Les temps avaient changé. Et pas seulement de manière figurée.

Traversée par le vent glacé de Mantle, elle plongeait ses doigts sous ses aisselles près d'un feu au sein d'un baril. Après la chute de Beacon, elle était partie rejoindre les forces armées d'Atlas pour repousser les attaques de Grimm grandissantes. Mais contrairement aux chasseurs attitrés à la capitale de Solitas, elle n'avait pas accès à la cité flottant tout là-haut, projetant une ombre menaçante sur la basse-ville, et moyennant une chute constante d'ordures.

Cette vision la dégoûtait ; elle qui avait tant combattu les injustices sur Terre avec l'arrivée des mourniens lors de l'Apparition, employer toute son énergie à calmer les conflits et les supprimer les inégalités… Voir ce céleste objet était comme une insulte à tous ces efforts. Elle détourna le regard.

À ses côtés, d'autres Chasseurs et Chasseresses qu'elle ne connaissait pas, et qu'elle n'avait pas envie de connaître ; depuis que Arian était mor… partie, Ludvinia s'était refermée sur elle-même. Uguette avait perdu un œil, Edelyn s'était retranchée dans l'équipe RNJR, et Yannis s'était acoquiné avec Cinder et ses associés. Bref, Ludvinia était seule et ça, c'était la pire blessure qu'on pouvait lui infliger.

Leur chef de troupe débarqua ; Bianca était son nom, blonde comme Ludvinia, aux yeux d'un vert éclatant et à l'allure charismatique, un tatouage de ronces était gravé sur son visage. Portant deux sabres courbes à la taille, elle avait vraiment l'air d'une nordique avec son attirail en fourrure. Vinrent ensuite ses coéquipières ; Roane, une noire aux couettes rouges, Ivy, une spécialiste de l'undercut et Ruda, une rouquine aux allures d'ingénieur steampunk.

— Chasseresses, Chasseurs, rassemblement ! (les concernés virent se mettre en rang face à la femme, Ludvinia tentant de cacher ses tremblements) Nous sommes ici pour nous débarrasser d'un groupe de Grimm qui sévit depuis des semaines aux alentours de la ville. À l'heure où nous parlons, ils préparent leur prochain raid, mais nous allons les arrêter directement dans leur repaire.

— Combien sont-ils ? s'enquit un des Chasseurs.

— Une dizaine de Beowolves tout du moins. Mais restez sur vos gardes : ils sont vieux et donc plus retors que leurs congénères habituels.

Les regards de tous s'assombrirent ; alors même que combattre un des Grimm les plus faibles était une épreuve que peu de chasseurs pouvait supporter, en affronter dix bien plus expérimentés et puissants ne serait pas une partie de plaisir. Mais la seule personne qui resta déterminée fut Ludvinia, qui proposa :

— Nous pouvons les attirer dehors, non ? Les Beowolves ne sont pas connus pour leur grande résistance au froid, et leurs pattes ne sont pas conçus pour naviguer dans la neige aussi bien que nos jet-skis. En réduisant leur mobilité et en augmentant notre champ d'action, nous aurons plus de chance.

— Malin, ça, ricana une des Chasseuses, attirant le regard courroucé de la jeune blonde. Le truc, c'est qu'ils sont une meute ; les grands terrains sont à leur avantage.

— Séparons-les, alors, proposa un Chasseur Faunus.

Tous acquiescèrent, et le plan fut ficelé et accepté. Mais tout de même… Ludvinia trouvait ça étrange que les Grimm en question se soient autant approchés de la ville. C'était certes des créatures de mort, ils n'étaient pas dénués d'instinct de survie, et même un anthropophage hésiterait à prendre racine si près d'une ville où des tas de gens pouvaient vous zigouiller.

Je ne suis pas Uguette, à faire des théories à tout bout de champ, se dit-elle en sanglant ferment son tranchoir dans son dos. Et ça n'était qu'une énième mission parmi tant d'autres ; Bianca avait beau leur dire et redire d'être prudents, ils s'en sortaient toujours sans morts ni blessures graves.

Elle enfourcha son véhicule, et partit en file indienne derrière ses coéquipiers. De part son statut de Chasseuse sans groupe, la jeune fille devait toujours rester en retrait, sans jamais combattre de front. Et comme elle n'était pas une tireuse d'élite comme Edward ou une stratège telle Uguette, Ludvinia passait le plus clair de son temps à surveiller l'arrière pour éviter que des Grimm chanceux s'enfuient.

