Les flots se lissaient sous le vent capricieux. Blake observait à l'horizon son île, son foyer., presque endormie sous le soleil couchant. Le chant des mouettes ramena des souvenirs… Elle n'était pas revenue depuis des lustres, pourtant c'était comme si elle était partie hier. Sun s'approcha d'elle, jetant un œil à l'île.

— J'avais déjà entendu parler de cet endroit, mais le voir… Pfiou ! C'est sacrément paradisiaque.

— Tu viens de résumer le principe fondamental de la Ménagerie.

—…tout va bien ?

— Oui, répondit-t-elle sans en être sûre.

Le débarquement s'effectua en bonne et due forme ; quelques dockers déchargèrent les bagages, un surveillant munit d'un calepin et d'un crayon notait les nouveaux venus et les cargaisons, et le capitaine du navire salua chaque passager, en prime d'un clin d'œil de remerciement à Blake et Sun, qui avaient vaincu le Feilong des mers.

— Bonne continuation, dit la jeune Faunus à l'attention du capitaine.

— De même, jeune fille ; prenez soin de vous.

Kuo Kuana était toujours aussi animée, même le soir ; des marchands itinérants avaient installé leurs stands ou leurs tapis pour exposer les diverses rapines qu'ils avaient rapporté des autres royaumes, des gens discutaient le long de la rue principale. C'était étrange de voir autant de Faunus sans aucun humain à l'horizon…

— Ah ouais.

Le commentaire de Sun résumait plutôt bien l'état d'esprit de Blake, quand il lui demanda :

— Et donc, où est-ce que tu habites ? Dans cette maison (il montra une petite bicoque) ou dans celle-là (une autre) ? Tout est y cool !

— Non, rigola-t-elle, heureuse qu'il ne considère pas ces petites cabanes comme étant trop rustiques. J'habite là-bas.

Elle montra du doigt la grande demeure, juchée sur l'apex du mont autour duquel le village s'était construit ; on ne pouvait pas la rater, elle était au bout du chemin principal. Dans la lueur du crépuscule, la scène aurait pu passer pour un tableau de grand artiste.

Sun resta bouche-bée, la faisant rouler des yeux.

— Atttends… C'est là qu't'habites ?

— Entre autre. Suis-moi.

Ils marchèrent le long de la rue principale. Mais un peu avant que les escaliers menant à sa maison, Blake ressentit un frisson, une sorte de froid dans le dos. Je suis suivie ? Elle tourna son regard vers Sun ; il observait avec admiration les petits bibelots des marchands de rue. Prudente, elle fit mine de faire de même, en lâchant un regard furtif sur le côté (donc vers le port).

Soit le type en question n'était pas très doué en filature, soit il voulait être vu ; il était adossé à une maisonnette et tourna la tête en sifflotant, l'air de rien. Blake plissa des yeux.

— Sun, attends-moi ici.

— Hein ? (il ne l'écoutait qu'à moitié, et hocha sa tête distraitement) Ouais, ouais…

Elle remercia intérieurement le Faunus singe d'être aussi tête en l'air, parfois. Deux options s'offraient à elle : elle pouvait le poursuivre à la vue de tous, ou retourner sa filature contre lui. Et une seule d'entre elles lui convenait.

Agile, elle se faufila dans une rue adjacente, puis sauta sur un toit en bondissant sur les murs. Une fois là-haut, elle observa la rue où elle s'était dérobée au regard de son poursuivant, et n'attendit pas longtemps avant qu'il n'y débarque. C'était un Faunus-serpent, à la peau écailleuse et possédant une longue queue. Ses yeux jaunes en fente cherchaient sa cible tandis qu'il tournait sa tête dans tous les sens. Il avait l'air paniqué.

Sans prévenir, Blake sauta du toit pour retomber sur lui. D'un mouvement vif, elle lui fit une clé de bras et plaqua sa main contre sa bouche. Il se débattit un instant, mais la douleur et l'appréhension d'un membre déboîté le fit stopper sa résistance, laissant Blake lui gronder :

— Je vais enlever ma main de ta bouche pour t'entendre parler. Si tu cries à l'aide, ou si tu mens… (elle laissa son regard couler vers ses épées, pour qu'il les remarque également ; il blêmit) On est clair ?

