Chapitre 2

Kisara suivait le petit groupe jusqu'à un port. Même si aucun d'entre eux ne remarquaient sa présence, la solitude pesante qui l'accompagnait depuis plusieurs siècles semblait moins lourde avec eux.

Elle avait observé silencieuse les progrès de ce monde, mais elle n'avait jamais eu l'occasion de monter sur l'un de ces bateaux modernes. D'un naturel très curieux, elle avait hâte de découvrir l'intérieur d'un tel bâtiment.

Le jeune homme qui ressemblait tant au grand-prêtre Seth n'avait pas une seule fois reposé son beau regard sur elle durant tout le trajet. Ce qui lui confirmait bien que ça avait été uniquement son imagination qui lui avait joué des tours. Il n'était pas plus capable de la voir que tous les gens qu'elle avait rencontré au fil des siècles. Peut-être le simple fait qu'il ressemble à l'homme qu'elle avait tant admiré de son vivant lui avait fait espéré plus, mais il n'en était rien.

Elle avait donc reporté son attention sur ce qu'avait dit la descendante des gardiens du tombeau au pharaon. Une porte vers l'au-delà s'ouvrirait une fois que les sept objets du Millénium serait remis à leur place sur la stèle de pierre. Serait-il possible qu'avec le pharaon, elle aussi puisse emprunter ce chemin ?

Elle était las de vivre depuis si longtemps, seule, isolée, elle méritait ce repos éternel, n'est-ce pas ? Il fallait qu'elle tente le coups. Voilà pourquoi elle continuait à suivre la petite bande d'amis, dans l'espoir de trouver une porte de sortie pour son âme damnée.

Kisara observait, comme elle l'avait toujours fait. Mais elle commençait à cerner les personnalités de chacun des membres de cette charmante équipe. Le pharaon ainsi que son hôte représentaient la force tranquille. Le blond un peu impulsif semblait être le bout en train de la petite bande, ce qui amusait beaucoup la jeune femme. Le brun qui restait toujours à ses côtés était plus sérieux et semblait s'être donné pour objectif de canaliser l'énergie fougueuse de son ami. Et la seule jeune femme du quatuor – des cinq si l'on comptait le pharaon comme étant une personne à part entière – était la sérénité. Pourtant, Kisara sentait que le cœur de cette fille était troublé.

La mendiante avait toujours eu ce don – où malédiction, cela dépendait des situations - d'empathie. Elle s'imprégnait sans peine des émotions des autres, et elle sentait beaucoup de tristesse envahir le cœur de la belle brune. Cela la remuait au plus profond de son être. Cette Anzu masquait ses sentiments face aux autres, mais Kisara ne la cernait que trop bien. La perspective du départ du pharaon lui brisait le cœur. Des sentiments trop longtemps refoulé finissaient par la noyer.

Kisara comprenait la détresse d'Anzu, lors de la mort de Seth, elle aussi avait été dévastée, il lui avait fallu du temps pour s'en remettre… Mais Kisara sentait aussi que tout comme elle, le Pharaon désirait ardemment accéder au repos éternel… Si la brune aimait réellement ce garçon, elle devait accepter de le laisser partir.

Mais il y avait une personne dans ce petit groupe que le fantôme de la jeune femme n'arrivait pas à déchiffrer. Seth…

Oui, il lui était semblable, mais il y avait quelque chose de radicalement différent dans son attitude. Il était froid, renfermé sur lui-même, aucune expression ne filtrait sur son visage. Il détonnait dans ce groupe d'amis. En ça, il lui rappelait le Seth d'après sa mort. Le Seth forcé de monter sur le trône d'Egypte, et privé du bonheur.

Un espoir survint malgré tout pour Kisara. Un léger sourire, une esquisse à peine discernable, lorsqu'un jeune garçon vint sauter au cou de ce « Kaiba ».

- Grand-frère ! Tu es parti sans rien dire à personne

- Désolé… Il y avait quelque chose que je devais absolument régler…

- Je sais… Mais je me suis fait du souci ! Quand je suis arrivé, je ne parvenais pas à te contacter.