Il y en avait malheureusement peu.

Le froid d'une tempête approchait, tandis que le vrombissement des moteurs accompagnait le glissement du métal contre la neige. Ludvinia regarda la plaine blanche et vide avec ennui ; là, au moins, on était sûr d'aucun changement. Au bout d'une demi-heure, leur destination fut enfin visible : une petite colline gelée qui s'ouvrait sur une caverne profonde.

En dérapant, elle sauta de son jet-ski et s'avança vers la bouche sombre. Un vent en sortait, bien plus glacial que l'air. Elle frissonna, quand une main se posa sur son épaule. Bianca.

— Reste en arrière, et apprends.

Tu gênes les autres, donc attends, voulut traduire à voix haute la jeune Chasseresse. Mais des années de politique terrienne lui avaient appris à fermer son clapet, et elle regarda avec dépit sa cheffe et le reste rentrer à l'intérieur. Et elle attendit.

Elle attendit…

Attendit…

…Ludvinia en vint même à se demander si le désert arctique ne l'avait pas changé en glaçon ; elle jeta un œil à ses mains et ouf ! Pas d'engelures, juste quelques rougeurs légères. Elle prit un cristal de Pyro-dust entre ses doigts pour se réchauffer, une vieille technique de Mantlien.

Et elle attendit. Encore.

Mais la patience du monde entier est lascive face au froid de canard. Oh, et puis zut ! Là, ce n'était ni une histoire d'honneur, de gloire ou même de nobles idéaux. C'était une histoire de se geler les miches ou non. Avec un souffle énergique, elle pénétra dans l'antre.

Ce fut entre deux stalagmites, quelques mètres au-delà de l'entrée, qu'elle trébucha sur quelque chose. Elle se réceptionna sur la chose en question, flasque et couverte de liquide visqueux. Elle fut aussitôt assaillie par l'odeur ferreuse. Oh non. Non, non, non ! L'odeur était insoutenable, putride et avachie dans son nez tel un éléphant malade. Elle resta là, comme une idiote, le nez dans un corps déchiqueté. Avec un geste lent et tremblant, elle alluma la lumière.

Des yeux vides. Un visage blanc comme un linge, et quelques cheveux longs et blonds sur un crâne presque entièrement scalpé. Bianca, pensa évidemment Ludvinia avec horreur, avant de lever la tête, et Ô rage, Ô désespoir ! Ô, il n'y avait plus de leur d'espoir à avoir devant le cortège de cadavres. Pas d'amis, pas de frères et sœurs d'armes. Juste des visages de connaissances à moitié arrachés, aux corps déchiquetés avec une précision diabolique.

Un haut-le-cœur retenu plus tard, la blonde encore vivante se releva en priant toutes les puissances possibles que ses genoux ne devaient pas lâcher. L'espoir était sur l'un de ces anciens coéquipiers ; un dispositif de communication qui lui permettrait de prévenir…

Skriii ?

Ses yeux se levèrent, et elle vit l'abomination responsable ; un Grimm défiguré et à moitié fondu, bien plus gros que les Beowolves. Ses crocs étaient aiguilles et ses griffes des rapières acérées. Le bulbe boursouflé qui lui servait de tête dardaient sur elle une centaine d'yeux rouges malveillants. Du sang coulait de ce qui aurait pu être un menton. D'où l'odeur ferreuse.

Pétrifiée, Ludvinia regarda le Grimm renifler sa peur, et se lécher les babines à l'idée de la dévorer. Mais son sang ne fit qu'un tour avant qu'elle réagisse et ne sorte en hurlant son Bloody Scream. S'élançant, elle trancha le membre droit de la créature, qui recula sous la force de l'impact. Et la Chasseresse activa sa Semblance.

Une myriade de lames invisibles découpèrent le Grimm avec la force d'un train à grande vitesse, qui sous les chocs consécutifs s'envola pour s'écraser au toit de la grotte, l'ébranlant. Mais Ludvinia n'attendit pas que le Grimm tombe ; son arme se changea en lance-roquettes, et elle tira deux puissants obus qui vinrent terminer le travail.

Tandis que la grotte s'effondrait, Ludvinia, en criant de douleur, courut en évitant les stalactites. Elle avait eu de la chance ; le monstre avait été blessé par tous ceux qui seraient enterrés derrière elle. La jeune fille n'avait que terminé le travail, tel un charognard sur les restes d'un cadavre. Cette attitude la dégoûtait, parce qu'elle n'avait pas combattu aux côtés de ceux qui avaient besoin d'elle. Encore.