Il opina du chef. Elle enleva donc sa main, le laissant respirer… humer ? l'air avec délice, puis sourit, et sa voix, bien trop familière, la fit frémir.

— « Belladonna »… Les fleurs empoisonnées ont toujours le meilleur des parfums, n'est-ce pas ?

— Yannis ! (elle sortit son épée et la plaqua contre la gorge du traître ; pourquoi avait-il l'apparence d'un Faunus ?) Qu'est-ce que tu fais ici ? Et sous cette apparence ?

— Réussie, n'est-il pas ? (son sang froid devant cette situation la terrifiait ; il était Penumbra, ce chevalier noir aux pouvoirs mystérieux, alors forcément Blake ne pouvait pas le vaincre aussi facilement) Je suis venu dire bonjour…

— Tu n'auras bientôt plus l'occasion de le faire, persifla-t-elle en pressant la lame contre sa gorge, qui perla une goutte rubis.

Sa haine la faisait bouillonner ; elle avait eu confiance en Yannis, qui l'avait comprise dans sa douleur, l'avait soutenue sans pour autant déborder dans ses limites… Quelqu'un comme elle, malgré les apparences. Le fait qu'il fasse semblant d'être comme elle, maintenant, était d'autant plus injurieux.

— Allons, Blake. Nous savons tous les deux que tuer quelqu'un de sang froid n'est pas dans tes cordes. Et puis, je ne suis pas totalement ici…

Elle se pétrifia, avant de constater que sa lame traversa le corps, tout comme sa main puis son corps, qui buta contre le sol ; Yannis s'était transformé en fumée, pour se reformer à côté d'elle, un sourire aux lèvres. D'un bond, la vraie Faunus se remit sur ses pieds, les lames au clair. Mais lui leva ses mains en guise de paix.

— Tout doux. J'ai une proposition à te faire…

— J'ai déjà eu affaire à quelqu'un dans ton genre par le passé ; mielleux, compréhensif… qui s'est révélé être un salaud sans cœur. Pourquoi je t'écouterais ?

— Parce que je peux t'aider à réduire à néant ce « salaud sans cœur ».

Comment il… ? Non, Blake savait que Yannis était plus qu'intelligent ; il était rusé. Ce type n'était pas forcément au courant de sa relation avec Adam Taurus… Quand bien même, c'était quelqu'un capable de diviser son corps, de manipuler les ombres, et de toutes sortes de miracles qu'elle avait assisté durant la destruction de Beacon… et la mort d'Arian.

Cette dernière pensée acheva de miner sa confiance en lui ; c'était pire qu'un salaud, c'était un monstre. Il remarqua son regard noir, l'air visiblement peiné.

— Pas de confiance envers moi, hein ? (soudain, il tourna la tête vers le mur derrière lui, avant de sourire) Notre entrevue va bientôt se terminer, on dirait. Bien. Je vais devoir te prouver ma loyauté.

— Cause toujours, cracha Blake.

— Les mots récents sont faibles. Seuls les Anciens sont forts… Mais passons ! Je te prouverais que je suis digne de ta confiance par mes actes, en attendant…

— Blake ! T'es où ? résonna la voix de Sun.

Un mouvement de la part de Yannis indiqua à la jeune Faunus qu'il allait s'enfuir. Elle bondit sur lui, toutes lames dehors, mais il ricana en devenant fumée, ne la laissant frapper que le vide. Quand la fumée fut dissipée, il avait disparu. Sun arriva un instant plus tard, légèrement essoufflé.

— Ah, t'es là ! C'est fou comme c'est facile de se déplacer par ici, et… (il remarqua ses traits déformés par la rage) Blake ? Qu'est-ce qui se passe ?

Elle respira pour calmer les battements de son cœur, avant de repenser aux propos tenus par cet étrange personnage ; gagner sa confiance par ses actes ?

— Une vieille connaissance, répondit-elle en rangeant ses épées dans son dos. Allons-y.

Sun la regarda un instant, s'apprêtant à rétorquer quelque chose… Mais il ne dit rien, et elle le remercia encore une fois silencieusement. Cependant, une fois qu'ils arrivèrent à l'orée de la maison de Blake, Sun déclara :

— À trop s'alourdir, on finit par céder. Tu n'es pas la seule à devoir porter des poids.

