Chapitre 3

Seto avait immédiatement rouvert les yeux. Incapable d'expliquer pourquoi, il garda le corps tourné en direction du mur, pudique, alors qu'il parcourrait du regard le reste de la salle de bain. Il avait l'étrange sensation d'être observé. Cette sensation qui ne l'avait pas quitté depuis son réveil dans ce tombeau.

Pourtant il n'y avait personne…

Il passa sa main sur son épaule, là où le picotement l'avait touché. Mais il n'y avait rien. Pourtant il avait ressenti pendant un court instant une caresse pleine de tendresse.

Devenait-il parano ?

Lorsqu'il avait menacé Yugi de son poing sur le pont, cette même sensation l'avait traversé tout entier, lui coupant pendant un court instant le souffle. Il n'avait pas voulu révéler son trouble devant les autres, alors il avait simplement ignoré la sensation, mais maintenant qu'il était seul…

Qu'est-ce qui m'arrive ? Il n'y a que moi dans cette cabine, bon sang !

Alors qu'il fermait de nouveau les yeux, dans son esprit se grava de nouveau l'image de ces yeux bleus qu'il lui avait semblé apercevoir lors de son réveil dans le tombeau du pharaon. Il savait inconsciemment à qui ils appartenaient.

Kisara…

Cette rencontre dans le monde de la mémoire du Pharaon ne l'avait pas laissé indifférent, il ne pouvait le nier. Cette jeune femme qui s'était sacrifiée pour sauver le Prêtre Seth… Cette fille qui possédait l'âme du Dragon Blanc aux Yeux Bleus… Ce n'avait été qu'un songe, alors pourquoi sa disparition lui faisait-il autant d'effet ?

Lorsqu'il l'avait croisé, il avait été subjugué par sa beauté, au point de ne pas réussir à dire un seul mot. Ses longs cheveux blancs qui cascadaient dans son dos, ses immenses yeux bleus emplis de gentillesses, son visage fin… Il aurait souhaité en savoir plus sur elle. Quelle avait pu être sa relation avec le prêtre Seth ? Qu'est-ce qui avait pu la pousser à se sacrifier pour lui ?

Et surtout, était-elle l'origine de son attachement si particulier à cette carte ?

Un rictus amusé se fixa sur ses lèvres alors qu'il se passa une main sur le visage. Voilà qu'il repartait dans leur délire à tous… Il n'avait aucune preuve tangible que cette femme ait réellement existé, que tout ceci se soit réellement passé ! Il ne fallait pas qu'il se berce d'illusion stupide. Il ne devait pas s'attarder sur le passé, il devait se concentrer sur l'avenir, pour son bien à lui et à Mokuba. Il avait une multinationale à faire tourner, il ne pouvait pas perdre de temps à rêvasser.

Même si la femme de ce rêve était la plus sublime créature qu'il n'ait jamais rencontrée…


Kisara n'avait jamais profité de sa condition de fantôme pour s'adonner au voyeurisme. Mais force était de constater que lorsqu'il s'était mis à se dévêtir pour rentrer dans la douche, elle ne s'était pas détournée.

À l'origine, elle avait suivi Seto car elle avait ressenti sa détresse. Elle avait vu le malaise lorsqu'il avait repoussé son petit-frère inquiet. Et lorsqu'il s'était penché au-dessus du lavabo, elle avait souhaité être encore faite de chair et de sang pour pouvoir lui apporter du réconfort.

Mais quand il avait laissé tomber ses vêtements un à un au sol, elle s'était figée, incapable de regarder ailleurs. Elle avait fixé, envieuse, les gouttes d'eau qui ruisselaient le long de son dos athlétique. Elle avait admiré les muscles de son torse rouler sous sa peau alors qu'il s'appuyait contre le mur. Il était magnifique.

Encore une fois, elle avait ardemment désirer être vivante, mais pour une toute autre raison…

Jamais elle n'avait eu telle envie, même avec Seth. Elle avait toujours respecté son intimité, estimant qu'elle n'aurait pas aimé être épiée si les rôles avaient été inversés.

Alors pourquoi n'éprouvait-elle aucune gêne, à présent ?

Elle essayait de se justifier en se disant que c'était lui qui s'était déshabiller sans crier gare ! Mais le fait est qu'elle ne sortait pas de la pièce non plus… Elle dévorait des yeux ce corps si parfait.

