La désolation fuit sans arrêt la main des hommes, mais en vérité, c'est leur cœur qui l'attire. Et l'innommable se terre toujours derrière les calamités pour frapper au moment le plus important ; là, il n'attendait que le moment où toute résistance serait futile.
Beacon, désormais ruines sans forme, où ne subsistait qu'un Grimm géant pétrifié qui attirait ses comparses de plus en plus nombreux, dévorant toute personne assez malchanceuse ou les pauvres idiots qui se sentaient courageux. Et Salem, dans toute son horreur magnifique, se délectait de ces souffrances, cette peur qui tordait les boyaux déchiquetés par ses sbires.
Et si elle appréciait ce jour, c'était grâce à l'intervention d'une nouvelle pièce sur l'échiquier ; Yannis le Mage, d'origine inconnue, ayant réussi à récupérer la Relique du Choix sans difficulté. Le plus étrange, c'était qu'il ne possédait aucun pouvoir de Vierge, donc l'hypothèse la plus probable était que sa magie se voyait plus puissante que celle d'Ozma dans son âge d'or. Une pièce… ? Non, un joueur assurément.
Soudain, on toqua à sa salle de réunion. Elle fit un geste de la main, et les portes s'ouvrirent sur ses outils favoris : Cinder et sa petite bande, Hazel, Watts et Tyrian. Et derrière eux, un jeune homme brun aux yeux dissimulés par un bandeau. Étrange, se dit Salem sans se retourner, l'Augure lui servant de vision. Cinder m'avait pourtant dit qu'il n'était pas aveugle… Mais compte tenu des récents événements à Beacon, il était possible que cet homme ait pu être affecté de la même façon que Cinder, qui elle portait un cache-oeil.
Néanmoins, tous restèrent silencieusement révérends, du moins juste silencieux. Elle en profita donc pour se retourner et lâcher un regard insondable sur son cercle privé ; d'aucun n'osèrent la regarder dans les yeux, sauf Yannis, qui ironiquement semblait la dévisager. Possédait-il le pouvoir de pallier sa vision d'aveugle ? Impossible d'en être persuadée…
Agacée par son manque cruel d'informations, elle fit un autre geste de la main, et tous prirent place sans parler. Comme elle sentait que certains bouillonnaient d'envie de parler, elle laissa la discorde lentement se révéler parmi leurs rangs. Et comme attendu, ce fut Watts qui céda le premier, se tournant vers Cinder avec un air narquois :
— Je sais que le silence est d'or, très chère, mais je suis déçu de ne plus t'entendre parler.
L'un des compagnons de Cinder, l'estropié, gronda et s'approcha de Watts avec un air menaçant, mais l'autre, la verte aux yeux rouges, le stoppa d'un geste, ce qui fit rire le scientifique.
— Tu vois ? Le silence est d'or.
— Watts.
Sa voix, glacée et mesurée, fit instantanément son effet ; tous se tournèrent vers elle, même Yannis qui pencha un peu la tête dans sa direction. Elle continua :
— Trouves-tu qu'une telle malignité est nécessaire ?
Watts se tendit, et baissa la tête, honteux :
— Pardonnez-moi, madame ; je n'apprécie juste pas particulièrement l'échec.
Salem faillit sourire ; du sommet de son humaine intelligence, il ne parvenait pas à mettre les bons mots sur son ressenti. Ce qu'il n'aimait pas, ce n'était pas l'échec, mais l'affaiblissement et l'imprévu. Croisant ses doigts sur la table, elle répondit d'un ton plus doux :
— Alors je ne vois pas quels griefs tu soutiens envers Cinder ; après tout, c'est elle qui a pu réduire à néant Beacon et Ozpin, qui a complété ses pouvoirs de Vierge tout en récupérant la relique du Choix. Je suis donc curieuse : à quel échec te réfères-tu ?
Watts lança un bref regard agacé à Cinder, avant de reprendre son air respectueux envers elle.
