Edelyn, silencieuse comme une ombre, leva sa Crimsom Beauty et visa le point fatal. Un tir, un mort. Ce n'était pas sa devise, mais c'était un adage auquel elle se référait. C'est dommage d'être aussi catégorique, résonna la voix d'Arian dans sa tête. Un légère pression, et le coup partit.

Mais le Grimm l'avait senti et esquiva la balle supersonique. Tandis qu'il tournait dans tous les sens pour repérer la tireuse, cette dernière porta son Scroll vers ses lèvres et murmura :

— La cible m'a repéré. On passe en phase 2.

Elle entendit un bruissement, et du coin de l'œil vit un éclat rouge suivit de pétales virevoltantes. Le Grimm poltergeist dû le sentir aussi, car il lâcha un cri strident avant d'esquiver la faux dévastatrice, et s'enfuit tel une feuille dans le vent. Edelyn entendit :

— Zut, il s'échappe ! Snipeuse, je veux une cover !

— À vos ordres, soupira la concernée, mi-amusée, mi-ennuyée.

Elle pointa son arme, et changea de munitions dans l'instant ; cha-ak, puis elle tira une boule de feu qui fila en sifflant vers le Grimm. Cette fois, le projectile atteint sa cible, et une petite explosion survint, balançant la créature sur le sol d'une clairière. Tandis que Ruby fonçait vers elle, Edelyn plia rapidement son arme ; sa mobilité était réduite au détriment de sa puissance de feu et sa portée d'attaque.

Une autre silhouette apparut lorsqu'elle descendit de l'arbre où elle s'était perchée ; Nora, l'antithèse de la discrétion, courrait en hurlant de rire et en faisant tournoyer son immense marteau de guerre. Sa promptitude fut telle qu'Edelyn ne faillit pas remarquer le discret Ren, sûrement parce qu'il y avait Jaune qui criait derrière :

— On suit le plan ! Faut suivre le plaaan !

Edelyn partit sur ses talons, puisqu'il portait un bouclier, il serait le premier à recevoir des coups. Il tourna d'ailleurs la tête pour dévoiler un sourire crispé, et elle lui en rendit un amusé. Au pire, il perdrait un bras… Mais Ludvinia lui avait conseillé de ne jamais penser au pire des situations à chaque instant, prétextant que c'était une forme de névrose assez grave pour une Chasseresse.

— Il va vite ! cria dans la foulée Jaune.

— Merci de le remarquer ! rétorqua-t-elle sur le même ton.

Ils parvinrent à la clairière, où le Grimm était encerclé par Ruby, Ren et Nora. Il se faufilait entre les cisaillages et les brutales percussions dans une danse élégante et inhumaine. Jaune se tourna encore vers Edelyn :

— Je vais attirer son attention ; vise son masque !

— Bien.

Pendant qu'il chargeait, elle se cala au sol dans la meilleure position possible ; un arbre était une cachette utile, mais il était difficile de manier une arme de longue portée dans un espace restreint et avec peu d'appui. Ici, en revanche, elle pouvait déployer la pleine puissance de son arme ; des parties s'ouvrirent sur le canon pour laisser sortir une hélice dotée de bobines tesla, qui tournoyèrent de plus en plus vite jusqu'à atteindre le même pouvoir destructeur qu'un railgun.

BANG !

Cette fois, elle ne manqua pas sa cible.


— Mille mercis, chers Chasseurs ! Ce Geist nous harcelait depuis des semaines, c'était devenu invivable.

— Nul besoin de nous remercier, nous ne faisions que notre travail, lui assura Edelyn avec un sourire affable.

— Vous êtes vraiment sûr que vous ne voulez pas d'escorte ? proposa Ruby avec un air inquiet. Les Grimm risquent d'affluer encore et encore.

Le maire soupira, et secoua sa tête, avant de se tourner vers la place du village ; malgré « l'affluence », ils n'avaient pas l'air d'être mornes ou prudents, et semblaient totalement coupés des sévices du monde.

— C'est très noble de votre part, mais regardez autour de vous : nous sommes habitués à cette façon de vivre. Survivre ici est plus simple que de nous engager sur des routes inconnues.

— C'est une raison tout à fait valable, intercéda Edelyn alors que Ruby s'apprêtait à insister. Néanmoins, nous devons avouer que le combat nous a épuisé. Serait-il possible de… ?