Kisara sourit face à cette scène pleine de tendresse. Si Seth avait passé le reste de sa vie seul, Seto semblait avoir toujours quelqu'un à qui se raccrocher et qui tenait à lui. Cela donna du baume au cœur de la jeune femme. Peut-être que tout n'était pas perdu pour lui…

Après leurs retrouvailles, tous embarquèrent sur l'immense bateau mis à disposition par la famille Ishtar. Les affaires répartis dans les cabines, tous se retrouvèrent sur le pont du bateau à admirer le coucher du soleil se refléter sur le Nil.

Kisara regardait avec envie les cheveux de ses compagnons de croisière se balancer au grés de la brise marine. Ses longs cheveux blanc restaient raides, insensibles à la prise du vent. Ils se mettaient simplement légèrement à flotter lorsqu'elle se déplaçait.

Mais elle se réjouissait malgré tout de profiter d'un spectacle aussi magnifique. S'il n'y avait pas ces petits détails pour lui rappeler sa conditions elle pourrait presque se croire encore vivante. Elle se plaisait à imaginer qu'elle n'était qu'une fille normale qui profitait d'une petite croisière avec ses amis.

Le blond, du nom de Jono-uchi, qui s'était accoudé aux rambardes du bateau avec Yugi, Anzu et Honda se retourna soudainement vers Seto et son petit frère restés en retrait par rapport aux autres.

- Au fait, pourquoi vous êtes venus ?

- Ca n'a pas vraiment d'importance, non ? répondit Mokuba avant de se tourner vers Seto. Pas vrai, grand-frère ?

Mais le brun ne dit pas un mot. Son regard fixait un point dans le vide.

Kisara se figea en prenant conscience que c'était dans sa direction qu'il regardait. Encore une fois l'impression qu'il parvenait à la discerner la troubla. Son regard était si intense… Si seulement…

Elle se déplaça légèrement sur la droite. Aucune réaction de la part du jeune homme. Ses yeux n'avaient pas suivi son mouvement.

À quoi bon ? Personne n'a conscience de mon existence ici…

- Kaiba… fit Yugi, ce qui ramena Kisara à la réalité.

- Il espère aussi mettre un terme à son implication dans tout ça, répondit alors Ishizu à la place de Seto. En tant que l'un de ceux qui ont été emportés dans ce destin.

- Destin… ? répéta Jono-uchi.

Kisara reporta alors son attention vers Kaiba. Souhaitait-il réellement tiré un trait sur son passé ? Pourquoi cette idée la rendait-elle aussi triste ? Il n'était pas le prêtre Seth, elle ne connaissait rien de lui. Il ne savait même pas qui elle était, encore moins qu'elle existait, alors pourquoi avait-elle le sentiment que si il tirait un trait sur son passé, il la rayait elle aussi ?

- Yugi, il y a autre chose dont je dois te parler, commença Marik Ishtar, le frère d'Ishizu. Il y a autre chose d'inscrit sur l'épitaphe du temple du monde des ténèbres. Cela par le de la cérémonie du combat… J'aimerais que le Pharaon entende ça.

Kisara vit alors un esprit ressemblant au jeune home qui portait le puzzle du millénium sortir du corps de Yugi. Les autres ne semblaient pas faire attention à son apparition. Était-elle la seule à le voir ? Il se retourna vers elle. Son regard surpris lui témoignait à la jeune femme qu'il ne s'attendait pas à voir un autre esprit hanter ces lieux. Mais il ne lui qu'un simple sourire avant de focaliser son attention vers le gardien du tombeau.

Kisara n'en revenait pas. Quelqu'un la voyait ! Voilà une preuve qu'elle existait bel et bien ! Malheureusement, l'esprit du pharaon était bien trop préoccupé par les explications de Marik pour qu'elle ose entamer la conversation avec lui.

- « L'âme du Pharaon ne peut entamer son voyage de retour pour le repos éternel son épée à la main. »

- Qu'est-ce que ça veut dire ? interrogea Jono-uchi.

- L'épée symbolise les outils pour se battre dans ce monde. Pour nous autres, Duellistes, ça serait les cartes, expliqua Marik.

- Les cartes… murmura Yugi

- Je dois être battu aux cartes… Cela veut dire que je dois perdre dans un Duel… fit la voix fantomatique du pharaon à l'intention de Yugi, prouvant à Kisara qu'il pouvait bien communiquer de cette manière avec son hôte.