Je le sais plus que quiconque, Sun. Mais ceux que je portes, je ne veux les infliger qu'à ceux qui doivent en payer le prix.


Le groupe RENJR partit tôt, non sans tout ranger dans la maison que le maire leur avait prêté pour la nuit. Mais malgré le lever hâtif, les matelas confortables leur avait le plus grand bien… Enfin, Ruby le remarquait chez tous ses camarades, sauf chez Edelyn dont les cernes étaient à peine masquées par son eye-liner.

— Tout va bien ? s'enquit-elle, réellement inquiète.

— Je bois du café, d'habitude. Mais je pense tenir.

Il était clair que ces insomnies répétées avaient une seule origine, et soulever ce point précis n'aurait servi à rien. Ruby avait appris à connaître la snipeuse : tant qu'elle ne s'effondrait pas, il fallait la laisser dans son coin. La jeune fille aux yeux argent se tourna vers le reste de la troupe, qui malgré la fatigue attendue était de bonne humeur. Elle leur fit un pouce en l'air, ils firent de même.

Le ciel était dégagé, et l'aube perçait les feuillages denses de la forêt. Quelques clairières laissaient entrevoir lapins et renards, et même Ruby crut distinguer un ours parmi la pénombre lointaine.

— Dans combien de temps on arriverait à l'Académie Haven ? demanda-t-elle à Jaune.

— Je dirais… (il regarda sa carte, faisant de rapides calculs mentaux) une dizaine de jours ?

— On peut pas y arriver plus vite ? râla Nora. Ça fait des mois qu'on crapahute dans la nature, c'est fatiguant !

— Je suis d'accord avec elle, intervint Edelyn en écartant un branchage. Notre marche a été longue, mais le pire est derrière nous. Jaune ?

Ce dernier lui passa la carte, et la fille blafarde la parcourut d'un regard avant de tapoter un endroit :

— On peut couper par ce passage, s'il est toujours viable.

— Bonne idée ! fit Jaune avec un sourire.

— Faisons ça, qu'on en finisse, ajouta Nora sur un même ton.

Mais quand Ren checka le plan, il resta interdit quelques instants, ce qui n'échappa pas à Ruby. Néanmoins, il acquiesça et ils partirent en direction de la colline.

Après une demi-journée, ils avaient gravi la montée pour tomber dans une grande vallée. Les nuages s'amoncelaient, menaçants d'averse. Puis, ils tombèrent sur ce village ; et Ruby se souviendra de cet endroit avec terreur pendant toute sa vie.

Le village était abandonné, et depuis longtemps. C'était ce qu'Edelyn avait déduit en apercevant les masures détruites et poussiéreuses. L'écriteau à l'entrée indiquait : « Oniyuri », ce qui était assez ironique, puisque qu'en japonais le kanji écrit signifiait fortune. Quand ils pénètrent dans l'ancienne enceinte, un froid étrange les entourèrent.

Les autres frissonnèrent, mais elle, la vampire, créature née des ténèbres… Ce froid était familier, presque amical. Ce qui était signe de mauvaises nouvelles ; la dernière fois qu'elle avait croisé un résident de sa planète plongée dans le noir froid éternel, ça s'était terminé en bain de sang où elle avait survécu de justesse.

— Qu'est-ce qui s'est passé ? (Jaune était stupéfait) Où sont tous les habitants ?

— Aucune trace nulle part, ajouta Ruby en regardant de tous les côtés.

— J'ai déjà vu cet endroit, hésita Nora.

Seul Ren resta silencieux. Edelyn l'avait bien remarqué ; depuis qu'ils avaient emprunté le raccourci, le même silence l'avait fermé au reste du groupe. Elle lança un regard entendu aux autres, puis au garçon à la mèche violette.

— Dis-nous tout.

Il hésita, bien sûr. La vampire ressentait bien son désarroi, sa peur qu'il tentait de dissimuler derrière un voile. Mais qu'importent la hauteur et l'épaisseur du mur, le flot vient toujours le briser, tôt ou tard. Surtout lorsque de l'autre côté se trouvent des visages amicaux.

Ren leur raconta tout. De son petit village natal, de la vie simple et heureuse qu'il y menait. Puis le froid, la mort. Ce Grimm mystérieux juché sur un destrier d'effroi, les cris des hommes et des femmes impuissants, exempts de tout moyen de se battre. Tous avaient fui, déserté le village et les familles, laissant dans la panique quiconque auraient pu les ralentir.