— La fille aux yeux d'argent.
Hazel intervint avec un « hmpf » suivi d'un haussement d'épaules, attirant les regards. Avec son indéfectible rudesse, il grogna :
— Ouaip. On a déjà eu à faire à eux… (il lança un regard entendu à Cinder) Ça fait quoi de se faire battre par une novice.
— Je te rejoins là-dessus, soutint Watts, puis se tourna vers Cinder : même sans son nouveau pouvoir, cela aurait du être un jeu d'enfance.
— C'est justement à cause de son pouvoir de Vierge, expliqua Salem sans s'épancher, puis elle s'adressa à sa protégée : Ne te fourvoie pas, Cinder, tu détiens la clé de notre victoire. Malheureusement, ta force nouvelle s'accompagne de faiblesses handicapantes. Et c'est pour cela qu'il faudra que tu restes à mes côtés le temps que nous terminons ton traitement.
— Excusez-moi.
C'était la première fois qu'elle entendait cette voix, jeune et un peu frêle. Personne n'aurait crû que derrière cet aveugle fin comme une tige de roseau se cachait le pouvoir de réduire à néant quiconque se trouvait dans cette pièce… Excepté elle-même.
Tous s'étaient tournés vers Yannis, qui avait levé la main comme un élève studieux dans un cours singulier. Avec un sourire amusé, Salem lui fit signe de prendre la parole.
— Merci. Comme je suis nouveau ici… Je me demandais en quoi les yeux d'argent affectent votre magie comme vos Grimm.
Il s'écarte de nous, constata la Sorcière. Pourquoi ? A-t-il peur de nous ? Peut-être sa cécité la affaiblit… Si son hypothèse s'avérait exacte, il serait plus simple de le tenir sous son giron. Fallait-il alors le considérer comme un égal et lui expliquer le fin mot de l'histoire ? Cependant, la pierre avait été jetée, et tous lui lancèrent des regards furtifs.
Elle pouvait les rembarrer, ça n'aurait pas d'importance. Néanmoins, leur donner l'illusion qu'elle leur faisait confiance permettrait d'affermir sa prise sur eux. Et puis, cette information serait utile à tous…
— La magie vient du Dieu des Ténèbres. Hors, les Yeux d'Argent prennent leur source dans le pouvoir du Dieu de la Lumière ; voilà pourquoi ceux qui possèdent de la magie sont aussi affectés par ces yeux mystiques que les Grimm.
Tandis que certains opinaient du chef distraitement, démontrant clairement le peu d'intérêt qu'ils prêtaient à la réponse, Cinder et Yannis avaient écouté avec attention, la première semblant troublée, quand à l'autre… Il sourit ?
— Je vous remercie de m'éclairer sur ce sujet, c'est… Oh ! Où sont mes manières… (il se leva et s'inclina) Je me nomme Yannis Lemage et je serais votre nouvel associé.
— Hmpf ! (Watts leva les yeux au ciel, et marmonna) Nous avons déjà assez de gamins à nous occuper…
— J'ai 3678 ans, sourit Yannis en penchant sa tête. Et une très bonne ouïe, malgré mon âge avancé. Et je n'ai malheureusement pas entendu d'adulte parler.
Des ricanements fusèrent de part et d'autre de la salle, le visage de Watts rougissant comme une pivoine. Soudain, Salem leva sa main pour faire taire les moqueries, puis fit un signe de tête vers le « nouvel associé », qui se rassit.
— J'espère que vous saurez lui expliquer nos principes et objectifs, s'adressa-t-elle à tous. Maintenant, je dois vous assigner quelques tâches… Tyrian !
Le Fanus scorpion se tortilla de plaisir, son regard empli de fierté à l'entente de son nom, et minauda :
— Oui, votre Grandeur !
— Tu seras chargée de trouver la Vierge du Printemps.
— Vos désirs sont des ordres !
— Watts, tu t'occuperas de prendre la place d'informateur à Mistral.
