Weiss pleurait dans sa chambre. Cela ne lui était pas arrivé depuis des lustres, pourtant l'amoncellement des événements avait fracturé son masque d'héritière modèle. Ses regrets d'avoir perdu son statut avaient été de courte durée… Non, ce qu'il l'avait vraiment bouleversé, c'était cette solitude qu'elle avait oublié. Ce sentiment d'écrasement sur elle-même, tel un serpent sordide qui lui sifflait de sombres pensées…

Un bruit la fit soudain sursauter. Elle se tourna vers la fenêtre, et vit… Ludvinia ! Comment est-elle arrivée là, se dit Weiss en lui ouvrant la fenêtre pour la laisser rentrer ; l'air extérieur était glacial, à en juger par les extrémités rouges de son visage.

— Qu'est-ce que tu fais là ? Ce sang… C'est le tien ? enchaîna la jeune Schnee.

— Je… Des Grimm… (la blonde accepta avec joie la serviette que sa camarade d'école lui tendait, qui attendait un réponse) Ma compagnie est tombée sur un nid de Grimm. Ils ont été massacrés.

— Mon dieu… Je suis désolée…

— Je changeais de troupe souvent, je ne les connaissais pas (elle avait prit un ton dur, forgé par le froid d'Atlas et les nombreuses battues à Grimm) Je suis venue te dire que je m'en vais.

— Pardon ?

Ludvinia était le seul contact qui restait à Weiss, la rattachant à son passé à Beacon, in fine à ses amies qu'elle avait honteusement abandonné. Si elle partait…

— Où vas-tu ? s'enquit-elle.

— Je pars pour rejoindre Uguette ; je n'ai pas pu joindre Edelyn, et… (elle s'arrêta de parler ; Weiss sut qu'elle voulait dire « Arian » par réflexe) Bref, elle m'a dit qu'elle comptait se rendre à l'académie Haven.

— Haven ? Pourquoi donc ?

— Aucune idée, c'est Uguette. Elle est très intelligente, j'imagine qu'elle a dû comprendre quelque chose dans tout ce bordel… (Ludvinia serra son poing) Et je suis persuadée qu'elle sait où se trouve ce salopard !

— C'est gentil d'être venue me le dire… (Ludvinia hocha de la tête, avant que Weiss se rende compte que :) Attends une minute ! Comment as-tu pu venir jusqu'ici ?

— J'ai demandé à ce qu'on me prenne à bord d'un cargo, puis je me suis faufilé.

— Tu as « demandé » ?

— Je suis persuasive.

C'était plus que de la persuasion, à ce niveau-là ! Depuis que les Chevaliers Atlasiens-200 avaient été introduits, le niveau de sécurité avait augmenté. Et « persuader » un robot était impossible ; ils ne reconnaissaient que les badges d'identité, ou tiraient à vue si on dépassaient les limites autorisées.

— Tu n'as pas besoin de me croire, ajouta Ludvinia, devinant les doutes de Weiss ; la blonde se dirigea ensuite vers la fenêtre.

— Attends !

Elle se retourna ; Weiss hésita. D'un côté, sa famille et le cocon protecteur de son foyer… mais la certitude de devenir une poupée de porcelaine de Père pour l'image de sa compagnie. De l'autre ? Retrouver ses amies, au risque d'un danger mortel et délaisser sa patrie.

— Le choix est assez simple, selon moi, fit Ludvinia.

Weiss leva les yeux vers elle ; dans l'embrasure de la fenêtre, on aurait dit un gentleman-cambrioleur comme dans les histoires de Renardo. Elle lui tendait la main.

Qu'elle empoigna sans hésiter un instant de plus.

Il sortirent, portés par le vent froid, dont le hurlement étouffaient leurs pas et muselaient leurs voix dans leurs gorges. Weiss était transie, quand quelque chose de chaud s'enroula autour d'elle ; c'était le manteau en fourrure de Ludvinia, qui était maintenant en chemise.