— Bien sûr, bien sûr…

Ils furent accueillis chez le maire, une maison rustique et pittoresque pas plus grande que celle des autres habitants. Malheureusement, il n'y avait qu'une chambre d'hôtes, aussi ils durent installer un paravent entre les lits ; tandis qu'Edelyn et Jaune s'y attelaient, il lui demanda :

— Je peux te poser une question indiscrète ?

— Si c'est à propos de mes yeux rouges, non.

— Euh, non ! Je voulais juste savoir… (le garçon se gratta le cuir chevelu) Pourquoi as-tu raté ton tir de tout à l'heure ?

— Jaune ! s'écria Ruby avec un air de reproche.

— Désolé ! Je ne voulais pas questionner tes aptitudes ou quoi que ce soit, c'est juste…

—…que tu pense que la mort d'Arian m'affecte, devina facilement Edelyn, et ses camarades de voyage furent bouche-bée. Tu crois que je ne me pose pas la même question par rapport à vous et Pyrrha ?

—…

— On pourrait en parler, tu sais, commença Ruby en tendant la main vers Edelyn, mais celle-ci la chassa, un peu trop vivement à son goût :

— Cette discussion ne mène à rien. Je nous conseille de prendre un bon bain, un repas chaud et une bonne nuit de sommeil.

Suivant son propre conseil, Edelyn sortit de la maison pour se diriger vers le ruisseau du village, un savon et une serviette à la main. Une fois là-bas, le clapotis de l'eau sur les pierres lisses l'apaisèrent quelque peu. Elle se déshabilla lentement, en prenant soin de bien écouter tous les sons de la forêt ; depuis le début de ce périple, cette habitude lui collait à la peau.

Soudain, elle entendit un bruit. Vivement, elle se tourna vers les arbres et vit… un corbeau. Un simple volatile qui la regardait d'un œil vide, un œil d'oiseau. Soulagée, Edelyn détourna son attention du croasseur et s'approcha de la rivière, nue comme un ver.

De son doigt de pied, elle toucha l'eau ; fraîche, pas froide. C'était avec délice qu'elle plongea dans le courant pour s'allonger entre deux pierres. Comme tous ses congénères vampires, elle aimait le contact dénué de chaleur. Mais, contrairement à eux, elle avait le sang chaud, ce qui lui avait valu d'être ostracisée très jeune de son clan séculaire. Avec nostalgie, elle repensait à l'époque où elle (enfin, « lui ») et ses frères allaient se cacher dans l'immense manoir de Père. Comme Edelyn était la seule à pouvoir se changer en fumée, sa fratrie avait un mal fou à la trouver, ce qui finissait par la trahir tant elle riait face à leurs recherches confuses.

Elle joua dans l'eau, avant de prendre le savon et de se nettoyer. Une bonne hygiène de vie égale une bonne hygiène d'âme ! résonna de nouveau la voix trop familière. Arian et ses adages pour trois-francs six-sous… L'eau, qui coulait entre les jambes de la blafarde, balaya ses joues. Elle renifla, mais cette sensation d'écrasement au creux de son ventre… Cette boule dans la gorge qui l'étouffait…

— Arian…

Sa plainte fut masquée par le bruit de l'eau, car elle ne l'entendit pas. Elle avait murmuré son nom pour que le Vide l'entende. Mais maintenant qu'Arian s'était « personnifiée », elle entendrait tout et ne répondrait jamais. Le destin cruel de son amie fit presque vomir la vampire ; le visage souriant, toujours prompt à la joie et la bonne humeur. Cette énergie débordante qui tonifiait tous ceux à sa portée, même une cadavre comme Edelyn…

Cette souffrance en son creux attisa des braises endormies. Des vieilles rancœurs que le temps avait étouffé, mais jamais éteint. L'étincelle devint flamme, la flamme devint feu. Edelyn gronda, son esprit se tournant vers la seule personne responsable de tout ce massacre.

De la flamme vint le brasier.

Yannis. Le seul et l'unique, l'Accusateur, le Typhon de Mourn, l'Outsider, le Faiseur de Pouvoir… Tant de noms pompeux pour cet être abject qui n'avait que pour seule raison d'être de détruire toute existence qui aurait pu lui être supérieure. La haine. Elle hurlait au sein de la vampire, perçant ses yeux rouges qui brillèrent dans le crépuscule. Ce poison brûlant qui la rongeait lui offrit le carburant nécessaire.

Il n'y avait qu'une chose à faire. Un tir, un mort.


Avec la moitié de son champ de vision englouti par les ténèbres, Uguette sentait que sa vision de l'espace en avait pris un sacré coup.