Frustrée, elle maudissait ses mains à travers lesquelles elle pouvait voir. Inutiles. Incapables de le toucher. En trois mille ans, jamais le contact physique avec une autre personne ne l'avait autant manqué. D'ailleurs, comment se faisait-il qu'elle puisse encore avoir de telles envies ? Elle n'était qu'un esprit, sans corps ! Jamais elle n'aurait dû être sujette à de telles pulsions !

Un soupir étranglé du jeune homme l'a fit redescendre sur terre. Elle ressentait de nouveau la peine et la solitude qui serraient le cœur de Seto. La volonté de le réconforter prit le pas sur ses autres désirs, et dans un geste guidé par la tendresse, elle posa sa main sur son épaule.

Comme lorsqu'elle était passée au travers de sa poitrine un peu plus tôt, des milliers de picotements traversèrent sa main, comme si elle était soumise à un courant électrostatique.

Mais, contrairement à tout à l'heure, la réaction du jeune homme se fit pas attendre. Alors que son regard s'attardait sur le léger frisson que son contact créait sur la peau de Seto, il tourna la tête dans sa direction.

Prise la main dans le sac, elle fut incapable de soutenir son regard perçant et traversa la cloison pour le fuir.

Arrivée dans le couloir sombre, car les détecteurs pour la lumière ne réagissaient pas à sa présence fantomatique, elle se laissa glisser le long du mur, la tête entre ses mains.

Pendant un court instant Seto avait été conscient de sa présence dans la cabine de douche.

En trois mille ans, depuis sa mort, c'était la première fois qu'elle était en mesure de créer un contact avec quelqu'un… Et il avait fallu que cela tombe sur la seule personne qu'elle ait osé épier sous la douche !

La honte du flagrant délit la consumait, et pour une fois, elle remerciait cette capacité qu'elle avait à disparaitre. Pourtant, l'envie d'y retourner était forte. Elle voulait découvrir si effectivement il pouvait la voir, ou même juste simplement sentir sa présence.

Mais elle se rendait bien compte que ce n'était ni le bon moment, ni le bon endroit pour faire une telle chose.

Quand elle repensait à lui, nu, elle avait la gorge sèche, sensation qu'elle n'avait pas ressenti depuis bien longtemps…

Avait-elle imaginé pendant un court instant lécher les gouttes d'eau qui coulaient le long de sa pomme d'Adam ? Elle se mordit la lèvre inférieure à ce souvenir.

Mais qu'est-ce qu'il m'arrive ?

Vivante, elle n'avait jamais éprouvé ce genre d'envie. La nécessité de survivre, le besoin de manger, de boire, tout ceci avait toujours été plus fort. Sans compter que les hommes l'avaient toujours terrifiée. Ceux qui ne l'avaient frappées en l'insultant de sorcière, l'avaient dévisagées avec ce regard lubrique, dégoûtant… Certains avaient même osé lui proposer de la nourriture ou de la bière en échange d'une nuit dans leur couche… Si la famine avait bien faillit lui accepté un tel marché, elle s'était ravisée en se remémorant son enfance en cage, dans les caravanes des marchands d'exclaves. Elle y avait été la témoin des pires horreurs… Certaines des femmes avec qui elle avait partagé sa prison n'avaient pas survécu à des nuits passer avec ces hommes… Elle se souvenait de leurs cadavres défigurés par les coups que les esclavagistes brûlaient au petit matin, en riant : « Elle aura tenue deux jours de plus que la dernière, celle-là ! »

Voilà pourquoi elle n'avait jamais eu de telles désirs, et pourquoi elle s'étonnait à présent d'avoir perdu un instant le fil de ses pensées devant lui…

Elle ne comprenait pas comment Seto arrivait à lui faire désirer quelque chose qui l'avait tant repoussée vivante…

Parce qu'il n'a rien à voir avec ces hommes…

Seth ne l'avait jamais regardé de manière déplacée. Il l'avait toujours traité comme son égal et avec bienveillance. Si l'occasion s'était présentée, sans doute aurait-elle eut suffisamment confiance en lui, et elle supposait donc que Seto serait identique.

Ce plongeon dans les souvenirs traumatisants de son enfance avait eu le mérite de refroidir son esprit. Elle n'était plus en prise avec cet émoi inconnu. Mais le souvenir de ce corps sublime resterait gravé dans son cœur, à n'en pas douter…

Un sanglot étouffé provenant de l'autre bout du couloir l'interpella et lui fit relever la tête. À quelques mètre se trouvait la jeune femme brune, du nom d'Anzu, si Kisara ne se trompait pas, assise dans la même position qu'elle. Elle avait les joues baignées de larmes.