— Non ! (Weiss voulut enlever le manteau, mais sa libératrice l'en empêcha) Je ne peux pas te laisser mourir de froid pour jouer un numéro de chevalier blanc !

— Chevalière, d'abord. Ensuite, j'ai déjà un atout contre ce genre de problèmes (elle montra son bras ; sur sa chemise luisaient de petites particules) De la Dust. C'est une trouvaille d'Uguette, qui me l'avait livré il y a quelque mois. Ça se désagrège au fil du temps, mais ça produit assez de chaleur pour éviter d'avoir trop froid.

Stupéfiant ! Pour réussir ce tour de force, il fallait stabiliser le composant pour éviter qu'il ne devienne trop volatile et s'enflamme. Désormais rassurée, Weiss suivit son amie à travers les jardins du manoir Schnee… Soudain, des pas.

Vite ! Ludvinia et elle se faufilèrent derrière un rhododendron tandis que des AK-200 patrouillaient avec toute l'efficacité et l'intelligence dont les robots savent faire preuve. Une fois éloignés, les deux échappés restèrent accroupis et proches des plantes couvertes de neige. La tempête se faisait de plus en plus forte.

— Il faut faire vite, déclara Ludvinia comme pour faire écho aux inquiétudes de Weiss.

— Et comment va-t-on pouvoir partir de la Cité Flottante ?

— Laisse-moi faire pour la partie « vol du vaisseau », et toi tu t'occuperas du vol en lui-même.

Le phonème homonymique la prit de court le temps de l'échappée, jusqu'à qu'ils parviennent à l'entrepôt de la famille Schnee. Là, un employé était en train d'ordonner à des AK-200 de décharger un vaisseau. Sans prévenir, Ludvinia se redressa, et Weiss n'eut pas le temps de faire quoi que ce soit que l'autre déclara :

— Ordre gouvernemental ; nous réquisitionnons ce vaisseau.

Quelque chose d'aussi gros ne pouvait pas passer. Lorsque l'employé se retourna, l'air surpris, Weiss crût que son amie avait perdu la tête. Mais non. À la place, il balbutia :

— Je… oui, excusez-moi de vous déranger. Puis-je… ?

— Bien entendu. Déchargez le reste de la cargaison, et ensuite vous nous donnerez le contrôle de ce vaisseau.

L'employé acquiesça doucement, et là Weiss put constater son regard un peu vitreux… qui glissa sur elle. Immédiatement, la lueur y revint et il blêmit en glapissant :

— Mlle Schnee ? Mais que… (il se tourna vers Ludvinia, comme s'il se rendait enfin compte de sa présence) Qu'est-ce qu'il se passe ? Expliquez-vous immédiatement, ou j'appelle la…

Ludvinia fonça vers lui et l'assomma d'un coup de poing dans la mâchoire. Curieusement, les robots continuaient leur manège incessant de déchargement.

— Dommage, fit cette dernière en rattrapant l'assommé qui allait tomber, en l'allongeant par terre.

— Qu'est-ce qui s'est passé ? souffla Weiss, mystifiée par ce qu'elle venait d'assister.

— Je te l'ai dis, je suis persuasive. Écouter ne dispense pas d'entendre, que je sache ? (Elle se tourna vers les AK-200) Vous autres ! Amenez-le à l'infirmerie, il a fait un malaise.

Un accident : code 264 activé, firent à l'unisson les androïdes en se précipitant vers l'employé pour le soulever et partir de l'entrepôt.

Une fois qu'ils furent seuls, Ludvinia fit un signe à Weiss, puis monta dans le vaisseau. Celle-ci fit de même, et elle s'installa sur le siège pilote avec un air interrogateur envers la blonde, qui soupira :

— Je connais des centaines de langues, ait plusieurs diplômes en sociologie, histoire, psychologie, philosophie… Mais conduire sans permis ? Jamais.

— Je n'en ai pas non plus, répondit Weiss avec un sourire en coin.

— Ah… Ah ? (Ludvinia eut un air consterné) Bon, j'imagine que le mérite va à la native. Tu sais comment on l'allume ?