Comme Ren.

— Je vous ai tout dis, déclara-t-il. Maintenant, il faut partir.

— C'est un peu trop tôt pour terminer l'histoire, tu ne penses pas ?

Edelyn se retourna ; Yannis ! Il était là, assis sur une rambarde, l'air de rien. Seule différence, il portait un bandeau sur ses yeux… La blafarde sortit sans réfléchir sa Crimson Beauty, et chacun d'entre eux se préparèrent au combat.

— Tu es bien audacieux pour te présenter devant nous après ce que tu as fait, grinça la vampire d'un ton menaçant.

— Oh, s'il te plaît ! L'audace fait partie de ma nature, ne l'as-tu pas oublié ? (il sauta de sa rambarde, et les membres de RNJR affermirent leurs prises) Ah ! Il semblerait qu'elle vous ait tout raconté, n'est-ce pas ?

— Que tu es une ordure doublée d'une chiure de mouche ? Un peu, mon n'veu ! cria Nora, chargeant son marteau.

— Formidable, alors ça n'en sera que plus facile…

Il frappa le sol du pied. Un gong sonore retentit, et le sol se fendit pour faire jaillir un bâton (Edelyn se pétrifia un instant en pensant qu'il s'agissait de l'incarnation du Pouvoir, mais heureusement, elle ne ressentit pas l'impression désagréable que le monde se pliait sur lui-même). Le bâton était léché par des volutes d'ombre, et flotta jusqu'à la main tendue de Yannis, qui fit quelques moulinets avant de frapper le sol avec. Edelyn haussa un sourcil.

— Quoi ? (le mage pouffa) Je dois agir comme le méchant de l'histoire, non ? Alors autant le faire jusqu'au bout !

— Qu'est-ce que tu entends par là ? fit Edelyn, en intimant d'un geste aux autres de ne pas passer à l'attaque.

— Aaah, que j'aime ta perspicacité, Edelyn… Edelyn, et pas Edward. « La » vampire. Et pas le.

— Si tu as des problèmes contre l'identité de genre, saches que ça ne te rend pas service.

Le visage de Yannis fut traversé par un éclair de colère, puis revint à son sourire narquois.

— Tu possèdes sa langue acérée, j'en conviens… (il posa son bâton sur son épaule) Bref ! J'ai un marché à te proposer.

— On ne marchande pas avec les assassins ! s'écria Jaune en pointant son épée vers le concerné.

— On marchande avec qui on veut, petit humain fétiche… (il avait lancé cette menace en l'air, son regard toujours tourné vers Edelyn) Alors ?

Cette dernière se tourna vers Ruby, qui secoua sa tête, l'air de dire : « On peut pas lui faire confiance ! ». Elle avait complètement raison, mais c'était le Mage ; il possédait sûrement le moyen de ressusciter Arian. Encore faut-il que j'arrive à les lui arracher…

— Je t'écoutes.

— Je savais que tu accepterais ! Bien : si tu me livres cette gamine (il fit un signe de tête vers Ruby, qui recula) Je te rendrais Arian et je renverrais tous les membres de la Ferroul Squad dans l'univers 7655.

Avant, Edelyn aurait sauté sur l'occasion. Elle aurait réussi à piéger Yannis pour qu'il lui donne ce qu'elle veut sans compromis. Mais…

— Mon objectif a changé, répondit-elle en pointant son arme vers lui.

Elle ne regardait pas ses amis, mais elle sentit leurs sourires. Yannis grinça des dents, puis marmonna d'un ton mielleux :

— La copie est toujours inférieure à l'original…

Puis sans prévenir, il fonça vers eux à la vitesse de l'éclair… Avant d'être intercepté par une ombre. Edelyn écarquilla les yeux quand elle distingua un corbeau se changer en un instant en un homme aux cheveux noirs, portant une écharpe rouge déchirée et munie d'une gigantesque épée-horloge. Il plaquait Yannis contre un mur avec elle, et lâcha d'un ton ennuyé :

— Les vieux dans ton genre devraient mieux se tenir envers les jeunes. Tu sais que la pédophilie est aussi criminelle dans notre monde ?