— Très bien, soupira ce dernier.
— Et Hazel, je t'envoie rencontrer le chef de White Fang. Adam Taurus a arrangé le rendez-vous, ce qui indique qu'il nous est encore loyal. Assure-toi que Sienna Khan soit de même.
— Comme vous voulez.
Soudain, Cinder leva une main. Bien que Salem l'ait immédiatement remarqué, sa compagne aux cheveux verts était trop intimidée pour le constater. Mais ce ne fut pas elle qui l'aida à s'exprimer…
— Je m'en occupe, fit Yannis, tout à coup aux côtés de Cinder.
La fille verte et le jeune gris sursautèrent, ainsi que leurs voisins ; personne ne l'avait vu se déplacer. Salem haussa un sourcil en le voyant glisser quelques mots à l'oreille d'Emerald, qui lui lança un regard à la fois confus et vexé, avant de se tourner vers Cinder pour faire de même. Cette fois, la muette acquiesça, bien qu'à contrecœur, et Yannis pinça du bout de ses doigts la fine gorge, qui frémit.
Il tendit son autre main au dessus de la table, l'ouvrit en écartant minutieusement les doigts pour former un signe étrange. Un à un, ils libérèrent une douce lueur pour former une bulle de lumière fine, une brume éclairée. Il jeta un regard à Cinder, qui ouvrit la bouche pour parler.
— Et que faisons nous de la fille aux yeux d'argent ? s'éleva une voix incorporelle, résonnante et presque mécanique.
Tous avaient écarquillé des yeux, même Watts qui avait sans s'en rendre compte ouvert sa bouche. Salem avait lâché un sourire ; de part cet acte, Yannis venait de prouver qu'il possédait encore de nombreuses cartes… Ou qu'il n'a rien perdu. Il enleva sa main de la gorge de Cinder, laquelle l'effleura avec un geste hésitant. Le silence fut brisé par Watts :
— Merci pour ce petit spectacle contingent, ânonna-t-il à l'intention du magicien. J'ai néanmoins une question : n'est-ce pas le problème de Cinder, et pas le notre ?
La concernée frappa violemment son poing sur la table, attirant un ricanement de la part du scientifique.
— Assez, ordonna leur supérieure, en se tournant ensuite vers Yannis : Je n'avais pas prévu ta venue dans nos plans, mais il semblerait que tout s'engrange parfaitement. Retrouve cette fille, et ramène-la moi.
Pendant un instant, Yannis resta silencieux. Elle sentit l'agacement monter en elle ; son irrespect traduisait ainsi donc l'absence de diminution de ses pouvoirs ? Mais ses soupçons se tarirent quand elle l'entendit dire :
— Je m'en occuperais.
— Bien – elle s'adressa à tous – De part vos efforts, Beacon est tombée. Et Haven n'y échappera pas.
Tous se levèrent, et elle les congédia. Mais avant que tout le monde ne sorte de la salle, elle appela :
— Yannis.
L'aveugle au bandeau se tourna vers elle. Et c'est en le regardant de la tête aux pieds, dans sa posture un peu penchée et désinvolte, qu'elle lui trouvait un je-ne-sais-quoi proche d'Ozma. Ces souvenirs tentèrent de refaire surface, mais elle les noya dans Ses ténèbres. Elle continua :
— N'échoue pas, cette fois.
Il pencha sa tête sur le côté, semblant pensif. Puis, il s'inclina et partit sans un bruit.
Elle sait.
Bien sûr qu'elle savait que quelque chose clochait chez lui, pas besoin de Synnaï pour le lui révéler. En plus, depuis le début de la séance, ses yeux le grattaient avec intensité. En fait, le phénomène avait occurré lorsqu'il avait posé ses « yeux » sur Salem. Yannis avait crû que son âme s'était tout à coup enflammée, que ses yeux allaient exploser.
La haine.