Weiss s'en souvenait, grâce aux nombreux voyages avec Winter lorsqu'elle était plus jeune, et que sa sœur faisait ses débuts dans l'armée. Les boutons puis les manivelles furent enclenchés, et le tableau de bord s'illumina. Elle entra une destination sur la carte interactive, et le trajet optimum s'afficha sous ses yeux.

— Ton petit numéro va te ficher hors-la-loi, tu le sais ?

— Weiss, je suis considérée comme étant l'ambassadrice la plus prolifique de mon monde. Changer de rôle sera des plus rafraîchissants.

— Voilà ce que j'aime entendre, répliqua Weiss en enclenchant le turbo.

Le vaisseau décolla dans les airs, dans une folle échappée vertigineuse.


Sans doute aurait-il pu intervenir. Tant pis. Sa volonté de mirage n'était qu'une extension de l'original, qui lui-même n'était qu'une copie. Pas besoin de faire des vagues, juste d'attendre le moment propice pour frapper. Avec délicatesse, sous la forme d'un léger frémissement, il dévala le long de la vitre du vaisseau, puis s'accrocha sur le panneau de contrôle.

L'électricité statique fit le reste ; il y avait assez de ions entre sa main et le métal, aussi « Yannis » en profita pour se glisser dans ce chemin invisible qui le menait jusqu'à sa proie. Il n'était pas puissant, mais ce sortilège n'en demandait pas. La fille Schnee ne remarqua même pas le scintillement léger qui atteint sa main, pour s'y confondre.

Le mirage se rangea dans un coin de l'esprit de Weiss, collé tel un gluant parasite. Il allait rester là, sans faire de vagues, attendant le moment propice pour frapper.


— Qu'est-ce qu'il t'est arrivé ? demanda Weiss à Ludvinia.

Cette dernière resta silencieuse ; à quoi bon lui répondre, au fond ? Je suis restée cloîtrée dans les « favelas » d'Atlas, à regarder la misère, la déception et le ressentiment tout autour de moi. Puis, alors que j'entraperçois une lueur d'espoir, ce n'est qu'un miroir brisé et tâché de sang… Elle vira à gauche lentement pour suivre le cap, en essayant de voler le plus près de nuages, afin de brouiller les radars d'éventuels poursuivants.

— Ludvinia… (il était clair que Weiss peinait trouver les mots, car elle s'était trop habituée à son équipe pour pouvoir changer de méthode derechef) Je suis vraiment désolée par rapport à Arian… Tu veux en parler ?

La fameuse tactique… Classique, mais efficace ! « Si ça te chante » répondit Ludvinia tandis qu'il traversaient une boule laiteuse culbutant sous des strates de coton.

— Je t'ai déjà raconté comment on s'est rencontré ? (Weiss fit non de la tête) C'était à dans une petite école de Vale. En fait, c'est là qu'on s'est tous rencontrés.

— Je croyais qu'Uguette, Edelyn et… hum, étiez des chasseurs de prime ?

Ludvinia maudit Yannis pour avoir inventé des salades aussi absurdes ; après tout, les meilleurs mensonges n'étaient-ils pas fondés au sein même de la vérité ?

— Tu peux dire son nom, tu sais (Weiss rougit, et Ludvinia se mit à réfléchir pour se rattraper) Pour payer notre école, nous faisions des petits boulots ; mais sinon, c'est là que j'ai rencontré Arian… (la blonde sourit) Elle était vraiment maladroite, toute petite avec ses lunettes mal vissées sur le nez. Je n'avais aucune raison de le faire, mais je l'ai tourmenté pendant longtemps.

— Est-ce vrai ? Ça ne te ressemble pas…

— Pour sûr ! Je n'étais pas dans une « bonne passe » comme certains diraient… Néanmoins, ce fut lors de la troisième année d'école que j'ai enfin vu son vrai visage : à l'époque, j'étais grosse au point que mon derrière pouvait occuper deux chaises.