- Ca veut dire que quelqu'un doit affronter mon autre moi dans un Duel et gagner ?!

- En considérant l'histoire des Duels de l'autre Yugi, commença Otogi, son âme ne pourra être libérée que si quelqu'un le surpasse.

- Mais qui pourrait… Aucun des duellistes présents ici n'a pu le battre… fit Anzu.

À ces paroles, le Pharaon eut un sourire entendu pour Yugi et retourna dans le Puzzle du Millénium.

Kisara quant à elle restait perplexe face à cette annonce. S'il fallait que quelqu'un batte le pharaon en duel pour ouvrir la porte qui mène à l'au-dela, serait-elle malgré tout en mesure de la franchir avec le Pharaon ? Ou, est-ce que l'accès lui demeurait interdit ?

Enfin, pour cela il faudrait trouver quelqu'un capable de battre le Pharaon Atem. Mais quand elle observait leur visage déconfit à tous, elle se doutait que ce n'allait pas être une mince à faire.

C'est alors que le blondinet qui restait en permanence aux côtés de l'hôte du Pharaon se proposa pour l'affronter. Et bien qu'il essuyait les moqueries de ses camarades, il ne se démonta pas. Kisara trouva un tel courage admirable.

- Reste en arrière, raté !

- Kaiba !

La jeune femme aux longs cheveux blancs fut surprise de l'attitude de Seto. Une telle méchanceté gratuite envers Jono-uchi, ça n'avait absolument rien de noble. Elle ne savait rien de leur histoire commune, mais elle aurait parié que Jono-uchi n'avait jamais rien fait pour mériter pareil traitement.

- Si c'est vraiment la fin pour lui… Je vais en profiter pour régler mes comptes avec lui ! fit Seto en s'approchant de Yugi, suivit par Mokuba qui portait un attaché-case. Je parle de notre rivalité !

- Kaiba… commença Yugi penaud.

- Kaiba ! Enfoiré ! coupa le blond en s'interposant entre son meilleur ami et le jeune PDG. J'étais en train de parler…

Ignorant l'intervention de Jono-uchi, Seto le repoussa sur le côté et le maintint à distance simplement avec la paume de la main. Leur différence de taille faisait que le brun n'avait aucune difficulté à repousser le blond.

- J'ai fait tout ce chemin pour régler mes comptes avec toi et l'autre Yugi ! expliqua Seto. Et cette fois, c'est moi qui en sortirai vainqueur !

- Kaiba… Tu as raison. Tu t'es battu constamment contre mon autre moi jusqu'à maintenant.

Kisara était surprise par la tournure des évènements. Elle devinait la rivalité qui existait entre les deux hommes, mais elle était pourtant sûre que ce n'était pas ce que le pharaon avait voulu dire à Yugi avec ce sourire…

- Alors c'est décidé, dit Seto.

- Mais je suis désolé, repris Yugi. C'est moi qui vais affronter mon autre moi !

- Quoi ?!

- Je ne peux laisser personne d'autre le faire.

- Je vois… On dirait que tu as fait ton choix… murmura Jono-uchi en posant une main amical sur l'épaule de Yugi en guise de soutient.

- Ne te moque pas de moi ! s'énerva Seto en saisissant Yugi par le col de son t-shirt et le menaçant de son poing. Quelqu'un comme toi n'a aucune chance de vaincre l'autre Yugi !

Kisara fut prise de panique en voyant l'homme qu'elle admirait céder à un tel excès de colère. Jamais le Seth qu'elle connaissait ne se serait laisser dominer par ses émotions. De peur qu'il frappe l'hôte du pharaon ou pire encore qu'il le jette par-dessus bord, elle voulu s'interposer entre les deux hommes. Malheureusement, la dure réalité la frappa de plein fouet lorsqu'elle passa au travers du corps de Seto, lui rappelant qu'elle n'était plus qu'un fantôme. Des milliers de picotements la parcoururent toute entière. C'était une sensation étrange, habituellement, quand elle passait au travers de la matière ça ne la gênait pas autant…

- Arrête, Kaiba ! fit Jono-uchi en saisissant le bras de l'agresseur.