Assis à une table, il observait des objets disposés à des endroits différents ; une tasse, une boîte de chocolats et un couteau. Pour tous, ils étaient à des distances différentes, mais elle avait beau se concentrer, ils paraissaient tous être dessinés sur une feuille de papier. Ça la faisait enrager.

Le plus impressionnant quand on perd la vue, c'est pas l'horrible douleur poisseuse qui vous déchire le cerveau, vous forçant parfois à vous pisser ou chier dessus, et dire « maman » à tout bout de champ. Nan. C'était quand on se rendait compte à quel point deux yeux en face des trous, ça n'était pas une simple affaire de précision. La perspective ne se ressentait que sur les objets lointains, comme sur un tableau ou un dessin un tant soit peu bien fait.

La jeune fille à la toison parme tendit la main vers la tasse… Et percuta la poignée, lui arrachant un sifflement de douleur. Elle agita ses doigts pour faire partir le fourmillement, regardant l'objet d'un air mauvais. Puis, elle retenta l'expérience avec la boîte, mais cette fois, alors qu'elle crût l'atteindre, rien. Uguette jura, et frappa la table du poing.

— Oulà ! Tant d'énergie dès le matin !

La voix provenait bien sûr de son angle mort, aussi large que l'appendice de Cardin. Avec un mouvement de tête exagéré, elle croisa le regard de Taiyang Xiao Long. Père de Yang, il avait la tête d'un aryen croisé à un américain. Pour peu que ce monde aurait connu le point Godwin, Uguette ne se serait pas privée.

— J'ai pas pris mon p'tit dèj, je suis au taquet, répliqua-t-elle avec lassitude. Besoin d'aide pour quelque chose ?

Herm… Sans vouloir t'offenser, la perspective de voir encore de la vaisselle cassée ne m'enchante guère (il lui sourit malicieusement, avant de secouer la tête) C'est gentil de proposer, mais je vais me débrouiller tout seul. Oeuf et bacon ?

— Ouaip.

Tandis que le père préparait un délicieux petit déjeuner, des bruits de pas dans l'escalier attirèrent l'attention de la jeune fille ; Yang, la mine dépitée, descendit. Comme d'habitude, la vision de son bras tranché faillit forcer Uguette à lancer une remarque acerbe sur le fait que perdre un bras n'est pas si grave que ça comparé à perdre l'intégralité de son corps, en ayant sa conscience dispersée dans tout l'univers. Mais l'autre crétin paternel étant présent, Uguette tint sa langue.

— S'lut, fit Yang s'asseyant à la table.

— Mmh… répondit Uguette.

La blonde bailla, arrachant un rictus de dégoût à la mathématicienne ; elle n'abhorrait les tires-au-flanc que lorsque ceux-ci pouvait faire quelque chose. Elle détourna son regard de ce déchet non recyclable pour se tourner vers le daron :

— J'ai vu qu'on manquait de farine. Je pourrais vous accompagner pour aller en chercher ? Comme ça, je pourrais travailler ma rééducation.

Paf. Une pique, une pour la table 8 ! Uguette avait eu l'habitude de faire de même avec Yannis lorsqu'il avait encore son hypoplasie fémorale et son flexum de merde ; le-dit était un feignant de première classe quand il s'agissait de prendre soin de lui-même, et ce genre de personnes avait besoin d'une once de passif-agressif pour mettre le train en marche.

— Bonne idée ! (le père se retourna tout sourire ; le benêt n'avait pas compris le petit jeu de la jeune fille, et quand elle lança un regard à Yang, cette dernière, à sa grande satisfaction, détournait le regard) Mais je ne te laisserais pas conduire…

— Qui laisserait une mineure conduire ? s'esclaffa Uguette.

— Figure-toi que Yang avait commencé à conduire très tôt, souligna le père en retournant le bacon frémissant d'un geste vif. Elle est très douée pour conduire !

— Je vais prendre l'air.

Bien joué, le géniteur, pensa Uguette en voyant Yang se lever et prendre la porte, sous le regard confus de son père. Les meilleures critiques n'étaient pas celles qui étaient déguisées, mais les ingénues lancées par ceux qui étaient atteints de nostalgie. Avec un sourire suffisant, Uguette se fit servir son déjeuner. Elle enfourna bacon, œuf et pancake, déclarant en mâchonnant :

— C'est tellement bon !