— À ce point ? pouffa Weiss malgré elle, mais Ludvinia ne lui en voulait pas. L'albâtre ajouta : Excuse-moi. Continue, s'il-te-plaît.

— Oui. Je disais donc… J'étais plus grosse qu'avant – elle remonta au dessus d'un nuage, et elles furent enroulés dans le drap noir et piqueté de la nuit – et ça m'occasionnait des brimades, des insultes voire des bastonnades.

— C'est horrible !

— La réalité est cruelle envers les gens différents, et je pense que c'est pour ça que moi et les autres nous sommes tout de suite entendus. Mais bref : on m'avait attendu à la sortie des cours, pour me tabasser. L'un d'eux m'avait frappé tellement fort qu'une de mes dents a sauté – Weiss blêmit – il y avait du sang partout, je pleurais comme un bébé…

Ludvinia prit un temps pour reprendre sa respiration, accélérée par l'afflux de souvenirs percutants son crâne comme un bâton frappant une peau de tambour.

—…puis les rires, les insultes m'ont matraqué bien plus que les coups. C'était horrible, et c'est la première fois que j'ai regretté le jour de ta naissance ; sais-tu ce qui est ensuite arrivé ?

— Arian t'a sauvé ?

— Ah ! « Sauvé » n'est pas le mot exact… Non, je dirais qu'elle était malencontreusement passée à côté, et a bousculé un de mes bourreaux, qui ont porté leur attention sur elle. Et comme Arian était une tête à claques – Weiss prit un air scandalisé – ils l'ont tabassé à son tour. C'est là que j'ai compris ; Arian n'était pas forte. Moi ? Si. Je me suis relevé, et j'en ai attrapé un sous mon aisselle, que j'ai serré le plus fort possible.

Ludvinia voyait le violet d'un visage. Elle voyait le bleu des larmes. Elle voyait le rouge qui brûlaient dans ses propres yeux.

Puis elle entendit un craquement, et le souvenir se morcela.

— Je n'avais pas saisi à l'époque, mais ma force surpassait de loin ce que je que croyais l'être ; quand j'ai arrêté de voir rouge, il était au sol, tremblant comme une petite souris. Les autres s'étaient enfuis comme des lâches, et je restais planté là, au-dessus de ce type qui m'avait fait souffrir – Ludvinia frémit, lançant un regard lointain vers l'horizon laiteux – tout comme l'aigle regarde sa proie se débattre. Je me sentais puissant, oh oui. Je jubilais ! Et là Arian m'a mit une gifle.

— Oh, Ludvinia, je suis dé… Attends, quoi ?

— Tu as bien entendu, rigola la blonde. Arian m'a giflé, alors qu'elle était tuméfiée et saignait du nez, ses lunettes fêlées. Elle m'a apostrophé sur mon comportement, et au début je la trouvais injuste. Mais quand j'ai croisé son regard, j'ai su.

— Su quoi ?

— J'ai su que même s'il y a des gens qui méritent de souffrir ou de mourir, je n'ai pas le droit de le faire.

Elles restèrent silencieuses, l'une plongée dans la nostalgie et l'autre dans la remise en question de tout ce qu'elle avait connu. Ludvinia devinait à son visage que le retour à la réalité était plutôt douloureux, mais moins qu'elle l'avait prédit.

Les deux fugitives quittèrent la région froide d'Atlas quelques heures plus tard, rejoignant les cieux plus cléments de Mistral, et furent entourés des îles flottantes contenant de la gravi-Dust. Pendant le trajet, la blonde avait discuté de tout et de rien, de ses

— Et toi, qu'est-ce qui t'est…

Je m'excuse, mais votre petite discussion s'arrête ici.

Ludvinia n'eut le temps que de voir la petite lueur rouge caractéristique d'un Porteur de la Vérité du Pouvoir. Puis Weiss poussa Ludvinia hors de son siège, et prit le volant. Elle tourna.

Le vaisseau partit à droite, et s'écrasa contre une île.