- Mais c'est quelque chose que je dois faire, quoi qu'il en coûte !

Voyant la détermination dans les yeux de Yugi, la raison revint finalement dans l'esprit de Seto qui le reposa au sol, avant de désigner du doigt la mallette que Mokuba avait ouverte. Elle était remplie de cartes rares.

- Yugi, utilise les cartes de cette mallette ! Si tu veux l'affronter, un Duel d'amateur ne suffira pas ! Utilise les pour construire le deck parfait.

- Merci, Kaiba. Mais… Je n'en aurais pas besoin.

- Quoi ?!

- Je vais utiliser les cartes que nous avons partagées tout ce temps, pour construire le deck avec lequel je l'affronterai.

- Hm… Fais comme tu veux !

- Attends-moi, grand-frère !

Seto s'en retourna, fou de rage en direction des cabines.

Kisara était stupéfaite d'une telle réaction. Finalement, en trois mille ans, rien, absolument rien n'avait changé. Seth – ou plutôt Seto, à présent – était encore rongé par la colère. Son cœur, si pur lorsqu'elle était encore en vie, était emprisonné dans la glace.

Elle comprit alors qu'une nouvelle chance d'accomplir la mission qu'elle s'était donnée, s'offrait à elle.


- Seto, attends-moi !

Le brun s'arrêta un instant devant la porte de sa cabine pour se retourner vers son petit frère.

- Mokuba, retourne sur le pont, ou va dans ta propre cabine, j'ai besoin d'être seul.

Puis il entra avant de refermer la porte derrière, sans un dernier regard pour le garçon.

Seto n'aimait pas faire de la peine à Mokuba, seulement, il avait besoin de faire le vide. Trop de choses s'étaient passé ces dernières vingt-quatre heures, et son cerveau rationnel peinait à toutes les analyser.

D'abord les visions causées par l'œil du millénium de Pegasus que Bakura lui avait offert, ensuite cet étrange voyage dans le monde de la mémoire du pharaon… Et enfin Yugi qui lui refusait ce dernier duel contre son rival de toujours.

S'en était trop. Si tout ce que cette bande d'idiot disait se révélait être vrai, cela voudrait dire qu'il était en train de laisser passer sa dernière chance d'affronter et de battre le pharaon…

Seto se dirigea dans la salle d'eau qui se trouvait dans sa cabine, ouvrit le robinet du lavabo et se passa de l'eau froide sur le visage.

Il n'en retira aucun réconfort.

Son esprit imagina un monde sans la présence du pharaon, sans son rival pour l'affronter et le tirer vers le haut.

Incapable de se contrôler il frappa dans la cloison à côté de la faïence. Il n'entendit même pas la vibration qui se propagea à toute la cabine.

Il ne perdait pas qu'un rival si le pharaon s'en allait… Le pharaon, après toutes ces aventures, toutes les choses qu'ils avaient partagé : BattleCity, le monde virtuelle de Noah, le duel contre Dartz, le tournois ultime… Il n'était plus un simple rival…

S'il partait, Seto perdrait son seul ami…

Ce duel, c'était plus que pour mettre un point final à leur rivalité, c'était plus que de vouloir lui prouver qu'il était le meilleur, c'était une façon pour Seto de lui dire au revoir…

Il souffla un bon coup. Il devait reprendre le contrôle sur ses émotions. Garder la face devant les autres. Voilà ce qui lui maintenait toujours la tête hors de l'eau. Il devait leur faire croire que rien ne l'atteignait, qu'il était au-dessus de tout ça, au-dessus d'eux… C'était ainsi qu'il avait été éduqué. Il avait sacrifié tant de choses pour en arriver là, il ne s'effondrait pas maintenant.

Il retira ses vêtements, avant de se glisser sous la douche.

L'eau qui cascada sur son dos lui fit un bien fou. Il ne se souvenait même plus de la dernière fois où il avait fait une pause, où il avait pris un peu de temps pour se détendre…

Les paumes appuyées contre les carreaux de la cabine, il pencha la tête en avant, tentant de se focaliser uniquement sur la sensation de l'eau qui ruisselait sur son corps. Les yeux fermés, il ne pensait plus à rien…

Un étrange picotement lui traversa l'épaule.

- Qui est là ?!