Kisara qui avait le désir de se changer les idées, s'approcha alors, consciente que malgré qu'elle en ait l'envie, elle ne pourrait pas apporter de réconfort à cette jeune femme.

- L'autre Yugi… Atem… n'appartient pas à cette époque… Il doit retourner là d'où il vient… Je ne devrais pas essayer de le retenir… murmura Anzu pour elle-même.

Kisara était touchée de voir une telle détresse chez cette jeune femme. Ce choix de sacrifier son bonheur pour l'homme qu'elle aimait, avait une résonnance particulière avec sa propre vie. Elle aurait aimé lui dire qu'elle faisait le bon choix, qu'un jour elle trouverait elle aussi le bonheur quelque part…

Une telle réaction lui donnait aussi l'envie de rencontrer ce pharaon, cet homme qui attirait tant la sympathie. Dont le départ causait tant de chagrin à tous, que ce soit à Anzu, ou encore à Seto…

Après avoir passé une main douce sur la chevelure de la belle brune, Kisara passa au travers de la porte devant laquelle Anzu s'était effondrée, et elle arriva dans la cabine du Pharaon et de son hôte.

Le Pharaon était assis sur la banquette face à la petite table, prêt de la fenêtre. Devant lui s'étalaient ses cartes, qu'il observait l'œil sur, à la recherche de la combinaison idéal à mettre dans son deck pour son combat de demain. Elle ne saisissait pas réellement l'importance de ce jeu de carte, ni en quoi il pouvait remplacer un combat à l'épée, mais elle reconnaissait sur certaine le dessin de monstre, lui rappelant les Kâ…

- Je me demandais quand est-ce que tu allais venir me voir, fit-il soudain.

Kisara fut surprise. Par habitude elle parcouru du regard la pièce pour voir à qui il s'adressait, mais force était de constater qu'il n'y avait personne d'autre qu'elle et lui.

- C'est bien à toi que je parle, s'amusa le Pharaon en posant son regard améthyste sur elle.

Trop surprise pour réussir à dire quelque chose, elle se désigna simplement du doigt.

Il lui offrit un simple sourire qui lui réchauffa le cœur.

- Tu es la jeune femme au Dragon Blanc, n'est-ce pas ?

Elle voulu répondre, mais cela fait tellement longtemps qu'elle n'avait pas prononcé le moindre mot que sa voix sortie dans hurlement étrange qui la surprit elle-même. Elle hocha alors simplement sa tête en réponse. Voyant son incapacité à parler, Atem n'insista pas plus.

- On va se contenter par des hochements de tête si je comprends bien… Tu as l'air surprise que je parvienne à te voir, personne d'autre ne le peut ?

Elle secoua la tête confirmant ce que pensait le Pharaon.

- Tu étais dans le tombeau. Cela fait vraiment trois mille ans que tu t'y trouvais ?

Elle acquiesça cette fois-ci. Elle voyait bien le ridicule de la situation, ce n'était pas une conversation normal, mais elle était heureuse d'être enfin remarquée. Enfin une preuve qu'elle existait bel et bien.

- Et que compte tu faire maintenant ? Tu espères pouvoir me suivre dans l'autre monde ?

Ce jeune homme surprenait beaucoup Kisara, il savait tellement bien la déchiffrer… Pourtant, elle repensa à Seto. Est-ce qu'elle voulait vraiment quitter ce monde ? Avait-elle réellement accomplis tout ce qu'elle s'était promis ?

Elle souleva donc les épaules, et un nouveau sourire apparu sur les lèvres d'Atem.

- Je vois… C'était ton but, mais ensuite tu as rencontré Kaiba, c'est ça ? Tu sais… Il ne faut pas que tu te berces d'illusions à son sujet. Il peut être très borné, froid et distant. Il a longtemps ignoré tout ce que je lui ai dit à propos de notre passé. C'est quelqu'un de tourné vers l'avenir. Mais je sais que tu avais réussi à redonner de l'espoir au prêtre Seth, que tu avais été sa lumière, peut-être pourras-tu faire quelque chose pour Kaiba aussi, pour le sortir de sa solitude… Quoi que tu choisisse, sache que si tu veux m'accompagner dans l'autre monde ça ne me dérange pas, et si au contraire tu souhaites restée ici pour Kaiba, je ne peux que te soutenir dans cette voie.

Kisara remercia le pharaon en s'inclinant légèrement avant de ressortir des cabines, pour se poster sur le pont. Alors qu'elle admirait les étoiles qui se reflétaient sur l'eau du Nil, elle repensait aux parole du monarque. Le choix lui revenait…