L'émotion lui brûlait la cervelle en la présence de l'Impératrice des Grimm, quelque chose qui ne lui appartenait pas. Il rejoignit donc ses appartements privés, lança un bref sort pour détecter la présence d'éventuels Augures ; une fois sûr qu'il n'en fut rien, il se plaça devant un miroir et ôter le bandeau sur ses yeux.
Un reflet d'argent, et un claquement de langue de sa part. Ses yeux, auparavant d'un brun basique et fade, avaient la couleur d'une lame aiguisée et bien huilée. Même leur forme avait changé, et il la reconnaissait entre mille.
— Arian… marmonna-t-il avec une colère sourde.
Durant ces derniers temps passés à la Forteresse, il avait tout essayé : élixirs de régénération, rituels de purification, enchantements, malédictions… Mais rien n'avait fonctionné. Chaque sortilège qui tentait d'atteindre ses nouveaux globes oculaires s'était tordu dans le néant. Il avait ensuite tenté d'utiliser la Vérité du Pouvoir, mais Arian avait évidemment prévu le coup : sa propre Vérité, celle du Vide, contrecarrait les effets du pouvoir métamystique du magicien.
C'est problématique… Et agaçant ! Il accueillit l'intervention de Synnaï avec un geste entendu ; même sa connexion avec lui s'était affaiblie au point de ne lui donner que des bribes, souvent informes et sans valeur (et ne parlons même pas des autres : on se serait crû vivre dans la Lozère). Bref, Yannis était seul dans sa tête, ce qui ne lui était pas arrivé depuis au moins trois mille ans.
Des avantages, certes. Mais surtout des inconvénients : Synnaï & cie étaient sa « banque de sortilèges ». Sans eux, Yannis ne connaissait que les plus basiques et situationnels ; attraper Ruby dans ces conditions relevait donc du suicide, même s'il doutait que la jeune fille veuille le trancher en deux. Il soupira et se posa sur son lit, évaluant ses possibilités…
Salem et ses sbires semblaient terrifiés de ces « Guerriers aux Yeux d'Argent », sinon ils ne l'auraient pas employé à pourchasser une gamine à peine capable de se battre correctement. Et Yannis avait pu constater leur pouvoir en action, et ses conséquences, donc Ruby avait monté d'un cran dans sa liste des personnes dangereuses. Il pouvait donc tenter de se « racheter » auprès d'eux, et de rester à leurs côtés pour observer les remous du conflit, et choisir son camp au moment opportun.
Néanmoins, il doutait de l'efficacité de ce plan : Ludvinia, Uguette et Edelyn avaient probablement raconté comme il avait rendu service à Arian en la débarrassant de son enveloppe charnelle. Pourquoi ne veulent-ils pas comprendre que le Vide est vide si et seulement si aucune matière ne l'entoure ? Ainsi, lui fallait-il se ranger auprès de Salem, détruire ce monde pour pouvoir mourir et se réincarner dans le sien ? Possible, séduisant mais beaucoup trop long, surtout que cette dernière allait sûrement tenter de lui planter un couteau dans le dos ; on a beau être suicidaire, on en reste pas moins une ordure.
Que faire, que faire… Quelque soit le camp qu'il choisirait, il ne lui arriverait que des problèmes… Il fallait se recentrer : quel était son objectif ? Regagner la confiance des autres pour éviter qu'on retombe dans le même conflit d'autrefois… Les souvenirs de la Guerre Éternelle remontèrent dans son esprit et le firent frémir. Plus jamais.
Il réfléchit… Le stratagème est simple : je ne peux pas débarquer la bouche en cœur en discourant sur la repentance, mais si je manie bien les fils, je peux tourner la situation en la faveur du « bien » sans me mettre le « mal » sur le dos. Plutôt bancal, pas très gracieux. Mais c'était ça qui faisait du mage le Mage.
Avec un sentiment de soulagement, il remit son bandeau sur ses yeux, et sortit casuellement de la porte. Parce que la dernière fois qu'il s'était téléporté, il avait perdu son rein gauche.