Quand elle fut sortie, elle tomba à genoux. Devant l'entrée bouchée par les pierres froides et incolores, des larmes s'écrasèrent sur la neige pour finir en cristaux gelés.


Cinder siffla de douleur tandis que sa gorge la brûlait.

— L'élixir commence à faire effet. Bien.

Yannis s'essuyait les mains avec un chiffon propre. Ils se trouvaient tous les deux dans les appartements de la première, et le magicien y avait amené une table couverte de matériel de d'alchimie. Même si les médecines du brun aveugle étaient immondes, Cinder admettait que ce dernier avait une langue aussi acerbe que son esprit acéré ; devant ses alambics, mortiers, cornues et creusets, Watts s'était empressé de feindre la moquerie sous l'ignorance en posant des questions absurdes.

« Les enfants se moquent. Les adultes apprennent » avait simplement rétorqué Yannis sans un sourire. Ces temps-ci, Cinder le trouvait très froid, presque robotique. Il enchaînait les ordres de Salem sans jamais discuter, son regard toujours perdu dans le vague. La première fois que la femme aux cheveux noirs l'avait rencontré, c'était un égal qu'elle avait eu devant elle. Pas quelqu'un qu'elle devait servir, ni asservir. Pas quelqu'un qui voulait la poignarder dans son dos, sans la prendre en pitié. Non, Yannis se trouvait être une personne qui la respectait pour ses actes, son idéal.

Le magicien s'assit à côté d'elle, mais il ne lui dit rien ; il lisait un livre dont le titre était illisible pour Cinder. La langue originelle du monde du brun ? Elle l'avait déjà vu lire plusieurs fois, en tout cas. Pourquoi ?

—… ! tenta-t-elle de dire, mais rien ne sortit de sa gorge.

— Attendez un instant.

Il continua de lire à l'aveugle, avant de faire un geste ample de la main. Une sorte de collier phosphorescent apparut autour de la gorge de Cinder, qui put enfin prononcer des paroles avec une voix proche de la sienne, quoi qu'un peu éraillée :

— Comment se nomme ce livre ?

— Ferroul Squad : Le Mathémagicien, déclara Yannis en tournant une page. Un navet peu recommandable pour les fous, les politiques et les éditeurs de science-fantasy.

— Vous n'en avez… (elle inspira avec difficulté, la douleur restant vivace) pas marre d'attendre ?

— Je « n'attends » rien, contrairement à vous. J'ai déjà assez fait, et le reste ne sont que des mondanités.

— Donc je ne suis qu'une mondanité ? grinça-t-elle.

— Le « déjà » vous incluait.

Le revoilà. Avec son franc parler à vous décorner les bœufs… Cinder aurait dû se sentir vexée, pourtant elle voulut continuer ; c'était la deuxième fois de sa vie qu'elle voulait parler avec quelqu'un.

— Ça parle de quoi ? (Elle montra le bouquin du doigt)

— D'un homme fou en quête de vérité et de savoir, et d'un autre qui pense que sa place n'est pas parmi les siens, mais parmi ceux qui lui ressemblent.

— Et pourquoi vous lisez ça ? J'imagine que ça ne doit pas vous servir à grand-chose.

— Je ne peux pas lire votre langue.

Cinder hoqueta. Elle regarda Yannis là où ses yeux se trouvaient, ce qui était un peu bête sachant qu'il portait un bandeau. Pourtant, il ajouta :

— C'est Ludvinia qui nous a donné le don des langues, mais pas celui des lettres, qu'elle s'est accaparée pour elle toute seule.

Encore une ordure qui ne partage pas le pouvoir, fulmina Cinder. Elle secoua sa tête, et ricana :

— Donc vous voilà restreint à lire le même « navet ». Ça doit vous rendre furieux.

— Pas spécialement… (Cinder tiqua ; elle n'avait réussi à l'avoir) C'est un navet pour certains, mais un chef d'oeuvre pour d'autres ; moi, en l'occurence.

— Parce que… Kof… Vous n'êtes ni fou, ni fou ni politicien ? Encore heureux…

— J'ai été les deux. Voilà pourquoi je l'apprécie ; devenir adulte, c'est changer de goûts quand on prend du recul.

