que j'arrête d'utiliser la magie et mes pouvoirs ? (Yannis secoua sa tête) Autant demander à un martinet de ne pas voler. C'est absurde.
- Vous ne saisissez pas mon propos : je ne souhaite pas vous couper les ailes, mais plutôt vous demander de voler sans bousculer les autres oiseaux. Imaginez vous comme un gigantesque Nevermore qui vole parmi tous les petits aviens : vous ne leur voulez aucun mal, mais vos battements d'ailes peuvent les blesser, voire les tuer.
Sur le coup, il n'avait pas tort ; de son point de vue, les existences de cet univers ne représentaient absolument rien... Mais est-ce vrai ? Ce soir-là, il aurait pu détruire l'hélicoptère au lieu de sauver Ruby. Mais il ne l'avait pas fait. Il avait invoqué ce côté irrationnel de lui-même, et le résultat avait été sans détour.
Peur-être qu'Arian voulait qu'il redevienne ce gamin pathétique du lycée Ernie Fifrelin.
- Très bien ! admit Yannis en soupirant. J'essayerais à l'avenir de ne pas blesser les oisillons qui peuplent votre splendide parc ornithologique. MAIS...
Yannis leva un doigt devant lui, pour souligner son objection :
-...Est-ce qu'il serait possible de participer aux activités extra-scolaires aux côtés de mes amies ?
Ozpin sourit presque de toutes ses dents.
- J'avais hâte que tu me le demandes. Oui, oui et oui : je pense que le fait de t'avoir écarté des autres a été une erreur importante dans toute cette histoire, aussi je te réintègre dans ton équipe. Bien sûr, ce sera de manière officieuse, car les listes ont déjà été envoyées à Atlas.
- Aucun problème, répondit l'intéressé en haussant ses épaules, avant de continuer : On en a terminé ?
- Pour l'instant, oui, sourit Ozpin. Profite bien du reste du reste de ta journée.
- De même...
Il reprit l'ascenseur pour redescendre. À l'intérieur, Yannis inspira un bon coup, avant de reprendre contenance ; il souriait comme un dément.
En rentrant pour aller dans sa chambre, Yannis croisa Jaune qui se traînait, l'air peiné. Prétextant vouloir lui dire bonsoir, il lui lança :
- Hey, Jaune ! Quoi d'neuf ?
Jaune le regarda d'un air qui était à la fois dépité et suppliant. Même si il était clairement l'heure de dormir, Yannis insista :
- Eh ! Si t'as besoin de me parler de quoi que ce soit...
Le jeune blond regarda autour de lui, avant de se pencher vers l'oreille de l'Outsider pour lui dire:
- C'est Cardin, i...il veut que je devienne son ami.
Bien sûr, il remarqua immédiatement que le mot "ami" sonnait faux dans la bouche de Jaune. Yannis soupira : voilà qu'il se mettait à devenir un bon samaritain. C'était sensé être le rôle d'Edelyn, pas le sien !
- Ecoute, bro... (Jaune le regarda sans comprendre le sens de ce terme, mais Yannis l'ignora : ) Tu es assurément quelqu'un de faible, qui sait pas se défendre et qui n'a rien à faire ici.
- Comment tu...?
- Laisse-moi finir. J'ai aussi été dans cette situation, autrefois : me sentir à l'écart, parce que je ne faisais pas partie d'un certain milieu, tout en étant écarté de l'opposé. J'étais seul. Justement, je me sentais tellement seul que j'ai commencé à péter les plombs et à tout détruire autour de moi.
- Ouais... hé hé... J...J'ai pu voir comment tu t'étais débrouillé face à Baxter.
- C'était pire que ça, Jaune. Mais j'ai pas envie de te raconter les détails ; le seul truc important, dans l'histoire, c'est que j'étais accompagné de gens qui m'aimaient pour ce que j'étais et me faisaient confiance. Alors que je me rendais même pas compte.
Il posa une main sur l'épaule du harcelé, avant de lui dire ses mots simples :
- Y a plein de gens qui comptent sur toi, mais tu peux aussi compter sur eux.
Et Yannis partit ensuite pour atteindre son délicieux lit douillet, laissant le jeune dans ses élucubrations.