— N'est-ce pas !? (Taiyang s'installa à ses côtés, heureux d'avoir une personne pleine d'énergie chez lui) J'ai mis un soupçon de cannelle pour rehausser le goût.

Mais quel idiot, vraiment. Elle ne parlait pas de la bouffe.

Finissant tout de même son met avec appétit, elle rangea son assiette dans l'évier et partit dehors. Là, sur une souche, Yang était assise ou plutôt avachie comme une grand-mère qui attend le bus. Pathétique. Une main sur la hanche, Uguette lui lança :

— C'est quand que tu te tailles les veines ?

La jeune parme n'avait jamais pris des pincettes avec les gens. Quel intérêt ? La Vérité était le fondement de tous les mondes. Autant la balancer le plus vite possible.

—…

— Tu vas rester combien de temps à te morfondre, hein ? (Uguette se mit en face de Yang, la dévisageant, mais l'autre évitait son regard ; la première lâcha un tsk) Tu me dégoûtes. « Bouhouhou, j'ai perdu un bras parce que je suis nulle ! », mima-t-elle en feignant de se frotter les yeux.

— J'ai abandonné mes amies.

— Wow ! (Uguette bondit en arrière) Par le rhombi-décaèdre tronqué, tu es sûr que t'as pas de la fièvre ?

La pique fut mouche, car Yang lui lança un regard acerbe.

— Voilà, ricana l'autre. C'est ça que je veux voir !

— Tu te prends pour qui, à te moquer de moi ?

— D'une personne qui a vu sa meilleure amie se faire désintégrer par son autre meilleur ami ?

Cette remarqua estomaqua la blonde, et Uguette revint à la charge :

— Va pas croire que tu es la seule à avoir survécu à cette catastrophe. Moi, je l'ai vécu. Dans mes veines, dans mes os. J'ai chialé, j'ai relâché mes sphincters comme un putain de cadavre ambulant alors que j'avais passé des heures, des jours et des semaines à m'entraîner.

— Tout ce temps gâché… (Yang se morfondit) À quoi ça sert ?

— À… À quoi ? Mais c'est pas possible d'être aussi conne ! C'est pas parce que tu passes tout ton temps à frapper un sac qu'au moment venu, tes tripes vont pas lâcher. T'es une voyou ? Tu mets des belles lunettes de soleil et tu fais de la moto ? T'as tu style ? (Yang serra les dents, et Uguette comprit) Toutes ses merdes n'étaient que des façades derrière lesquelles tu te cachais. Mais ça n'a pas d'importance ; parce que si tu n'avais pas fait ça, tu n'aurais pas eu les tripes !

— J'étais obligée…

— Hein ? (la parme tendit l'oreille) J'entends pas !

— J'étais obligée ! (Yang s'était levée, des flammes sortant de ses yeux) Ruby et moi avions perdu notre mère ! J'imagine que toi, ça t'est jamais arrivé ?

— Si. Développe, maintenant.

— Grrr… J'étais la seule vers laquelle elle pouvait se tourner.

— Une mère de substitution, qui se devait d'être forte en toutes circonstances, compléta Uguette. Formidablement joué jusque là, mais les masques sont fragiles, blondy. T'avais qu'à assumer et dire à la petite que sa mère était morte.

— Elle avait 4 ans !

— Moi j'en avais trois quand j'ai vu ma famille s'entretuer, grognasse ! hurla Uguette, ses émotions prenant le dessus. Tu sais ce qu'on ressent quand on est assez intelligent pour comprendre ce qu'est la souffrance, la mort et toutes les belles petites choses qui suivent ? Et ce qui se passe quand on voit sa mère arracher les tripes de son PETIT FRÈRE ?

Elle avait tonné si fort que les oiseaux s'étaient enfuis. La fille soufflait comme un phoque, les souvenirs néfastes avaient refait surface. Yang la regardait d'un air horrifié, nonobstant le mensonge. Puis, elle prit un air compatissant qui dégoûta Uguette ; le même air qu'Arian.

— Je suis désolé. J'ai été égoïste.

— Épargne-moi ton baratin, râla l'autre en passant une main dans ses cheveux. Mais sois-sûre d'une chose : tu crois pas que tes amies ont besoin de toi maintenant ? Un bras, ça se remplace.

— Le temps que ça prendra, et il sera trop tard… souffla Yang.

Uguette secoua sa tête, puis se montra du pouce.

— Tu as devant toi la meilleure ingénieure de tous les temps. Je pense que je serais capable de te créer un bras bien supérieur à l'original.