Songfic inspirée par la chanson « La minute de silence », de Michel Berger.

La nuit tombait sur le pavillon de banlieue. Les derniers rayons du soleil caressaient en mourant la façade couleur crème, et se faufilaient dans un dernier soupir par la fenêtre fermée. L'air était froid, au dehors. A l'intérieur, le feu brûlait dans la cheminée. Steve Rogers, les cheveux blancs, le visage creusé de rides, assis dans son vieux fauteuil de cuir, ne pouvait détacher ses yeux du journal posé sur la table basse devant lui, daté du 17 décembre 1991.

Un soir

Tu trouveras des brouillons dans leur cachette

A côté du fauteuil, il y avait un tourne-disque usé, contre lequel reposait une pochette de vinyle rouge et noir où se devinaient les lettres AC/DC. Le disque tournait sur la platine, à vide. Le silence pesant n'était parasité que par son crachotement ténu et par le discret craquement des braises.

Pour voir

Tu sortiras les disques de leur pochette

Les doigts de Steve jouaient nerveusement avec une photographie. L'encre aux couleurs fanées y dessinait des visages souriants, des yeux brillants, des bras et des mains posées sur des épaules, l'image d'une famille fixée sur papier glacé, bien longtemps auparavant. Il la posa sur la table basse.

Notre histoire

Tu la verras défiler dans ta tête

Tous ces souvenirs… Auprès d'eux. Auprès de lui. Loin dans son passé, et pourtant le monde ne les connaissait pas encore dans ce présent. Le temps s'enroulait sur lui-même et perdait sa linéarité. Pour lui revenir en pleine figure.

Alors chut

Pose doucement un doigt devant ta bouche

La silhouette de Peggy se dessina dans l'encadrure de la porte, mais elle ne dit rien, n'osant pas briser cet instant de solitude. Elle se retira en baissant la tête, et monta à l'étage pour laisser Steve à sa mélancolie.

Et lutte

Efface de ta mémoire ces mots qui nous touchent

Brutes

Ces images qui nous plongent dans la solitude

Il posa le front sur sa main, le bras posé sur l'accoudoir. En une du journal, il y avait la photo d'une voiture accidentée, et un titre : « Howard and Maria Stark die in a car accident on Long Island ». Il se leva brutalement pour faire face à l'âtre, le regard perdu dans les flammes. Elles se reflétaient dans ses iris, à l'image de la colère et de la culpabilité qui lui rongeaient le cœur.

Écoute

Ce qu'il reste de nous

Immobile et debout

Une minute de silence

Cette minute, cette heure de silence, il la faisait pour Howard et Maria, bien sûr. Pour leur mort absurde, terrifiante, et qu'il avait choisi de ne pas empêcher malgré son retour dans le passé, pour ne pas interférer avec le cours des évènements, quel qu'il soit. Pour continuer de ne pas être à la hauteur. Mais c'était aussi à deux autres âmes qu'il souhaitait le repos éternel.

Ce qu'il reste, c'est tout

De ces deux cœurs immenses

Et de cet amour fou

Pourquoi Steve était-il parti ? La réponse était évidente. Parce qu'il n'était plus là. Parce qu'il s'était sacrifié pour l'avenir du monde, et qu'il les avait tous laissés là, orphelins. Parce que son absence était trop dure, parce que plus rien n'avait de sens s'il n'était pas à ses côtés,

Et fais quand tu y penses

En souvenir de nous

Une minute de silence

Steve était resté dans ce passé, auprès de Peggy, parce que Tony l'avait abandonné, parce qu'il avait choisi l'humanité au lieu d'eux deux. Eux deux…

Écoute passer mes nuits blanches

Dans tes volutes de fumée bleue

Parce qu'il fallait bien oublier les images troublantes de leurs regards et leurs doigts enlacés, des baisers fiévreux qu'ils avaient échangés en secret, des mots et des gestes qui avaient empli leurs nuits d'insomnie, pour s'effacer aussitôt lorsque l'aube les surprenait.

Cette minute de silence

Est pour nous deux

Et peut-être était-ce la lâcheté, plutôt que le chagrin, qui l'avait poussé fuir. Peut-être qu'il n'était pas capable d'affronter la peine des autres Avengers, de leur avouer pourquoi la douleur lui broyait la gorge et la poitrine au point qu'il ne puisse plus parler. Peut-être qu'il n'avait pas su comment avouer la vérité à Pepper, à ses amis. Comment se l'avouer à lui-même.

Écoute

Ce qu'il reste de nous

Immobile et debout

Cette minute de silence

Les larmes roulèrent sur les joues de Steve. Il ferma les yeux.

Ce qu'il reste, c'est tout

De ces deux cœurs immenses

Et de cet amour fou

Puis il se retourna, saisit brutalement le journal, et le jeta dans les flammes. Il resta un instant devant l'âtre, regardant les lettres et les visages se consumer pour effacer la preuve de ses erreurs. Il revint vers la table basse pour attraper la photographie des Avengers qui y était déposée.

Et fais quand tu y penses

En souvenir de nous

Une minute de silence

Son bras se leva pour lui réserver le même sort qu'au journal mais son regard accrocha le sourire malicieux de Tony, et ses yeux sombres pourtant emplis de bonheur dans l'instant qu'avait capturé le photographe. Il se figea.

Écoute passer mes nuits blanches

Dans tes volutes de fumée bleue

La nuit se referma sur le pavillon de banlieue. Une dernière lueur du feu dans la cheminée caressa en mourant une photographie abandonnée contre une pochette de vinyle, et l'ombre de Steve Rogers quitta le salon pour monter en silence les marches qui menaient à l'étage.

Cette minute de silence

Est pour nous deux