Elle se renfrogna ; il avait sciemment réutilisé la même pique qu'avec Watts, elle en était certaine. Elle tourna son regard vers lui… Il souriait ! Avait-il deviné sa réaction ? Sûrement, ce type était presque comme sa Maîtresse par certains aspects : un train d'avance sur les émotions des autres.

— Comment vous sentez-vous ?

— Pas trop mal, répondit-elle, ignorant s'il faisait référence à sa gorge ou à son humeur.

— Le remède risque d'entraîner des chutes de tension. Rien de grave, mais vous pouvez tomber de sommeil au beau milieu de nulle part si vous sortez d'ici avant deux heures.

La gorge, donc, comprit-elle avec soulagement, avant qu'il ajoute :

—…et sachez que Watts serait ravi de vous voir dans cet état.

Mais c'est pas vrai ! Était-il dans sa tête ou quelque chose dans le genre ? Mais sachant que la plupart de ses pouvoirs étaient inconnus, c'était possible… Soudain, elle sentit une douce langueur monter dans sa poitrine. Sa tête dodelinant, Cinder maugréa :

— Je hais ce traitement.

— La souffrance est la clé pour accéder au pouvoir. Plus on est faible, et plus celui-ci a de chances de nous offrir son nectar.

Bizarrement, cette phrase résonna en elle à la manière de l'écho d'un caverne. Elle se sentait bien, trop bien même… Pendant un instant, la possibilité qu'il l'empoisonne lui traversa l'esprit. Mais ça n'aurait servi à rien, hein ? Le type avait l'air aussi vide qu'une tête de Grimm.

— La faiblesse est ce qu'elle est : une chose à éviter.

— Inévitable, je dirais plutôt ; on y passe tous. La vraie force réside dans la capacité à se relever.

— C'est une logique de perdants, se moqua-t-elle sans grande conviction.

— Non, répliqua-t-il d'un ton acerbe. Le perdant abandonne. Le fort ? Il retente sa chance, même si c'est perdu d'avance.

Bien que surprise par cette coloration dans sa voix, elle comprenait ce qu'il voulait dire, puisqu'elle l'avait elle-même vécu. Non, arrête de te rappeler de ça, s'enragea-t-elle en faisant taire les souvenirs douloureux. Ils t'affaiblissent. Elle secoua sa tête, sentant la douleur dans sa gorge refluer. Elle tenta de reprendre la conversation, mais Yannis avait levé son sortilège.

Elle était là. Cinder s'inclina aussitôt tandis que sa maîtresse entrait, accompagnée de son Grimm flottant à tentacules.

— Le traitement avance bien ?

— Oui. Je pense qu'elle sera guérie d'ici deux jours minimum.

— Et maximum ?

— Quatre.

La rapidité robotique était revenue, le gris ayant prit le dessus sur les autres couleurs. Cinder se sentit soudain en colère, sans savoir pourquoi.

— Je me chargerais de le terminer. Va accomplir ta mission.

— Bien sûr (il s'inclina) Veuillez m'excuser.

Il sortit de la pièce, laissant Cinder seule avec sa seule et unique maîtresse. Cette dernière s'approcha lentement d'elle, prit dans sa main blafarde et glacée le visage de sa protégée, la regardant d'un air doux. Un contraste saisissant.

— Tu es bouleversée. Que t'a-t-il dit ?

Les yeux de Cinder s'écarquillèrent, et elle comprit pourquoi Salem avait demandé à Yannis de la soigner ; en étant seul, le magicien s'était un peu ouvert à elle. Cinder n'avait été qu'un prétexte ! Mais de toute manière, affaiblie et redevable comme elle l'était, ça ne servait à rien de se rebeller.

— Nous avons débattu de philosophie.

— Oh ? Ça ne te ressemble pas… (la Sorcière ajouta sèchement) Quoi d'autre ?

— Rien d'autre, mentit Cinder en omettant les premiers détails de sa conversation avec Yannis.

Salem plongea ses yeux rouges sang dans ceux Cinder, tentant d'y déceler un brèche. Mais bien que son corps était faible, la volonté de la femme sulfureuse était toujours intacte ; elle soutint le regard avec tout le respect qu'elle avait pour sa sauveuse.

Au bout d'un moment, Salem sourit, et lâcha le menton de Cinder. Quand elle s'éloigna pour sortir de la pièce, elle déclara :

— Tu es forte, Cinder. Très forte. Veille à ce que cela ne te joue pas de tours à l'avenir.

Cette dernière déglutit. Pourquoi lui ai-je menti ?