Tu m'aimais

C'est pas rare, Vanitas qui appelle à deux heures du mat', avec la voix un petit peu en vrille d'avoir beaucoup bu — et pleuré. C'était pas rare, en fait. C'était pas rare il y a des siècles, Riku pense, et quand il a ouvert la bouche pour prononcer Vanitas, trois syllabes usées, ça a fait comme un grand vent d'automne un soir de septembre. Comme une odeur de terre et de noix qui se lève d'un coup.

Il a raccroché le téléphone, il a ouvert la porte.

Quand il l'a fermée derrière Vanitas, il s'est mis à pleuvoir.

Il regarde Vanitas faire le tour du studio des yeux. Il reste debout longtemps, sans retirer sa veste, sans poser son sac.

« Tu veux un café ? »

Un léger sursaut, Riku imagine les poings de Vanitas se serrer dans ses poches. Il acquiesce lentement.

« Ouais. Cool. »

Et ça le met en marche, de parler, il fait quelques pas dans l'appartement, jusqu'à la fenêtre, il l'ouvre, il s'assied sur la chaise du bureau pour rouler une cigarette. Riku le revoit cinq ans plus tôt, à ricaner méchamment en poussant ses fiches de cours pour s'asseoir sur le bureau, la veste balancée par terre et les chaussures sur la chaise. Il a toujours les mêmes.

Une coupelle comme cendrier, un café soluble pour lequel il dit Merci, Vanitas ne ressemble pas tant à Vanitas, il baisse les yeux et il n'ose pas pleurer.

« Tu m'as pas dit ce qu'il se passait. »

Un haussement d'épaules, et c'est pas sûr que Riku aura une réponse. Il attend quand même. Le temps de se souvenir de l'odeur du tabac, de se prendre une baffe de nostalgie qu'il devrait partager avec Vanitas, et quand les yeux jaunes daignent se lever vers lui, on dirait qu'ils ont peur.

« Rien de spécial.

— C'est pas vrai. »

Un sourire. Le premier.

« Je sais pas, OK ? Pourquoi t'as décroché, toi ? »

Riku se demande. C'est pas un cadeau, Vanitas, en tout cas il disait ça souvent. Il disait qu'il attirait tout vers lui comme un trou noir.

« Je te manques ? » Vanitas reprend et Riku se rend compte qu'il n'a pas répondu.

« Non. Non, pas vraiment. »

Vanitas acquiesce plusieurs fois. Il prend une longue taffe.

« Ouais, il expire. Ouais. Toi non plus. Pourtant, une autre bouffée de cigarette, pourtant je crois que ça me manquait ? De, ah, d'être là, comme ça. Tu vois ? »

Il écrase sa cigarette. Riku pense qu'il saisit. Il pense que Vanitas n'a aucune idée du dernier livre qu'il a lu, il pense que Vanitas ne connaît pas les noms de ses collègues, il pense que Vanitas n'a toujours pas retiré sa veste et ça lui donne envie de pleurer.

« Tu m'as aimé. »

C'est un fait, et ils le savent tous les deux. Il n'y a qu'un tremblement dans la voix de Vanitas qui trahit la question.

« Comment tu faisais ? »

C'est la mâchoire de Riku qui se serre, c'est son inspiration qui trébuche et s'arrête.

« Pardon. C'est pas juste. Mais tu… t'es quelqu'un de bien.

— Tu dis toujours ça quand t'as besoin de moi.

— Je le pense. »

Riku veut bien le croire.

« Pour de vrai, et, il roule une deuxième cigarette, et je crois que — ça me manque, d'être qui j'étais ? Genre, la personne que j'étais… Je sais pas, j'étais assez bien pour toi, ça veut dire quelque chose quand même. »

Riku se lève pour aller faire bouillir de l'eau, et il entend Vanitas jurer dans son dos, il entend la chaise de bureau râcler le sol, et puis le bruit de la bouilloire recouvre la suite. Quand il revient avec une tasse de thé, Vanitas a retiré sa veste. Et il ricane doucement.

« C'est drôle parce que c'est pour ça qu'on s'est séparés, un peu. Parce que je débarque au milieu de la night avec des questions auxquelles tu peux pas répondre. Pourquoi tu m'as ouvert ? En souvenir bon vieux temps ? Parce que tu sais pas dire non ? Parce que t'avais peur que je fasse une connerie ?

— Parce que tu m'as demandé. C'est tout. »

Peut-être il se souvient de Vanitas qui hurle à la mort dans ses bras, qui chiale qu'il veut rentrer à la maison, que c'est tout ce qu'il veut, mais il ne sait pas, non. Il ne croit pas que ce soit ça.

« Je comprends pas comment tu fais ça. »

Encore, Riku n'a pas la réponse.

« Pacha est morte. »

Vanitas l'a rencontrée, une fois, chez sa mère. Elle était belle et déjà vieille, avec de la boue plein les poils et le nez brillant. Alors Riku se dit qu'il devrait savoir.

« Merde. Je suis désolé.

— Il y a deux ans.

— Putain.

— J'ai failli t'appeler. »

Il ne savait pas — n'avait pas prévu, voulu en venir là. Mais il se souvient, maintenant. Un temps.

« T'aurais pu.

— Je sais.

— Et… ça va ?

— Ça va. »

Vanitas attend, on dirait, mais Riku n'a rien à ajouter. Alors Vanitas fume en silence, termine son café.

« Je te prépare un lit ? »

Un sursaut, un nouveau. Et Vanitas accroche ses yeux. Riku capte — il a l'air sobre. Même pas pompette, même pas un petit verre.

« Je sais pas comment tu fais, Vanitas dit encore, merde, Riku. »

Et comme il dit son prénom, aussi, ça sent le premier vent d'automne. Alors Riku déplie le matelas dans son placard, sort un sac de couchage, et Vanitas retire ses chaussures, il demande :

« Est-ce que j'ai raison ? »

Il est tout petit, sans sa veste, sans ses semelles, avec ses cheveux qui tombent et sa robe en velours noir. Il pleure en silence.

« T'étais pas heureux, Vanitas. »

C'est tout ce qu'il peut dire — et Vanitas n'ajoute rien non plus. Il dit seulement « D'accord. » et s'allonge dans son lit, son sac et sa veste et ses chaussures juste à côté de sa tête. Riku éteint la lumière. Il trébuche sur le matelas avant d'atteindre son lit. Un long soupir.

« Merci. »